Leçon 115.      Raison et bon sens      

    Dans le Discours de la méthode Descartes fait du bon sens « la chose du monde la mieux partagée ». Il ne le sépare pas de la raison. La raison est présente tout entière en chaque homme dans l’intelligence auquel chacun d’entre eux à accès. Cependant, c’est une chose de disposer d’une capacité, c’en est une autre que de l’exercer avec méthode. Et l’exercice méthodique est la raison elle-même, en tant qu’elle est la conduite ordonnée de la pensée.

    Pourtant, dans la pensée occidentale, le divorce entre raison et bon sens a souvent été prononcé. Rien de plus commun que l’affirmation selon laquelle la science se doit de contredire le bon sens. Elle est répétée par Bachelard et la nouvelle physique s’est employée à remettre en causes les vues de ce que l’on considère être la représentation du sens commun. Du coup, le bon sens se voit relativisé. Il a son application dans la pratique. Il traduit une aptitude à tenir compte des faits, mais il n’a pas sa voix au chapitre sur le plan de la théorie où il ne saurait constituer une autorité. De là un glissement fréquent qui consiste à regarder le bon sens comme le porte-parole d’une simple idéologie. Le bon sens, c’est "le chien de garde de la bourgeoisie" répètent les marxistes. C’est un argument de justification d’un état de fait considéré comme immuable.

    Il est donc important de réexaminer le statut du bon sens et tout particulièrement de son rapport, souvent ignoré avec le sens de l’observation. Quelle place la raison doit-elle reconnaître au bon sens? Sur quel plan le bon sens doit-il être dépassé ? Ou encore, perdre le bon sens, est-ce perdre la raison elle-même ?

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A. Le bon sens et la raison pratique

    .... bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien ». (texte)

    1) Descartes désigne par bon sens une faculté que nous appelons l’intellect. L’intellect est la faculté de discriminer, le vrai du faux, puis, par voie de conséquence, le réel de l’illusoire. S’il est nécessaire de distinguer, c’est que, dans l’ignorance, l’esprit est dans la confusion. Un esprit confus mélange tout, et prend aisément le faux pour le vrai. Il s’agit donc de se dégager de la confusion et de remettre les choses à leur juste place et c’est ce que permet l’outil de l’intellect. Notez que la discrimination vrai/faux est une opération qui se situe dans la dualité. Ce qui ne veut pas dire que distinguer signifie nécessairement disjoindre et opposer. Il est possible de distinguer ce qui est différent sans pour autant disjoindre et séparer. Pour cela, il est indispensable de se servir de la discrimination de manière intelligente. L’intelligence est la faculté de relier complémentaire de l’action de distinguer. Le mot intelligence est assez clair à ce sujet : inter, ligare. Ce qui relie. L’intellect est analytique, l’intelligence est plutôt synthétique. Dans notre texte, Descartes estime qu’intelligence et intellect sont unis dans l’usage de ce qu’il nomme la raison et qu’il confond avec le bon sens. D’autre part, la raison, explique Descartes, n’est pas une faculté présente en l’homme susceptible de plus ou de moins. Elle est tout entière en chaque homme, parce que précisément un être humain est un être mental. Non pas seulement un être dominé par le vital, comme l’est l’animal. L’être humain est ce qu’il est par la pensée et en ce sens la faculté de penser lui est donné tout entière. Par contre, les autres facultés connaissent des degrés. (texte) On dira que certains ont une mémoire étonnante, d’autres ont quelques talents pour « faire de l’esprit », ou une imagination vive et très développée. Ces talents sont différents. Par contre, la raison qui est égale en chacun et son usage ne réclame qu’une application rigoureuse. Elle est la lumière naturelle qui permet à l’homme de rester dans le droit chemin et de ne pas me perdre. (texte)

    Comment dans ce cas expliquer  la diversité des jugements ? Comment se fait-il que nous ayons des opinions différentes ? Ne peut-on pas dire que certains ont "plus" de raison que d’autres ? La réponse donnée par Descartes est claire. Non, la raison est entière en chacun de nous, mais nous pouvons conduire par des voies très différentes, b) nous pouvons avoir en l’esprit des idées différentes. De là viennent les différences d’opinions. Qu’un autre que possède des opinions différentes des miennes, ne signifie par pour autant qu’il est moins raisonnable que moi ou qu’il raisonne moins.  

    --------------- possible que, reconnaissant les présupposés de chacun, les idées de chacun, dans le rapport à ce que l’observation nous livre, nous soyons à même de remarquer qu’il peut y avoir des erreurs. Nous sommes tous doués des mêmes aptitudes de l’esprit, mais nous ne faisons un usage qui n’est pas toujours correct. Nous pouvons donner notre assentiment à des préjugés et raisonner de travers. Nous pouvons juger trop vite. Nous manquons souvent du sens de l’observation. Il ne suffit pas d’avoir un esprit doué de pensée, il faut l’appliquer correctement, c'est-à-dire avec méthode. Nous devons avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître nos erreurs. Celui qui reconnaît qu’il se trompe peut changer de point de vue. Cela relève du bon sens, quel intérêt y aurait-il à persister dans l’erreur ? Ce serait manquer de bon sens. On dit que celui qui s’enferme dans un point de vue de manière étroite, borné, excessivement émotionnelle, qu’il manque de bon sens. C’est faire preuve de bon sens que de savoir reconnaître que l’on s’est trompé. L’honnêteté intellectuelle recommande de prendre acte du fait que depuis l’enfance, nous avons pu remplir notre esprit, comme le dit Descartes, « d’une infinité de fausses pensées ».

   

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    2) En bref, le bon sens fait appel à l’expérience sur laquelle il appuie une conduite prudente et mesurée. L’idée de bon sens rejoint celle du raisonnable. Brunschvicg écrit : « L’être raisonnable par excellence est l’homme d’expérience, que l’on sait de conduite prudente et de bon conseil, ce paysan familier avec le rythme des saisons, l’alternance des vents, la brusquerie des orages, ce médecin qu’une curiosité avisée a rendu sensible au tempérament des malades, à la gravité des symptômes, à l’opportunité des remèdes, art tout individuel et qui bien souvent serait difficile à justifier de façon explicite ». La fin du texte met l’accent sur la difficulté de justification. Le raisonnable n’est pas entièrement rationnel. Il n’a pas besoin d’une explication théorique pour s’exercer. Platon parlait lui d’une juste inspiration de l’opinion droite, tout en la distinguant de la science qui elle connaît les raisons. Ce qui est rationnel, c’est ce dont nous possédons une explication satisfaisante. Ce qui est seulement raisonnable est un choix, une décision qui est probablement la meilleure, compte tenu de ce que nous pouvons savoir.

    Dans l’idée même de raisonnable est contenue une référence humaine. Ce qui veut dire à la proportion de l’homme, qui admet et conserve de l’incertitude. Une décision raisonnable, c’est une décision humainement la meilleure possible. La remarque est importante, car elle nous permet de distinguer l’homme raisonnable du raisonneur. Le raisonneur discute à perte de vue et s’éloigne de l’expérience. Il peut être épris de théorie et user et abuser de raisonnement et n’avoir de souci que de la logique. Bref, adopter un point de vue théorique et non pratique. Le raisonnable cherche à rester en contact avec les faits et ne se sert du raisonnement que pour justifier les décisions qui lui semblent les meilleures. Ainsi, « chez le raisonnable, … la raison ne se connaît pas… Elle est tout entière occupée par le souci de s’ajuster. Chez le raisonneur, la raison use beaucoup du raisonnement, tandis que chez le raisonnable, le raisonnement est soumis à une sorte d’instinct de la réalité qui ne peut pas toujours donner ses preuves, le raisonnement n’intervenant que comme un moyen d’exposition et de contrôle ». Nous pourrions en dire autant du bon sens correctement compris. (texte)

    Cependant, il faut à cet égard rester conscient de la difficulté dans nos choix. La réalité dans laquelle nous vivons n’est pas stable, elle est par essence changeante et s’il est une chose que nous avons des difficultés à apprivoiser, c’est bien le changement. La rigidité mentale rend toute adaptation fluide au changement difficile. Être en accord avec la réalité ne veut pas dire rester de marbre et inflexible, cela demande une grande adaptabilité. Bergson écrit en ce sens qu’il n’y a « pas de plus grand ennemis, dans la cité, que l’esprit de routine et l’esprit de chimère. S’obstiner dans des habitudes qu’on érige en lois, répugner au changement, c’est laisser distraire ses yeux du mouvement qui est la condition de la vie. Mais n’est pas aussi par faiblesse de volonté ou distraction d’esprit qu’on s’abandonne à l’espoir des transformations miraculeuses ? » L’obstination est une rigidité mentale qui se révèle incapable de se dégager d’un choix précédent pour en faire un nouveau. C’est une sorte d’inaptitude à enrichir un point de vue sur le réel. L’esprit de chimère est une fuite dans l’imaginaire et il est bien clair que celui qui se contente de rêver n’a guère de bon sens. Il est comme déconnecté du courant de la Vie. Comme l’obstiné qui ne sait pas s’adapter. Ce qui explique la description que Bergson propose : « le bon sens est l’attention même, orientée dans le sens de la vie ». Il est « ce qui donne à l’action son caractère raisonnable et à la pensée son caractère pratique ». Et Bergson revient donc sur la thèse de Descartes d’un bon sens tout entier présent en chacun, en nuançant sa portée : « il en serait ainsi, je le crois… si nous n’étions pas condamnés à traîner avec nous le poids mort des vices et de préjugés ». Nous avons bien besoin, pour conserver la vivacité, la promptitude l’intelligence, de déposer les poids morts du jugement, tout en conservant une constante attention à la vie. C’est souvent cette pesanteur qui nous rend sourd à tout appel du bon sens.

    Il faut insister sur ce point. Le conditionnement social, en perpétuant des préjugés est une entrave au bon sens. D’où l’importance de l’éducation et de l’éveil de l’intelligence. Particulièrement sur un mode critique. « L’éducation doit intervenir le plus souvent, non pas tant pour imprimer un élan que pour écarter les obstacles, plutôt aussi pour lever un voile que pour apporter la lumière ». Eduquer, c’est aussi déséduquer contre l’inertie que l’esprit pourrait conserver en lui et qui risquerait d’occulter le bon sens.

B. La critique du sens commun

    Qu’en est-il donc de ce passif que nous traînons et de son rôle ? Pour le comprendre, il faut s’arrêter un moment sur ce que nous prenons comme référence bien souvent, le « sens commun ». Qu’est-ce que le « sens commun », c'est ce que « l’on pense » communément et qui passe comme allant de soi. La critique marxiste s’en est pris à un lot de soit-disant évidences que nous ne remettons pas en question en disant qu’il ne s’agit à tout prendre que de préjugés de classes. Il y aurait une idéologie bourgeoise, servant de référence et de norme, permettant d’aligner des "vérités" sur ce qui est normal, et de rejeter ce qui est non-conforme, anormal. Manière commode de résoudre le problème du vrai et du faux en s’appuyant sur le consensus d’opinion.

   1)  Voyez la formulation de cette critique par L .Trostky :

    « Le capital principal du bon sens est fait de conclusions élémentaires tirées de l'expérience humaine : Ne mettez pas vos doigts dans le feu, suivez de préférence la ligne droite, ne taquinez pas les chiens méchants... et cætera, et cætera. Dans un milieu social stable, le bon sens se révèle suffisant pour faire du commerce, soigner des malades, écrire des articles, diriger un syndicat, voter au parlement, fonder une famille, croître et multiplier. Mais sitôt qu'il tente de sortir de ses limites naturelles pour intervenir sur le terrain des généralisations plus complexes, il n'est plus que le conglomérat des préjugés d'une certaine classe à une certaine époque. La simple crise du capitalisme le décontenance ; devant les catastrophes telles que les révolutions, les contre-révolutions et les guerres, le bon sens n'est plus qu'un imbécile tout rond ».

    On peut généraliser en disant qu’un modèle social historique, sert de "sens commun", pour juger de tout presque mécaniquement. Le « bon sens » devient « ce qui est communément reçu », ou encore, le terme est plus juste, le sens commun. Gramsci dit : « chaque couche sociale a son propre sens commun et son propre bon sens qui est au fond la conception de la vie de l’homme la plus répandue ». Pour être précis, nous devons ajouter qu’il s’agit là tout simplement de la mentalité d’une époque, dans ses traits dominants. Or les sciences sociales nous ont appris l’extrême relativité des représentations de ce genre. Les mentalités changent et ce qui passait comme allant de soi autrefois n’est souvent plus de mise. Le « sens commun » n’est pas universel.

    2) Cependant, le diktat du sens commun est puissant et il faut une singulière une indépendance, une liberté d’esprit pour être capable de s’en affranchir. Il est facile de penser comme « on pense », c'est-à-dire de rester sous la coupe de la conscience collective, que de penser par soi-même. Le conformisme est une paresse intellectuelle qui s’accommode aisément à la sauce postmoderne. Le sens commun n’est pas le porte-parole de la vérité. Il peut être la voix de l’illusion.

    ---------------Il faut ici être incisif pour éviter toute confusion : le bon sens n’est pas le sens commun. Le bon sens, tel que nous l’avons vu plus haut, n’a aucun contenu idéologique. Le bon sens n’est pas une religion et il n’est pas particulièrement redevable d’une science. Le sens commun regorge de représentations idéologiques, comme il regorge de toute une mythologie. Le bon sens est très modestement une intelligence tournée vers l’action, dont l’appui est l’expérience. Le sens commun lui est une référence à l’opinion collective, aux préjugés d’une époque, à ses croyances, ses mœurs, ses habitudes, son mode de vie et ses préjudices. Il est indispensable de savoir remettre en cause les soi-disant évidences du sens commun.

    Un exemple paradoxal de grande confusion, proposé par Jacques Bergier : la girafe n’existe pas. C’est une parodie de l’usage de l’esprit raisonneur, mélangé à croyances véhiculées par le « sens commun » du XIXème siècle :

    « Pour un esprit bien rompu aux méthodes scientifiques modernes, la vraie démonstration de la non-existence de la girafe réside dans le fait que la girafe n'existe pas. Ce genre de raisonnement est appelé « la méthode de Lavoisier » : on sait que le fondateur de la chimie avait démontré de cette façon l'inexistence des météorites en déclarant « qu'il ne peut pas tomber des pierres du ciel, parce qu'il n'y a pas de pierres dans le ciel».
    ... cette méthode a été brillamment employée par M. Simon Newcomb qui démontra que les avions ne peuvent pas voler parce qu'un aéronef plus lourd que l'air est impossible… Le voyageur arabe Al Kwraismi a, pour la première fois, décrit cette bête mythologique au cou extrêmement allongé. Depuis, de nombreux voyageurs ont prétendu avoir vu ou même photographié des girafes ». Mais le « sens commun » (ici appuyé par le savoir d’une époque) nous oblige à affirmer qu’il s’agit d’une légende dont on peut expliquer la source :

    « 1 - L'explication optique :

    On sait que les déserts, où l'on a signalé des girafes, sont également les lieux de nombreux mirages. Ces mirages sont dus au phénomène d'inversion. Ce phénomène consiste en ceci : pour des raisons bien connues des météorologistes, il arrive qu'une couche d'air froid se trouve superposée à une couche d'air chaud qui aurait dû se trouver au dessus de la couche d'air froid. La différence de densité des deux couches d'air produit alors une courbure des rayons de lumière et un mirage. Un objet est alors vu à un endroit où il n'est pas, ou sous une forme modifiée. Très fréquemment l'inversion fait apparaître un objet sous une forme allongée comme les miroirs déformants des foires. Il est donc parfaitement admissible qu'un animal tout à fait ordinaire et bien connu, une licorne par exemple, puisse apparaître à l'explorateur sous une forme invraisemblable et allongée et donner ainsi naissance à la légende de la girafe.

    2 - L'explication par la soif :

Le mirage qui a donné naissance à la girafe peut également être d'une origine purement psychologique. Perdu dans le désert et assoiffé, l'explorateur peut, dans un état de semi-conscience, rêver qu'il a un cou extrêmement long lui permettant d'atteindre l'oasis la plus proche. Quoi de plus naturel que de le voir aussi imaginer un animal impossible qui a justement le cou d'une longueur invraisemblable ?

    3 - L'explication psychanalytique :

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    a) Nous savons de part l’observation que la girafe existe et nous ne pouvons que rire devant des tentatives de ce genre et y voir l’effet de préjugés du « sens commun » alimenté par le scientisme. Une opinion commune peut être un préjugé culturel, une référence du sens commun, et avoir l'appui du savoir d'une époque. La science ne se situe pas dans un monde à part. Elle alimente le sens commun d'un certain nombre "d'évidences" auxquelles elle apporte sa caution d'autorité.  Ici une convergence existe entre le sens commun et la science et la science conforte le sens commun. Ce qui est très souvent le cas.

    b) Cependant, ce n'est pas toujours vrai. Ou seulement quand la science est devenue "normale" en tant que paradigme. Il est surprenant dans l’histoire des sciences de constater à quel point les nouvelles théories ont été d’abord rejetées, parce qu’elles ne cadraient pas avec le « sens commun » pour être considérées comme des « absurdités ». En fait quasiment toutes ! Depuis la découverte de la pesanteur de l’atmosphère chez Pascal, à celle de la relativité, en passant par les ondes radio etc. Ce que nous avons beaucoup de mal à comprendre, c’est que ce qui nous paraît absurde selon le sens commun, puisse ne pas l’être selon la Nature. La science, quand elle est novatrice, n’est pas là pour réassurer le « sens commun » et le « sens commun » est bien peu à même de juger de la valeur d’une découverte. Comme le montre Thomas Kuhn, la science progresse par révolution et par rupture en changeant le paradigme installé. Or c’est toujours à l’ancien paradigme que se réfère, à titre de justification, les  « évidences » du sens commun.

    ---------------Une idée n’est pas fausse du seul fait qu’elle scandalise le sens commun, mais attention, ce n’est pas non plus un argument suffisant pour déclarer qu’elle est vraie ! Sinon nous pourrions accréditer n’importe quelle opinion délirante. Et c’est là que la différence entre bon sens et sens commun devient évidente. Il faut savoir raison garder et faire preuve de bon sens, ne pas tomber dans le piège des chimères de l’imagination. En tout état de cause, le sens commun ne délimite même pas le connu, ce que la science peut faire en admettant qu’il y a de l’inconnu. (texte) Le savoir que nous tirons des sciences est relatif. Il s’inscrit dans un contexte culturel et historique. Il ne saurait prétendre au statut de vérité éternelle. L’ironie c’est que le sens commun s’appuie sur la science pour y trouver des certitudes... que la science est incapable de fournir.

    En réalité, l’appui sur lequel table le sens commun n’est pas de l’ordre d’un savoir mais plutôt de l’ordre d’une représentation mythique. Les mythes culturels qui gardent une permanence relative et donnent une cohérence à la pensée collective. Ce sont les mythes culturels qui organisent de l’intérieur ce que la conscience collective produit sous cette forme reconnaissable de « sens commun ». Ce qui déstabilise le sens commun, ce ne sont pas des thèses bizarres éloignées de ses croyances, ce n’est pas le savoir ésotérique développé dans les sciences, ce sont les attaques directes portées contre les mythes culturels. L’onde de choc produit par la publication de L’Origine des Espèces de Charles Darwin est perceptible dans la conscience moderne, car l’évolutionnisme s’en prend directement à une doctrine religieuse qui a ses sources dans le judéo-christiannisme. Il y a des croyances que l’on peut appeler de centrales et d’autres que l’on peut nommer périphériques. Les mythes culturels sont dans la conscience collective des croyances centrales et l’appui secret des certitudes du sens commun. L’homme du sens commun sent que le sol se dérobe sous ses pas si la critique s’aventure sur ce terrain. Et c’est la raison pour laquelle il se dérobera aussitôt à la réflexion, préférant camper durablement sur des croyances anciennes que de tenter l’aventure d’une vérité nouvelle.

    La pensée, pour peu que nous tentions de l’assumer réellement, nous oblige à sortir de l’enclos bien gardé du sens commun. Elle ne peut rester en place, mais n’existe que dans le mouvement. Comme la Vie. Pour reprendre le texte cité ci-dessus, le « gros bon sens populaire » (qui est en fait le sens commun) est un peu lourd. Pas très subtil.

C. Rester en contact avec ce qui est

   
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     © Philosophie et spiritualité, 2004, Serge Carfantan.
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