Leçon 1.   L’image du philosophe.          

    Nous avons tous entendu parler des « philosophes ». Pour beaucoup d’entre nous ce sont des  personnages célèbres que l’on peut identifier dans l’histoire à travers quelques figures que la tradition nous a laissées : Socrate, Platon, Aristote, Plotin, Épictète, Marc-Aurèle pour l’Antiquité ; Descartes, Spinoza, Leibniz, pour la période Moderne ; Kant, Hegel, Bergson ou Heidegger pour la période contemporaine. Ces hommes répondent au qualificatif général de « philosophes » pour quelle raison ? C'est un peu comme quand on dit de A ou B, c'est un "artiste" ou un "scientifique". Cela veut dire qu’ils incarnent, plus ou moins bien, un certain type idéal, comme Picasso ou Van Gogh répondent au qualificatif du type de l’artiste, comme Einstein est pour nous le type idéal du scientifique. Nous reconnaissons en eux des traits caractéristiques de ce que nous croyons être le « philosophe ».

    Mais que veut donc dire être un « philosophe » ? Est-ce que Platon, Descartes ou Spinoza sont conformes à l’opinion vague que nous nous faisons de la philosophie ? Ou bien n’est ce pas plutôt qu’ils ont réalisé d’une manière vivante et personnelle ce qu’est la philosophie ? Ce n'est peut-être pas la même chose. Pourquoi dire de Descartes, de Spinoza qu’ils sont des philosophes ?

    En d’autres termes : Qu’est ce qu’un philosophe ? Pour répondre à cette question, il faudra composer une sorte de portrait du philosophe et vérifier dans quelle mesure il est effectivement reconnu comme tel. Nous devrons examiner ensuite la métamorphose qu’a pu subir la représentation du philosophe d’époque en époque.

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A. Le modèle de Socrate

    Comme nous débutons, il est bien plus facile de commencer par des exemples concrets. Nous pourrions nous arrêter sur plusieurs grandes figures comme Épictète ou Spinoza. Nous choisirons Socrate, parce que l’on a souvent vu en lui le père de la philosophie occidentale et le type peut-être le plus achevé du philosophe. Socrate incarne d’une certaine manière une vocation de la philosophie qui est exemplaire. Nous pouvons donc préciser notre question en demandant : qui était Socrate ? En quoi est-il effectivement un philosophe ?

    L’histoire et la biographie de Socrate nous renseignent assez peu. Son père était sculpteur, sa mère sage-femme. Son origine n’était pas aristocratique, il était simple citoyen d’Athènes. Qu’a-t-il fait d’extraordinaire pour qu’on le désigne comme philosophe ?

    Marquons un temps d'arrêt. Est-il seulement pertinent d’aller chercher une sorte de manière de se distinguer qui ferait de Socrate un philosophe ? Voyons ce que vaut ce préjugé consistant à croire que le philosophe est quelqu’un qui se distingue. Il n’y a rien d’extraordinaire dans la vie de Socrate, si ce n’est justement sa mort. On ne devient pas philosophe, comme on devient un héros quand on gagne une bataille à la guerre, ou parce que l’on remporte un tournoi sportif. La philosophie n’est pas une manière de se distinguer dans une action d’éclat, ni de poser, elle ne se montre pas sur une seule action exceptionnelle. Nous ne pourrons être philosophe que dans l’ordinaire de la vie, dans la vie quotidienne et non pas seulement dans des situations d’exception, ni pour « montrer » qu’on l’est. D’ailleurs, celui qui se prétend philosophe l’est-il vraiment ? Celui qui se donne des airs de philosophe n’est certainement pas un philosophe, mais seulement un poseur, vantard, un pédant, une caricature de philosophe. Cette première leçon de modestie est très présente dans la vie simple de Socrate. (texte)

    ---------------Socrate est décrit comme un homme qui vit au contact de ses semblables dans la Cité. Il ne s’est pas enfermé dans une tour d’ivoire intellectuelle, ce n’est pas un reclus. Il n’y a chez Socrate ni mépris, ni distance vis-à-vis d’une foule qu’en tant que philosophe il pourrait peut-être (c’est un autre préjugé) considérer comme « inculte ». Le philosophe ne fuit pas le monde . Ce n’est pas un ascète ou un « marginal ». Il vit dans le Monde, il assume les responsabilités de la vie sociale et de sa propre condition humaine. La philosophie n’est pas une dérobade romantique dans de belles idées, loin des contingences du Monde. Socrate assume une vie publique ordinaire et même toutes ses responsabilités quand vient son tour d’être à la présidence du Conseil d’Athènes. C’est un patriote attaché à son pays et aux lois de la Cité. Il y a cependant une nuance qui ne fait pas de Socrate un politicien. Socrate est resté assez distant vis-à-vis de la carrière politique. L’ambition du pouvoir ne semble pas avoir eu d’effet sur lui. C’est un point que nous pourrions développer à l’adresse de ceux qui font du philosophe seulement un « intellectuel engagé ». Le philosophe en tant que tel n’est pas l’homme d’action, le politique engagé dans le monde pour la défense d’une politique, d’un parti, d’une idéologie. L’attitude partiale du doctrinaire dans les polémiques sociales, la prépondérance qu’il tend à mettre de l’action au dépens de la réflexion, vont à l’encontre de l’esprit philosophique. Cela ne veut pas dire que le philosophe se replie sur lui-même, ni qu’il fuit le monde et tout engagement. Entre l’engagement frénétique et le repli frileux, il y a une position essentielle sur laquelle nous reviendrons : celle de l’observateur lucide de son temps ou du témoin impartial de la réalité.

    Physiquement, Socrate était décrit comme un homme assez trapu, au nez camus et au regard vif. Ses contemporains racontent qu’il était doué d’une santé inaltérable qui le rendait capable de se passer de sommeil, tout en demeurant égal, indemne, même quand le vin coulait à flot dans les banquets. On raconte que lors d’un banquet, alors que tout le monde s’était endormi, Socrate se lève et s’en va  passer sa journée comme à l’accoutumée. Il semble aussi doué d’une puissante concentration. « ... il pu se comporter d’une manière très insolite. En chemin, il reste en arrière, les yeux fixés devant lui. Il peut rester ainsi debout une nuit entière. Quand vient l’aurore, ‘il fit une prière au soleil et s’en alla’ ". Cette capacité de concentration et cette vigilance constante ont aussi un rapport avec ce que nous appellerons la vigilance philosophique. Nous verrons qu’il y a nécessairement dans l'attitude philosophique une conscience plus élevée que celle que nous déployons d'ordinaire.

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 en bref sans savoir ce qu’est la Vie. Que d’années peut-on passer à se payer de mots sans vraiment connaître ! En prendre conscience n’est pas très agréable, c’est un moment négatif de lucidité, mais essentiel dans la mesure où nous sommes à ce point immergés dans l’opinion, que nous ne sommes même pas capables de reconnaître notre ignorance. Le drame de l’ignorant, c’est justement de ne pas avoir conscience de son ignorance ! Le drame de l'ignorance, c'est d'engendrer une vie qui est comme hébétée parce qu'elle ne se connaît pas elle-même. Il y a dans la provocation de Socrate un brutal réveil qui conduit à un constat : je croyais savoir, mais au fond je ne sais pas. Je découvre maintenant à quel point je suis ignorant, et ignorant sur les questions les plus importantes de la vie, sur ce qui donne à la vie tout son sens. Il faut en passer par là quand on est ligoté par des préjugés, dans la suffisance de son savoir. Un esprit qui reconnaît ses limites est ouvert, un esprit qui croit être au courant de tout est borné, parce qu’il a des idées sur tout. L’ignorant le plus revêche, ce n’est pas celui qui a l’esprit vide, c’est celui qui a l’esprit encombré d’opinions creuses, d’une connaissance

 

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Vos commentaires

Questions:

1. Quelles différences marquer entre le sage et le philosophe?

2. Qu'est-ce qui distingue et qu'est-ce qui rapproche l'artiste et le philosophe?

3. Où s'arrête le scientifique et où commence le philosophe?

4. Quel peut bien être le sens de la docte ignorance?

5. Quelle est la différence entre l'intellectuel en général et le philosophe?

6. Que faut-il entendre dans cette expression courante "prendre les choses en philosophe"?

7. En quel sens peut-on dire qu'il y a en chacun de nous un philosophe?

   © Philosophie et spiritualité, 2000, Serge Carfantan.
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