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Le paradigme de la complexité - Serge Carfantan
 
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Leçon 116.     Le paradigme de la complexité     

    L’intellect est un outil fait pour l’analyse, fait pour distinguer vrai/faux, séparer ce qui est mélangé, discriminer entre le réel et l’illusoire. L’usage coupant de l’intellect est prompt à ériger des oppositions duelles et à marquer des séparations brutales. L’intellect rationalise dans la dualité et il aime les séparations tranchées. L’intellect n’a bien sûr pas un lien absolument nécessaire avec cette forme de modèle qui a fait le succès du savoir en occident, l’approche objective de la connaissance. L’histoire de l’occident est une chose, la structure du mental en est une autre. Cependant, on ne peut pas ne pas remarquer que l’approche objective de la connaissance est tout de même un mode de pensée assez singulier qui tend à opposer le sujet et l’objet. De même, il est patent, que l’état actuel de notre savoir se trouve dans une extrême fragmentation. La segmentation de nos disciplines en sous disciplines et l’état actuel de non-communication des sciences entre elles, est en étroite relation avec un mode de pensée fragmentaire qui provient directement de l’usage coupant de l’intellect. La pratique de l’érudition, comme modèle d’étude universitaire, procède du même esprit. Le commentarisme consiste à disséquer une œuvre dans ses moindres éléments.

    Or, une pensée qui sépare, oppose, disjoint, procède à des simplifications abusives en  érigeant des oppositions abstraites, qui ne se rencontrent pas dans le réel. Une pensée compartimentée, qui ne communique avec rien d’autre qu’elle-même, prend le risque de s’appauvrir et d’être incapable d’embrasser la complexité du réel. Elle peut se figer en doctrine, en théorie, en idéologie. Elle risque de ne plus pouvoir relier ce qu’elle a séparé ; de perdre toute faculté de synthèse, de ne pas pouvoir voir être fécondée par un point de vue différent du sien. Percevoir la complexité, c’est assumer la contradiction, appréhender une unité qui ne nie pas les différences, mais s’en nourrit. C’est dépasser la mutilation du savoir trop ésotérique et le cloisonnement stérile de l’hyperspécialisation. Le sens de l’analyse, nous n’avons pas à faire beaucoup d’effort pour la développer. Par contre, le sens de la complexité s’apprend et nécessite même une réforme de la pensée. Tel est le projet de l’œuvre d’Edgar Morin qui tourne autour d’une seule question : comment pouvons pouvons-nous appréhender la complexité du réel sans la réduire?

    Ce que nous devons envisager, c’est la nécessité de dépasser le cloisonnement du savoir. Ce qui est latent dans ce problème, c’est l’aptitude de la pensée à tout à la fois recevoir la complémentarité de point de vue différent, et ainsi de dépasser les contradictions artificielles. Il n’est cependant pas certain que cela puisse être obtenu seulement par les efforts de la pensée, car c’est bel et bien le réel qui est complexe, parce qu’il est en définitive paradoxal. Peut-on, au moyen du paradigme de la complexité approcher le paradoxal ? 

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A. Ordre, désordre et complexité

   

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        ---------------1) Dans l’idée de complexité il y a l’idée que des liens existent entre les éléments d’un Tout bel et bien réel, qui se trouve donc être un système. Or la démarche naturelle de l’intellect va dans la recherche des parties, du simple, comme élément dernier d’un composé. L’eau est analysée en chimie sous la formule H²O, deux molécules d’hydrogène, une molécule d’oxygène. Hydrogène et oxygène sont les composants simples d’une structure plus complexe qui est l’eau que nous rencontrons dans le réel à l’état liquide, solide ou gazeux. La démarche analytique est extrêmement efficace. Son territoire n’est rien d’autre que la totalité des sciences depuis la modernité. La démarche analytique a fait tout le succès des sciences de la nature. Et les sciences humaines lui ont emboîté le pas au XIXème siècle. (texte)
   Elle a cependant un revers, elle taille, coupe, sépare, décompose, ce qui dans le réel est étroitement uni et jamais disjoint, elle tend dans son explication à simplifier les processus du réel. Elle ne parle pas de l’organisation du réel, de la dynamique vivante de son auto-organisation, elle ne donne aucune clé de l’unité, elle ne raisonne jamais en terme d’interactions et elle ne peut que très laborieusement supposer une « synthèse » abstraite et reconstruite de ce qu’elle a séparé. Elle est surarmée pour disjoindre, distinguer, elle est parfaitement démunie pour relier et réunir ce qu’elle a d’abord séparé. Elle est plus à l’aise dans ce qui est distingué, isolé, limité, que dans ce qui est relié, vaste et global. Elle n’a tout simplement pas le sens de la complexité de ce qui est. De fait, le concept même d’explication scientifique est analytique. C’est devenu un lieu commun par exemple que de dire de la biologie qu’elle est beaucoup plus à l’aise avec l’analyse de cellules mortes en laboratoire, qu’avec l’observation de l’individualité vivante dans son milieu naturel. Penchant de l’analyse. Ce qui se reflète encore très largement dans l’enseignement scolaire. Il suffit d’ouvrir un manuel de biologie de terminale pour le constater directement.
    Le modèle de l’approche analytique, nous le rencontrons chez Descartes, dans l’énoncé même des règles contenues dans le Discours de la Méthode. Descartes y montre que la pensée rigoureuse doit décomposer son objet en autant de partie qu’il en faudra pour le résoudre. Elle doit faire des dénombrements entiers ne rien omettre et ne se fier qu’aux idées claires et distinctes qui ont été posées par l’analyse. C’est à ce type de rigueur intellectuelle que nous pensons quand nous parlons d’esprit cartésien. Mais l’analyse est aussi précise qu’elle est myope.
    Si on décompose le tout, on peut effectivement y trouver bien des éléments simples, mais immédiatement, on perd le fonctionnement de la totalité et le sens de l’organisation. Or la configuration des éléments n’est jamais indifférente et l’intensité, la richesse et la diversité des relations ne le sont pas davantage. La totalité et l’organisation échappent à l’analyse, car elles ne se rencontrent que dans l’intuition d’une complexité qui n’est pas et ne peut pas être analytique. Il faut bien à un moment que l’on est un regard plus enveloppant, il faut affronter la complexité et admettre alors qu’il est impossible de saisir une partie sans embrasser le Tout. C’est une maxime célèbre de Pascal dans les Pensées. Or il semble que la science moderne ait bien plutôt pris le parti de la décomposition contre l’appréhension globale.
    La Modernité a occulté Pascal, au profit de Descartes. (texte) L’introduction d’une approche globale débouche sur des interrogations que ne peut pas résoudre l’approche analytique. Le paradigme mécaniste de la science, fort de ses succès, alimentait la croyance dans des certitudes fondamentales et définitives. On a par exemple cru au XIXème siècle que la physique était achevée. A l’inverse, le paradigme de la complexité nous met devant l’incertitude. Il soulève des questions inédites, des questions oubliées, qui n’étaient même pas formulables autrefois. Et nous savons que nos réponses scientifiques sont à jamais révisables. Au siècle du positivisme Marcellin Berthelot pouvait écrire sur un ton très sérieux : « Désormais, le monde est sans mystère » ! Ce genre de formule prête aujourd’hui à rire. Le paradigme de la complexité n’a pas cette prétention, ou plutôt il affirme carrément qu’il n’y a pas de certitude scientifique et qu’il est même inutile d’en chercher !
    Que s’est-il donc passé entre temps ? Depuis les années 1950, une lame de fond a émergé dans la représentation scientifique dont la dynamique tient à une nouvelle forme de pensée, la pensée systémique. (Il est vivement conseillé sur ce sujet de lire le petit chef-d’œuvre de Joël de Rosnay Le Macroscope). La naissance de la cybernétique, qui en a été l’initiatrice, a eu un impact considérable dont nous commençons seulement maintenant à saisir toutes les implications. Dans la foulée, le développement de nouveaux outils mathématiques, l’empire grandissant de la modélisation informatique, la recherche sur l’intelligence artificielle, la virtualisation des systèmes dynamiques et la mutation radicale des grandes théories physiques, en rupture avec la physique héritée de Newton, exigent une révision complète de notre représentation du monde. Le travail de pionnier d’Edgar Morin recueille cet héritage et montre avec quels nouveaux outils, nous sommes désormais en mesure de mieux affronter la complexité du réel.  (cf. La Complexité humaine)
    2) L’apparition du paradigme de la complexité est née partir d’une crise qui  a conduit le paradigme de la science classique. Selon Edgar Morin, c’est d’abord la découverte de l’irréductibilité du désordre dans l’univers des sciences physiques qui a ébranlé l’édifice de la représentation simplifiante de la physique classique. Et tout d’abord, l’irruption de l’indétermination en microphysique, et les développements renversants de la théorie quantique. Heisenberg et Bohr ont montré que dans l’infiniment petit, le déterminisme cessait de valoir, comme il vaut dans l’univers des objets que nous rencontrons à l’échelle de la vigilance quotidienne. Au niveau le plus subtil de la matière, il ne saurait être question de parler de choses situées dans l’espace et dans le temps. Il n’y a que des probabilités d’événements au sein d’un bouillonnement d’énergie en mouvement continuel. Plus de lois « simples ». Plus d’éléments « simples ». L’atome, le simple par excellence, sous la forme de l’insécable que l’on cherchait en physique, s’est révélé lui-même complexe. Et c’est la recherche de l’élément simple qui a finit par sembler simpliste. L’énergie fondamentale de la matière semble animée d’une fluctuation chaotique où il serait vain de rechercher cet ordre géométrique qui suscitait l’admiration des modernes. Exit donc Descartes et Newton et la volonté totalitaire d’enfermer le réel dans un déterminisme absolu.
Dans un hymne très ancien du Rig Veda, adressé au Soi suprême, il est dit :

   3. Au Commencement, les ténèbres étaient enveloppées de ténèbres; l'eau se trouvait sans impulsion. Tout était confondu. L'être reposait au sein de ce chaos, et ce grand Tout naquit par la force de son Ardeur (tapas).

    Et bien, il semble que la nouvelle physique en soit venue à réhabiliter ce Chaos primordial. L’univers de la physique nouvelle n’est pas l’horloge bien rodée, réglée une fois pour toute, du paradigme mécaniste. Le déterminisme de Laplace est un mythe. Le champ unifié d’où émergent les particules élémentaires, selon la physique quantique, est une potentialité infinie et l’ordre macroscopique que nous rencontrons dans l’univers jaillit d’une fluctuation rebelle à toute prévision. Heisenberg a montré qu’il est impossible de connaître précisément à la fois la position et la vitesse d'une particule à un moment donné. Cette incertitude heurtait de front l’ancienne conception de Laplace, selon laquelle la connaissance de la position et de la vitesse d’un corps, à un moment donné, permettrait la prédiction de leur position au moment suivant. Les inégalités d'Heisenberg montrent ...
    La théorie du chaos, désormais très en vogue dans la nouvelle physique, généralise cette hypothèse de flou probabiliste et introduit directement une nouvelle approche qui n’est rien d’autre que le modèle de la complexité. (Voir à ce sujet Prigogine et Stengers La Nouvelle alliance, livre II, p.165 sq.). La théorie du chaos implique, comme Poincarré l’avait déjà compris, ce que l’on appelle en physique une sensibilité critique aux conditions initiales". Ce qui veut dire qu’une "cause très petite qui nous échappe détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas voir, et alors nous disons que c'est l'effet du hasard […]. Il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales en engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux. La prédiction devient impossible." Cela s’appelle leffet papillon. Au niveau de la météorologie, par exemple, nous savons que notre planète fonctionne comme un système complexe et même comme un système vivant en interaction constante et dynamique. Selon la théorie du chaos, la propagation d’une fluctuation minimale peut retentir dans la totalité du système qui devient dès lors imprévisible. Ce qui veut aussi dire qu’il ne s’agit pas de tout expliquer par l’aléatoire ou l'arbitraire d’un dieu chaos. Les développements de la thermodynamique ont plutôt conduit à la découverte de la complémentarité des notions d’ordre et de désordre en physique.
    Désormais, on ne peut plus éliminer le désordre de la physique. Y compris de la cosmologie. Einstein, le dernier, a tenté de restaurer l’idée d’un univers stable et ordonné, en introduisant une constante cosmologique, alors même que ses équations le menaient directement à l’idée d’un univers instable et en devenir. La découverte de Hubble du fond de rayonnement de la naissance de l’univers a fait éclater les dernières tentatives de sauver l’image d’un univers bloc. Elle a conduit à la résurrection de l’idée du Devenir d’un cosmos singulier qui n’a plus rien à voir avec la représentation de l’univers de Newton qui gouvernait toute la physique classique. Sur ce point, Prigogine rend un hommage appuyé à Bergson. Bergson avait développé dans son œuvre l’idée que le Temps est en son essence même création imprévisible, création de nouveauté, et pas seulement changement dans répétition. La vision de la nouvelle physique autorise une interprétation de la durée comme création imprévisible, parce qu’elle admet l’irréductibilité du désordre.
   

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B. Complexité et auto-organisation

    La complémentarité de l’ordre et du désordre, la présence dans le réel d’une corrélation des événements, la récurrence des processus, nous montrent à quel point même les phénomènes physiques se comportent comme intégrés dans un système et nous obligent à aborder la complexité du réel sous l’angle de l’organisation.
    Dans la représentation classique des sciences, la question de l’organisation était plutôt dévolue à la biologie. S’il est bien une chose que nous pouvons difficilement remettre en question, c’est le caractère admirable de la puissance d’organisation du vivant. On peut ignorer l’auto-organisation au sein de la matière, - ce n’est que depuis peut que la question a été sérieusement étudiée. On peut continuer à regarder les sociétés humaines en faisant abstraction de leur fonctionnement global - nous sommes très lent à comprendre que la pensée systémique ne concerne pas seulement la compréhension de la Nature. Mais tout de même, l’auto-développement du vivant nous met de manière éclatante sous les yeux le problème de l’auto-organisation, problème que le paradigme mécaniste n’a jamais vraiment su résoudre. Il est assez remarquable par exemple que la question de l’auto-référence n’est envisagée chez les philosophes que sous l’angle de la biologie. L’émergence du paradigme de la complexité renouvelle ...

    ---------------1) Selon Edgar Morin, la découverte de la singularité dans les sciences naturelles et la transgression des limites de l’abstraction universaliste sont déjà des avancées dans cette direction. Par abstraction universaliste, on peut entendre le concept moderne qui voit dans le savoir scientifique une visée de l’universel au sens strict, en ne prenant pas en compte la singularité, la localité et la temporalité. Pour le positivisme du XIXème siècle, par exemple, l’histoire, jugée à l’aune de la physique de Newton, est une discipline qui restait immature, parce qu’elle ne pouvait pas produire un ordre de généralité élevé, des lois positives, une théorie abstraite. Elle était irréductiblement une connaissance de la singularité des événements. Située dans l’espace et dans le temps elle ne parvenait pas à composer un savoir de type universel. Le sous-entendu implicite est donc qu’un savoir ne mérite le titre de science que s’il constitue une théorie abstraite et universelle qui résorbe la singularité.
    On peut dire que le paradigme de la complexité retourne de fond en comble ce point de vue précisément contre les sciences de la Nature. La singularité est la réalité même, elle est omniprésente et impossible à réduire. Elle une synthèse de l’universel et du particulier et le statut de toute existence organisée, que ce soit sur le plan de la matière, du vivant où dans le champ anthropologique. Je cite Edgar Morin : « la biologie actuelle ne conçoit plus du tout l’espèce comme un cadre général dont l’individu est un cas singulier. Elle conçoit l’espèce vivante, comme une singularité qui produit des singularités. La vie elle-même est une organisation singulière parmi les types d’organisation physico-chimiques existants. Plus encore, les découvertes de Hubble sur la dispersion des galaxies et la découverte du rayonnement isotope venant de tous les horizons de l’univers ont amené la résurrection d’un cosmos singulier qui aurait une histoire singulière où surgirait notre propre histoire singulière ». Non seulement donc l’histoire n’a pas à dépasser la singularité qu’elle découvre, mais c’est l’ensemble des sciences qui doit accepter justement la singularité de leur objet. La transgression de l’abstraction universaliste implique aussi que l’on reconnaisse la localité et la temporalité à l’intérieur des sciences. Ce qui implique par exemple que la physique prend en compte la dynamique du Temps dans l’univers, ce qui n’entrait pas dans ses préoccupations dans son paradigme mécaniste classique. L’historicité en effet n’entrait pas en compte dans la représentation des sciences de la Nature du XIXème siècle. (texte)

    2) A partir du moment où la problématique de la singularité revient au premier plan, se pose la question de son unité fondamentale. Ce qui est aussi très nouveau et qui constitue une véritable remise en question de la science classique, c’est la découverte de la complexité de la notion d’organisation. Le propre d’une explication analytique est de décomposer un processus dans ses éléments simples et d’avoir illico tendance à ne concevoir l’organisation que comme une somme, une agrégation des parties. C’est un peu la logique du bricoleur qui démontre l’horloge dans ses rouages et ne voient avant tout dans l’horloge l’ajustement d’une somme de pièces, de parties, dans des mécanismes, plutôt qu’un tout dont l’organisation est première. La pensée systémique introduit un point de vue en admettant délibérément l’existence de fait du tout, et de son fonctionnement global et elle permet comprendre en quoi consiste le processus de l’organisation. Il n’existe pas dans l’univers d’entité séparée. La séparation est une illusion. Toute existence prend place dans un système. Le tout n’existe que par rapport à des parties et les parties n’existent que par rapport à un tout et cela à tous les niveaux d’existence : depuis ...
    Un des paradoxes de l’organisation, c’est d’abord qu’en elle, le tout peut être moins que la somme de ses parties : l’organisation a tendance à inhiber l’initiative individuelle, à instaurer des contraintes et des limites, à imposer son inertie. La conscience collective, au niveau social par exemple, a un poids qui pèse sur les virtualités libres de chacun. L’État est une structure dont la lourdeur a été souvent soulignée. En même temps, le tout est aussi plus que la somme de ses parties « parce qu’il fait surgir des qualités qui n’existaient pas sans cette organisation, ces qualités sont ‘émergentes’ c’est-à-dire qu’elles s

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    Un autre paradoxe de l’organisation est ce qu’Edgar Morin appelle son principe hologramatique. Pour mémoire, « l’hologramme est l’image physique dont les qualités de relief, de couleur et de présence tiennent au fait que chacun de ses points contient presque toute l’information de l’ensemble qu’elle représente ». Le principe hologramatique est utilisé par Karl Pribam pour expliquer la mémoire. Mais il peut être largement étendu à toute organisation. « Nous avons ce type d’organisation dans nos organisme biologique, chacune de nos cellules, y compris les plus modeste cellules de notre épiderme, contient l’information génétique de notre être global. Évidemment, il n’y a qu’une petite partie de cette information qui est exprimée dans cette cellule, reste étant inhibé. Dans ce sens, on peut dire non seulement que la partie est dans le tout, mais que le tout est dans la partie ». Implicitement, nous raisonnons aussi de cette manière pour ce qu’il en est du statut de l’individu en société. Chaque individu a été construit par le tout, formé par ses mythes culturels, son langage, ses traditions, son savoir. Edgar Morin prend même l’exemple assez cynique du principe théorique selon lequel nul n’est censé ignoré la loi (alors que rares sont ceux qui la connaissent que personne ne l’enseigne vraiment). Il est évident que pour rendre compte de l’organisation, il faut complètement abandonner la logique de la causalité linéaire et analytique. Il faut constamment opérer un va et vient entre le tout et la partie, selon le principe de Pascal d'après lequel la partie ne saurait se comprendre sans le tout et le tout sans la partie.
    3) Le principe hologramatique, quand nous comprenons bien son immense portée, nous reconduit directement à un acquis majeur de la science nouvelle : La découverte du principe de l’auto-organisation récursive.
    La science classique ne connaissait qu’une causalité linéaire. Ce n’est que tout récemment, sous l’impulsion de la cybernétique, avec Norbert Wiener, que nous avons découvert le principe extrêmement fécond de la causalité circulaire. Dans ce type de causalité, on reconnaît que l’effet revient vers la cause et la modifie. C’est précisément parce que ce principe de la rétroaction (feedback), de boucles, existe que se constitue une organisation. Le mérite de la cybernétique est d’avoir rendu complexe la relation cause-effet, par rapport à la manière dont elle était pensée auparavant. Elle a aussi permis de comprendre que la causalité n’est jamais purement mécanique, mais qu’elle est aussi nécessairement informationnelle.
    Toute organisation est essentiellement auto-organisation. Plus précisément « l’organisation récursive est l’organisation dont les effets et produits sont nécessaires à sa propre causation et sa propre production. C’est très exactement le problème de l’auto-production et de l’auto-organisation. Ainsi, une société est produite par les interactions entre les individus, mais ces interactions produisent un tout organisateur lequel rétroagit sur les individus pour les coproduire en tant qu’individus humains, ce qu’ils ne seraient pas s’ils ne disposaient pas de l’éducation, du langage et de la culture ».
    A lui seul ce principe ouvre un véritable chantier pour l’éducation à venir et il impose une réforme radicale de nos modes de pensée habituels. Voyez sur ce point Le Macroscope de Joël de Rosnay. Nous seulement il est indispensable pour comprendre le fonctionnement du vivant, mais il a permis d’inaugurer carrément une nouvelle science, l’écologie, et de renouveler entièrement la compréhension de l’organisation sociale, économique, politique de nos sociétés. On peut le dire sans hésitation, la pensée systémique est une véritable révolution intellectuelle. Le principe de l’auto-organisation rend obsolète tout mode de pensée fragmentaire qui met avant tout l’accent sur la séparation et l’isolement et il fait exploser les explications fondées sur la seule abstraction universaliste.
 

Dans la pratique, il son application se traduit par l’introduction graphique d’une représentation par macro-concepts tels que:

    Antagonisme--complémentarité       ┐
                            ↑ ───────────────┘



    Désorganisation--organisation   

                            ↑ ───────────────┘

 

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    Le raisonnement systémique n’est pas sous cet aspect seulement une forme de pédagogie, mais une invitation constante donnée à la pensée de percevoir les relations, les interactions, les boucles et à ne jamais isoler des processus entre eux. Apprendre à penser de manière globale.
    4) L’incidence de la compréhension de l’auto-organisation, par extension, nous conduit à la découverte de la complexité des processus d’interactions biologiques et sociales. Quand on comprend que les phénomènes biologiques et les phénomènes sociaux présentent un nombre incalculable d’interactions récursives, il devient évident que toute tentative pour isoler, couper, séparer dans les phénomènes humains nous fait manquer précisément la complexité. Le paradigme de la science classique était analytique, il poussait vers la décomposition de son objet, sans induire la nécessité de rétablir les relations. Il en résulte une vision de l‘humain très fragmentaire et un savoir scientifique très compartimenté. Dans son principe même, la science complexe inaugure et promeut la transdisciplinarité. Cette déclaration programmatique en faveur de la transgression des limites est fréquente dans les textes d’E. Morin. Par exemple :
    « Il faut détruire la muraille de Chine qui sépare l’anthropo-sociologie du continuent de la vie, mais cette ouverture doit sauvegarder l’originalité, l’irréductibilité, la spécificité anthropo-sociale tout en la fondant, l’enracinant, l’alimentant en vie.
    Ouvrir l’anthropo-sociologie sur la vie, c’est reconnaître la pleine réalité de l’homme. C’est briser avec la vision idéaliste d’un homme sur-naturel. C’est briser avec la vision disjonctive où l’homme relève de la vie seulement par les gènes et le corps, tandis que l’esprit et la société y échappent ».


C. Le savoir et l’observateur impliqué

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Vos commentaires

     © Philosophie et spiritualité, 2004, Serge Carfantan.
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