Leçon 41.   Le critère de la vérité       

    Nous ne pouvons pas être indifférent à la vérité. Il nous faut accorder un soin très particulier à la recherche de la vérité, car cette condition existentielle du chercheur répond à ce que nous sommes, à la condition humaine qui est la nôtre. Ce que nous sommes se mesure à l'échelle de la vérité que nous pouvons connaître et vivre à la fois. C'est très humain, nous voulons connaître, c’est-à-dire nous voulons comprendre ce qui est et sortir de l'ignorance qui ne peut que nous  plonger dans l’égarement.

    Pour cela, nous avons besoin de pouvoir identifier correctement le vrai. En partant de l'opinion, nous nous disons : il doit bien y avoir des marques qui nous permettraient, si elles étaient connues, de repérer le faux et de le dénoncer. Il doit être possible de discerner le vrai à certains caractères qui se manifestent avec lui. Ce serait pour nous un secours précieux que de pouvoir disposer d’une norme rigoureuse du vrai et du faux. Y a-t-il un signe qui permettrait de reconnaître le vrai du faux ?

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A. Le sujet, l’objet et le jugement

    Mais la question est assez difficile. Elle demande que nous mettions au clair ce qu'est la vérité. La vérité est la caractéristique d’une connaissance qui atteint son but, car une connaissance valide, c'est une connaissance vraie. Mais sur quoi porte-t-elle exactement ? Pour le comprendre, il faut analyser la structure de la connaissance. Le processus de la connaissance comporte trois termes : connaisseur-connaissance-connu. La vérité est-elle ...

    ---------------1) Nous disons parfois des choses qu'elles sont « vraies ». Mais est-ce que ce sont les « choses » qui sont vraies ? Nous disons qu’un tableau est un "faux" ou un "vrai" Van Gogh. Un billet de banque peut aussi être faux, comme une commode Louis XVIII qui n’est en réalité qu’une habile imitation. Ces termes de « vrai » ou « faux » rapportés aux choses sonnent étrangement. Après tout, une chose est ce qu’elle est, elle existe ou n’existe pas, strictement parlant, elle n’est ni vraie ni fausse. Le faux Van Gogh existe, comme le faux billet ou la fausse commode. Ils ne sont pas rien, ils sont quelque chose qui, dans l’existence est exactement semblable au vrai Van Gogh, au vrai billet, à la vraie commode. Cela n’a pas de sens de dire que l’objet est vrai ou faux, il est ou il n’est pas, il n’est pas "vrai" ou "faux". Que voulons-nous dire alors ? C’est ce que nous connaissons de lui qui nous inquiète. Ici, plus exactement, on dira que le Van Gogh, le billet, la commode sont ou non authentiques. Ce qui est authentique a ce caractère qui fait qu’une chose est exactement conforme à ce qu’elle paraît être, sa représentation est bien le reflet de son être. Le faux Vermeer n’est pas une peinture authentique, parce qu’il se donne dans notre représentation en simulant autre chose que ce qu’il paraît être. De même, une « vraie » joie n’est pas feinte, simulée, elle est un éclat spontané du cœur. Une personne authentique de même est entière, en elle il n’y a pas de rupture entre ce qu’elle manifeste et ce qu’elle est. Un authentique musicien n’est pas ce lui qui faitsemblant de l’être ou qui en a seulement la réputation, un authentique musicien porte la musique dans son âme et il n’est pas seulement une dilettante. En d’autres termes, on dira aussi que ce qui est considéré dans l’objet comme étant « vrai » de cette manière relève surtout de notre attente à son égard, ou bien celle-ci est remplie (ceci est bien de l’or authentique) ou elle n’est pas remplie (ce n’est que du cuivre doré). Cela n’empêche pas évidemment le cuivre doré d’être tout aussi réel que l’or. Heidegger dans L'essence de la vérité écrit : « C’est pourquoi nous dirons plus clairement que : l’or réel est l’or authentique. Mais ‘réels’, ils le sont l’un et l’autre, l’or authentique ne l’est, ni plus ni moins que le cuivre doré. La vérité de l’or authentique ne peut donc être garantie par sa simple réalité ». (texte)

    2) Est-ce que l’on peut dire des pensées du sujet qu’elles sont « vraies » ou « fausses » ? Si je regarde en face de moi le tableau sur le mur, dans un premier temps, je ne doute pas de le percevoir tel qu’il est. Je pense que ma perception est juste et que le tableau est bien comme je le perçois. Si maintenant je détourne mon regard, vers un autre objet, le tableau ne va rester en moi que comme une image dans ma mémoire. S’il s’écoule du temps, cette image risque de devenir plus floue. Je ne saurai plus exactement quelles étaient les formes, combien il y avait de personnages. J’ai appris de cette manière à bien distinguer ma perception et la chose même. En fait, en percevant, je ne me suis pas bien rendu compte que ma perception enveloppe une représentation, elle n’est pas la chose en soi, mais la manière dont la chose se présente à moi, comme une esquisse dans ma conscience. Il se peut que, me remémorant le tableau, j’ai à l’esprit trois personnages, alors que, vérification faite, il y en a quatre. L’erreur est-elle vraiment dans ma conscience ? L’image que j’ai du tableau est ce qu’elle est dans mon esprit, elle existe aussi à sa manière, à titre de représentation mentale sous la forme d’une image. Une image est présente dans mon esprit, existe à sa manière, comme mode de conscience. C’est sa réalité pour moi qui la considère. Allons plus loin, à ce titre, une hallucination est aussi réelle qu’une perception. Elle est réelle pour celui qui l’éprouve dans son délire, elle n’est pas "rien", sinon elle ne serait pas susceptible d’expérience, même si au bout du compte cette expérience est illusoire. Les modes de conscience du vécu se transforment dans un flux incessant, le flux de l’expérience dans le champ de conscience. Les vécus ne peuvent pas plus que les objets être qualifiés de « vrai » ou de « faux », ils se manifestent en moi ou ne se manifestent pas. Ma conscience de veille est conscience-de-quelque-chose, d’une pensée, d’un nuage dans le ciel ou d’un désir, mais ce n’est pas là exactement ce qui est appelé vérité. Elle se rapporte au réel à travers la ...

    3) Il n’y a qu’une solution qui tienne. La vérité ne réside ni dans l’objet, ni dans le sujet, mais dans la relation entre le sujet et l’objet, le lien qui met en relation ma représentation de la chose avec la chose elle-même. Si ayant une image du tableau où je vois trois personnages, je me rends dans la salle où il est exposé et que je constate qu’il y en avait en fait un quatrième derrière, je me rends compte que je me suis trompé. J’ai fait erreur en croyant que ce que je jugeais du tableau était conforme à ce qu’il était. Mon jugement est susceptible d’être vrai ou faux. On ne peut pas dire d’une chose qu’elle est vraie ou fausse, ni d’une pensée qu’elle est vraie ou fausse,

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B. La vérité à l’épreuve de l’opinion

    Comment sait-on qu'un jugement est vrai ou faux? C'est là qu'entre en scène l'idée de critère. Petit détour. Il nous faut maintenant donner la parole à l’opinion, car elle a des vues très arrêtées sur ce qui est vrai et ce qui est faux, sur les chances que peut avoir un jugement d’être vrai ou d’être faux. A quelles marques reconnaît-on en effet la vérité ?

    1) Le critère le plus souvent partagé, (il est très postmoderne!) c’est celui du consensus d'opinions du plus grand nombre. Si je peux me tromper tout seul, la plupart des gens pourront m’aider à rectifier mes jugements. Le critère de la vérité du consensus des opinions c'est qu'une idée, pour être vraie, doit être largement partagée parmi les hommes. Si les hommes s’entendent globalement pour penser que telle idée est vraie, c’est qu’elle doit l’être. D’ailleurs n’est-ce pas là un critère tout à fait démocratique ? La vérité dans bien des domaines de décision est suspendue à une majorité de suffrages en faveur d’une option. Il suffirait alors de se conformer à l’opinion du plus grand nombre pour être dans le vrai. Vive les statistiques! A cela s’ajoute que, en tenant compte de l’opinion du plus grand nombre et en m’y conformant, je sauvegarde un lot commun d’idées pour la communication. On peut encore ajouter qu’après tout, même dans le domaine des sciences, la vérité est affaire de consensus, le consensus entre les savants sur la validité de certaines théories qui font l’unanimité et sur la non-pertinence d’autres théories qui ne recueillent dans la communauté des hommes de savoir que peu de suffrages. Il y a toujours dans la science normale, une doctrine officielle qui sert de base à l’enseignement et qui constitue la base de la formation des chercheurs.

    Ce critère de vérité est très important, mais il doit être examiné avec méfiance. Supposer que l’opinion est toujours éclairée est très crédule. L’opinion est surtout confuse, on y trouve toute chose et son contraire, témoin ces proverbes qui souvent se répondent en disant une chose et l’inverse. Plus grave, il existe des illusions collectives. Qu’une opinion soit à la mode n’est pas un critère sérieux pour décider qu’elle est vraie. D’autre part, le consensus d’opinion dans les sciences est plus ouvert et moins dogmatique. Il s’appuie sur la possibilité d’une intersubjectivité comme base de l’expérience qui sert de terrain de ...

    2) Le second critère fréquemment employé dans l'opinion est l’argument d’autorité. Il consiste à admettre qu’une idée est vraie, parce qu’elle a été soutenue par une sommité très respectable, soit dans la tradition, parmi les spécialistes dans un domaine donné, ou par rapport à la tradition et les textes sacrés. (texte) On s’incline devant « ceux qui savent » avec une révérence presque superstitieuse, celle de l’ignorant devant le savant. L’argument d’autorité est d’un usage très fréquent dans les médias, de la part de l’élève, de l’étudiant. Il est aussi d’usage pour citer abondamment, pour appuyer ce que l’on a à dire devant du beau monde, lors d’une conférence. Que serions-nous sans autorités sur lesquelles nous appuyer ! Ill est toujours commode de se retrancher derrière la pensée d’un autre pour éviter d’avoir à penser par soi-même. Cf. Malebranche  La Recherche de la Vérité  (texte) Ce qui fait poids sur la balance du jugement, c’est la révérence à la tradition, aux spécialistes, à la révélation. Nous préférons tenir des propos obscurs, mais émanant d’une autorité incontestable, que d’avoir une pensée claire, mais qui n’a pas d’autre appui que sa propre vérité. Nous avons si peu confiance en nous-mêmes que nous ne prêtons pas d'attention à l’évidence, nous préférons le poids de l’autorité... Et c‘est ainsi que perdurent parfois des préjugés.

    Ayons donc le courage de penser  par nous-mêmes et soyons méfiant vis-à-vis de l’argument d’autorité. On peut trouver dans l’histoire et dans la littérature de quoi illustrer n’importe quel propos délirant. Il y a tout ce que l’on veut y trouver, les cautions d’autorité y sont innombrables. Il ne suffit pas que A ou B ait dit quelque chose pour que cela soit vrai. La vérité n’est pas constituée par une autorité. Elle est sa propre autorité.

    3) Dans un monde dominé par les impératifs économiques, on entend aussi souvent invoquer un critère :  l'argument utilitariste dit que la preuve qu’une idée est vraie, c’est qu’elle marche, qu’elle réussit et donnent de bons résultats. C’est le pragmatisme propre au sens commun. Ce qui valide une tactique d’action, c’est sa réussite en termes de résultats. Comme la plupart d’entre nous, sommes en quête de résultats, il est effectivement tentant de considérer la vérité sous cet angle et de ne juger une idée que dans son application pratique. En d’autres termes, plus trivialement, il s’agit de remplacer la question « cette idée est-elle vraie ? », par une autre : « est-ce que cela rapporte ? ». Une idée qui « paye » sera considérée comme une idée vraie, une idée qui ne « rapporte pas » comme une idée fausse.

    Dès lors, c’est l’utilité qui devient le critère de la vérité. Le mot utile reste pourtant assez vague. W. James distingue trois sens : 1) est utile ce qui coordonne au mieux nos idées. Une idée utile si elle permet de faire des synthèses, de rassembler un ensemble d’idées sous une forme cohérente. L’idée utile permet de mettre en ordre nos idées. 2) L’utile c’est aussi « ce qui est en accord avec l’expérience », ce qui enveloppe chez W. James à la fois l’expérimentation et l’expérience subjective. 3) L’utile c’est enfin l’avantageux « ce qui est vrai est ce qui est avantageux de n’importe quelle manière. Ainsi James va jusqu'à appliquer ce critère à l’idée de Dieu : « Dieu est une chose dont on se sert ». En résumé, l’utile désigne le vrai au sens de ce qui assure un certain confort intellectuel. Si une représentation m’encourage à l’action, je n’ai même pas à me demander si elle est vraie, je la décrète comme vraie ! La vérité se dégagera de l’action et de l’expérience, la vérité est avant tout vérité par ses conséquence pratiques. Dans le champ de l'action, la vérité possède une dimension dynamique et progressive, elle se construit, et n’existe pas de façon statique. (texte) cf. John Stuart Mill L'utilitarisme.

    Ce critère de la vérité a pour lui une certaine ouverture d’esprit typique du pragmatisme américain, qui veut que l'on ne juge pas une idée, un système, ou une entreprise, avant d’avoir examiné ses résultats concrets. Il a le mérite d’insister sur l’idée que la vérité existe au sein de réalisations humaines et ne se limite pas à une exigence purement théorique. Cependant, il soulève de graves difficultés. Des deux propositions :

    Une idée est vraie parce qu’elle réussit.

   Une idée réussit parce qu’elle est vraie.

    Nous sentons bien qu’il n’y a pas équivalence. Il paraît tout naturel, ou logique, qu’une idée vraie puisse donner des résultats satisfaisants, parce qu’elle ne rentre pas en contradiction avec la réalité. Comme la connaissance est à la base de l’action et si la connaissance est faussée, elle engendre une action faussée qui mène à l’échec. Mais d’un autre côté, une idée qui se révèle pour un temps utile, est elle pour autant vraie ? Paul Valéry disait que les idées mènent le monde, mais il n’est pas nécessaire que ce soient des idées vraies ! L’histoire nous montre suffisamment que des mensonges, des erreurs, des superstitions, des illusions ont souvent porté leurs fruits et ont proliféré, donc redoutablement réussi. Nous avons vu l’efficacité d’idéologies dont les erreurs étaient flagrantes. Inversement, il est aussi possible qu’une idée vraie, qu’une intuition remarquable ne trouve pas son chemin en n’étant pas correctement comprise et appliquée. Dans l’histoire des sciences on a vu des idées vraies qui ont

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C. Approche objective et vérité

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Vos commentaires

Questions:

1. A vivre en permanence dans le faux, ne donnons-nous pas une consistance réelle à  nos illusions ?

2. En quoi la domination des médias fait-elle difficulté sur le plan de la vérité ?

3. Quelle différence marquée entre le consensus dans les sciences et le consensus dans l’opinion commune ?

4. Pourquoi est-il si difficile de penser sans l’appui d’une autorité ?

5. Quel mérite peut-on reconnaître au critère utilitariste ?

6. Quel est le contenu du consensus culturel ?

7. Pourquoi la vérité est-elle sa propre marque ?

 

    © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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