Leçon 176.   La sagesse et l’ignorance       

    Une surprise attend le débutant en philosophie la première fois qu’il découvre dans l’Apologie de Socrate, de Platon cette étrange formule : « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien». Comment Socrate peut-il affirmer une chose pareille ?

    Alors, il y a bien sûr l’interprétation maligne (mais fréquente) qui consiste à dire : - appelons cela la prosopopée du scientisme - : « Socrate avoue qu’il est inculte et complètement ignorant. C’est en cela que consiste sa sagesse. Un philosophe c’est quelqu’un qui est ignorant et qui l’avoue. Mais nous autres aujourd’hui, grâce à la science, nous pouvons être fier, nous savons bien plus de choses que les anciens grecs. Nous ne sommes pas des ignorants. Nous savons maintenant tout expliquer. La science nous délivre de l’ignorance et donc elle nous débarrasse de la sagesse, comme aussi de la nécessité d’avoir une philosophie. Elle nous offre un savoir certain, indubitable. Ce qui nous donne aussi un pouvoir très grand, celui de maîtriser la nature, de la dompter et d’en faire ce que nous voulons, selon nos désirs ».

    On peut trouver de temps à autre ce genre d’affirmation dans une copie du bac, mais au point où nous en sommes dans les leçons, nous ne pourrions certainement tenir ce genre de discours et nous aurions amplement de quoi y répondre. D’abord, c’est une lecture très littérale de l’énoncé socratique qui ne saisit pas le sens et l’importance de l’ignorance. D’un point de vue épistémologique, c’est aussi d’une crédulité qui ne résiste pas à un examen.  Enfin, ce discours, si on le prenait au sérieux, serait justement accablant par son inconscience, quant à la portée de la technique et au péril qu’elle nous fait courir.

    Il est donc important de revisiter l’affirmation de Socrate. Il y a là un mystère, ou mieux encore, un paradoxe qui tient à cette question: Peut-on à la fois être sage et ignorant ? En quel sens ?

*   *
*

A. Le savoir et la conscience de ses limites

    Il existe dans le langage courant une formule un peu vulgaire, mais qui peut nous aider. On parle d’ignorance crasse pour désigner une forme d’inculture si choquante qu’elle suscite la réprobation, parce qu’elle nous semble inadmissible. Arriver en classe de terminale et ne pas savoir que « homme » s’écrit avec deux m, et non pas « home », c’est tout de même un peu fort de café ! De la même manière on tiendra rigueur à l’homme politique, au scientifique s’exprimant en public d’avoir commis une bourde monumentale en affirmant des contrevérités majeures, alors qu’il serait tout de même sensé posséder un niveau de culture suffisant pour ne pas les commettre. Le fait porter de hautes responsabilités implique un haut niveau de culture. S’agissant de Socrate, ce n’est évidemment pas cette forme d’ignorance dont il est question mais de ce que l’on appelle traditionnellement la docte ignorance.

    1) Revenons sur la pratique du dialogue philosophique inaugurée par Socrate. Nous avons vu qu’il s’agit avant tout d’un questionnement portant sur une essence : par exemple : qu’est-ce que la Beauté ? Qu’est-ce que l’Amour ? Qu’est-ce que la Justice ? Qu’est-ce que la Vertu ? L’interrogation conduite par Socrate consiste dans une investigation des réponses possibles, ce qui implique dans un premier temps examiner les opinions courantes qui se proposent en guise de solution du problème posé. A la question : qu’est-ce que la beauté, « on » répondra pêle-mêle, « la beauté, c’est une belle femme, un beau cheval, une belle marmite » etc. Il est très facile pour l’ego de prendre position en s’emparant d’une opinion et d’y camper avec assurance, ce qui revient la plupart du temps à se gonfler avec la prétention de savoir exactement de quoi il retourne.

    Et c’est là qu’entre en scène l’ironie socratique, qui est le premier sens de la docte ignorance. Socrate se présente comme un lourdaud ignorant et maladroit qui demande des explications. Mais eiron, la docte ignorance est une manière de feindre l’ignorance pour mieux mettre en valeur la position imperturbable de celui qui affirme savoir. « Comme tu es savant Critias ! Je suis sûr qu’auprès de toi je vais pouvoir m’instruire ! Mais voyons, tu dis que la beauté c’est … » Or ce que l’examen ultérieur révèle, c’est le caractère limité, confus ou inexact des opinions convenues. L’ironie ne consiste pas à s’en prendre à une personne,  à systématiquement chercher à la placer dans l’embarras. Ce petit jeu de l’intellect, c’est de l’éristique et non de la philosophie. C’est la vérité qui est recherchée. Il s’agit, à partir du moment où une erreur est décelée, de montrer l’insuffisance des formulations à la va-vite, des croyances que nous servent d’explications, alors qu’elles ne sont pas une véritable connaissance. La vertu d’une saine critique est d’éveiller la méfiance à l’égard des préjugés.  L’effet est double : tout d’abord l’interlocuteur se rend compte qu’il ignore ce qu’il croyait connaître auparavant et d’autre part, ne pouvant plus se targuer de savoir, il se trouve tout d’un coup perplexe et dans le doute. La prise de position du « moi je sais » s’effondre ainsi que la superbe qui va avec. D’où les revers d’amour-propre. Petite leçon d’humilité donc, car il faut être humble pour chercher sans présupposé. Il ne s’agit pas d’un état négatif, car de cette manière, en écartant le faux, Socrate ouvre à l’intelligence un espace où elle peut se déployer. Un espace de conscience. L’interlocuteur de Socrate est passé progressivement de l’état d’ignorance, dans lequel il croyait savoir, à l’état dans lequel il comprend qu’en réalité, le savoir, quand il n’est fondé sur rien, n’est qu’ignorance. A elle seule, cette prise de conscience est formidable, car elle éveille immédiatement le désir de connaître.  

    Comprendre que notre savoir est limité et que nous ignorons l’essentiel est très positif, puisque précisément dans cet état nous ne sommes plus totalement ignorant. Nous avons déjà déchiré le voile de l’inconscience derrière lequel se tient le mental ordinaire, car nous avons reconnu notre ignorance. Et c’est ici que se trouve le second sens de la docte ignorance. Socrate a compris en profondeur, (en anglais on dirait que c’est son insight), que ce que nous appelons communément savoir est très limité. Aucune de nos définitions ne parvient à capturer entièrement ce qu’est la Beauté, ce qu’est l’Amour, ce qu’est la Justice, ce qu’est la Vertu. Dans les termes de son disciple Platon, nous pouvons dire qu’une définition,

..

_________________________________________________________________________________________________________________

 

    ---------------2) Ainsi s’éclaire le passage de l’Apologie dans lequel est examiné le statut de la sagesse de Socrate. L’Oracle de Delphes avait dit que Socrate était l’homme le plus sage de la Grèce. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il était le plus grand savant de son époque ? Qu’il était une encyclopédie vivante ? Qu’il savait tout et pouvait enseigner mieux qu’un autre ? Non. Socrate ne prétendait pas en savoir plus qu’un autre, mais plutôt moins. Pour lui, ce qui importe, c’est d’aller vers la vérité de toute son âme et de le faire avec honnêteté, ce qui veut dire que là où je ne sais pas, je n’ai pas non plus la prétention de savoir.

    Prenons le texte :

    "Lorsque j'eus appris cette réponse de l'oracle, je me mis à réfléchir en moi-même: "que veut dire le dieu et quel sens recèlent ses paroles? Car moi, j'ai conscience de n'être sage ni peu ni prou. Que veut-il donc dire quand il affirme que je suis le plus sage ? Car il ne ment certainement pas; cela ne lui est pas permis ». " Pendant longtemps je me demandai quelle était son idée ; enfin je me décidai, quoique à grand-peine, à m'en éclaircir de la façon suivante: je me rendis chez un de ceux qui passent pour être des sages, pensant que je ne pouvais, mieux que là, contrôler l'oracle et lui déclarer: " Cet homme-ci est plus sage que moi, et toi, tu m'as proclamé le plus sage ».

    « J'examinai donc cet homme à fond; je n'ai pas besoin de dire son nom, mais c'était un de nos hommes d'État, qui, à l'épreuve, me fit l'impression dont je vais vous parler. Il me parut en effet, en causant avec lui, que cet homme semblait sage à beaucoup d'autres et surtout à lui-même, mais qu'il ne l'était point. J'essayai alors de lui montrer qu'il n'avait pas la sagesse qu'il croyait avoir. Par là, je me fis des ennemis de lui et de plusieurs des assistants. Tout en m'en allant, je me disais en moi-même: "Je suis plus sage que cet homme-là; il se peut qu'aucun de nous deux ne sache rien de beau ni de bon; mais lui croit savoir que1que chose, a1ors qu'il ne sait rien, tandis que moi, si je ne sais pas, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc que je suis un peu plus sage que lui par le fait même que ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir ».

    L’homme d’État qu’interroge Socrate paraît sage seulement aux yeux des hommes. Il en a peut être la réputation seulement parce qu’il est un orateur habile, mais sans plus. Surtout, il a visiblement une image de lui-même, comme étant certainement plus sage que beaucoup d’autres. Un entretien serré montre que cette réputation est surfaite. La conclusion qu’en tire Socrate est donc qu’il y a certainement plus de sagesse à ne pas prétendre savoir ce qu’en réalité on ne sait pas. Ce qui pourrait expliquer la déclaration de l’Oracle gratifiant Socrate d’une sagesse dont il dit ne pas avoir conscience. Et s’il y a bien une conduite à laquelle Socrate préfère se tenir, c’est bien celle qui consiste à ne pas prétendre à davantage que nous ne pouvons raisonnablement assumer. Donc, d’une certaine façon, à faire preuve de prudence, de mesure, de retenue, tout en demeurant cependant ouvert à la vérité. Accepter de vivre avec l’inconnu est une vertu.

    C’est bien plus que les exigences formelles d’un savoir objectif qui seraient sans incidence sur la vie. Il est indéniable que Socrate lègue à la philosophie une exigence de justification, mais, concrètement, c’est davantage qu’une exigence formelle, ce que la plupart du temps on retient de Socrate dans les manuels de philosophie. C’est une véritable discipline de vie. Bien sûr, il est important que le savoir reste toujours conscient de ses limites, c’était vrai du temps de Socrate, cela reste tout aussi vrai dans une époque dans laquelle la science a pris un empire considérable. Il y a nécessité d’un vrai retour réflexif de la science sur elle-même, car, selon le mot célèbre de Rabelais, « science sans conscience n’est que ruine de l’homme ». Un savoir limité qui prétend au statut d’une connaissance totale devient redoutablement dangereux. Faire apparaître nos limites, comprendre que l’avancée du savoir fait simultanément progresser notre ignorance convie à une certaine humilité. Une suffisance excessive conduit dans tous les domaines à l’arrogance et l’arrogance mène à la brutalité.

    Ce qu’il faut ajouter, dans la forme de sagesse très particulière qui caractérise Socrate, et qui se révèlera nettement plus tard avec les stoïciens, c’est que la prise de conscience de l’ignorance implique une discipline de vie qui porte en elle-même sa droiture. Nous pourrions presque dire une certaine austérité si le mot n’était pas lesté d’une contention ascétique excessive. Et il est tout à fait logique que Socrate se soit attaché à la maxime du temple de Delphes invitant à la connaissance de soi, car celui qui croit savoir, mais ignore, non seulement se trompe, mais manifeste bien peu de connaissance de lui-même. Socrate a installé la question de la connaissance de soi au cœur de la philosophie. S’il advenait que ce cœur soit ôté, c’est tout l’organisme qui n’y survivrait pas. La docte ignorance « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien », implique l’examen de conscience à la fois moral et psychologique, le souci d’observer avec attention ma conduite pour y déceler les faux-fuyant, l’égarement, la vanité et tous ces méandres de justification  que l’ego entretien. Enfin, comme il ressort des dialogues de Platon, comme Le Second Alcibiade et le Charmide, la doctrine de la docte ignorance implique la reconnaissance métaphysique du Soi, de l’âme par elle-même.

    Un dernier mot. Un exercice de lecture. Ce que nous venons de résumer au sujet de Socrate, nous pourrions aussi bien le vérifier amplement chez celui qui a souvent été présenté comme « le Socrate des temps modernes », Krishnamurti. La ressemblance de la démarche est toute à fait étonnante, (texte) les similitudes sont frappantes et toutes les caractéristiques que nous venons d’examiner s’y retrouvent.

B. La docte ignorance et l’Infini

    Quelles sont les implications de la docte ignorance ? Que nous indique-t-elle du rapport de l’intellect avec la Vérité ? Que nous dit-elle sur la possibilité qui nous est donné de connaître l’Etre dans sa totalité? Ces questions ont été abordée dans la théologie chrétienne, chez Nicolas de Cuse, dans une traité qui s’appelle De la docte Ignorance. Nous allons maintenant l’examiner.

     ---------------1) Nous avons vu à quel point le mot « Dieu » soulève des difficultés, pourquoi il est devenu un mot piégé et un concept fermé, la première difficulté étant que l’ego en fait un objet : « mon » Dieu… donc différent du « vôtre ! » L’avantage avec le terme « d’Infini », c’est qu’il résiste à la chosification. Que voulez vous faire avec l’Infini ? Vous ne pouvez rien en faire ! « Mon » infini, différent du « vôtre », cela ne veut rien dire !! Les théologiens les plus subtils l’ont compris et de la même manière, nous pouvons remarquer que la spéculation sur Dieu des philosophes Modernes, par exemple chez Descartes et Spinoza, s’engage précisément sur cette voie, dans la discussion de la nature de l’Infini. Dieu est l’Infini et l’Infini n’enveloppe aucune borne, tandis qu’il enveloppe toutes choses en lui-même, sans jamais se perdre en elles, c’est-à-dire sans jamais se perdre dans le fini.

    Personne ne contestera qu’en raison des limitations du langage, le savoir porte sur le fini. De là résulte que la science, qui est un savoir en forme de système, ne peut par essence être commensurable avec l’Infini et laisse donc subsister de l’Inconnu. (texte) L’homme ne peut juger de ce qu’il ignore qu’en proportion avec ce qu’il sait. Mais encore faudrait-il que ce que  ce qu’il sait conserve une certaine proportionnalité avec ce qu’il ignore et qui lui reste à découvrir. Si l’étendue des choses que nous ignorons est hors de proportion avec ce que nous savons déjà, notre savoir est dans une telle relativité, que nous pouvons que faire aveu d’ignorance et nous incliner devant un mystère qui nous dépasse de toutes parts.

    Ce sont les mathématiques qui définissent avec le plus de rigueur la notion de proportion et ce sont elles qui nous donnent le plus clairement l’image du caractère incommensurable de notre savoir avec l’Infini. Ce qui constitue le cœur de la démonstration conduite par Nicolas de Cuse.

    En mathématiques, dans la relation des définitions, des axiomes, aux propositions démontrées, nous voyons que l’intellect chemine d’un principe connu, vers ses conséquences, allant du plus aisé vers le plus difficile. « Dans les mathématiques : les premières propositions s'y ramènent aisément aux premiers principes très bien connus, tandis que les suivantes, parce qu'il leur faut l'intermédiaire des premières, y ont plus de difficulté ». Ce que nous appelons ordinairement savoir implicitement va du connu au connu en supposant que l’incertain reste en proportion de ce que nous tenons pour certain. Nous avons vu que Descartes fait de ce principe une des règles de sa méthode. La proportion se sert du principe de la comparaison, de la généralisation et implique en outre l’usage du nombre. Ainsi s’explique pourquoi « Pythagore jugeait-il avec vigueur que tout était constitué et compris par la force des nombres ». Cependant, et même si les mathématiques ont beaucoup progressé en sophistication, nous pouvons douter qu’elles soient aptes à saisir entièrement la complexité du réel. Et c’est sur ce point précis que Nicolas de Cuse pense rejoindre Socrate : « la précision des combinaisons dans les choses matérielles et l’adaptation exacte du connu à l'inconnu sont tellement au-dessus de la raison humaine que Socrate estimait qu’il ne connaissait rien que son ignorance ». (texte) Dans l’univers matériel en effet, rien ne saurait être isolé, toutes choses demeurent en relation avec la Totalité, si bien que le savoir doit inévitablement reconnaître l’interconnexion de ce qui est dans l’Infini.

    Voyons  maintenant ce qu’il en est de l’Infini. Appelons « maximum une chose telle qu’il ne puisse en avoir de plus grande ». De la suit que l’Infini doit aussi être la Totalité, car rien ne peut lui être opposé. Il est donc l’Unité à quoi rien ne s’oppose, et aussi par conséquent l’Absolu, car par définition est absolue une chose qui n’existe qu’en référence à elle-même et non dans sa relation avec une autre. En tant que Totalité, l’Infini est aussi Substance, ou si l’on préfère ici, Entité, mais à condition que jamais nous ne considérions l’être ainsi défini comme une « chose ».  L’Infini est l’Etre unique qui est toutes choses et en qui toutes choses existent. Parce que rien ne peut lui être opposé, il s’ensuit aussi nécessairement qu’il « coïncide avec le minimum ; c’est pourquoi il est ainsi dans tout ». De la même manière, parce qu'il est absolu il est en Acte et il  ne subit des choses aucune restriction et comme on pouvait s’y attendre, deux lignes plus bas dans le texte précédemment cité, il est précisé que c’est Cela que « la foi des nations révère aussi comme Dieu ». Dieu est ce que rien ne peut dépasser.

_________

    Dieu, en tant qu’Infini, ne peut être saisi par la raison humaine, car « il n’y a pas de proportion de l’infini au fini». Le savoir humain est semblable à la construction d’un polygone à l’intérieur d’un cercle « plus grand sera le nombre des angles du polygone inscrit, plus il sera semblable au cercle, mais jamais on ne le fait égal au cercle, même lorsqu'on aura multiplié les angles à l'infini, s'il ne se résout pas en identité avec le cercle. Donc, il est clair que tout ce que nous savons du vrai, c'est que nous savons qu'il est impossible à saisir tel qu'il est exactement ». L’Infini est compris par l’intelligence, mais il ne peut être saisi par le moyen des concepts que l’intellect élabore, concepts qui tous portent sur le domaine du fini.

    Pourtant, « les choses visibles sont véritablement des images des choses invisibles ». Le fait « que l'on peut explorer symboliquement les vérités spirituelles, qui sont en soi impossibles à atteindre par nous ». Nous l’avons vu, la symbolique présente dans la Nature n’est pas une simple projection de l’esprit sur les phénomènes. « Toutes les choses sont entre elles dans un rapport, caché pour « nous sans doute et incompréhensible, mais tel que d'elles toutes sont un univers un, et que toutes sont l’unité elle-même ».

    C’est pourquoi nous pouvons tirer une aide de la géométrie pour appréhender la présence de l’Infini. Une géométrie sacrée est à l’œuvre dans l’univers. (texte) Elle nous aide à comprendre le principe de la coïncidence des opposés dans l’infini. Nous avons déjà vu que plus un cercle est grand et plus il tend vers la ligne droite. La courbure maximale tend vers la rectitude… et inversement. De la même manière, on peut montrer que la ligne infinie est aussi un triangle, un cercle et une sphère. Ce qui pour l’intellect est différent ou contradictoire, peut donc être une seule et même chose dans l’Infini ou les opposés  formés par la dualité coïncident. L’Infini peut être sous la forme de la ligne peut être une droite, un triangle et une sphère.

     2) Continuons. Au domaine du fini appartient le temps, l’altérité et le changement, de même, le monde fini n’existe que dans une prodigieuse variété et diversité de formes. La pensée du fini oppose ces caractères à l’Eternel, l’Identité pure, l’Immuable, l’Unité pure, mais sans être capable de les lier, car il est dans sa nature de s’arrêter au concept pour le réifier. La représentation est dominée par la pensée du fini, mais il y a l’infinité de l’Etre. Sur le plan phénoménal, rien n’est stable, toute existence est transitoire, une chose est toujours différente d’une autre et une existence se distingue d’une autre existence. Mais dans la Pensée de l’Infini, qui est la pensée divine, en vertu du principe de l’infinitisation, de la coïncidence des opposés, nous pouvons dire qu’ultimement la dualité rejoint l’unité. le jaillissement de la diversité dans la Manifestation suppose l’action de la dualité, mais de telle manière que l’Unité demeure et reste inchangée. Sur le plan nouménal, le monde du changement est porté et soutenu par l’Immuable, le monde du temps est porté et soutenu par l’Eternel, le monde du divers se tient dans l’Unité.

..

_________________________________________________________________________________________________________________

 

    Nicolas de Cuse observe au §8 que « Unité est synonyme de ontité, du mot grec » on », qui se dit en latin ens, et l’unité est entité ». En grec « to on » veut dire ce qui est. Dieu est l’Etre même des choses, le principe de leur essence. Ainsi, du point de vue de l’Etre, la manifestation est une répétition de l’unité, le jeu infini de l’unité en elle-même. A jamais incompréhensible au regard de la raison humaine. En termes théologiques, « La providence de Dieu unit les contradictoires », et nous ne pouvons avec les moyens de l’intellect qu’avoir un aperçu de l’Unité de l’Etre.

    A l’aune de l’Infini, la providence enveloppe l’inévitabilité de ce qui est maintenant, tel qu’il est, mais elle contient aussi l’ensemble des possibles, un peu comme le CD ROM évoqué plus haut dans les leçons, qui contiendrait toutes les directions qu’il est possible de choisir dans un jeu vidéo.

    Donc, « même s'il arrivait ce qui n'arrivera jamais, rien ne serait ajouté à la providence divine, parce qu'elle-même enferme aussi bien ce qui arrive, que ce qui n'arrive pas mais peut arriver. Donc, comme il y a dans la matière beaucoup de possibles qui ne se réaliseront jamais, ainsi, inversement, les choses qui n'arriveront pas, si elles peuvent arriver, si elles sont dans la providence de Dieu, y sont non pas d'une façon possible, mais en acte, et il ne résulte pas de là que ces choses soient en acte. Comme nous disons que la nature humaine enferme et embrasse une infinité de choses, parce que ce sont non seulement les hommes qui ont été, sont et seront, mais ceux qui peuvent être, alors même qu'ils ne seront jamais, ainsi elle embrasse le muable d'une façon immuable. Comme l'unité infinie enferme tout nombre, ainsi la providence de Dieu enferme les choses en nombre infini : celles qui arriveront, celles qui n'arriveront pas mais peuvent arriver, et leurs contraires, comme le genre enferme les différences contraires, et ce qu'elle sait, elle ne le sait pas avec la différence des temps, parce qu'elle ne sait pas le futur comme futur, ni le passé comme passé, mais elle sait éternellement et immuablement les choses muables ». (texte)

    Au §23 marque de la méthode adoptée : « Il convient de spéculer encore quelque peu ». Nicolas de Cuse cite « Parménide, dans une considération très subtile, disait : « Dieu est celui pour lequel qu'une chose soit ce qu'elle est, consiste en ce qu'elle soit tout ce qu'elle est ». Toute existence n’existe que dans la connexion infinie avec l’univers et non de manière séparée. En un sens, il n’y a aucun manque en elle, toute existence est parfaitement ce qu’elle est, car dans l’espace et le temps du Maintenant, elle est dessinée sur la trame de l’Infini et portée par lui.

    Au §24,

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

 

Vos commentaires

Questions :

1.       L’ignorance est-elle répréhensible ?

2.       Comment comprenez-vous la parole des Evangiles « pardonnez-leur, il ne savent pas ce qu’ils font ? »

3.       Faut-il considérer la formule socratique « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien » comme une forme de défaitisme?

4.       Y a-t-il une forme d’ignorance qui est plus spécifique à notre époque qu’aux époques précédentes ?

5.       Prendre conscience que le savoir est limité, implique-t-il qu’il faille renoncer à connaître ?

6.       Comment comprenez-vous la différence entre l’ignorance de l’esprit enfant et celle de l’esprit étudiant ?

7.       Sans un niveau de culture suffisant, l’accès à un grand nombre de livres vous est interdit. Doit-on reprocher à la société de laisser ses membres dans l’ignorance ?

 

 

      © Philosophie et spiritualité, 2008 Serge Carfantan,
Accueil. Télécharger, Index thématique. Notion. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.