Leçon 169.        Conscience et attention     

    La conscience naît dans l’attention et disparaît dans l’inattention. Un homme qui vit par inadvertance ne vit pas à la hauteur des possibilités de la conscience, il ne fait que rester à la surface de la vie, ou ne fait que survivre : il est inconscient. Vivre délibérément, c’est vivre dans la flamme de l’attention, ce qui ne veut rien dire d’autre que vivre en toute lucidité. Les actes manqués relevés par Freud ne peuvent se manifester que dans l’inattention. Si la névrose peut être définie comme une vie marquée par l’acte manqué, c’est qu’en elle la conscience est en déficit d’attention. Si la santé mentale peut être définie à partir de l’acte réussi, c’est qu’elle suppose un rassemblement de l’attention.

    De plus, comme nous l’avons vu, l’attention inscrit la conscience dans le présent, à la différence de la rétention du souvenir qui marque la relation au passé et la protension de l’attente qui tire la conscience vers l’avenir. Ainsi, le temps psychologique du repli dans le passé, ou de la fuite dans l’avenir ronge l’attention au présent et fomente sa  dissolution. L’identification au temps est cette opération du mental qui, en suscitant un ailleurs et un autrement, voile l’attention au maintenant, la présence.  Le présent du présent disait Saint Augustin, c’est l’attention.

    Nous voyons donc à quel point conscience et attention ne sont pas séparables, tant et si bien que nous pourrions même les confondre. Mais la conscience peut-elle être définie par l’attention? Le propre de l’attention n’est-il pas de porter d’avantage sur l’objet que sur le sujet ? Faire attention, n’est-ce pas toujours faire attention à quelque chose ? Y a-t-il dans l’attention un nécessaire oubli de soi en faveur de l’objet ? Pour reprendre une formule employée dans ces leçons : en quel sens serions-nous en droit de parler d’attention sans objet ?

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A. Attention et champ de conscience

Il nous faut revenir sur ce qui a été introduit plus haut au sujet de la relation entre l’attention et champ de conscience.

     1) La thèse qui fonde l’attention sur l’intentionnalité s’explicite ainsi :

    La conscience est telle un pinceau lumineux jailli du sujet se dirigeant vers un objet qui fait partie de son champ de conscience. Ce qui limite le pinceau lumineux, ce qui oriente son balayage et permet que la conscience se porte sur tel ou tel objet, peut être appelé attention. Par objet, nous pouvons entendre tout ce qui peut être présent dans le champ de conscience. Un objet peut désigner une chose. Dans ce cas, la lumière de la conscience emprunte le canal des sens, (texte) et dans la perception consciente, elle se rapporte avant tout à ce que la pensée identifie en tant qu’objet : le parapluie posé contre le mur, le chat endormi sur le rebord de la fenêtre, le coupe-papier de Sartre sur le bureau, ou le cube d’Alain. C’est le type privilégié d’intentionnalité décrit longuement par Husserl fondé sur la relation sujet-objet.

    La conscience intentionnelle est une visée. Elle ne se confond pas avec le champ de conscience, elle se déplace en lui, elle le parcourt, éventuellement, tente de le saisir d’un seul regard. Le monde-de-la-vie est là, inépuisable, s’étendant dans l’espace. Le champ de conscience est la fenêtre sur un monde ouvert à toutes les consciences placées dans l’état de veille. Le faisceau lumineux ne crée pas un découpage. Il ne fait qu’éclairer. Ce qui est sous la lumière relève du conscient. Ce qui est dans l’ombre et peut cependant être éclairé est appelé subconscient. Il n’existe évidemment pas de frontière entre l’un et l’autre, car un déplacement d’attention peut mettre ce qui était dans l’ombre dans la lumière. Le champ de conscience ne manifeste aucune barrière, aucune coupure réelle. S’il peut y avoir des barrières ou une coupure, cela ne vient que d’un acte propre à la pensée.

    ------------------------------Le champ de conscience est aussi limité. Nous ne pouvons pas avoir conscience de tout. Notre fenêtre sur le monde s’ouvre sur l’infini, mais elle est petite. Mais comme la marge de notre conscience est attenante au champ, la sensation s’y étend et s’y diffuse. Comme nous l’avons vu, nous sentons bien au-delà de ce que nous percevons. Nous pouvons même nous en rendre compte, jusque dans les phénomènes de synchronicité. De ce fait, nous ne sommes pas réellement propriétaire de ce qui est présent dans notre champ de conscience. Le mental intervient pour s’approprier les objets et il façonne un sujet pour qui les expériences formeront une sorte de substance à part. Ce seront mes expériences, le point de vue sera mon point de vue. Le sujet surimposé s’appelle l’ego. En réalité, il y a seulement l’expérience s’éprouvant elle-même. De la même manière, comme l’ego n’existe que sur fond de mémoire, il réagit à ce qui est, il filtre l’expérience actuelle et l’interprète en se servant du référent de l’expérience passée. Il y met du « mien ». On peut, pour conserver la notion de champ, dire que cette sédimentation est en quelque sorte la structure géologique du champ de conscience.

    Ainsi s’explique que le domaine de la perception soit fortement intellectualisé, au point que certains auteurs, comme Sartre, aient mis en doute l’existence de la sensation. Cependant, nous avons vu que lorsque l’activité mentale consistant à identifier, à nommer, se trouve suspendue, la perception change de qualité devient plus sensible et naturellement contemplative. La conscience s’ouvre dans la présence. Nous avons parlé plus haut d’attention panoramique et désigné dans cette expression l’expansion qui embrasse le champ de conscience, se fond en lui dans l’écho sensible de la présence. La présence revient toujours vers la sensation. Ce n’est certes pas la manière habituelle, « normale » de percevoir. La manière normale de percevoir consiste à mitrailler le champ de conscience de concepts et à opérer en permanenc --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    2) Si le terme objet de conscience ne désigne pas seulement la chose perçue, c’est que ce qui retient notre attention peut fort bien ne pas se situer dans l’extériorité. Le cours de nos pensées, surtout quand il prend un tour compulsif, peut à lui seul mobiliser suffisamment notre attention pour rendre le champ de la perception complètement insignifiant. Il suffit que je mette à me raconter mes histoires dans ma tête pour que mon attention soit drainée vers mes pensées. On se méprend entièrement quand on croit que l’homme commun est « irréfléchi » et « inconscient » parce qu’il serait perdu dans les choses extérieures. Grave erreur. C’est l’inverse. Il est inconscient et irréfléchi dans la mesure même où il est perdu dans ses pensées, agrippé à une activité mentale constante qui le rend absent du monde réel. Quand je me perds dans mon monde que me dit mon interlocuteur ? Du point de vue d’un observateur extérieur, je suis devenu inattentif et c’est pourquoi, le réflexe de l’observateur sera de rappeler l’attention : « bon, tu m’écoutes ou tu rêves ? ». Le rappel de l’attention signifie revenir ici et maintenant, au sein de la perception ; ce qui veut dire que pour un moment, je n’étais pas là. Saint Augustin montre avec profondeur que l’attention est inséparable de la perception, comme la perception est inséparable de la présence. (Cf. Saint Augustin texte) Tant que nous gardons un tant soit peu de bon sens, nous sentons bien qu’en fait l’attention véritable est nécessairement accordée à la perception. De même, nous l’avons longuement montré, l’irruption du temps psychologique et l’identification de la conscience aux dimensions temporelles chasse l’attention du présent.

    Ceci nous conduit à une autre propriété remarquable. Il y a une relation étroite entre la qualité d’éveil présente dans la perception et la nature de l’attention. Dans la fatigue, quand le degré de vigilance devient très faible, la lumière du cône de l’attention s’affaiblit et certainement, on peut dire aussi que le cercle dessiné se restreint. Inversement, quand l’acuité de la conscience s’élève, par exemple quand un grave danger nous menace, nos sens sont mis brusquement en éveil. Le blabla mental habituel se tait. Nous sommes brusquement mis en alerte, comme le chat qui guette une souris. Non seulement la lumière de la conscience est plus vive, mais le cercle du champ de conscience s’ouvre, pour perdre ses limites. L’attention est mobilisée par la situation d’expérience dans une rare intensité. Le danger convoque l’insurrection de l’attention. Il élimine la torpeur présente dans la conscience habituelle. C’est à ce moment que le mot présence prend vraiment un sens. Ainsi pouvons-nous dire que la présence est relevée par l’intensité de l’attention et cette intensité n’est en aucun cas séparable de l’éveil. Quand la vigilance est à son degré le plus élevé, quand la dualité sujet-objet cesse de dominer et que la conscience de soi est là en même temps que la conscience du monde, dans un unique feu intérieur, nous parlons de lucidité. Ce qui est remarquable dans la lucidité c’est l’aptitude de l’esprit à rester alerte et immobile, dans un état où l’intelligence est éveillé et où le sens de l’observation est porté à son suprême degré. Inversement, quand la lucidité vient à manquer et que la vigilance est affaiblie, il suffit d’une stimulation de la nature compulsive du mental, pour que l’attention devienne fragmentaire, instable et agitée. Le résultat c’est qu’alors l’attention saute constamment d’un objet à un autre et devient incapable de se poser sur quoi que ce soit. Pour le dire autrement : l’agitation mentale, sous la forme de pensée compulsive, ou encore de tiraillement continuel dans la recherche d’un nouveau stimulant, se déroule dans un certain degré d’absence et un affaiblissement général de la vigilance. D’où une incapacité invétérée à poser l’attention, marque de l’inconscience.

B. Perte et éveil de l’attention

    Le mot attention vient du latin attentio, qui se dérive du verbe attendere qui veut dire « tourner son esprit vers ». La définition usuelle de l’attention y voit un effort de concentration sur quelque chose ou sur quelqu’un. C’est une erreur, elle accroche l’attention à l’objet, implique une forte dualité, (d’où l’idée de danger auquel il faudrait parer au plus vite), enfin, elle part de la concentration pour expliquer l’attention, alors que c’est l’inverse qui est vrai. Voyons pourquoi l’attention est une qualité de la conscience du sujet, pourquoi elle n’implique pas nécessairement un effort et pourquoi c'est elle qui rend possible la concentration.

     1) Prenons la question  à l’envers, en examinant de quelle manière l’attention se défait. Quand l’attention faiblit, c’est qu’insensiblement elle tombe dans l’inconscience. Si nous devions placer un marqueur sur notre dessin représentant l’analogie (R) du lac, avec ses différents niveaux conscient-subconscient-inconscient, nous pourrions dire que celui-ci est au niveau conscient dans l’état de veille, au niveau subconscient dans le rêve et au niveau inconscient dans le sommeil profond. Nous pouvons, à partir de là, comprendre ce qu’est la déstructuration de l’attention, en observant ce qui se produit dans le glissement de l’état de veille à l’état de rêve. Tant que la vigilance est présente, le sujet conserve sa disponibilité et l’attention peut être dirigée, y compris en luttant contre la fatigue. Dans la chute du sommeil, ce que le sujet perd en tout premier lieu, c’est son aptitude à maintenir et diriger son attention. Les bouffées d’images qui surgissent dans le rêve semblent implacablement le mettre en position d’identification à l’objet. La conscience hallucinée du rêve est perdue dans le sautillement chaotique des images, elle est jetée sur l’écran de son film mental. Recluse dans l’imagination onirique, l’attention est suspendue. Plus de témoignage, plus présence à soi, donc pas d’attention. Dans sa Conférence sur le rêve, Bergson  est particulièrement clair à ce sujet (texte). C’est une seule et même chose selon lui de veiller  et de vouloir, de vouloir et d’être attentif. Le rêve est précisément ce moment où la tension de la vigilance prend fin. Cette détente, est la fin des préoccupations de la vigilance et la mise en suspension de l’attention. Le rêveur se désintéresse du monde réel et là où il n’y a pas d’intérêt pour le monde perçu, il n’y a pas non plus d’attention.

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    a) Remarquons qu’il est possible de reproduire artificiellement ces conditions de fragmentation de l’attention à l’intérieur de l’état de veille. Prenons un enfant devant l’écran de télévision, avec au programme, l’excitation émotionnelle d’un divertissement, des clips publicitaires, des séries ou des films d’action. C’est une sorte de pulvérisation de l’attention. On peut dire tout de go : du rêve accessible les yeux ouverts. Nos chaînes des TV commerciales savent produire une compulsion, une agitation mentale constante, semblable au défilé des images oniriques. Et si cela ne suffit pas, les consoles de jeux des petits, les jeux vidéo d’action des plus grands produisent le même effet. A raison de quatre heures par jour en moyenne, ce mode de conditionnement a bien sûr une influence directe sur l’attention. L’existence médiatique est sollicitée dans un seul sens : celui de la dissolution de l’attention dans « quelque chose qui bouge ». Un clip « rigolo », un rodéo de voiture, une poursuite sous les salves d’arme à feu, des filles qui se trémoussent en musique etc. C’est le moment de « détente » où on peut, les yeux écarquillés, se désintéresser du réel et laisser l’attention s’absorber de manière hypnotique dans le spectacle. 

    Si le sujet parvient, de temps à autres, à s’arracher à l’écran, il ne retrouve pas pour autant immédiatement une capacité d’attention complète. L’excitation mentale perdure. Avec l’habitude et l’addiction, il devient difficile de poser son attention quelque part autrement qu’avec un regard distrait et terne. Difficile de se concentrer à l’école. Dans la tête, il y a toujours la propension à zapper : les pages du livre, les cours, le travail écrit, les mots dans le langage. A la limite, le drogué de l’image virtuelle n’est plus jamais ici et maintenant. Il est toujours l’esprit ailleurs. Il est en fait en attente du moment suivant, en attente d’un futur : celui de la confusion avec l’image, de la confusion avec l’excitation virtuelle, donc il est distrait et en général il s’ennuie. Quand l’attention est faible, la perception est terne, la propension à la fuite est grande. Ajoutons que, du fond de cette misère sensible, le recours à l’alcool, aux drogues ira évidemment dans le même sens : déstructurer encore un peu plus l’attention.

    b) Moins dramatique, mais tout aussi préoccupante : la division de l’attention. Il est de bon conseil de ne jamais courir deux lièvres à la fois. Nous ne pouvons bien faire une chose, qu’en lui donnant une attention complète. Quand on veut faire deux choses à la fois, on les fait mal. Toute division de l’attention affaiblit l’esprit et ne donne en pratique que des résultats inférieurs à ce que serait une investissement total, passionné même, de l’attention dans un travail. Des entreprises ont pendant une période tenté de mettre de la musique d’ambiance sur des chaînes de production. Seulement, si l’ouvrier se met à écouter, il perd une part de l’attention à ce qu’il fait et c’est du mauvais travail. En fait cette pratique s’est soldée par une baisse de productivité et a été abandonnée en usine…

    Mais avec nos technologies, elle est réapparue de manière individuelle. Nous vivons dans une civilisation très bruyante. Il est difficile de trouver un café sans avoir à supporter une télévision allumée ou la radio. Beaucoup de personnes travaillent dans un esprit divisé, sollicitées par d’autres objets. Dans une immense majorité, les adolescents travaillent à la maison en écoutant de la musique. Ils supportent mal le silence et le meublent aussitôt par du bruit. Résultat : l’esprit n’est jamais tout à fait à l’étude et pas tout à fait non plus à l’écoute de la musique, ce qui produit une tension constante, une nervosité épidermique et mine l’attention de l’intérieur. Les lieux d’étude empêchent le recueillement et invitent à la division : les vitres intégrales ouvertes vers ce qui se passe à l'extérieur, c’est une sollicitation perpétuelle à quitter l’étude en cours. Autre exemple habituel, le téléphone portable : l’oscillation entre être ici et en même temps ailleurs. Enfin, rappelons nous aussi ce qui avait été dit au sujet de la lucidité : un esprit divisé entre un fonctionnement inconscient et une volonté consciente ne peut jamais être à l’aise et il est sujet aux actes manqués.

    c) Plus généralement, dans notre vie quotidienne, la conscience est discontinue, elle comporte des « trous », des absences, qui relèvent de l’inattention. C’est la principale cause des erreurs, des accidents et des maladresses. Si nous changeons le bébé sur la table à langer, tout en pensant à autre chose, il y a un risque en s’éloignant d’un danger, d’une chute. Inversement, si nous épluchons des légumes dans un esprit qui n’est pas divisé, en y mettant notre attention, il y a fort peu de chances de se couper. Vivre en pleine conscience protège au mieux des dangers. Il y a dans l’attention une sorte de prescience, comme si nous étions avertis du danger. Quand la vigilance comporte des trous, des absences, nous ne savons plus répondre au réel.

    2) Si l’attention est un rappel invitant à tourner son esprit vers, c’est surtout un rappel adressé à un esprit qui est ailleurs, perdu dans ses pensées, qui est agité, dispersé ou bien emporté dans une réaction, ou qui ne regarde pas là où il faudrait. Porter son attention vers veut dire sortir de la nébulosité, de l’agitation mentale habituelle, rassembler sa conscience, et donc être davantage centré, présent à ce qui est.

    - De Descartes à Alain, (texte) en passant par Maine de Biran et Bergson, le volontarisme a souvent mis en amont de l’attention la tension d’un effort imposé par l’intellect et le prolongement d’un jugement dans un acte. Un effort volontaire. La raison en est la manière toute impérative, presque disciplinaire, dont nous interprétons l’attention dans l’attitude naturelle. On dit au maladroit : « Fais donc attention ! ». C’est un commandement, un ordre. Un claquement de fouet. Se tenir sur ses gardes, se mettre intérieurement au garde à vous et surveiller ce que l’on fait en ne relâchant pas son attention. Toutefois, il nous est déjà apparu plus haut que la volonté et l’effort ne sont pas identiques. L’attention ne se réduit pas à la volonté ni à l’effort, elle les précède. Elle est plus une intelligence qui s’applique qu’un effort qui se perpétue. Ce qui sollicité l’intérêt, ce qui éveille l’intelligence mobilise immédiatement l’attention (texte).

    - Il arrive aussi que, dans une sensation vive, ce soit la présence de ce qui est qui attire notre attention. Une envolée magnifique de violon dans le métro. Tout d’un coup l’attention devient extrême, le mental se tait, nous sommes là, extrêmement présent. L’écoute déborde le cadre d’un seul sens. La résonance est complète dans le corps et elle est immanente au lieu. Le charme de la musique attire l’attention, car l’attention est naturellement attirée par la beauté. En cela, il n’y a aucun effort et cependant l’état d’attention est là, solide, compact, réel, intense, vif de cette vitalité qui est l’attention à la Vie. En résumé, ce qui se manifeste c’est une forme de surconscience, par rapport à la conscience habituelle. Et pourtant c’est une attention involontaire. En réalité, ce n’est pas tant l’objet qui compte dans l’attention que la qualité et l’intensité de la présence du sujet.

    dans Attente de Dieu  Simone Weil écrit  ceci à propos de l’attention :

    « Le plus souvent on confond avec l'attention une espèce d'effort musculaire. Si on dit à des élèves : "Maintenant vous allez faire attention", on les voit froncer les sourcils, retenir la respiration, contracter les muscles. Si après deux minutes on leur demande à quoi ils font attention, ils ne peuvent pas répondre. Ils n'ont fait attention à rien. Ils n'ont pas fait attention. Ils ont contracté leurs muscles. On dépense souvent ce genre d'effort musculaire dans les études. Comme il finit par fatiguer, on a l'impression qu'on a travaillé. C'est une illusion».

    Qu’est ce qui est nécessaire pour que l’attention soit là si ce n’est pas l’effort ? Réponse de Simone Weil :

    « L'intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu'il y ait désir, il faut qu'il y ait plaisir et joie. L'intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d'apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n'y a pas d'étudiants, mais de pauvres caricatures d'apprentis qui, au bout de leur apprentissage, n'auront même pas de métier. C'est ce rôle du désir dans l'étude qui permet d'en faire une préparation à la vie spirituelle ».

    Là où il y a désir d’apprendre, il y a aussi l’enthousiasme (texte) et la passion. Contrairement à ce que l’on croit d’ordinaire, la joie et le plaisir (texte) ne sont pas de la même nature que l’effort de la volonté. Ce que nous faisons joyeusement et avec plaisir ne vient pas d’une contrainte extérieure ou d’une contrainte que l’on s’impose à soi-même. (texte) La joie et le plaisir dans l'étude rassemblent naturellement l’attention et sollicitent une énergie nouvelle qui n’est pas sentie comme un « effort » au sens péjoratif du terme, c’est-à-dire un effort contre soi, pour se « forcer à », (texte) pour se discipliner. Ce n’est pas que la discipline soit sans valeur, au contraire, mais elle est naturelle à qui s’investit avec passion dans ce qu’il fait. C’est le mental qui produit une dualité, une contradiction entre l’ici et maintenant où l’attention devrait être rassemblée et un ailleurs… où je pourrais faire autre chose !

     De là suit que ce qui est surtout propice à l’attention, c’est le silence de la pensée, l’état d’ouverture ou de Vacuité, qui met l’intelligence en état de recevoir :

    « L'attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l'objet, maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu'on est forcé d'utiliser. La pensée doit être, à toutes les pensées particulières et déjà formées, comme un homme sur une montagne qui, regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue, l'objet qui va y pénétrer».

    Nous avons déjà évoqué ce processus à maintes reprises, au sujet de l’écoute et à propos de l’inspiration poétique. C’est seulement quand l’intelligence est complètement ouverte et silencieuse qu’elle est éveillée et qu’un intérêt profond peut surgir. Un esprit bouillonnant de pensées est agité et bruyant. Il est incapable d’attention. Là où l’attention est la plus vive, c’est précisément quand l’esprit est complètement silencieux, dans une écoute libre de toute pensée. En d’autre terme : là où l’attention est libre tout court, parce que la disponibilité au présent est entière.

C. Attention et présence

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Vos commentaires

Questions :

1.       Nous ne pouvons pas être conscient en même temps de deux choses à la fois. Pourquoi ?

2.       En quoi le conscient ne peut-il s’expliquer sans référence au subconscient?

3.       Au niveau de l’attention, comment caractériser l’inconscience ordinaire?

4.       Les éducateurs se plaignent d’avoir trop souvent affaire « à des gamins déstructurés »,  qu’est-ce que cela nous dit sur notre société actuelle ?

5.       Pourquoi est-il si important d’être attentif aux mouvements de l’esprit ?

6.       Pourquoi ne faut-il pas confondre l’effort et l’attention ?

7.       Pourquoi dire que l’attention véritable n’implique pas l’entrée en scène de l’ego ?

 

 

  © Philosophie et spiritualité, 2007, Serge Carfantan,
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