Leçon 165.  Recherches sur le corps émotionnel      

    Dans les précédentes leçons nous avons vu que le mental peut, sous le coup de l’émotion, entrer dans un mode réactif. Quand la tranquillité est bien établie, la relation à chaque situation d’expérience est juste, c’est-à-dire qu’elle est une réponse créative dans le présent. Elle est une action et pas une simple réaction. Cependant, la tranquillité, chez la plupart d’entre nous est superficielle. Il suffit de très peu de choses pour nous perturber.

    En d’autres termes, le corps émotionnel est la plupart du temps dans un état latent, ou dormant, jusqu’à ce qu’il soit activé. C’est le moment où nous nous emportons violemment, où nous perdons contrôle. L’activation du corps émotionnel est son passage à un état patent, ou excité. L’activation du corps émotionnel donne lieu au développement d’une énergie très particulière, l’énergie de la frustration. Celle-ci est très reconnaissable comme étant lié à l’entité appelé ego. L’ego est très réactif. Le corps émotionnel et l’ego ne sont pas séparables. En même temps, la tension contenue dans le corps émotionnel laisse penser qu’il est un corps de souffrance. Eckhart Tolle emploie l'expression pain body.

    Est-il possible de prendre conscience du corps émotionnel ?  Quels sont les éléments importants que nous devons repérer pour entrer plus avant dans la compréhension du corps émotionnel ? Quelle relation y a-t-il entre le corps-physique et le corps émotionnel ? Nous avons communément tendance à ramener la réactivité excessive soit à un conditionnement biologique (la décharge d’adrénaline), soit à un conditionnement inconscient (la pulsion). Mais ne faudrait-il pas, plutôt que d’introduire une facteur extérieur, prendre en compte le mouvement du mental ? Ce mouvement n’est-il pas en définitive celui du  temps psychologique ?

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A. Le temps psychologique et les émotions

    Pascal l’a dit dans un texte célèbre, le plus grand malheur de l’homme est de ne pouvoir se tenir dans le présent. (texte). Nos pensées sont le plus souvent tiraillées vers le futur ou nostalgiques du passé. Nous appelons temps psychologique la dimension mouvante dans laquelle le mental ordinaire se déploie vers le passé ou le futur. Le retour vers le passé fait naître toute une série de modalités psychologiques : le regret de ce qui a été, les remords à l’égard de ce qui a été fait et que nous ne pouvons pas changer, l’amertume de voir le temps de notre existence écoulée, tandis que le sablier de la vie nous dit que notre durée est trop brève etc. La projection constante vers le futur crée le terrain de l’anxiété, de la crainte de ce qui pourrait arriver, la menace à l’égard de notre sécurité, mais aussi le caractère déficient de l’instant, en comparaison avec ce que le futur pourrait nous promettre.

     1) Aucune de nos pensées n’est tout à fait neutre, et ce qui l’est encore moins, c’est notre profonde identification avec elles. C’est l’identification au mental qui fait surgir, dans la relation au temps psychologique, l’explosion des émotions qui sont le lot de notre existence quotidienne. Me voici pris dans une file de voiture dans les encombrements d’un centre ville. Le mental dit : « Je pourrais déjà être rentré depuis une heure, et je dois supporter ces encombrements ! Mais c’est une horreur d’être coincé ici alors que je pourrais être ailleurs! ». Alors, c’est la tension, la colère, l’énervement, l’ébullition intérieure. « Ce n’est pas le moment de me faire des remarques dans la voiture ! Et le type qui fait des signes contre sa vitre à côté ferait mieux de rester tranquille. Je vais exploser !».

    Le mental effectue une comparaison : il met en balance le maintenant présent avec la représentation d’un autre maintenant possible un futur, un ailleurs : un autre lieu et un autre arrangement possible des événements : une autre causalité.  Les choses n’auraient pas dû se passer comme elles se sont passées. Le maintenant présent est pourtant seul réel. Il est là, dans la voiture, rue Carnot, en face d’une camionnette. Le possible, lui, n’existe pas, ce n’est qu’une représentation, comme je pourrais en imaginer des milliers d’autres, mais il a pris une telle importance qu’il est parvenu à biffer d’un coup le réel. La contradiction est là : entre une illusion à laquelle ma pensée est agrippée et la réalité qui ne lui correspond pas. Le temps psychologique veut dire ailleurs et autrement. Et la tension entre ici et maintenant et ailleurs et autrement, elle, est bien réelle, elle est patente dans mon irritation, dans l’agitation de mes doigts qui tapent sur le volant, dans le geste rageur d’écraser une deuxième cigarette. C’est devenu insupportable, mieux : inacceptable.

    N’est-il pas dans la nature du mental de ne pouvoir accepter le présent ?(texte) Ou bien est-ce une sorte de dysfonctionnement qui fait que la pensée s’en écarte ? En tout cas, si c’est un dysfonctionnement, il est très commun, au point que nous pourrions considérer qu’il est inscrit dans la condition humaine. Il est à l’origine d’une anxiété constante, de l’agitation mentale qui lui correspond et des cent mille dérivatifs et compensations qui gravitent autour. Bref, il est assez facile d'observer  qu'en dehors des considérations pratiques rationnelles, quand le mental intervient dans la vie quotidienne, c’est pour faire d’une situation un problème. Or  la situation d’expérience est ce qu’elle est. Elle n’est jamais un problème. Elle demande seulement de notre part une réponse juste, adaptée et créative. C’est différent. C’est le mental qui fait d’une situation un problème en l’interprétant de telle manière qu’elle devient problématique, parce qu’elle est inacceptable. Accepter d’être là où je suis ne requiert aucune intervention de la pensée, mais seulement la Présence. Nous n’avons pas à faire d’effort pour être, car l’acceptation est la spontanéité même. Il n’y a besoin d’aucun temps pour être ici et maintenant, par contre, il faut nécessairement du temps pour refuser d’être ici et maintenant.

    ------------------------------Nous pouvons même aller plus loin : il a aussi fallu du temps pour graver dans la mémoire les traces de l’expérience passée qui nous sert de référent pour soutenir qu’il y a de bonnes raisons (texte) pour  justifier notre agacement et notre impatience. Sans ces raisons tirées du passé,  qui mettent de l’huile sur le feu, il n’y aurait ni agacement, ni impatience. La non-acceptation (texte) a ses racines dans une histoire personnelle. Encore le temps psychologique. La résistance au maintenant  a une histoire. Elle peut par exemple évoquer une situation similaire vécue dans le passé qui n’a été que trop douloureuse et que nous ne voulons pas voir réapparaître. Si le passé n’existe plus, toutefois, la trace demeure dans la mémoire. De même, la justification qui dit que je devrais déjà être arrivé suppose la représentation d’un futur. Je voudrais être déjà là-bas où je ne suis pas encore. Le futur n’existe pas. Il n’existe que dans ma pensée qui lui donne une consistance. Il est porté par une attente et il prend la forme d’un espoir, d’une crainte, d’un agréable fantasme etc. Il n’est qu’une production de ma pensée et rien d’autre. La magie du mental est de pouvoir produire une illusion et de me convaincre que cette illusion a bien plus de valeur que le réel. L’agitation mentale devient illico une agitation émotionnelle. Cela s’observe dans le comportement déjà dans le fait de se ronger les ongles ou de mâcher un chewing-gum, de patauger dans les eaux saumâtres de l’ennui et d’avoir constamment ce regard vague qui dit que l’on aimerait bien être ailleurs. Somnolence de la rêverie et absence. Délit de fuite.

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   2) La réactivité du corps émotionnel et la conscience de l’ego sont une seule et même chose. L’ego se manifeste dans les réactions et il rejoue le disque de ses conditionnements passés. Dans la conscience commune, nous le savons, mais seulement en ce qui concerne le rapport à autrui. Nous en jouons parfois sur le mode de l’humour et le jeu va jusqu’à la manipulation. En raison de la présence du corps émotionnel et de l’inconscience du processus qui l’accompagne, il suffit en effet d’appuyer sur le bouton pour déclencher une réaction chez autrui. Toujours la même. Cela marche très bien. C’est automatique, car les réactions ont effectivement un caractère mécanique. On dit couramment de certains parmi  nos proches « qu’ils démarrent au quart de tour » ! Comme un robot avec un bouton in/off. Un élément déclencheur et la séquence des réactions est automatique. C’est comme si la personne était tout d’un coup possédée par la prégnance du moi alors que, tranquille quelques minutes auparavant, elle était sans ce fardeau d’un ego. L’ego est éminemment prévisible. Ses modes d’apparition sont toujours les mêmes. Le moi apparaît surtout sur un mode défensif. Avec lui se manifeste une contraction physique très caractéristique. C’est très facile à observer autour de soi. Il y a toujours une tension qui accompagne la conscience de l’ego. Plus le moi est sévèrement affirmé et plus la crispation physique est forte. Nous pouvons ainsi remarquer que chez certaines personnes, le corps émotionnel presque constamment actif, tandis que chez d’autres, il reste « en pause ». L’hyperactivité du corps émotionnel nous fait dire que certains sont de véritables boules de nerfs et cet état se montre jusque dans les yeux injectés de sang d’une extrême tension accompagné d’une grande souffrance. Sa manifestation immédiate se traduit par une négativité qui n’attend qu’une occasion pour se déverser, retournée contre elle-même, elle colporte un déni, une tendance dépressive.

    La négativité n’est pas une action consciente, c’est une réaction inconsciente. L’action consciente ne prend place que dans l’acceptation complète du présent. Si je respecte entièrement le présent, si j’honore l’instant, je réponds immédiatement à la situation d’expérience, sans faire d’histoire, sans faire intervenir mes histoires personnelles. L’action juste n’intervient que dans un état alerte dans lequel chaque situation est sa propre urgence, une urgence qui ne laisse pas l’opportunité au mental de se déverser et de s’épandre en réactions. Ce n’est pas le moment de faire des histoires et de rejouer les vieux disques des comportements habituels. Je fais exactement ce qui doit être fait. Quand j’honore l’instant, la toile de fond de la conscience est impersonnelle. Elle est Présence et la Présence est une conscience tout à fait nouvelle et différente. La Présence met fin à l’identification au corps émotionnel et permet de le voir tel qu’il est. Parce que l’ego a partie liée avec le corps émotionnel et que sa hargne est de vouloir persister dans ses revendications, l’ego craint la lumière de la Présence qui le révèle. Il ne peut rejouer ses compulsions que dans l’inconscience.

    Voici ce qu’en dit Eckhart Tolle :

    « En fait, le corps de souffrance, qui est l'ombre de l'ego, craint la lumière de votre conscience. Il a peur d'être dévoilé. Sa survie dépend de votre identification inconsciente à celui-ci et de votre peur inconsciente d'affronter la douleur qui vit en vous. Mais si vous ne vous mesurez pas à elle, si vous ne lui accordez pas la lumière de votre conscience, vous serez obligé de la revivre sans arrêt. Le corps de souffrance peut vous sembler un dangereux monstre que vous ne pouvez supporter de regarder, mais je vous assure que c'est un fantôme minable qui ne fait pas le poids face au pouvoir de votre présence…

    En somme, le corps de souffrance ne désire pas que vous l'observiez directement parce qu'ainsi vous le voyez tel qu'il est. En fait, dès que vous ressentez son champ énergétique et que vous lui accordez votre attention, l'identification est rompue. Et une dimension supérieure de la conscience entre en jeu. Je l'appelle la présence. Vous êtes dorénavant le témoin du corps de souffrance. Cela signifie qu'il ne peut plus vous utiliser en se faisant passer pour vous et qu'il ne peut plus se régénérer à travers vous. Vous avez découvert votre propre force intérieure. Vous avez accédé au pouvoir de l'instant présent ». (texte)

     C’est cette question que nous allons explorer au cours de cette leçon. Que veut dire « revivre sans arrêt » ? Nous avons déjà abordé la question de la répétition du modèle en traitant de l’inconscient. C’est une clé importante permettant de mieux comprendre le lien entre les dérapages émotionnels et leur cause dans un traumatisme situé dans le passé. Ici, nous n’avons pas besoin de fouiller le passé, ce que nous considérons, c’est seulement l’aspect compulsif du mental, en liaison avec le corps émotionnel. Dans le présent. Ce que nous pouvons observer, c’est qu’il existe bel et bien un conditionnement mental qui convoque sans arrêt les mêmes réactions. Il ne nous est pas non plus utile de prendre en compte le savoir concernant les mécanismes biologiques qui interviennent dans les réactions. Ces mécanismes n’éclairent pas l’expérience directe. Ils font intervenir un facteur externe que la conscience ne saisit pas. Par contre, ce qui est ouvert à la lucidité, c’est « la peur d’affronter la douleur qui est en vous ». Le corps émotionnel n’a d’empire que dans l’inconscience, c’est dans l’inconscience que se produit l’identification. La mise en lumière du corps émotionnel  a un pouvoir. Non seulement elle rompt l’identification qui se produit habituellement qui fait que le Je tombe dans le mélodrame de l’ego, mais elle libère aussi une intelligence qui appartient à la Présence. Schopenhauer disait avec finesse que vivre dans l’ennui est ennuyeux, mais que la contemplation de l’ennui ne l’est pas ! La compréhension du corps émotionnel n’est pas émotionnelle, elle est neutre et profondément instructive.

B. Champ énergétique et émotionnel

    Poursuivons. Qu’est-ce que « le champ énergétique » du corps émotionnel ? Dans ce qui suit, nous n’allons pas considérer cette expression comme une métaphore. Nous avons examiné dans une leçon précédente la théorie de la causalité formative de Rupert Sheldrake et son recours, dans le domaine de la biologie, aux champs  morphiques et morphogénétiques. Nous avons déjà montré qu’il est tout à fait légitime de parler de champ dans le domaine de la conscience, mais la dimension énergétique de l’émotion permet de faire un pas de plus dans cette direction.

    ------------------------------1) D'un point de vue réductionniste, on dirait que l'expression « champ énergétique » désigne l’étage instinctif du corps-physique. Après tout, chez l’animal nous observons des réactions  semblables aux émotions humaines : la colère, la peur, le plaisir. Nous savons aussi que dans quelques situations un être humain a aussi des réactions instinctives. Nous avons examiné précédemment cette question au sujet de la peur. Au milieu d’un danger, le cœur se met à battre à toute allure, les muscles se tendent, la respiration s’accélère en vue du combat ou de la fuite. Cependant, ce serait se méprendre gravement de raisonner sur l’être humain comme on le fait sur l’animal. Un être humain peut, par le seul pouvoir de sa pensée, provoquer des émotions. C’est pourquoi il vaudrait mieux dire : « une réaction instinctive est la réaction directe du corps à une situation extérieure quelconque. Une émotion est la réaction du corps à une pensée ».

     Notre perception du monde est très rarement innocente. Le plus souvent, elle est interprétée par la pensée. « C’est-à-dire qu’elle sera filtrée par les concepts mentaux de bien et de mal, des goûts particuliers, de « moi » et de « mon ». Par exemple, il est très probable que vous ne ressentirez aucune émotion si on vous dit que la voiture de quelqu’un a été volée. Par contre, si on vous dit que c’est votre voiture qui a été volée, vous serez probablement énervé. C’est inimaginable à quel point un petit concept mental comme « ma » peut susciter de l’émotion !»

    Le corps-physique  lui « ne peut pas faire  la distinction entre une situation réelle et une pensée. Il réagit aux pensées comme s’il s’agissait de la réalité. Il ne sait pas qu’il s’agit d’une pensée. Pour le corps, une pensée véhiculant de l’inquiétude et de la peur signifie « je suis en danger » et il réagit en conséquence, même si vous êtes détendu dans un lit bien chaud et bien confortable la nuit ». Dans une situation réelle, l’intensification de l’énergie trouve immédiatement un exutoire, comme par exemple dans la fuite devant le danger. Elle est donc rapidement déchargée et n’a pas un caractère durable. Cela se vérifie très bien chez l’animal chez qui l’agressivité s’éteint assez vite. (texte) L’aptitude d’un chat à revenir à la tranquillité est étonnante. En revanche, chez un être humain, quand le danger est une fiction du mental, la montée d’énergie ne trouve pas facilement un exutoire et elle est en grande partie renvoyée vers le mental qui la met aussitôt à contribution pour générer encore plus de pensées anxieuses. Dans une conversation qui tourne mal, cela s’appelle mettre de l’huile sur le feu. (texte) Peu importe le contenu des rationalisations conscientes. Ce qu’il faut voir, c’est l’irruption de ce quota d’énergie qui devient toxique et interfère avec un fonctionnement normal du corps. Le champ énergétique du corps émotionnel est alors fortement polarisé et c’est lui excite le mental. L’intellect est submergé par l’émotion, il est aveuglé, car il ne fait que rationaliser ce que l’énergie émotionnelle  diffuse de façon chaotique dans le corps. Ce dysfonctionnement  se répand dans les structures de la pensée et altère le jugement. Le résultat ne se fait pas attendre : le corps réagit par des émotions négatives (texte) à la pensée dysfonctionnelle. C’est un cercle vicieux : la voix de l’ego alimente un discours et raconte une histoire à laquelle le corps réagit. La réaction est émotion. A son tour l’émotion nourrit l’énergie de la pensée qui a en premier lieu engendré l’émotion. Du coup, le mélodrame de l’ego prend une forme de plus en plus convaincante : il peut se persuader que c’est une vérité qui « lui sort des tripes » ! Mais ce n’est pas vrai. L’ego se raconte toujours des histoires. Il adore les mélodrames. Il y a un « cercle vicieux des pensées et des émotions non conscientisées, cercle vicieux qui génère la pensée émotionnelle et les mélodrames émotionnels ».  

    La rapidité du déclenchement du processus, l’ignorance complète du sujet à l’égard du travail des émotions, une bonne dose de complaisance et de mauvaise foi, font qu’il est au début très difficile de cueillir sur le vif la séquence toute entière. C’est après-coup, quand le retour au calme est effectué, que l’on peut, plus ou moins maladroitement, comprendre ce qui s’est passé. Pour la plupart d’entre nous, le processus est très rapide pour une autre raison : les pensées-mère qui contiennent les croyances opératoires dans l’émotion, sont nichées à un stade préverbal dans l’inconscient. On peut les qualifier de « suppositions inconscientes non-verbalisées ». Elles sont en rapport étroit avec les nœuds psychiques de l’expérience passée. « Elles prennent leur source dans le conditionnement de la personne, en général dans celui de la tendre enfance ». Les pensées-filles qui en naissent, et qui explosent en surface, relayées par des rationalisations conscientes, semblent donc assez peu lisibles. Eckhart Tolle donne quelques exemples de ces croyances inconscientes fortement enracinées dans le psychisme qui peuvent donner lieu à de puissantes réactions émotionnelles :

- « On ne peut pas faire confiance aux gens ».

- « Personne ne me respecte ni ne m’apprécie ». etc.

     Une fois le germe planté, il se développe. « Les suppositions inconscientes créent des émotions dans le corps qui engendrent ensuite une activité mentale et des réactions immédiates. C’est ainsi qu’elles créent votre réalité personnelle». Nous avons tendance à attirer les situations dans lesquelles les schèmes inconscients peuvent se manifester et il est naturel que cela se produise. Pour reprendre une formule donnée plus haut dans les leçons, ce qui a été ré-primé veut s’ex-primer. Nous pouvons seulement croire avoir enfermé dans notre placard à balais notre histoire. Mais seulement y croire, car en réalité, les pensées-mère  s’expriment en permanence dans des pensées-fille. Contre Freud, il faut dire que non seulement le psychisme n’est pas fragmenté, mais il n’existe pas de coupure entre le subconscient et le conscient.

     2) Nous voyons donc à quel point il est trompeur de chercher des réponses concernant le comportement humain en ne prenant en compte que des mécanismes biologiques. La manie de rabattre le comportement humain sur l’animal, de parler d’instinct ou de pulsion à toutes les sauces est une sottise. C’est la pensée qui fait l’homme, mais, comme nous l’avons vu, toute pensée s’auto-transforme dans le corps. Le corps est un dispositif admirablement intelligent capable de traduire la pensée en molécules. Les pensées les plus stimulantes, comme les pensées les plus dépressives. Le résultat est imparable. Il advient. Le corps possède sa propre intelligence, mais il est aussi incroyablement obéissant. A cet étage, il ne s’agit pas de raisonner en termes de positif/négatif dans le vague, comme on le fait trop souvent, pour diluer une appréciation morale en bien/mal. Cependant, il y a bien un sens à parler d’émotions positives et d’émotions négatives, eu égard au retentissement que l’émotion peut avoir dans l’organisme. Qu’est-ce qu’une émotion négative ? « C’est une émotion qui est toxique pour le corps et qui interfère avec l’équilibre et l’harmonie de ce dernier. La peur, l’anxiété, la colère, le ressentiment, la tristesse, la haine, la jalousie, l’envie, sont toutes des émotions qui dérangent la circulation de l’énergie dans le corps ». La médecine allopathique a très longtemps ignoré ces questions. Ne prenant pas en compte la conscience, elle devait passer complètement à côté du fonctionnement de l’ego. Le travail de Hans Seylié sur le stress a commencé à attirer l’attention sur ce problème. A l’heure actuelle, nul ne peut l’ignorer et dans les faits, le virage vers une médecine corps-esprit est largement effectué. Nous savons qu’il y a des émotions qui renforcent le système immunitaire et qui stimulent la vitalité. L’amour soigne et la tendresse guérit. La joie inonde le corps d’une cohérence qui supporte la vie et la promeut.

    Pourtant, la distinction entre une émotion générée par le mental et une émotion jaillissant spontanément de l’être est encore valide. Nous avons dit ailleurs qu’il y a tout de même une différence entre une gaieté artificielle, qui est une pure production mentale et une vraie joie spontanée. On peut, avec de la drogue, de l’alcool, des blagues de potaches, des spectacles débiles, se sentir "gai" un moment. A l’extérieur. Tout en éprouvant dans son for intérieur une grande souffrance. A dire vrai, si nous regardons attentivement la télévision, nous verrons que la plupart du temps, elle sert qu’à cela : vendre de la joie frelatée à ceux qui ne vivent qu’au niveau de l’ego. Eckhart Tolle précise  : « les émotions générées  par l’ego contiennent en elles-mêmes leur opposé en qui elles peuvent rapidement se transformer… ce que l’ego appelle l’amour est de la possessivité et de la dépendance pouvant basculer vers la haine en l’espace d’une seconde. L’anticipation, qui correspond à une valorisation trop grande d’un événement futur par l’ego, se transforme facilement en son opposé, la déception, lorsque cet événement est passé ou ne comble pas les attentes de l’ego… Le plaisir d’une soirée folle se transforme en noirceur et gueule de bois le lendemain matin ». Bref, ce qui vient du mental est soumis à l’empire de la dualité. On a beau se faire mousser avec des gloussements et des rires convenus, l’être refait surface et le plus souvent, le malaise revient parce que le corps émotionnel est très vite réactivé.

    ------------------------------Quelle est donc la différence avec une émotion spontanée ? Dans la formulation d’Eckhart Tolle, « Les émotions profondes ne sont pas des émotions mais plutôt des états de l’Être en nous. Les émotions se situent dans le domaine des opposés, alors que les états de l’Être se situent dans le domaine dénué d’opposés ». Nous avons vu que S. Prajnanpad propose dans le même sens de distinguer émotions et sentiments. Le sentiment est ce qui fait que nous nous sentons un avec ce qui est, tandis que l’émotion est très réactive. Le sentiment ne laisse pas de trace derrière lui, l’émotion elle suppose toujours une trace et reste marquée par la dualité. Le sentiment est non-duel, il est une affection spontanée du cœur qui va au-delà de la personne. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il peut y avoir une sympathie au niveau du sentiment et que nous pouvons partager des sentiments qui ne sont pas strictement les nôtres. Prajnanpad dit que si on ôte son caractère impur à l’émotion, ce qu’elle possède à titre de polarisation réaction issue du passé personnel, elle redevient une émotion pure, c’est-à-dire un sentiment. (cf. Prajnanpad texte) C’est aussi dans ce registre que se situent les sentiments esthétiques. Les trois principaux sentiments non-duels jaillissant de l’Être sont l’Amour, la Joie et la Paix. Dans les termes d’Eckhart Tolle, cela veut dire que l’Amour, la Joie et la Paix font partie de notre nature et ne dépendent pas d’un facteur externe. Si l’émotion est encore marquée par une dualité intentionnelle et sa polarité, le sentiment lui est non-intentionnel et n’a pas d’opposé. Ainsi l’Amour est un épanchement de l’unité qui n’a pas de contraire. C’est dans l’émotionnel que s’oppose attachement/haine. La Joie véritable, comme le titre un livre de Jean Klein est La Joie sans Objet qui ne dépend d’aucune cause si ce n’est l’épanchement libre du

 

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Vos commentaires

Questions :

1.       Qu’est-ce que l’identification ?

2.       Peut-il y avoir colère sans justification?

3.       Comment se fait-il que nous confondions action et réaction émotionnelle ?

4.       Les croyances inconscientes peuvent-elles se maintenir quand elles sont mises sous le regard de la conscience ?

5.       Pourquoi est-il si important de travailler l’acceptation?  

6.       Revenir vers le corps est impératif dans une situation où la réactivité est fortement sollicitée. Pourquoi ?

7.       Quel est le contenu de « la petite  voix dans la tête » ?

 

     © Philosophie et spiritualité, 2007, Serge Carfantan,
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