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L'hypothèse de l'inconscient - Serge Carfantan
 
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Leçon 11.   L’hypothèse de l’inconscient        

    L’identité ne ferait guère problème si le sujet se possédait entièrement et de manière continue. Mais n'avons-nous pas des moments d'absence? Sommes-nous toujours conscients? Même dans la vigilance quotidienne nous sommes  davantage conscients du monde des objets que de nous-mêmes. N’entrent dans la conscience que les contenus vers lesquels elle veut bien se tourner. N’y entre pas ce qu’elle n’a pas en vue et peut-être aussi ce qu’elle se refuse à voir. Y a-t-il donc dans l’esprit une part qui reste obscure ?

    C'est ce qui est désigné par le terme d'inconscient. Mais qu'est-ce que ce mot veut dire? La question n’est pas simple parce que l’inconscient ne peut-être posé comme un objet d’expérience, il est une manière de considérer de façon détournée ce qui a effectivement lieu dans les marges du champ de conscience. Quelle importance accorder à l’hypothèse de l’inconscient ? Faut-il voir dans le recours à l’inconscient un effet de mode issu de la psychanalyse ou bien cette hypothèse a-t-elle de sérieuses raisons pour s’imposer ?

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A. Le paradigme de la conscience et l’inconscient

    En occident Freud est vénéré comme celui qui a révolutionné le paradigme de la psychologie. Il y aurait la psychologie "avant" et la psychologie "après" Freud dit-on. En quoi l’hypothèse de l’inconscient a-t-elle été à ce point de vue révolutionnaire ? Est-ce à dire que l'inconscient n'a jamais été décrit auparavant? Bien avant que la psychanalyse freudienne

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    1) ... au sens où elle intervient comme un changement d'orientation dans l’histoire de la psychologie occidentale, en provoquant une rupture de paradigme - du modèle - de la psychologie, telle qu’on la concevait depuis Descartes. En effet, la psychologie classique était une psychologie de la conscience. Si nous suivons les indications contenues dans le modèle cartésien, nous n’aurons en effet guère de possibilité de rencontrer l'idée de l’inconscient. Descartes pose que l’âme est conscience et il définit cette conscience comme une saisie immédiate de la pensée. La psychologie, comme son nom l’indique, étant une étude de la psyché, de l’âme, cela veut donc dire, suivant le modèle de Descartes, qu’elle est l’étude de la conscience comme pensée. Si l’âme est une substance pensante, elle est de part en part une pensée en acte. Comment se pourrait-il qu’il y ait en elle quelque chose dont elle n’ait pas conscience ? Comment pourrait-il y avoir une chose telle que "la pensée inconsciente » ? Cela semble contradictoire. La pensée est consciente ou bien elle n’est pas Ce qui n'appartient pas à la pensée peut relever de la matière, (texte) de la substance étendue, mais ne relève pas de la conscience. Descartes n’aurait jamais pu parler de « pensée inconsciente », c’est une formule qui semble (texte) dans son système dépourvue de sens.

    Conformément à la tradition issue de Descartes, l'usage qu'aujourd'hui encore nous faisons en Occident du mot "pensée" comporte une grave ambiguïté. Le problème vient de ce que l’on assimile conscience, comme synonyme d’éveil, ou de vécu, et pensée, synonyme d'activité mentale, d’objet de conscience voire de représentation. Mais être éveillé et penser sont-ils une seule et même chose? Si on croit dans cette assimilation, la continuité de l’âme est identifiée avec la continuité de l’acte de penser. Partant de là, l’âme, qui est pensée, doit pour exister penser toujours. Descartes le dit clairement « je trouve ici que la pensée est un attribut qui m’appartient : elle seule ne peut-être détachée de moi. Je suis, j’existe, cela est certain, mais pour combien de temps ? A savoir autant de temps que je pense, car peut-être se pourrait-il faire, si je cessais de penser, que je cesserais d’être ou d’exister ».

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 Et le sommeil ? et le coma ? Que dire par exemple de l’embryon dans le ventre de sa mère ? Pense-t-il-lui aussi comme je pense maintenant ? Ne peut-il y avoir comme une annulation de la pensée ? Et la syncope ? Et le sommeil profond? Dans le sommeil profond, je cesse de penser et pourtant je ne laisse pas d’être. Que faire de tous nos moments d’inattention, de distraction ? De nos actes manqués? De nos rêves? Il faut bien

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    - ou bien, on maintient l’idée que l’âme (l'esprit?) « pense toujours », auquel cas il faudra rendre compte de la possibilité d’intermittences de conscience qui ne remettent pas en cause la continuité de l'âme. C'est le fil conducteur de la théorie de la conscience en Occident. C'est un point de vue que partageront tous les cartésiens (Leibniz, Malebranche, Spinoza).

    - ou bien nous abandonnons l’idée que l’âme pense toujours, et nous connaissons sa véritable identité sur un plan métaphysique qui ne dépend pas de l’activité mentale du sujet conscient, activité qui peut-elle effectivement s'exercer ou s’interrompre. C'est le point de vue que l'on retrouve dans la pensée indienne. Dans ce cas, il faudra distinguer éveil et pensée.

    Ce qui est décisif dans l'histoire de la psychologie en Occident, c’est que les cartésiens choisissent la première orientation qui maintient une ambiguïté dans le terme de « pensée ». Descartes écrit cependant dans les Réponses aux objections : « Ce n’est pas merveille si nous ne nous ressouvenons pas des pensées que nous avons eu dans le ventre de nos mères ou dans l’évanouissement car nous ne nous ressouvenons pas non plus de plusieurs pensées que nous avons étant adulte, sain et éveillé ». En bref, l’âme pense toujours, mais elle oublie une grande part des pensées qu’elle a eu, pensées qui nécessairement ont bien dû avoir lieu, puisqu’elle est par essence une substance qui pense. Descartes est donc obligé de reconnaître une forme d’inconscient qu’il confie à la mémoire. Il garde pour le conscient l’activité de la pensée dont nous avons immédiatement conscience, cette activité par laquelle nous sommes une volonté, un ego agissant.

    1) Mais cette réponse reste obscure. La conscience n'est pas d'un seul tenant et nous ne sommes pas conscients de tout. Ce qu’il faudrait préciser, ce sont les degrés de conscience qui font qu’un contenu est présent ou bien disparaît du champ de conscience, tout en restant confié à la mémoire. La théorie des petites perceptions de Leibniz résout cette difficulté (texte). La perception comporte des degrés infinitésimaux. Quand un seuil est franchi, l’objet entre dans le champ de conscience. Un bruit, s’il est trop faible, n’est pas remarqué, et pourtant il entre dans le domaine infinitésimal de la sensation. S’il atteint un seuil suffisant, il entrera dans le domaine de la perception. Ce que nous appelons un fait conscient n’est rien d‘autre qu’un concours de « petites perceptions » composant une perception consciente. Ce qui est présent, mais n'entre pas dans le champ de la conscience, relève de l'inconscient. Donc « c’est une grande source d’erreur de croire qu’il n’y a aucune perception dans l’âme que celles dont on s’aperçoit. » En d’autre terme, le vécu conscient émerge d’une condensation de perceptions inconscientes. On peut dire aussi en ce sens que tout vécu conscient possède sa marge inconsciente. La naïveté serait de croire que n’existe que ce dont nous avons conscience. C’est une position qui est fausse, autant dans la visée du monde extérieur (dont je ne perçois pas tous les aspects) que dans le monde intérieur (je n'ai même pas conscience par exemple de tout ce qui se déroule dans mon corps). Ce que je nomme comme étant une "pensée" a très bien pu se former dans l’inconscient. ... qu’en prendre conscience.

    2) ... est possible d’assimiler le pouvoir de la conscience à celui de la volonté et de reléguer ce qui est inconscient à une forme d'automatisme. Si nous voyons la conscience comme identique à la volonté, la différence entre le conscient et l’inconscient peut se distinguer entre lattention volontaire et réfléchie qui éclaire les objets de ma conscience de veille et l’inattention involontaire, affaiblie et distraite qui glisse du côté du subconscient. Les habitudes, les réactions mécaniques sont inconscientes, par contre une action réfléchie, volontaire est consciente. Veiller, c’est aussi vouloir. C’est toute la différence entre ce qui est conscient, parce qu’exécuté volontairement et ce qui est inconscient parce que devenu mécanique. C’est pourquoi Bergson départage les données de la conscience, relative à l’attention à la vie et ce qui retombe dans l’inconscient à titre de souvenirs. Dès que cesse la tension-vers de l’intérêt de la vigilance, la sélection de données de la conscience cesse d’opérer et c’est alors que peut commencer le rêve : « supposez qu’à un moment donné, je me désintéresse de la situation présente, de l’action présente. Supposez, en d’autres termes que je m’endorme. Alors ces souvenirs immobiles, sentant que je viens d’écarter l’obstacle, de soulever la trappe qui les maintenait dans le sous-sol de la conscience se mettent mouvement. Ils se lèvent. Ils s’agitent, ils exécutent dans la nuit de l’inconscient une immense danse macabre. Et tous ensemble ils courent à la porte qui vient de s’entrouvrir ».Le rêve appartient au dynamisme du subconscient. Bergson suit une tradition volontariste qui va de Descartes à Alain, (texte) via Maine de Biran où la conscience est toujours identifiée à la pensée et la pensée est aussi identifiée à la volonté. (texte) Certes, dans le rêve, il y a cette danse des souvenirs, mais il est difficile d’y reconnaître une « pensée » au sens cartésien. La tradition volontariste ramène l'inconscient à une activité mécanique liée au corps,  idée qui se retrouve par exemple chez Alain. 

    La vraie pensée est une pensée organisée, intentionnelle, pensée de la vigilance et donc pensée nécessairement consciente. Cette conscience en acte se détermine à travers des choix. Elle est d’autant plus vive que le choix nous parait plus dramatique. (texte) Ce n’est pas la pensée mécanique des habitudes et des répétitions. Être conscient, c'est choisir à chaque instant en fonction d'un futur que l'on projette, c'est s'appuyer sur le passé pour en tirer ce que l'attention présente convoque. L'inconscient relève surtout de l'inattention et de l'habitude. Encore une fois, de mécanismes corporels.

B. Pensée latente et désir inconscient

    Qu’est-ce qui fait l’originalité de Freud à l’encontre de cette tradition cartésienne? C’est d'avoir franchi le pas qui consiste à considérer les phénomènes inconscients, non comme des habitudes résiduelles, une sorte d'inertie de la pensée dans la matière, mais comme organisés de l’intérieur par une intention et un désir qui échappe au sujet. (exercice 5d)

    1) Prenons tout d'abord le phénomène du rêve. Il a été considéré comme une sorte d'errance de la pensée, un chaos dépourvu de signification. Le rêve est bien un moment d’inattention qui autorise la manifestation de contenus subconscients. Mais quelles raisons peuvent-ils donc avoir de se manifester ? Si nous partons de l’interprétation classique du rêve, nous dirons que c’est un simple mécanisme, une sorte de gratuité fantaisiste de l’imagination libérée des contraintes de l’état de veille. C’est prêter peu d'importance au rêve, croire que le rêve est dépourvu de sens, qu'il n'est qu’une pure improvisation, puisqu’il est sans but. Cependant, l’intentionnalité est encore présente dans le rêve. Elle n’est abolie définitivement que dans le sommeil profond. N’y a-t-il pas quelque forme d’intention dans le rêve ? Freud souligne « il n’y a pas à mon avis de sources de rêves indifférentes, donc pas de rêves innocents... le rêve ne s’occupe jamais de vétilles,nous ne laissons pas troubler notre sommeil pour si peu ». La thèse de Freud consiste à soutenir que l’intention à l’œuvre dans le rêve correspond à la réalisation d’un désir. On dira alors qu’il y a dans le rêve une pensée latente qui est l’expression complète d’un désir et qui préside à l’élaboration du rêve dont l’apparence connue par le rêveur est la pensée patente. (texte) Le rêveur fait l'expérience d'une histoire plus ou moins confuse, mais cette histoire est dirigée par des intentions qui sont l'expression d'un désir. L’enfant que l’on prive de bonbon dans la journée va rêver qu’il en mange à satiété. Il va compenser (texte) dans le rêve le non-remplissement de son désir de la veille. Les rêves ont un sens, ils sont des réalisations de désirs sur le plan imaginaire. (texte) cf. L'interprétation des rêves.

    Cette explication fonctionne bien pour le rêve de l'enfant, mais le rêve de l'adulte n'est-il pas plus compliqué? Comment expliquer le caractère confus et le déroulement chaotique du rêve ? Cette confusion est-elle impliquée dans le désir ? Le problème ne se pose guère pour l’enfant tant que désir ne rencontre pas d’interdit majeur. L’adulte, lui, a développé un sens aigu de ce qui est permis et défendu. Il a structuré tout au long de son éducation la dualité bien/mal dans des règles de conduites assorties de sanctions. Il a installé en lui une instance de censure et il a un sens aigu de la culpabilité. L’enfant a d’abord vu s’exercer la censure dans l’extériorité, dans l’autorité de ses parents. Plus tard, il a intériorisé le système des interdits et abrité dans sa propre conscience un juge capable de surveiller les désirs. Ce juge intérieur, c'est ce que Freud appellera le surmoi. Il en résulte, selon Freud, que le moi conscient ne saurait accepter directement de voir en face ses propres intentions si elles sont contraires à ce que la morale peut accepter. Le choc serait trop grave. D'ailleurs, si les désirs deviennent un peu trop clairs, le rêveur va s'éveiller en proie à l'angoisse, parce que le désir n'a pas été assez refoulé. En général le rêve, même s’il libère les désirs inconscients, les voile aussitôt en opérant un déplacement des intentions vers des objets plus anodins. (exercice 8a)

    Prenons un exemple rapporté par Car Gustav Jung. Une dame vient

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    ---------------2) Le mécanisme des interactions entre le conscient et l’inconscient devient alors assez simple : a) un désir inconscient se manifeste (si je pouvais, je l’étranglerais...), b) celui-ci rencontre alors l’instance du conscient (non, ce n’est pas bien, je ne dois pas penser cela). Il y a une lutte dans la pensée entre ce que je me permets et ce que je refuse. c) La lutte des tendances aboutit à une victoire du conscient qui refoule la tendance dans l’inconscient. On parle alors de censure. La censure est une barrière fabriquée par l’éducation qui rejette les représentations intolérables. La censure produit le refoulement qui est donc la conséquence de la censure. Parce que certains désirs sont prohibés, il faut qu’un acte psychique intervienne pour les rejeter et ce rejet constitue le refoulement. d) Cependant, ce qui est refoulé n’est pas pou autant supprimé. Non seulement le refoulé est conservé, ce qui est une valeur élémentaire de l’inconscient, sa valeur de mémoire, mais il garde son potentiel dynamique. La charge émotionnelle qui est contenu dans le réprimé persiste. Il suffit donc d’un moment d’inattention pour que le contenu non-manifesté redevienne manifeste. C’est ce qui a lieu dans le rêve mais qui peut aussi se produire ailleurs. On parle alors d’actes inconscients ou de symptômes relevant de l’inconscient. Cette analyse rapide recoupe ce que nous nommerons la première topique freudienne, (texte) disons sa première théorie.

    3) Il existe des phénomènes psychiques inconscients. Un acte inconscient, c’est un acte qui présente tous les caractères d’un fait de conscience ordinaire, sauf un, qu'il est ignoré par le sujet qui l’exécute au moment même où il l’exécute. Freud classe les situations donnant lieux à ces actes inconscients en deux catégories : les actes manqués et les rêves.

    On appelle actes manqués des actions qui ne sont pas complètes, conformément à ce qui était d’abord délibéré par le sujet : un lapsus de la parole, de l’écriture, une erreur de reconnaissance, un oubli, un geste inopiné etc. tout ce qui semble échapper au moi conscient et à sa logique. Freud cite le président du Reichtag autrichien ouvrant la séance en disant : « Messieurs, je constate la présence de la majorité des membres et déclare donc la séance fermée... pardon, ouverte... ». On peut supposer, dans l’interprétation freudienne, qu'inconsciemment, le président n’avait aucune envie d’ouvrir cette séance, qu’il avait peut-être des ennuis en perspective. Il aurait trahit ses véritables intentions dans son lapsus. Le schéma est le même que précédemment : refoulement de la tendance, inattention et la tendance s'exprime dans un lapsus. Supposons que je doive faire une course, suivant une demande instante qui m'a été faite. J'oublie. Là aussi l'oubli peut-être interpréter comme une trahison. J'ai peut-être de secrètes raisons de ne pas rendre ce service, auquel cas, je suis bien arrivé à mes fins. De même pour ce qui est de la reconnaissance erronée d’une personne dans la rue. Si j’ai le désir intense de voir une personne, je risque fort inconsciemment de croire l’apercevoir à plusieurs reprises. Dans tous ces cas, il y a bien deux tendances qui s’affrontent dans l’esprit. L’une est l’activité consciente, volontaire, guidée de l’esprit, l’autre est l’activité inconsciente, involontaire, non maîtrisée de l’esprit. A chaque fois que la censure se relâche à chaque fois qu’il y a inattention, le contenu inconscient refoulé tend à se manifester en provoquant un acte inconscient. (texte)

    C’est une situation étrange. Le lapsus, l’oubli etc. semblent détachés du moi. Je ne m’en rends pas compte. Cela m’échappe. Et pourtant, chacun d’eux fait aussi partie de moi. Il y en eux une intention, un désir, même si je n’ose pas m’avouer franchement que ce sont mes intentions et mes désirs. L’inconscient pense, rêve, désire, projette, il a ses idées fixes, comme moi au niveau conscient, mais je ne n'en sais rien. Comment dès lors ne pas parler de « pensée inconsciente » ? La théorie du refoulement met au jour une forme de pensée enveloppant une idée, un but, un désir. On aurait presque envie de dire une identité. Du coup, nous devons envisager le psychisme sous la forme de strates différentes : en surface le conscient qui enveloppe l'expérience, en dessous ce qui est subconscient, enfin, plus en profondeur, ce qui est inconscient. Le moi est comme un iceberg, sa partie visible serait le conscient, mais cette partie suppose une partie invisible, l'inconscient.

    3) Freud ne s’en tient pas là, et montre en plus que la dynamique de l’inconscient n’est rien d’autre que celle de la sexualité. Dans la cure psychanalytique, l’analyse butte toujours sur l’intimité des patients et cette intimité ramène à la sexualité. Freud veut montrer que le refoulé est d’abord du sexuel refoulé, le désir étant fondamentalement l’expression de la sexualité. L’assimilation freudienne des processus psychiques est donc :

                        désir = affectivité = sexualité= inconscient.

    En partant de l’idée de refoulement, il arrive aux interdits de la sexualité, notamment à ceux de l’inceste. Freud fait remonter les tendances inconscientes à des traumatismes qui perturbent la vie psychique des patients dont l'origine remonte à la petite enfance (texte) ; et non seulement cela, mais Freud interprète la notion de traumatisme uniquement dans le cadre de la sexualité.

    C’est ce qui explique que la psychanalyse se soit orientée très vite vers une théorie de la sexualité. Cette théorie soutient que l’énergie vitale, la libido, n’est rien d’autre que le développement de la sexualité suivant certaines étapes dont les plus connues sont le stade anal, stade du miroir (texte) et le complexe d’Oedipe. (texte) Si le développement de la libido est entravé, l'individu subira des troubles à l'origine de la névrose. La manière dont ces étapes sont traversées n’est pas sans conséquences sur la conduite de l’adulte. Ainsi s’expliquent les comportements de régression infantile chez l’adulte :on dira que certaines étapes n’ont pas été correctement franchies. Quelque chose n’est pas mûr dans le psychisme et l’individu tend à vouloir revenir à un état de bébé, de petit enfant pour retraverser ce qu’il n’a pas pu assumer. Se replier en fœtus sur le canapé, sucer son pouce sont des conduites régressives. La psychanalyse freudienne insiste sur ces expériences de petite enfance pour montrer qu'elles ont été déterminantes dans la construction ultérieure du sujet.

    A travers cette hypothèse d’un désir dominé par l’inconscient, le moi et ses privilèges subit une attaque très sévère. Nous croyons naïvement nous posséder nous-mêmes, nous pensons régner sur le territoire de notre intimité, sur nos pensées et sur nos attitudes, mais il n'en n'est rien.

    Toutes mes pensées ne viennent pas de moi, au sens où elles seraient des constructions logiques, délibérées de la raison consciente. Nous ne pouvons plus croire, à la suite de Freud, dans la suprématie de l’ego volontaire sur ses formations inconscientes. La psychanalyse a provoqué par là un séisme à l’intérieur de la psychologie en mettant en cause le privilège de la conscience et en nous obligeant à prendre en compte le côté obscur de l’être humain.

    Mais attention. La théorie freudienne reste une interprétation possible des phénomènes inconscients et pas la seule. La question de la complexité de l’inconscient n’est pas  résolue. Nous n’avons pas non plus étudié la question de la pathologie de l’inconscient ; du moins sommes-nous plus à même déjà de discerner l'importance de l'hypothèse de l’inconscient dans la compréhension de la vie quotidienne.

C. L’inconscient et les émotions

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un maître de maison respecté soumettant ses serviteurs. Or la névrose et les actes manqués nous placent devant un autre constat ; cette maison de l’âme est hantée par des fantômes que sont les désirs insatisfaits. « Des pensées surgissent dont on ne sait d’où elles viennent ; on n’est pas non plus capable de les chasser. Ces hôtes étrangers semblent même être plus forts que ceux qui sont soumis au moi ». Combien de nos choix sont vraiment délibérés et conscients ? Combien de nos pensées sont conscientes, conduites, organisées ? Inversement, combien d’actions nous échappent ? Notre conduite ne relève-t-elle pas souvent plus de l’impulsion que de la réflexion ? Ce sont les prétentions du moi qui sont donc atteintes dans le texte suivant : « Tu crois savoir tout ce qui se passe dans ton âme, dès que c’est suffisamment important, parce que ta conscience te l’apprendrait alors. Et quand tu restes sans nouvelles d’une chose qui est dans ton âme, tu admets avec une parfaite assurance, que cela ne s’y trouve pas. Tu vas même jusqu’à tenir pour « psychique » pour identique à « conscient », c’est-à-dire connu de toi et cela malgré les preuves les plus évidentes qu’il doit sans cesse se passer dans ta vie psychique bien plus de choses qu’il ne peut s’en révéler à ta conscience ». (texte) Le moi ne se rend pas compte qu’il n’est pas la totalité de l’esprit et que cela même qu’il considère comme sien, il a dû d’abord se l’approprier. Le moi accède à la pensée patente qui se donne dans ses vécus. Il n’a de maîtrise que sur certaines de ses pensées et de connaissance que des pensées qu’il est à même de se formuler pour lui-même. L’origine de la pensée peut très bien lui échapper. Le moi conscient est en fait lui-même ballotté par des remous qui ont lieu dans l’esprit, remous dus à des troubles qu’il ne connaît pas. Il ne voit pas à quel point ces actes sont dominés par des facteurs inconscients.

  A titre d'exemple, voyez le film d'Alfred Hitchcock La Maison du docteur Edwardes  qui est une mise en forme assez réussie des thèses de Freud sur le refoulement.

    Comment donc repérer l’action de l’inconscient ? En discernant tout ce qui dans la pensée et le comportement relève de la réaction (texte) et de l’automatisme, ce qui s’accomplit dans l’inattention et l’absence.

    ---------------2) Considérons l’exemple du jeu des émotions (texte) ou plus exactement, des réactions émotives. Supposons que, dans le passé, j’ai souffert d’une trahison à l’égard d’un ami. Mon attente n’a pas été comblée et j’ai le sentiment d’avoir été trompé. Les années passent, mais la blessure reste. Quelque part en moi je garde un désir de revanche et je ne veux plus être trahi. Je ne peux plus faire confiance. Or voici que les circonstances de la vie me replace dans une situation très semblable à celle que j’ai connue autrefois. (texte) Une réaction paniquée va apparaître, peut-être une agressivité peu commune et en tout cas disproportionnée avec la situation d’expérience. Au moment où la réaction émotive apparaît, je suis profondément troublé, je tremble sur mes bases, je perds mon contrôle. Ce qui suit la réaction émotionnelle est irrationnel. Je lance des injures que je regretterai ensuite. Je ne le vois évidemment pas, je suis emporté par ma colère, par ma crainte etc. Je ne me rends pas compte à quel point mon jugement, mon attitude, mes paroles ont un caractère excessif. La bouffée de réactions émotionnelles traduit le fait que j’ai été intérieurement affecté. J’ai été effleuré là où intérieurement j’ai mal. Un nœud est présent dans le psychisme, et c’est ce nœud qui vient de s’exprimer. Ce quelque chose qui est noué en moi est irrésolu. Dans les termes de S. Prajnanpad, un désir est là qui veut s’ex-primer, justement parce qu’il a été longtemps ré-primé, et l’occasion lui en est donné dans cette expérience qui a lieu maintenant. Cependant, faute d’une compréhension totale, le processus reste à mi-chemin, il y a bien une décharge émotionnelle, (texte) mais le nœud du cœur reste serré. Une trace du passé est là, comme une blessure qui s'est ouverte à l'occasion des circonstances de la vie. C’est ainsi que sous le coup des émotions nous devenons inconscient, nous faisons des choses dépourvues de sens, que l’un hurle, que l’autre se mortifie, qu’un autre encore peut tuer ou se tuer. C’est le sens de cette formule que nous employons alors : « faire n’importe quoi », dans le cas de la perte de contrôle jaillissent des émotions. Mais ce qui est fait de façon complètement mécanique, répond pourtant à un conditionnement venu du passé.

    Nous avons donc un schéma de ce type :

Situation d'expérience A

Réaction B

  

Refus = non

Réponse à la situation: attitude de repli, détresse

  

Souffrance vécue

Intériorisation :

Colère rentrée par exemple

  

traumatisme

Modèle de comportement

Répétition du modèle

 

Non-acceptation

Réprimé

exprimé incomplètement

 

 

    Dans les termes de la pensée indienne, toute expérience vécue dans la dualité et la souffrance laisse des traces dans le psychisme (vasanas), qui agglomérées vont former des tendances (samskara). C'est ainsi que le passé est présent en nous à notre insu dans l'inconscient. Cette trace du passé organise la mémoire et inscrit par avance les réactions émotionnelles de l'ego et modèle ses désirs. Nous pouvons nous-mêmes observer ce qu'est la déroute émotionnelle. Il est aisé de la voir chez autrui et c’est ce qui nous aide à comprendre combien le moi est une statue fragile. Notre contrôle sur nous-mêmes est faible. Il y a en nous des tensions qui réclament leur résolution. La prise qu’a le moi sur les émotions n’est jamais complète et elle réclame justement un lâcher-prise par lequel les tensions puissent se résoudre. L'explosion émotionnelle "exprime", mais ne dénoue pas entièrement. Une part de l’excès émotionnel vient à se déverser dans le rêve mais cela ne suffit pas non plus à dissoudre les tensions. Un travail sur soi est ...

    Regardons par exemple le jeu du passionnel intervenant dans les relation. Dès que du passionnel entre dans une discussion, dès que le pathos s’en donne à cœur joie, que chacun s’en tient à son parti-pris, nous pouvons être certains que des facteurs inconscients sont en jeu. Trop de passion dans l’affirmation et la dénégation sont le signe que quelque chose n’est pas clair, que la conscience n’est pas sereine, que de l’aveuglement se mêle aux paroles : un fanatique est entré dans l’arène. « Quand une personne parle de manière véhémente et sans calme cela montre qu’elle est attachée à ce dont elle parle », et cet attachement est tissé par l’ego en fonction du legs de son expérience passé. L’émotion, parce qu’elle jaillit brutalement, comme une réaction devant l’irritation d‘une blessure, met le sujet « hors de soi ». Quand on n’est plus soi, ce qui a pris la place vacante, c’est l’inconscient, c’est ce qui arrive dans la folie chez l’aliéné (celui qui est devenu autre) chez qui les pulsions sont maintenant seules en scène au point que la conscience en est déstructurée. L’émotion doit s’en aller pour que le soi se retrouve lui-même.

    Nous avons dans l’apparition des réactions émotionnelles une sorte de guide. « Quel est la pierre de touche sur laquelle aiguiser l’intellect ? Si vous êtes perturbés en agissant. Voilà le critère. Si vous restez calme, sans agitation et serein, alors l’action est correcte ». Cependant, est-ce à dire qu’une action consciente est forcément froide et intellectuelle ? « Il n’est pas nécessaire de rester intellectuel et froid. Il peut y avoir du sentiment. Il y a une différence entre le sentiment et l’émotion. L’émotion vous laisse dans un état d’agitation, vous vous sentez triste ou joyeux. Tandis que le sentiment vous donne l’unité ou le contact avec l’objet ». La sensibilité ouverte à ce qui est dans le présent est le sentiment. La sensibilité bousculée par l'expérience passée est l’émotion. C’est pour cette raison que ce qui est très émotionnel est trompeur. Les peurs anciennes resurgissent, les attentes déçues s’exaspèrent et nous cessons de voir les choses telles qu’elles sont. Nous les voyons telles que nous craignons qu’elles soient ou telle que nous voudrions qu’elles soient, et notre comportement lui-même reflète cette confusion. Nous cristallisons sur les objets présents des attentes ou des appréhensions, des inquiétudes et cette cristallisation déforme entièrement la vision. Sans l’irruption des émotions, il n’y a pas obligatoirement de froideur, bien au contraire, la sensibilité est laissée à elle-même dans le libre accueil du sentiment.

    ... jeu des émotions, (texte) quand nous voyons combien pèse lourd le legs des tendances passées, nous devenons aussi plus compréhensifs. Nous voyons que la plupart des gens autour de nous sont comme des boules de nerfs. Ils perdent vite leur contrôle et sont livrés en pâture à leurs réactions inconscientes ! Nous voyons aussi dans nos propres troubles ce qui peut-être noué en nous. Ce qui apparaît alors, c’est toute l’importance de l’inconscient dans nos vies et la nécessité d’opérer un travail sur soi. Le conscient joue un rôle moins important que nous ne le croyons et l’emprise de l’inconscient est d’autant plus grande que nous ne voulons justement pas le voir. Ce qui par contre serait une erreur, ce serait de voir dans l’inconscient un autre « moi » qui manipulerait le moi à son insu. L’inconscient n’est pas un autre moi, mais la partie immergée du moi, ce qui est différent. Il n’est aliénant que comme le poids d’un passé qui pèse sur le présent et d’un passé qui est le nôtre (texte). Que le passé soit lourd ou léger ne change rien à la nature du sujet et au rôle qu’il doit assumer sur la scène de la vie.

    3) Nous pouvons donc penser la relation entre conscient et inconscient dans un schéma. Supposons que le psychisme soit comparable à un lac. C'est un peu comme si la surface était le conscient, la zone sous-jacente le subconscient, la zone la plus profonde, l'inconscient.

 

    Le moi est fait de la même eau que l'océan, mais cette eau est gelée dans une individualité dont une partie est consciente, une autre plonge ses racines dans l'inconscient. La zone intermédiaire est le subconscient, (texte) là où la mémoire travaille, livrant des contenus qui sont accessibles. L'expérience vécue dans le refus crée des nœuds psychiques qui s'exprime sous la forme d'émotions, d'actes manqués, de rêves, de symptômes, traversant les couches de l'esprit.(texteL'inconscient personnel est ce plan qui abrite une expérience ancienne qui a laissé des traces profondes. Certains auteurs ajoutent qu'au-delà de l'inconscient personnel, il y a un plan d'inconscient supra-personnel, appelé aussi inconscient collectif. Le moi est la pensée qui se reprend elle-même dans la vigilance. Il possède une partie immergée, tel un iceberg qui plonge dans l'océan. Dans celui-ci se logent les traumatismes de l'expérience passée. Ce qui remonte en surface doit traverser les couches profondes de l'esprit et en recevoir l'influence. Le niveau le plus profond de l'inconscient irait au-delà de la personne. Entre le conscient et l'inconscient se situerait une zone intermédiaire liée selon Freud à la censure. A travers les trois états de veille, rêve, sommeil, le sujet redescendrait ces différents niveaux. (exercice 22b).

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Vos commentaires

Questions:

1. Pris comme adjectif, le mot "inconscient" peut avoir plusieurs sens, lesquels?

2. Pour quelle raison l'idée de pensée inconsciente peut-elle passer pour une absurdité?

3. L'idée selon laquelle la perception consciente émerge à partir de niveau inconscient n'implique-t-elle pas l'existence d'une forme de mémoire latente?

4. Pourquoi vouloir identifier conscience, volonté et effort?

5. Pourquoi dire que le rêve appartient au subconscient?

6. En quoi le refoulement peut-il nous aider pour comprendre les actes manqués?

7. Pourquoi l'ego n'est-il pas le maître dans sa propre maison?

 

   © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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