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Sentir et percevoir - Serge Carfantan
 
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Leçon 14.   Sentir et percevoir            

    Dans l'attitude naturelle, nous nous accordons à penser que la perception, cela « tombe sous le sens ».  Il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour voir, parce qu'il y a des "choses" qui sont là !  C’est un fait, parce qu’il y a des choses avant moi. Il y a une lumière, des couleurs, des formes avant que je ne les voie. Il y a des bruits ou de la musique avant que je ne les entende. Nous pensons que l'esprit a sous le nez une réalité extérieure que les sens nous donnent, et qu’il n’y est pour rien dans la perception. C'est la chose qui stimule l'esprit pour qu'il perçoive. En somme, l'esprit est passif.

    Mais c'est oublier à quel point nous sommes actifs au sein de la perception, c’est oublier le travail souterrain de la projection de nos intentions, la manière dont l’esprit constitue la perception et y intervient de façon très active. Nous sommes si peu passifs dans la perception que ce serait une honnêteté au contraire d’avouer que la plupart du temps percevoir, c'est seulement reconnaître ce que nous cherchons, c'est anticiper ce que nous attendons, c'est identifier ce qui est bien connu. Ce qui est l'élément premier de la perception, c'est l'intention, l'activité qui la traverse et non la passivité.

     Comment départager ce qui dans la perception est de l’ordre de la réceptivité et de la passivité ? On peut distinguer d’un côté le sentir, qui est l’ordre de la passivité, et de l’autre, le percevoir, de l’ordre de l’activité de la perception.  Mais n’est-ce pas là une simplification commode ? Ne sommes-nous pas toujours dans l’état de veille sur le plan de la perception? Ne faut-il pas dire que la perception est seulement de la pensée ? Dans quelle mesure la perception comporte-t-elle une ouverture à ce qui est ?La perception n’est-elle que le reflet de la pensée ou bien est-elle davantage ?

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A. Perception et intentionnalité

    Nous avons vu que la conscience vigilante se définit par l’intentionnalité. La formule « toute conscience est conscience de quelque chose », désigne de prime abord pour Husserl la perception en tant que conscience-de-quelque-chose. Il existe plusieurs formes de l’intentionnalité, mais il est clair que la première et la plus importante est l’intentionnalité perceptive. (texte)

    1) Pourquoi ? Parce que c'est là que la dualité sujet/objet s'exerce en tout premier lieu. C’est dans la perception que le mot « chose » prend tout son sens. L’objet dont je suis conscient dans la perception est une chose et non une image, ou un souvenir. Cette table sur laquelle je pose mes mains m’est présente. Elle a sa forme, sa couleur brune, son parfum de bois ciré. En percevant, je suis conscient-de cette chose que je nomme table. Je pense à cette chose donnée dans la perception, en supposant une idée primitive, celle d’une substance pourvue de propriétés constantes. Cette table là, bien réelle, en bois faite en chêne et ciselée par les outils d’un ébéniste. Une chose, c’est un objet que nous posons comme en soi, une substance douée de propriétés stables qui manifestent une constance dans le temps. Il nous est naturel dans la vigilance d’appréhender un phénomène en le considérant comme une chose. Cette conscience des choses est notre conscience de la réalité, à l’opposé de la conscience d’image qui est une conscience de l’irréalité. C’est cette conscience des choses que nous opposons à l’illusion. Il serait tout à fait possible, si nous ne partions pas de la vigilance, de concevoir une conscience beaucoup plus f....

   --------------- Comment la chose m’apparaît-elle ? Je vois cette table, même si j’en fais le tour en me déplaçant dans l’espace, elle reste la même table, présente ici et maintenant. Ce qui est étrange, car ma perception ne cesse de se modifier. Je regarde de près ou de loin, en-dessous, au-dessus. Ce que je perçois, c’est en fait une série de perceptions, ou mieux dirions-nous avec Husserl, d’esquisses de la table. D’où vient que je puis dire, « la » table, comme si elle était une et identique ? Ma perception est entraînée dans un flux incessant de variations de l’expérience, d’un maintenant-vivant de conscience à un autre maintenant-vivant. Pour donner lieu à une reconnaissance, il doit bien y avoir une constitution de cette diversité (texte). La conscience de l’identique se réfère à un noyau constant, le noème de la perception, qui est à chaque fois visé dans chacune de mes perceptions. Non seulement cela, mais c’est chacun de ses aspects qui lui aussi possède sa constance propre. La couleur de la table par exemple est la même couleur qui m’apparaît, quand bien même je me détournerai de la table pour regarder ailleurs. Je pose le concept de table pour identifier cet objet, comme je pose le concept de couleur pour identifier ce brun. Si je suis très assuré dans la vigilance de la réalité de « cette table », d’où vient mon assurance ? Puis-je dire que cette certitude vient du seul flux de mes sensations ? Non. La sensation est trop diverse, trop variable, trop fragmentaire et changeante. Le réalisme du sens commun croit pourtant trouver la réalité de la table dans la sensation. « Je ne crois que ce que je peux toucher, je peut cogner sur la table, c’est réel, cela ne part pas en fumée !». En fait, la réalité que nous posons dans la vigilance a beaucoup à voir avec le langage, avec le concept et l’identification !

    Une sensation, sans le langage, c’est une appréhension fuyante, ce qui me parait réel, c’est ce que j’identifie de constant dans toutes mes perceptions. A travers le changement, j’appréhende cette « table », donc une identité-d’objet qui n’est rien d’autre que le noème de la table. Je vois dans la table une chose et ce sont les choses qui me semblent réelles. Une chose, ce n’est pas comme une simple image. Une image, cela n’a pas de teneur, ce n’est pas la chose en personne, en chair et en os, si je puis me permettre. Une image de rêve par exemple, ne peut pas demeurer. Une chose par contre se laisser explorer sous toutes ses coutures, se présente à moi sous des esquisses multiples, qui font que j’en n’ai jamais fini de la découvrir. La vigilance est vécue dans la dualité, ce qui implique une nette séparation sujet/objet qui devient l’opposition du sujet et des choses. Je suppose toujours, dans la vigilance, que la chose est une certaine substance qui est indépendante de moi. La chose est douée de propriétés qu’il m’est possible d’explorer :

    a) Elle possède des qualités premières : sa forme, sa localisation dans l’espace, son mouvement. Ces qualités premières sont au fondement de l’appréhension objective du monde, l’appréhension scientifique de la réalité. Les qualités premières sont celles qui donnent prise à la mesure. (texte) ce que dit Locke par exemple.

    b) La chose possède aussi des qualités secondes : sa chaleur, sa couleur, son parfum, sa rugosité. Ces qualités, je ne peux d’abord que penser qu’elles appartiennent à la chose. Je dis que tel parfum est troublant et sensuel. Je dis le ciel est rougeoyant, que la pomme est douce et le pamplemousse amer, l’eau est brûlante, la branche est lourde. Mes ces mots « troublant, sensuel, rougeoyant, doux, amer, brûlant, lourd » sont-il exactement des composantes de la chose ? Oui, en un sens, mais les qualités appartiennent surtout à mon expérience de ce que j’appelle les choses, cette expérience qui est donnée dans la perception. Les qualités secondes sont celles par lesquelles la vie sensible et sa diversité nous est donnée, elles sont dites subjectives.

    2) De toute manière, la perception est une forme de conscience, exactement comme l’est l’imagination. Si j’enlève la dimension de la conscience, (cela ne veut rien dire !), la perception perd tout sons sens. La différence entre la perception objective et la perception subjective, c’est qu’elle est formée sur la base d’un consensus de témoignages, elle est intersubjective, tandis qu’une perception subjective au sens individuel n’est le fait que d’un seul.

    D’un autre côté, une perception ne se donne jamais toute seule. Il n’existe pas de perception fragmentaire. Il n’existe qu’une analyse fragmentaire. La seule identité-d’objet ne suffit pas encore à poser la pleine réalité de la chose perçue. Ce qui m’assure de la réalité de la chose, c’est sa présence au sein du Monde. La chose ne se donne jamais toute seule, elle se donne avec un entour. Chaque objet réel fait corps avec d’autres objets perçus et rejoint la présence du Monde Le Monde dans sa totalité soutient l’existence de chaque chose (texte). Ce que mon attention détache, qu’elle désigne comme étant une « chose », quand je porte mon attention sur tel ou tel objet, n’existe qu’attaché à la totalité de l’existence, telle qu’elle m’est donnée à même la perception. Chaque chose possède un horizon indéterminé qu’il m’est possible d’explorer, chaque chose se donne à moi dans une infinité d’esquisses. Mais l’horizon de toutes choses se comprend dans l’horizon du Monde. Ce qui est extraordinaire dans la perception c’est qu’elle est partie prenante du Monde et d’un monde qui est inépuisable, tant il à m’offrir d’esquisses multiples et variées. « l'ensemble de ces objets co-présent à l'intuition de façon claire ou obscure, distincte ou confuse, et cernant constamment le champ actuel de la perception, n'épuise même pas le monde qui pour moi est «là » de façon consciente, à chaque instant où je suis vigilant. Au contraire, il s’étend‚ sans limite selon un ordre fixe d’êtres. ». Ce Monde, c’est celui que je pose face à moi, comme un et identique dès mon entrée dans la vigilance, comme condition implicite de sa réalité, contre le monde du rêve qui, lui, n’est pas un et identique. La conscience thétique d’un Monde est présente dans la conscience de la réalité de l’objet. (texte)

_______________la constitution des unités identiques, qui sont de la nature de l’identité-d’objet. La perception implique la constitution d’un Monde cohérent unique et réel : celui de létat de veille. La vigilance est, dans le temps psychologique, vécue dans l'anticipation d'un monde perceptif unique et cohérent.

    Il arrive pourtant que l’objet me surprenne et qu’un de ses aspects ne soit pas tel que je l’attendais. La synthèse d’identification peut-être prise en défaut. Dans les illusions d’optique je puis être troublé par une apparence perceptive, qui vient défier mon opération continue de synthèse. Je vois une façade de maison, je passe de l’autre côté, je m’attends à découvrir toute la maison et ... rien ! Le reste a été démoli, comme dans les mises en scène du cinéma. Je suis quelques secondes inquiété. Mais cela n’entame en rien ma croyance en la réalité du Monde ! Je recouds les morceaux de perception aussitôt, pour me figurer la cohérence du monde. J’ai besoin de penser ma perception dans un monde cohérent. Il doit y avoir un Monde cohérent comme toile de fond des phénomènes. Quel que soit le phénomène, il est toujours phénomène de quelque chose, il est la phénoménalisation du Monde lui-même. Certes je ne sais pas ce qu’est le Monde, mais tout ce que je connais dans la veille me renvoie à lui. Ce qui veut dire que l’apparence est la Manifestation continuelle du Monde dans ma conscience à l’état de veille. L’apparence - pour le phénoménologue - ne s’oppose pas à une réalité, qui serait cachée on ne sait où, derrière, elle est sa donation en personne de la réalité, elle est un moment de son essence. L’apparence est une présentification de la chose, sur le fond d’un Monde, une présentation, certes partielle, qui doit être explorée, qui réclame une confirmation concordante, puisque aucune esquisse n’est jamais le tout de la chose, mais c'est tout de même la manifestation de la chose. Au sein de la perception, l’esquisse se donne sur le fond des potentialités de la chose.

    Nous en avons parlé au sujet d’autrui qui multiple encore cette complexité L’autre se donne aussi à moi dans l’apparence et au sein de la perception. Il est donné dans cette apparence qui ne saurait être entièrement coupé de ce qu’il est. Pourtant, autrui, comme sujet possède une potentialité spirituelle de changement, si bien que je ne peux pas le figer dans une seule de ses apparitions, sans risquer de me tromper sur lui dans le futur. Je ne peux pas non plus faire le tour complet d’autrui, pas plus que je ne puis faire le tour complet d’une chose, la perception m’en révèle des aspects toujours neufs. L'objet est inépuisable et le sujet aussi, mais dans un sens différent.

    L’interprétation de la perception comme passivité est en contradiction avec la nature de la conscience. Percevoir dans la vigilance, ce n'est pas tout bêtement « ouvrir les yeux », c'est déjà structurer un monde. La conscience est essentiellement activité, car elle est acte intentionnel. La conscience ne cesse pas d’être conscience, elle le demeure dans chacun de ses états et la perception ne fait pas exception. Elle est une visée du sujet vers l’objet, elle n’est pas seulement une sorte de "stimulus" affectant l’individu. Sans la conscience, « l’objet » n‘est pas, car il n’y a d’objet que par rapport à un sujet. Sans la conscience il n’y a pas de chose. Ce que la chose peut être, c’est que la conscience a pu constituer d’identique au sein de l’expérience perceptive.

    Si nous examinons attentivement notre perception, nous verrons ce que nous n’avons pas décelé auparavant : le travail souterrain de la pensée structurant l’objet et le Monde, à l’intérieur du flux continu des impressions sensorielles. Dans les Méditations Métaphysiques, Descartes repère le travail de la pensée au sein de la perception et lui donne le nom de jugement. C’est, dit-il, par une inspection de l’esprit que je repère dehors des hommes qui passent sous ma fenêtre. Ce pourrait être "des chapeaux et des manteaux mus par des ressorts", que je n’y verrais aucune différence. L’apparence serait la même. En réalité, je juge que ce sont des hommes qui passent, parce que ma perception est traversée d’une anticipation, parce que ma perception actuelle est inséparable de ma mémoire. (texte) La perception vigilante est bien plus qu’une simple impression des organes des sens. C’est une représentation que constitue un sujet, par le moyen d’une impression d’un objet externe compris dans un certain lieu à un moment donné. (texte)

B. La passivité impressionnelle

    Faut-il aller jusqu'à penser que le fond impressionnel ne joue aucun rôle ? Tout de même, percevoir, ce n’est pas la même chose que de penser, ni d’imaginer ! Il ne faut pas exagérer. La conscience de veille ne peut pas créer purement et simplement son objet. L’état de veille n’est pas l’état de rêve ! C'est seulement dans le rêve que la conscience crée intégralement l'objet. Il doit y avoir dans la vigilance un fond d’apparition de l’impression qui renvoie à la structure même du Monde apparaissant, et du monde en tant que présent sous une forme qui n’est pas intentionnelle.

    1) C'est un problème difficile pour la phénoménologie. (texte) Husserl pense cette la relation entre la perception et l’impression en usant du couple matière/forme. L’intentionnalité est la forme, ou la mise en forme de l’impression, qui en est la matière. En d’autres termes, on a d’un côté la sensation non-intentionnelle et sur ce fond obscur se structure dans la vigilance la perception intentionnelle, perception qui est décrite par le phénoménologue.

    Mais que peut-on dire de cet étage de l’impression, sans outrepasser les limites de la conscience ? Si nous passons notre temps à percevoir, faut-il considérer la sensation comme une sorte abstraction ? Si je dis que j’entends dehors le vent dans les arbres, que je vois au loin les montagnes, je me laisse aussitôt piéger. "« Vent », « arbre », « montagne », « au loin », sont des concepts qui relèvent de la sphère de la conscience intentionnelle. Ce sont des outils qui mettent en avant l’identité-d’objet. Je ne parle donc que de ma perception, pas de la sensation. Quel est donc ce feeling sensuel, comme dit David Hume, qui est la nature même du flux des impressions ? Quelle est cet étrange et obscure réalité sise dans l’impression ? Tout ce que je perçois est bel et bien donné dans la sensation, mais qu’est-ce que la sensation ? Si on s’en tient à la position de l’intellectualisme, il sera facile de dire : cette idée de sensation, ce n’est qu’une notion obscure, cela ne renvoie à rien dans notre expérience, c’est une abstraction. Ce que nous connaissons, ce n’est que la perception. C’est la thèse soutenue par Sartre.

    Cependant, il faut bien d’abord qu’il y ait du senti pour qu’il y ait du perçu. Nous sentons infiniment plus de choses que nous en percevons, puisque c’est l’attention qui limite le champ de conscience et rejette dans l’ombre ce sur quoi nous ne portons pas notre attention. Souvenons nous de la thèse des petites perceptions de Leibniz. Entre sensation brute et perception, il doit y avoir des différences, au moins celles de la clarté et de la distinction, de la précision dans le savoir conceptuel. Le rêve nous montre que de la mémoire peuvent remonter des détails qui n’avait pas été remarqués, et qui sont pourtant enregistrés. L’hypnose, en abaissant le seuil de la vigilance, permet de puiser à une mémoire perceptive ce que le sujet de la veille ne peut rappeler. Nous baignons dans un milieu de sensations, dont notre ...

    ---------------2) Pourtant, il peut arriver que le travail des constructions mentales soit affaibli, ou que nous n’ayons pas loisir de conceptualiser la sensation. Que se passe-t-il quand nous sommes tirés d’un profond sommeil ? Il n’y a rien de précis et de distinct, rien qui n’ait encore une signification précise. Nous sommes encore englués dans une sensation. Ce n’est que lorsque le mental revient qu’une identification peut se produire. Au début on n’est pas encore quelqu’un, tant que l’on n’a pas « récupéré ses esprits » et le monde n’est qu’une sensation confuse. On se sent soi-même, mais sans définir et sans se définir. Cette idée a été repérée par Proust dans La Recherche du Temps perdu. L'identité émerge à partir d'un arrière-fond de sensations dépourvues d'identité spécifique. L'ego ne jaillit pleinement que dans la vigilance.

    De même, quand nous sommes surpris, ravis par une musique, un visage, la beauté d’un paysage, la subtilité d’un parfum, dans un moment d'étonnement, ou d'émerveillement. Il y a un moment de suspension du mental, dans lequel les mots ne sont pas encore présents. Cette suspension est précieuse. Elle est ouverture vers l'Inconnu. La sensation est là troublante, mais le mental n’a pas encore nommé. Or c’est à ce moment là que la sensation nous touche. Le trouble dans le sentiment vient de la sensation en-deçà de la dualité sujet/objet.

   Il semble que ce soit là un cas particulier et une expérience. Dans notre vie quotidienne, la sensation est toujours recouverte par la perception. Pour la retrouver, il faudrait pouvoir ôter de la perception, tout ce que le mental ajoute de mémoire, d’habitude, de concepts. Même si la sensation est première dans l’ordre sensible, elle est pour nous dernière, car nous la cueillons à un stade où elle a été déjà interprétée et intellectualisée. En un mot, nous n’avons pas assez d’innocence pour rencontrer directement la sensation. Il faut bien qu’il y ait une présence sentie avant qu’il y ait une présence pensée, mais nous trouvons surtout le résultat de nos propres opérations. Ce résultat de l’acte intentionnel de l’esprit est la perception. (texte)

    Sommes-nous donc si intellectuels, que le sensible ne nous livre rien d’autre que ce que nous projetons en lui ? Nous ne pouvons tout de même pas faire n’importe quoi de ce qui est senti. Toute perception enveloppe une révélation et une révélation qui n’a pas son origine seulement en nous-mêmes, mais aussi dans la présence sentie. La perception doit contenir aussi la révélation de la signification de ce qui advient en elle. Le visage d’autrui est une présence dont je ne peux pas faire ce que je veux. Il se donne à moi avec son éloquence, sa présence sensible. Je ne peux intellectualiser qu’après avoir été soumis à la présence et avoir été influencé par elle. La joie rayonne, la haine se lit dans les traits tendus du visage, comme la stupeur ou l'indifférence. L’intellect ne peut être actif qu’à partir d’un noyau de sens déjà donné. La présence sensible n’est pas de l’ordre du concept mathématique. Non seulement cela est vrai de la relation à l’autre, mais c’est aussi ce qui a lieu dans notre relation à la Nature. Un paysage, comme un visage, c’est aussi un état d’âme (texte).

C. Donation sensible et contemplation

    Quand l’esprit perçoit, il est mis en relation avec ce qu’il perçoit. Il peut y avoir différents degrés de relation, parce qu’il y a différents degrés de la sensibilité. L’esprit peut faire un usage grossier ou un usage subtil des sens, à la mesure de son éveil. Sa faculté d’expérience peut se raffiner ou être émoussée. La perception reflète ce que nous sommes, dans le sens précis où elle dépend de la clarté de la conscience et de l’attention.

    1) Il faut une clarté supérieure de conscience pour que l’esprit puisse appréhender la richesse et la profondeur du senti, mais d'une conscience qui ne soit pas restreinte par l'intentionnalité de la veille. Il faut que nous puissions faire taire un moment nos projections conceptuelles et émotives, être un à l’écoute de ce qui est. C’est lorsque l’esprit devient immobile et silencieux qu’il peut se placer dans un état où le champ entier du sensible se trouve éveillé. Percevoir d’une manière libre, désintéressée, de cette manière c‘est contempler.

    Une conscience qui est alourdie de son propre discours ne peut être sensible. Elle n’a pas l’innocence nécessaire à l’écoute de ce qui se donne à elle. Elle ne peut pas s’étonner, elle ne peut pas admirer. Elle est noyée dans son propre verbiage et c’est ce qui la rend distraite. C’est seulement dans l’innocence de la perception que s’éprouve la présence à soi et la présence au monde.

    Ce thème a été vu en profondeur dans la pensée indienne contemporaine.  Cette qualité particulière qui donne à la perception une sensibilité plus élevée est très présente dans cet extrait tiré de La Révolution du Silence de J. Krishnamurti:

    « Il avait plu sans arrêt pendant une semaine entière, la terre était boueuse et de larges flaques d’eau s’étalaient sur le sentier. Le niveau de l’eau avait augmenté dans les puis et les grenouilles vivaient des moment merveilleux, coassant toute la nuit sans se lasser La crue de la rivière portant atteinte à la sécurité du pont, mais les pluies étaient bienvenue en dépit du dommage qu’elles causaient. Le temps, aujourd’hui, s’éclaircissait peu à peu, des zones de ciel bleu apparaissaient au-dessus de nous et le soleil matinal dispersait les nuages... ».

    Dans tout le texte affleure un sentiment de ce qui est. C’est un peu, comme si, pour la première fois, nous étions invités à goûter, à regarder, à observer, mais avec une attention qui ne fige pas un objet, avec un regard esthétique qui n’est plus le regard de l’intellect, mais une sensibilité rendue à elle-même. Ce n’est pas notre regard de tous les jours. Nous sommes bien trop préoccupés avec nos pensées pour nous intéresser à ce qui nous entoure. Nous regardons sans vraiment voir. Il nous manque une présence imprégnée de sentiment. Nous sommes au fond distraits, parce que capturés dans le filet de nos pensées. Peut-être aurions-nous ce regard, si, sortant d’une longue maladie, nous avions le sentiment de revivre à nouveau. Cette humidité de la terre, ces odeurs du matin, ces nuances de la brume, tout cela n’est pas senti. Il suffit pourtant de peu de choses pour que l’émerveillement des sens se manifeste. L’attention sans objet, qui se diffuse, effleure ce qui est sans poursuivre une re-connaissance, permet de voir pour voir, de goûter pour goûter, de sentir au toucher, de respirer un parfum, avec la gratuité et l’innocence du sentiment.

    Cette qualité de sensibilité n’est en aucune manière isolée isolée. Elle fait la sensibilité du peintre aux couleur et aux formes, la sensibilité du musicien au sons et aux rythmes. Elle est l’étonnement du sculpteur devant la force de présente d’une attitude, le charme du danseur devant la grâce d’un mouvement du corps. Mais c’est aussi cette sensibilité qui me donne la détresse de l’autre dans la sympathie, l’affliction devant la misère qui m’oblige à détourner le regard. Être sensible, c’est être vulnérable. Celui qui se barricade dans ses habitudes et ses pensées ne peut rencontrer cette sensibilité au sein de la perception. Il ne peut pas non plus rencontrer la beauté qui surprend la pensée et la laisse interdite.

    Plus bas, dans le même texte, au sujet d’un perroquet, l'auteur nous dit :  « ce perroquet là semblait être le point de convergence de toute vie, de toute beauté et de toute perfection. Il n’y avait rien d’autre que cette vivante tâche de vert sur la branche sombre contre le ciel bleu. Vous n’aviez plus ni pensée ni mot dans la tête, vous n’aviez même pas conscience du fait que vous ne pensiez pas... il restait là, très lisse, très élancé, chaque plume à sa place. Il ne devait s’être écoulé que quelques minutes, mais elles recouvraient toute la journée, l’année et la totalité du temps. Toute la vie semblait être contenue dans ces quelques minutes, sans fin ni début ».

    Le maintenant sensible est intemporel. C’est à travers lui que l’esprit entre dans l’intemporel. Le maintenant-vivant, est le maintenant sensible et rien d’autre. On ne peut dire que l’esprit placé dans cet état ne découvre que lui-même, car bien au contraire c’est dans cet état qu’il est une fenêtre ouverte, une présence à ce qui est.

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« Comment accomplir, comment libérer la musique latente dans le paysage terrestre ?

    Beethoven se déclare rarement dans la conjonction d’un mégot, d’une feuille morte et d’une craquelure d’un trottoir. S’il en était autrement, ça se saurait ! Alors, sûrement, effectuer ce type de synthèse, convoquer le séisme édénisateur, est difficile, très difficile ? ». Stephen Jourdain Cahier d'éveil I.

    Et il répond :

    « Non, au contraire, c’est facile. Le geste clé consiste à diffuser son attention simultanément dans toutes les directions, à la déployer comme un éventail et il réclame aussi peu d’effort que de respirer ». Cela veut dire : ne plus percevoir en suivant seulement la trace de nos pensées, mais en laissant l’attention se diffuser dans la présence qui nous entoure. L'attention vigilance se porte sur un seul objet et elle se met en quête de repérage d'identification. Diffuser l'attention perceptive, c'est dissoudre la notion même de l'objet dans la présence. C'est respirer poétiquement dans le monde qui vient en nous.

    Mais le malheur c’est que notre préoccupation quotidienne nous interdit de respirer ! Notre regard sur les choses est imprégné de la dualité de la pensée et cette dualité engendre une relation perceptive au monde fondée sur la séparation. Nous étouffons dans une représentation de la séparation qui rend impossible tout renouvellement de l’acte de percevoir. Voilà pourquoi notre schéma de perception vigilante n’est pas celui d’une perception contemplative.

    Si on suit les indications de Stephen Jourdain  cela donnerait :  (à compléter)

perception

contemplation

dans la rupture

 

 

le monde comme une

 

dualité originelle

conflictuelle ou indifférente

 

 

Monde de la conscience dans le rayonnement poétique de la différence

    C’est la domination subreptice de la représentation de la dualité dans la perception qui nous prive de la richesse de la donation perceptive. Le résultat, c’est que notre perception est aussi terne qu’habituelle. Réveiller la perception ce serait :

    « Libérer la bouleversante musique latente dans le décor terrestre, et donc préalablement, diffuser tous azimuts notre attention consciente,". Est vraiment si difficile? Non, "c'est facile comme de pousser un landau - mais le hic est que, consciemment nous poussons et inconsciemment, nous tirons. Difficile d’avancer ! ». Il y a dans le sentiment poétique une introduction à ce que serait la vie des sens, libérée du caractère prédateur du mental.

    Le sens poétique, l’art, nous délivrent en nous rendant quelques instant à une perception désintéressée. C’est pourquoi Bergson considérait que la plus haute mission de l’art était de nous apprendre à contempler la Nature, nous apprendre à voir différemment. Voir différemment, c'est voir et non pas reconnaître, projeter, anticiper, conceptualiser. Le voir est un acte généreux qui enveloppe l'amour et la lucidité. La lucidité est intimement intelligence en éveil et perception libérée des projections du mental. Nous pouvons nous établir dans cet état dans lequel l'esprit est comme suspendu dans l'ouverture de la conscience perceptive, sans que le mental ne soit mis en mouvement. Nous pouvons dès à présent être pleinement présents à ce qui est. Mais cela suppose une forme de conscience mais qui n'est pas l'intentionnalité de la vigilance. C'est donc à une autre forme de perception que celle qui structure la vigilance quotidienne que nous sommes invités.

    L'attitude naturelle, dont nous sommes partis au début, a sa justesse : l'idée que c'est dans la perception que l'esprit rencontre le réel est juste, mais réel ne veut pas dire des "choses" contre lesquelles on vient buter :"ce qui tombe là sous le nez", « ce qui tombe sous le regard », comme le pot de fleur sur la table. Nous aspirons à faire de la perception le lieu d'une rencontre avec ce qui est neuf, avec le réel, avec ce qui peut nous surprendre. Les contradictions de notre pensée et notre regard étriqué sur le monde nous en empêchent. C'est notre état de conscience qu'il faut modifier pour que la perception redevienne un enchantement des sens.

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Vos commentaires

Questions:

1. Pourquoi la croyance selon laquelle la perception ordinaire serait passive est-elle très largement illusoire?

2. La perception est-elle en elle-même fragmentaire, ou bien est-ce la pensée qui y est impliquée qui l'est?

3. Peut-on dire que tout objet est en réalité mystérieux et que nous ne portons qu'une regard superficiel sur les choses les plus simples?

4. La physique quantique dit que l'univers tout entier est impliqué dans l'apparition d'un événement, nous disons que le monde soutient l'existence de chaque chose: quelle conséquence en tirer?

5. Faut-il arrêter notre agitation temporelle pour être davantage présent au sein de la perception ?

6. Est-ce l'habitude et la monotonie d'un paysage qui finissent pas ternir notre perception?

7. La poésie perceptive est-elle une forme d'imagination collée sur la perception par l'intellect ou bien une sorte de langage naturel de nos sensations?

   © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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