Leçon 71.   Langage et réalité      

    La linguistique contemporaine fait fond sur la thèse selon laquelle le langage est un système de signes arbitraires, sans attache naturelle avec la réalité. On en veut pour preuve l’existence de mots différents pour désigner le même objet et l'existence de langues différentes. Il semble pour le linguiste que le langage constitue un monde à part, dont la référence au réel est seconde, car ce qui est fonctionnel, c’est la discrimination des signes entre eux. Le langage forme système et les signifiants sont liés seulement à un signifié, dans un réseau hermétique qui est celui de la langue. Mais cette théorie nous fait tourner en rond, alors même que chaque jour nous devons buter sur des faits bel et bien réels, alors que nous sommes aux prises avec des situations d’expérience qui ne semblent pas produites par le mental.

    Le sens commun admet facilement que le langage est en rapport étroit avec la réalité. Il est naturel de penser que le mot commande aux choses, comme il est naturel de penser que les éléments du langage renvoient nécessairement à des éléments de la réalité. Si nous vivions dans un rêve permanent, nous pourrions penser que nous ne rencontrons que nos propres projections oniriques. Mais dans l’état de veille, le mental n’est tout de même pas l’auteur de la Manifestation. Les objets que nomme le langage sont dits réels. Le langage renvoie lui aussi à des différences dans la nature des choses qui ne sont pas seulement les fantasmes d’un rêve. Notre expérience nous dit aussi que par les mots nous pouvons commander à la réalité. Toute la question est de savoir quel lien unit le langage humain à la réalité. Le langage nous éloigne-t-il ou nous rapproche-t-il de la réalité ?

*  *
*

A. Puissance des mots

    Nous ne pouvons pas croire à la neutralité des mots. On peut toujours lancer des paroles en l’air, il reste que le seul fait de les prononcer laisse une trace. Les mots ne contiennent-ils pas, dans l’action qu’ils propulsent, un pouvoir pour commander la réalité ?

    Tout dépend à quel niveau on situe le pouvoir du langage. Commander à la réalité par les mots implique : a) un pouvoir au niveau sociologique, celui de commander la réalité humaine, b) un pouvoir au niveau psychologique, celui de dominer, mais aussi de délivrer l’esprit d’un autre, c) un pouvoir au niveau physique, celui d'agir sur les objets par les mots, d) un pouvoir au niveau spirituel celui de créer par le Verbe. (texte)

    Personne ne doute que le langage soit un remarquable outil de domination et de pouvoir et comme la réalité politique fait aussi partie de la réalité, il faut bien concéder que l’on peut agir par le langage sur la réalité en commandant aux hommes. L’art rhétorique (texte) consiste à utiliser toutes les ressources du langage pour séduire, persuader, ramener à soi un auditoire conquis par la parole. Toute démagogie suppose d’ailleurs cet usage habile du langage. Mais toute pédagogie aussi. L’étendue du pouvoir social du langage est très large, car partout où existe une conscience collective, il y a possibilité de commander. Dès que nous parlons de caste, de clan, de tribu, de société, de groupe, de communauté, d’assemblée de fidèles ou d’assemblée du peuple etc. nous supposons qu’il peut y avoir des leaders charismatiques capables de guider, de conduire des hommes. D’ailleurs, que dit-on de celui qui possède un pouvoir politique supérieur ? Nous révérons sa puissance en disant : « il n’a qu’un mot à dire et … votre maison sera brûlée… votre tête sera coupée !!" Ce qui signifie à la limite, non seulement qu’un homme est puissant parce qu’il peut faire exécuter ses ordres, mais surtout que sa puissance est telle que ses paroles deviennent des actes.

    La religion a ses prédicateurs, ses imams, ses rabbins, ses prêtres, ses ayatollahs, des personnalités qui ont un pouvoir sur le peuple des fidèles. Le peuple des consommateurs que nous sommes écoute béatement l’incantation des publicistes, se soumet à un discours. L’industrie ne dépenserait pas autant dans la publicité si elle n’était pas assurée de générer du profit par une propagande habile. C’est bien parce qu’il y a un réel pouvoir de manipulation par la publicité qu’on l’utilise autant. Or un clip publicitaire qu’est-ce que c’est sinon un discours habile et séducteur ? C’est du langage tourné vers une fin bien déterminée, l’incitation à la consommation. Il y a des mots pour appeler les hommes à la guerre, des mots pour lever des armées, des mots pour appeler à la vengeance, des mots pour élever le poing vers le ciel et appeler la révolte et la révolution.

    Victor Hugo l’a dit superbement : « 

« Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,

Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,

Ses lois, ses mœurs, ses dieux, s’écroule sous le mot.

Cette toute-puissance immense sort des bouches ».

    Que serait en effet la force, sans les mots pour la conduire ? Rien. Ce que suggère ici Victor Hugo, c’est que le pouvoir s’enracine dans le langage comme pouvoir social.

    C’est Jacques Prévert qui disait en poète : « le pouvoir des mots est dans le mouvoir des pots » ! Bien sûr, c’est un jeu de mots, mais il suppose tout de même une vérité profonde. Le mouvoir contenu dans le pouvoir des m

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    ---------------En quoi consiste ce pouvoir ? En un premier sens, le pouvoir agissant du mot tient à son sens pour autant qu’il est adressé à quelqu’un. Le mot ne blesse que s’il est compris comme blessant. Ce qui touche dans le mot, c’est la signification, et aussi l’intention qu’il porte. Il y a des mots qui disent la haine et la rupture, et des mots qui disent la réconciliation et le pardon. Il nous arrive de considérer que les mots n’ont pas d’importance, comme si on pouvait dire n’importe quoi et que le discours glissait sur la réalité sans l’affecter. C’est l’essence même de la futilité de la parole que de le croire. Croire que les mots sont sans incidence est futile, croire que le langage n’est que jeux de mots est futile, parce que les mots prononcés ne sont pas des jouets, mais des intentions agissantes. Le mot exprime l’intention de celui qui le prononce, le mot affecte le cœur et l’intelligence de celui qui l’écoute. La futilité, c’est de ne pas avoir conscience de la puissance des mots et ...

    Est psychologue celui qui a compris que la parole n’est jamais insignifiante et que les mots peuvent dénouer ce qui est serré dans l’intériorité, comme ils peuvent aussi enserrer et emprisonner. Les suggestions du langage ont une influence remarquable, puisqu’elles vont s’incarner même dans le corps : « tel est le temps de la suggestion, si assujettie à la parole que jusque dans l’organisme se réalisent les phénomènes qu’elle désigne, comme cette femme dont parle Montaigne et qui mourut de se croire empoisonnée, comme ces paralysies psychiques décrites par Charcot et ces paralysies par imagination décrites par Russel-Reynolds… » On s’étonne parfois de l’effet placebo pour y voir un miracle inexplicable, mais n’est-il pas justement une preuve de ce qu’une suggestion donnée verbalement peut devenir active jusque dans le corps du patient ? Donner une pilule en sucre, tout en disant à la personne : « attention, c’est un médicament puissant, il faut respecter le dosage », c’est agir sur la réalité physique du corps en passant par la puissance de la conscience. La conscience peut solliciter le pouvoir qu’a le corps de créer des molécules qui inhibent la douleur. Et si le médecin lui-même ne sait pas qu’il s’agit d’un placebo, l’effet des mots est encore renforcé ! L’effet nocebo (placebo négatif) est aussi très efficace. Donnez à une personne une pilule de sucre en lui disant fermement que cela risque de provoquer une douleur d’estomac et l’on constate que cela marche, la personne somatise dans son corps la peur de la douleur qu’elle s’est représentée dans son esprit sous la suggestion du médecin ! Nous savons aujourd’hui que toute prescription médicale enveloppe un effet placebo qui est construit dans la parole du médecin à l’égard du malade. D’où vient notre étonnement devant de tels phénomènes ? Seulement de notre représentation mécaniste du corps, représentation dans laquelle, nous continuons de penser que le corps étant matière, seule une matière (la substance active du médicament) peut agir sur lui. Nous sommes ignorants de la relation corps-esprit et de ...

.    En fait, nous ne devenons d’ordinaire conscients du pouvoir des mots que dans le cas de la tromperie (Cf. Dominique Laplane (texte)) qui vient falsifier la réalité. Nous discernons alors le pouvoir du langage dans sa négativité, consistant à faire du vrai avec du faux par les seules ressources de la parole. Telle est par exemple l’œuvre de la flatterie et de la calomnie. Flatter, c’est surimposer une image sur la réalité d’une personne, au point de lui faire croire dans cette image. Celui qui succombe à la flatterie, s’éprend d’une image et voit sa vie romancée, là où la réalité est terne, il voit sous l’effet des paroles le merveilleux. De même, la calomnie jette l’infamie. Calomnier, c’est dire du mal, surimposer une image négative sur la personne au point de défigurer sa réalité. Ainsi, « la calomnie n’est en effet possible que parce que la parole est effectivement corrosive et subversive du réel : quoi que vous disiez, il en restera toujours quelque chose ; et il n’est pas jusqu’à celui qu’on calomnie qui ne finisse par croire ce qu’on dit de lui. D’un mot, toute vie peut-être gangrenée, si vide et faux soit le mot. La parole a jeté un sort sur la vie ». Dans un cas comme dans l’autre, celui qui fait l’objet soit de la flatterie, soit de la calomnie, succombe à une sorte d’envoûtement créé par la parole en s’identifiant à la représentation qu’a tissé le langage. Parce que le langage dispose des signes et que le signe permet de définir, le sujet est naturellement porté à s’identifier à une définition, donc à croire dans l’image qui lui e

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

B. Le langage et le monde sensible

    S'il existe un pouvoir des mots, il faut bien que les mots aient une relation intime avec la réalité sur laquelle ils agissent. Or la linguistique contemporaine nous apprend que le rapport entre signifiant et signifié est arbitraire et elle entend montrer que les mots n'ont pas d'attache dans la réalité. Selon ce point de vue, même les différences contenues dans la langue sont purement internes. La linguistique prend à contre-pied le sens commun qui croit spontanément dans le rapport naturel entre langage et réalité. Comment ...

    Ce débat nous ramène à l’opposition entre deux points de vue, le conventionnalisme, la thèse soutenue par Hermogène dans un dialogue célèbre de Platon, et le naturalisme, la thèse soutenue par Cratyle.

    1) Dans la pensée traditionnelle, en dehors de tout débat sur la logique, ce qui prévalait, c'est l'idée que la Nature elle-même s'exprime par notre voix par l'intermédiaire des poètes. Pythagore dans l’Antiquité enseignait que les noms ont un lien de nature, fusei, avec les objets qu’ils désignent. Dans toutes les traditions anciennes, on admettait un rapport entre le nom et la forme, une correspondance entre les objets et leurs noms. Dans la tradition indienne cette relation est nommée en bloc nama-rûpa (nâma¸le nom, rupa, la forme), relation si indissoluble que les philosophes indiens prennent toujours ensemble les deux concepts. Pour les anciens grecs, le poète inspiré, quand il délivre une Parole, ce n’est pas pour tenir un discours arbitraire, ni personnel, au sens que nous lui donnons aujourd'hui. En lui s’exprime la voix de la Nature. Chaque nom désigne un objet particulier. A tout onoma correspond un pragma. L’inspiration poétique est la manière par laquelle la Nature utilise la voix d’un chantre inspiré pour se dire elle-même. Le monde sensible entre dans le discours, le logos, par le biais du langage, parce que celui-ci intrinsèquement le reflète. Il y a donc une mystérieuse identité entre la réalité sensible et le langage. Cette identité est même sacrée. Se tromper est un acte qui a d'emblée une portée ontologique, de même que dire la vérité. Se tromper c’est dire ce qui n’est pas. Dire la vérité, c’est dire ce qui est. Cela est à prendre dans un sens radical : la vérité ramène la conscience à l’Être, l’erreur précipite le néant. Ainsi s'explique le pouvoir thaumaturgique du langage, car parler c'est alors convoquer une réalité présente dans la Nature. Les mots qui désignent les dieux, convoquent les dieux. Parler des dieux, c’est déjà les faire advenir ici-bas. Le Verbe possède un pouvoir naturel. D’où la nécessité de modérer soigneusement son langage, de ne pas tenir un propos qui pourrait offenser les dieux et provoquer leur courroux. En Inde la Parole, Vac (texte) est toujours pensée comme une puissance et prononcée par les voyants védiques, les rishis, elle engendre immédiatement un effet que même les dieux ne peuvent contrecarrer. Dans la conception traditionnelle, en vertu du fusei, le lien de nature, le pourvoir de la chose se communique au pouvoir des mots. Le mot est donc magique par essence et le langage sacré.

    ... les mots peuvent déguiser des illusions, susciter de l'irréel. Pour nous autres, enfants de la postmodernité, la parole n’a rien de sacré et elle est avant tout un outil de communication. La parole, c’est pour nous de la rhétorique et la rhétorique c’est aussi la persuasion qui peut tromper et plonger dans l'illusion. Comment le langage dans ces conditions serait-il capable de nous conduire à la réalité?

    ---------------Or il est assez curieux de remarquer que les maîtres de la rhétorique de l’Antiquité, les sophistes, justement ne s'en tenaient pas à la recherche d’une habileté faisant du langage un simple outil. Protagoras n'était pas seulement préoccupé de bien dire au sens où nous l'entendons aujourd’hui. Il avait aussi entrepris des études grammaticales parce qu'il croyait lui aussi qu'il y a une vérité contenue dans la langue. Prodicos, maître de Cratyle, pensait que la fonction des noms est d'enseigner. Connaître les noms, c'est connaître les choses. En conséquence, l’étude de l’étymologie est loin d’être fantaisiste, elle n'est pas seulement utile pour fleurir le discours. Elle peut nous livrer la clé de la signification des choses. Il y a une sagesse secrète cachée dans les mots, une sagesse déposée dans les mots en vertu de leur propriété de révélation des choses. Le souci de « bien dire » n’est pas seulement une habileté à manier la langue. Il est possible de mener une recherche de la vérité contenue dans la langue, puisque celle-ci reflète la nature des choses. Platon dit dans le Cratyle "connaître les noms, c’est connaître la nature des choses". Platon ne se déclare pas ouvertement en faveur des thèses de Cratyle, mais il refuse le conventionnalisme d'Hermogène, comme s’il y avait dans le cratylisme une ancienne vérité qu'il ne voulait pas laisser échapper. Platon pense devoir sauvegarder une relation intime entre l'Être et la Parole en refusant la dualité brutale l'ordre que découvre le langage et l'ordre qui se déploie dans le réel.

    2) Le problème, c'est que nous ne voyons vraiment pas ce que veut dire "rectitude des noms". La réalité que visent les noms, qu'est-ce que c'est? Les choses sensibles, dans leur individualité pure? Le monde sensible? Le flux changeant des apparences ? Si la rectitude des noms veut dire que chaque nom désigne une chose particulière, on tombe devant des difficultés insurmontables. Il y a bien des exemples de mimétique du langage, comme celui du coucou qui dit nettement la réalité qu’il désigne. Il semble que dans ce cas s'affir

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Le langage est par nature une abstraction. Pomme, casquette, pierre, ciseaux sont des mots qui peuvent s'appliquer à une quantité d'objets différents .Le langage est d'emblée dans l'ordre de la généralité. On ne va pas donner un nom particulier à chaque objet. Cela ferait éclater le langage et il serait inutilisable. Quand l'esprit nomme, il procède par catégorie. Il abstrait des propriétés et les subsume sous un concept déterminé. Le rapport entre le mot et la chose revient donc à un rapport entre un signifiant qui sert d'étiquette et un signifié, qui est le sens que chacun a en vue quand il emploie les mots. Quel rapport y a-t-il entre le signifiant et le signifié? Celui qui résulte d'une convention humaine par laquelle l'usage a fini par fixer une désignation. Ici on dit "boeuf", de l'autre côté de la frontière on dit "ochs", c'est affaire de convention.

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

_____________________________________________________________________________________________

 

 

Vos commentaires

 

 

     © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
Accueil. Télécharger, Index thématique. Notion. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.