Leçon 113.     Intelligence et pensée et non-verbale      

    La philosophie contemporaine s’est beaucoup inspirée de la linguistique. Assez curieusement, parfois plus pour accepter certains de ses a priori que pour en reprendre et commenter les résultats. La théorie de l’arbitraire du signe de Saussure été reçue comme un dogme indiscutable. (texte) Sans véritable interrogation sur la relation du nom et de la forme. Mais, plus étrangement encore, c’est le caractère indissociable de la relation entre signifiant et signifié qui est devenu un dogme. L’intellectualisme que l’on rencontre chez Hegel est un modèle dont l’autorité est incontestée. Il admet qu’il ne saurait y avoir de pensée sans langage. Sans le langage, la pensée resterait dans un état de confusion complète et ne saurait être intelligente. On tire aussi facilement argument des piètres performances des chimpanzés et des gorilles pour soutenir qu’ils sont visiblement inaptes au raisonnement, parce qu’ils ne parviennent pas à acquérir le maniement de la syntaxe d’un langage conceptuel complexe. La cause est donc entendue, la pensée est inséparable du langage. De là on dérive communément vers la théorie du relativisme linguistique soutenant que, non seulement la pensée est enclose dans le langage, mais elle est aussi enfermée dans le système que constitue la langue.

    Pourtant le seul recours à l’observation nous montre qu’il existe un grand nombre de situations dans lesquelles la compréhension est possible indépendamment du langage. Une mère le sait très bien, dans la relation qu’elle entretient avec son enfant. Ce qui est assez nouveau sur cette question, c’est aussi la lumière que peut apporter l’étude de l’aphasie. Un malade atteint d’aphasie ne devient pour autant une brute, une souche dépourvue de toute pensée, même si l’usage du langage lui fait défaut.

    Il est donc important de reprendre la question de la relation entre la pensée et le langage à nouveaux frais en s’interrogeant maintenant sur la nature de la pensée et de l’intelligence non verbale. En quel sens sommes-nous en droit de parler de pensée non-verbale ?

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A. L’aphasie et la pensée

    Partons directement de témoignages sur l’aphasie. La définition de l’aphasie classique est d’être un trouble qui se traduit par une dissociation du signifiant et du signifié. Nous allons pour l’analyser suivre ici le remarquable travail de Dominique Laplane dans La Pensée d’outre-mot. Il existe plusieurs formes d’aphasie.

    1) Dans l’une d’elle, l’aphasie migraineuse, le trouble est de courte durée et le sujet retrouve ensuite la possession de ses moyens d’expression.

   a) Dominique Laplane cite le cas d’une de ses patientes. Cette femme de 58 ans souffrait depuis l’enfance de migraines ordinaires, donc de maux de tête associés aussi à des troubles comme des nausées. Ce jour là, elle part faire des courses dans une grande surface. Mais à un moment, elle se rend compte qu’elle ne parvient plus à lire la liste des commissions qu’elle avait faite. Elle a dit plus tard qu’elle entendait bien dans sa tête les mots : sel, huile, sucre etc. mais ils avaient perdu leur signification. Sentant qu’elle risque d’avoir encore une migraine, elle pense aussitôt qu’il lui faut d’urgence aller prendre de l’aspirine. Bien sûr, elle ne sait rien de l’aphasie et ne l’a jamais connue. Elle se rend donc à la cafétéria pour s’adresser à quelqu’un pour demander de l’eau... Impossible de parler, si ce n’est pour articuler « est-ce que ? Est-ce que ? ». L’hôtesse est attentive et compatit à ses difficultés. La dame comprend qu’elle est en train de lui dire « prenez donc votre temps Madame». Après plusieurs minutes, elle parvient à lui prononcer péniblement « à boire ». Elle obtient un verre de jus d’orange et le trouble disparaît au bout d’un quart d’heure. (texte)

   

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ce cas précis, la patiente a été capable d’avoir un raisonnement très complexe : elle a porté un diagnostic et s’est prescrite un traitement. Ce qui est un exercice de pensée abstraite d’un niveau plutôt élevé. La question que pose alors Dominique Laplane est celle-ci : « quelle pouvait bien être, chez cette femme, la représentation intérieure de la migraine alors qu’elle n’avait aucune possibilité de représentation symbolique, au sens linguistique du terme, ni d’image analogique, puisque les sensations mises en causes étaient entièrement nouvelles ? ».

    ---------------b) Autre exemple, cette fois-ci sur une durée bien plus longue, le cas de Lordat. Il était professeur à la faculté de Montpellier et il avait publié des travaux sur l’aphasie (alalie dans son vocabulaire), entre 1820 et 1823. Il fut atteint d’aphasie lui-même en 1825, mais le trouble régressa suffisamment pour qu’il put reprendre son enseignement et il publia ses mémoires en 1843. Il assista donc en clinicien averti à son propre malheur. Evidemment, l’analyse qu’il en a donné ensuite est un document de premier ordre. Or voici ce qu’il écrit :

    « Je m’aperçus qu’en voulant parler, je ne trouvais pas les expressions dont j’avais besoin… la pensée était toute prête, mais les sons qui devaient la confier à l’intermédiaire n’étaient plus à ma disposition. Je me retourne avec consternation et je dis en moi-même (sic) : il est donc vrai que je ne puis plus parler.

    La difficulté s’accrut rapidement et, dans l’espace de 24 heures, je me trouvais privé de la valeur de presque tous les mots. S’il m’en restait quelques uns, ils me devenaient presque inutiles parce que je ne me souvenais plus de la manière dont il fallait les coordonner pour qu’ils expriment une pensée…

    Lorsque je voulus jeter un coup d’œil sur le livre que je lisais quand la maladie m’avait atteint, je me vis dans l’impossibilité de lire le titre…

    Ne croyez pas qu’il y eût le moindre changement dans les fonctions du sens intime, je me sentais le même intérieurement. L’isolement mental, la tristesse, l’embarras, l’air stupide qui en provenait faisaient croire à plusieurs qu’il existait en moi un affaiblissement des facultés intellectuellesQuand j’étais seul, éveillé, je m’entretenais tacitement de mes occupations de la vie, de mes études. Je n’éprouvais aucune gène dans l’exercice de ma pensée… Dès qu’on venait me voir, je ressentais mon mal à l’impossibilité où je me trouvais de dire : Bonjour, comment vous portez-vous ? ».

   Ce témoignage est particulièrement impressionnant, d’autant plus que Lordat décrit un trouble aphasique avec beaucoup de précision, à une époque où il n’était pas encore très étudié. Ce qu’il dit, il n’a pas pu le trouver dans des livres. Il parle de son expérience. Il insiste sur deux point, chez l'aphasique : a) le sens intime du soi, la présence à soi de la conscience sont intacts. b) L’intelligence est intacte. Il reprochera d'ailleurs par la suite vivement à ses prédécesseurs d’avoir assimilé à tort la privation de la parole avec la perte de l’intelligence, alors que ce n’est visiblement pas le cas dans l’aphasie. Ce qui veut donc dire : que le sens intime précède la pensée verbalisé et n’est pas constitué par elle. D’autre part, selon lui il existe une intelligence non-verbale dont la complexité demeure, l’esprit ayant l’aptitude à percevoir et à penser intuitivement en l’absence des mots. Et soyons bien clair à ce sujet, il ne s’agit pas seulement d’une sorte de « pensée immédiate » liée à la seule adaptation pratique, mais bel et bien d’une pensée abstraite et complexe.

    2) Voilà de quoi scandaliser nos linguistes et philosophes dévotement acquis à l’intellectualisme. De fait, il existe bien chez certains sujets une « dissociation entre le signifiant et le signifié ». La perte du recours au signifiant langagier n’annihile pas l’aptitude à penser. La pensée continue d’entretenir son dialogue intérieur sur le plan du signifié. On voit mal, dans ces conditions, comment il serait possible de rendre compte de ce type de trouble sans admettre une indépendance de la pensée par rapport au langage. (texte)

    Il est tout à fait possible de démontrer que l’aphasie n’est pas en soi un trouble de l’intelligence. L’aphasie est une chose, un trouble de l’intelligence en est une autre. Il existe des troubles de l’intelligence sans aphasie. On observe que des malades atteints de troubles graves de compréhension verbale ont pourtant des performances élevées aux tests non-verbaux. Laplane mentionne plusieurs cas intéressants. Un scientifique de haut niveau, observé par Newcombe ne pouvait pas avoir de performances verbales au-delà de celles d’un enfant de quatre ou cinq ans. Mais il était très au-dessus de la moyenne pour les performances non-verbales. Ou encore ce pharmacien observé par Lecours et Lhermitte atteint d’une sévère jargonophasie qui était un redoutable joueur d’échec.

    « Il faut bien reconnaître que la perte de la faculté langagière laisse intacts beaucoup d’aspects de la vie mentale. La plupart des aphasiques sont capables de se comporter normalement dans l’existence courante, réagissent normalement aux divers événements de la vie. Leur affectivité est intacte. Ils n’ont pas perdu la capacité de saisir les situations concrètes ». On peut donc parfaitement être aphasique et intelligent ! (texte)

    Et puisque nous sommes en train de jeter des pavés dans la mare de la linguistique, revenons avec Dominique Laplane sur la question des couleurs. C’est un des exemples favoris des partisans du relativisme linguistique. Il consiste à montrer que la discrimination des couleurs dans le spectre lumineux est déterminée par la langue de celui qui perçoit (l’exemple du Gallois et de la confusion entre certaines couleurs dissociées dans d’autres langues). Le langage serait donc censé commander la discrimination dans le réel. Or il existe des troubles appelés anomie des couleurs, assez instructifs à ce sujet. Le sujet est incapable de nommer les couleurs. Quand on lui pose une question à ce sujet, il répond n’importe quoi : un jaune désigné comme du bleu, un rouge comme du marron, etc. « Mais si au lieu de demander au sujet de dénommer des couleurs, on lui demande de mettre de la couleur sur un dessin en noir et blanc, il choisira le crayon convenable pour colorier correctement le ciel en bleu, l’herbe en vert, la paille en jaune etc. De même, réussira-t-il parfaitement un test de classement des fils colorés les uns par

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B. De la communication à la formalisation

    L’argumentation est sérieuse, précise et détaillée et sa provocation est indéniable. Mais quel est alors le rôle du langage par rapport à la pensée? S’il y a bien une « pensée d’outre-mots » quel est son contenu ? Quel rôle joue le langage dans l’expression de la pensée ? (documents)

    1) Et c’est ici que les thèses classiques des linguistes retrouvent toute leur pertinence, car évidemment pour exprimer, il faut un langage. L’aphasique, comme le sourd-muet, vit un drame de non-communication, or le langage a évidemment pour vocation première la communication. L’aphasique souffre de son isolement. Le sourd-muet qui n’a pas encore pu apprendre à signer, a aussi ce sentiment de vivre comme emmuré vivant, enfermé dans un blockhaus, sans pouvoir signifier sa pensée à autrui. L’un et l’autre souffrent de l’absence du média que constitue le langage. Parler, c’est pouvoir dire et tout d’abord se dire, dire ses craintes, ses espoirs, ses désirs, son amour, c’est partager avec ses semblables. Comment donc être entendu par un autre, comment exprimer avec un tant soit peu de précision, si ce n’est avec un code commun, un langage ?

    Le besoin de communication est essentiel et il doit bien trouver son chemin dans le média social qui lui est offert, celui de la langue. Le besoin de communiquer n’attend pas la formation d’une pensée conceptuelle. Il n’est pasun artefact de la compétence linguistique. Il la précède, parce qu’il est déjà présent dans le sentiment. L’affectivité est la première relation et c’est d’abord la valeur de l’affectivité qui vient traverser le langage.

    La relation entre le bébé et sa mère est d’abord celle du sentiment. « Le langage maternel est, chacun le sait, peu informatif sur le monde extérieur : il est entièrement tourné vers la communication des sentiments. Il utilise un vocabulaire restreint, beaucoup d’onomatopées, d’interjection qui ne prennent sens qu’en fonction de l’attitude générale de la mère vis-à-vis de son bébé ». L’enfant, qui ne dispose pas du langage des mots, comprend le langage du cœur dans l’expression que sa mère lui adresse. Une puéricultrice qui s’occuperait d’un enfant sans ouvrir jamais la bouche créerait très vite une atmosphère irrespirable pour l’enfant. Névrotique. L’enfant a besoin d’être entouré de paroles qui n’ont pas besoin de dire beaucoup, en terme d’information. Il suffit que le sentiment d’affection y soit. (texte)

    Et ce type de pensée qui n’exprime que des sentiments ne disparaît jamais. Il reste présent toute la vie. Il est même sous-jacent à tout expression plus conceptuelle et abstraite. Aucune activité de la pensée et du langage n’est imaginable sans une affectivité première. Ce que Michel Henry démontre très bien au sujet de Descartes. Dominique Laplane écrit lui : « Le plus intellectuel des logiciens trouve néanmoins du plaisir à raisonner ; il tire une satisfaction de son activité intellectuelle qui est proche du plaisir esthétique ». Le plaisir fait référence à la dimension affective du vécu. Le logicien qui raisonne n’est pas un simple ordinateur qui calcule. Il est un être de sentiment. Le courant sous-jacent du sentiment est celui sur lequel la représentation de la pensée prend place. Il n’y a pas de pensée, ni de discours sans dimension affective. La pensée conceptuelle ne peut pas s’arroger la totalité de l’expérience vécue du sujet sans effectuer une mutilation. Vouloir le faire, serait un tour de passe-passe qui ne tromperait personne, ou ne tromperait que celui qui se prend tout d’un coup pour un « pur esprit spéculatif ». Ce qui n’est qu’une pure spéculation justement. Quand nous disons de Pierre ou Paul, « il avait besoin de parler » qu’est-ce que cela signifie ? Il a besoin d’être écouté, entendu. Ce qui veut dire qu’il a besoin de la relation interpersonnelle. Si la relation interpersonnelle n’est pas vivante, de toute manière, aucune communication intellectuelle n’est vraiment réussie. Même dans une discussion purement formelle, l’affectivité joue un rôle au moins aussi important que la rationalité. Elle oriente la compréhension, elle dirige la communication, comme elle peut aussi venir l’entraver en manifestant des signes qui contredisent ce que la rationalité du discours semble soutenir. Le ton de la voix, la puissance expressive du corps, comptent autant que ce qui est dit. Sinon plus. Le tort de la linguistique, c’est de négliger la puissance expressive de l’affectivité au profit du seul énoncé , parce que celui-ci seul est directement analysable. Le tort de la linguistique est de faire comme si la donation de soi à soi de l’affectivité n’était pas pourvoyeuse de sens ; comme si elle ne portait pas en elle une forme d’expression vivante de l’intelligence. Analyser la communication à partir du schéma bien connu locuteur-message-interlocuteur fait déraper la compréhension de la communication du côté de l’information conceptuelle. De ce côté, il est bien sûr évident que le langage joue un grand rôle. Les mots formatent la pensée. Mais ce déplacement de l’analyse linguistique vers la représentation est une manière de camper sur un terrain facile à défendre… en négligeant l’essentiel, l’affectivité. ... La parole exprimée a besoin d’un langage. Mais la parole jaillit de la pensée. La pensée est fille d’une intention première. Et le plus souvent nous n’avons pas conscience de l’intention mère de nos propres pensées. En cueillant la pensée à même son expression dans le langage, le linguiste arrive un peu tard. A la fin de la représentation. (texte)

    ---------------2) Le second point sur lequel insiste Dominique Laplane, qui est d’une importance capitale, c’est le rôle fondamental du langage dans la formalisation de la pensée. (texte) La thèse est celle-ci : « le rôle essentiel du langage est la formalisation de la pensée, ou mieux, le début de sa formalisation car on doit concevoir celle-ci comme un processus progressif qui va depuis son embryon dans le langage commun jusqu’à la perfection des logiques formelles ».

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    Or le sens premier de la formalisation nous ramène directement au langage. Formaliser, c’est tout simplement mettre en forme une pensée, en acceptant de ne se servir que d’un nombre limité de règles acceptables par tous, pour satisfaire aux conditions d’une communication universelle. Si le langage est bien indépendant de la pensée, c’est que sa vocation est de se mettre à son service, en lui permettant de transmettre une pensée qui, sans cela resterait confinée dans le for intérieur du sujet. (texte) Qui dit règles, dit aussi convention. Qui dit langage, dit aussi conventions sociales. Le concept de convention comporte une rigidité qui tient à une formalisation qui peut parfois devenir excessive. Cependant, le système de la langue est extrêmement souple. Il est suffisamment souple pour être capable d’envelopper l’ambiguïté d’un monde complexe. Les règles de la langue acceptent une fantaisie relative, à la différence d’un langage purement formel, comme celui de la logique où la fantaisie n’est plus de mise. Cependant, il n’y a pas de différence de nature entre la langue et le langage parfaitement formalisé de la logique. Il y a une différence de degré dans la rigueur. Le travail de formalisation de l’intellect opère dans l’un comme dans l’autre.

    a) Prenons l’exemple de la logique propositionnelle. Elle contient un certain nombre d’axiomes : principe d’identité, de non-contradiction, principe du tiers exclus. Le vocabulaire en logique, cesse d’être flottant comme dans une langue commune, il se limite à un nombre réduit de variables a, b, c, de symboles ( ), et d’opérateurs =,> ,± ,² dont la signification est strictement définie. Les règles d’inférence sont nettes : certaines opérations sont autorisées, d’autres ne le sont pas. Si on accepte de jouer le jeu, dans les limites des règles imposées, le calcul et la démonstration deviennent possibles. Il n’y a plus d’équivoque, il n’y a plus de méprise possible au niveau de l’interprétation. Plus d’interprétations différentes. La formalisation achevée de la pensée conceptuelle permet même de la rendre mécanique, au point que les opérations peuvent être confiées à un calculateur non-humain, l’ordinateur. La sécurité des opérations est donc totale. L’ensemble du système ne comporte pas d’ambiguïté.

   La contrepartie, c’est que ce discours très formel devient justement vide ! Il a balayé la richesse vivante des ambiguïtés présentes dans le réel. C’est une loi. Plus un langage est formellement achevé et moins il est capable d’envelopper d’ambiguïtés. Un système formel pur est ainsi dépourvu de signification. Il est, pourrait-on dire, en attente de sens. Si on remplace a, b, c, par des mots, si les propositions qui sont introduites renvoient à des observations directes, il reçoit une signification. Or dès l’instant où on commence à appliquer un langage formel au monde concret, on introduit très vite des ambiguïtés. Le langage devient moins maîtrisable. Mais ce qu’il dit devient de plus en plus riche. En résumé : «la formalisation parfaite permet une absence d’ambiguïté totale et une sécurité totale ; en revanche elle ne véhicule aucun sens, c’est une coquille parfaite mais vide ».  

    b) Passons de la logique aux mathématiques. Il est tout à fait remarquable que le seul déplacement de domaine de la logique vers les mathématiques, manifeste à la fois une forte tendance à la formalisation, mais aussi l’apparition d’ambiguïtés. Or on sait que le rêve d’une formalisation totale des mathématiques s’est évanoui avec Gödel.

    c) Si maintenant on considère les sciences physiques, la tendance à la formalisation par le langage est partout manifeste, mais toujours inachevée. Le propre d’un paradigme scientifique, c’est de tendre à instaurer un langage qui fixe notamment le sens de certains mots qui deviennent des termes techniques en usage dans la science. La physique a précisé les concepts d’atome, de force, de champ, de gravitation, etc. La biologie a donné au concept d’hérédité, d’évolution, d’adaptation, etc. un statut précis. Tout l’effort des sciences est de tenter d’articuler le mieux possible, avec une impeccable rigueur formelle, un certain nombre de résultats considérés comme acquis. Mais l’effort de formalisation se heurte de front à l’ambiguïté du réel. Et c’est lui qui doit finalement céder devant la complexité du réel. L’histoire des sciences n’est pas statique. Les concepts viennent à se modifier quand on change de paradigme explicatif. Les concepts de force, de gravitation d’atome se sont beaucoup transformés en physique. Aucun scientifique ne renoncerait pour autant à l’effort pour parvenir à formaliser au mieux son domaine d’investigation. Ce serait renoncer au savoir lui-même : la science est une connaissance en forme de système. Toute discipline scientifique développe un effort d’objectivation qui se traduit logiquement par la technicité du langage qu’elle adopte. L’approche objective de la connaissance tend à réduire le champ de la subjectivité et à amputer le savoir de la dimension affective. L’objectif peut se formuler dans la précision, tandis que l’affectif lui est toujours flou.

    Il serait donc tentant de disjoindre deux usages de langage : d’un côté celui qui tend vers la rigueur conceptuelle parfaite du concept – et qui élimine l’ambiguïté. De l’autre, le langage courant, qui enveloppe de l’ambiguïté, se développe dans le flou, mais manque de rigueur, tout en conservant intacte la puissance expressive de l’affectivité. Mais faut-il disjoindre complètement le langage des sciences et le langage courant ? Ne voir de formalisation que par les sciences ? Faut-il creuser un fossé entre la science et la raison commune ? N’est-ce pas une illusion ?

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    Le langage oral comporte aussi une formalisation. Dans le seul souci de pouvoir communiquer et d’être compris, il est indispensable de se plier aux règles que comportent la langue. Jeter des mots pêle-mêle interdirait la compréhension commune. En tant que système, on peut aussi dire que la langue, comme tout langage formel, comporte un vocabulaire fini et des règles de syntaxe. La formalisation à l’oral est cependant très loin d’être achevée : le locuteur d’une langue peut augmenter indéfiniment son vocabulaire, la syntaxe est parfois imprécise. Ce qui n’interdit pas pour autant la compréhension. Fait de première importance : ce n’est pas parce que le sujet parlant forme mal ses énoncés, construit des phrases mal composées, que pour autant il ne fait pas sens. Il peuttrès bien laisser dans l’implicite les chaînons manquants de son discours. Celui qui l’écoute comprend très largement grâce au contexte, grâce à la situation d’expérience de la vie, de quoi il retourne. Il est aussi possible de rendre l’implicite explicite en dépliant sa formulation dans le langage. Cela correspond d’ailleurs à une expérience assez commune. Nous cherchons parfois la meilleure formulation d’une idée. L’idée doit être précisée devant autrui et nous devons faire des efforts pour déplier l’implicite. En d’autres termes, il y a un sens im-pliqué dans la pensée, un sens ex-pliqué dans l’expression de la parole. Afin d’éviter les mécompréhension, afin d’aboutir à une communication satisfaisante, l’explication va nécessairement nous orienter dans une direction formelle : nous allons tenter, en nous expliquant devant autrui, de limiter le nombre d’interprétations de ce que nous voulions dire. Ce qui est précisément l’effet d’une formalisation de la pensée.

    Et comme pour ce qu’il en est de la formalisation en logique, nous sentons aussi que le risque, c’est que la formalisation en vienne à emprisonner la pensée dans le langage. Il y a toujours possibilité d’en venir à des querelles de mots. Plus généralement, « le langage risque de prendre dans son gel la fluidité de la pensée, justement en l’enserrant dans des contraintes qui sont aussi des habitudes ». Ce que Bergson a rappelé de son temps. Il est impératif de ne pas oublier que le mot n’est pas la chose. Il est possible de raisonner à faux en se laiss

 

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     © Philosophie et spiritualité, 2004, Serge Carfantan.
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