Leçon 6.   De l’expérience passionnelle         

    Le mot passion possède une charge affective exceptionnelle. C'est le premier mot qui nous vient à l'esprit pour justifier nos raisons de vivre : ce dont on a besoin c'est d'une passion de quelque chose qui nous motive, qui nous tire en avant, qui nous pousse à l'action. Sans passion on s'ennuierait. Les passions sont là au moins pour nous donner une "occupation". Aussi confondons-nous "passion" et "divertissement" : la passion c'est : aller au cinéma, faire de la danse, c'est aussi tomber amoureux, avoir envie d'aventure etc.

    Ce qui est curieux, c'est que le mot passion indique autre chose. Dans passion, il y a passivité. Cela suggère que là où il y a action il y a aussi passion. Mais passivité à l’égard de quoi ? Pourquoi voir une passivité dans la passion alors que nous pensons communément exactement le contraire ? Pour nous autres postmodernes, la passion, c’est l’action, c’est la vie. (C’est marqué sur toutes les publicités ! ) L’élément de passivité échappe à l’appréhension commune. Nous voyons dans la passion « ce qui pousse à agir », ce qui « donne des raisons d’agir ». Il ne nous vient pas à l’esprit que la passion est aussi un subir et un souffrir.

    Cela veut-il dire qu’il y a plusieurs sortes de passions ? Ou bien, n’est-ce pas plutôt que nous ne comprenons pas bien ce que représente la passion ? Peut-être ne voulons nous voir qu’un aspect limité du phénomène de la passion, à savoir celui qui est le plus séduisant : l’exaltation de l’amour, du sport, du risque etc. Mais si l’on met de côté tout subterfuge, qu’est-ce qu'un état passionnel ?

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A. Phénoménologie des passions

    Partons de l’intention qui traverse la passion. Si toute conscience est conscience-de-quelque-chose, la passion est intentionnelle, et doit se définir par rapport à un objet. C’est ce que nous admettons quand nous parlons de « passion de quelque chose ». La passion, c’est la passion de ceci ou de cela : des jeux vidéo, des plantes carnivores, du jardinage, du tennis etc. Cela signifie que nous nous représentons la passion à l’intérieur de la dualité sujet/objet et que nous la situons avant tout dans l’objet. La passion a pour thématique l'objet qui la désigne : la natation, le golf, les échecs, la programmation etc. C’est encore cette représentation de la passion que nous trouvons dans une forme d’occupation ou de divertissement. La passion doit avoir un objet et elle est cet objet. Mais cet objet doit surtout être un désir. J’ai le désir du jeu et ce désir est son thème, devenu exclusif, le désir du jeu devient la passion du jeu. J’ai le désir de l’argent et il devient la passion de l’argent de l’avare, j’ai le désir de cette femme et il devient passion amoureuse, j’ai le désir du risque et ce désir devient la passion du risque de l’aventurier, j’ai le désir du pouvoir et ce désir obsessionnel devient passion du pouvoir chez le politique etc.

    ---------------1)  Il semble donc que l’on peut poser autant de passions qu’il y a de désirs, puisque le désir semble donner à la passion son objet, comme la fin qu’il poursuit. Il peut en effet y avoir un désir sans passion, mais il ne saurait y avoir de passion sans désir, car la passion de quelque chose est précisément ce désir langoureux, longtemps poursuivi, secrètement recherché. C’est la tension extrême du désir, c’est le caractère exclusif du désir qui fait la passion. (texte)

    Notons bien : La passion est une exigence qui refuse tout compromis. Telle que nous la comprenons dans le cadre de l’intentionnalité, cette exigence se modèle dans une forme, son objet se limite d’ordinaire à l’accomplissement d’un désir. Comme les désirs sont multiples, on dit alors « les passions ».

    Nous voyons déjà une conséquence : il est très réducteur d’interpréter le singulier « la » passion comme désignant la « passion amoureuse ». Notre sensibilité romantique y trouve certes satisfaction, mais nous sommes bien forcés de reconnaître qu’il y a bien d’autres passions toutes aussi fortes, éblouissantes, aussi ravageuses que celle de l’amour. D’autre part, nous ne prenons pas garde à ce que le mot passion indique quand il est pris au singulier, il ne veut pas seulement dire telle ou telle passion. La passion est un état de conscience bien particulier, un état de tension de l’âme qui se retrouve dans les différentes passions. C’est ce vécu de conscience qu’il faut cerner. Que se passe-t-il dans la passion ? Je me sens comme emporté dans une direction, celle de mon désir le plus cher.

    1) Considérons le jeu. Voyez Dostoïevski Le Joueur. Le plaisir du jeu est somme toute une inclination qui semble naturelle, une tendance qui peut rester comme extérieure à moi. Le jeu est un rapport que nous entretenons spontanément avec la vie quand elle est libre. Mais c’est tout à fait autre chose quand ce plaisir devient le centre de ma vie, quand le désir du jeu est si violent qu’il réduit à néant toutes les autres inclinations. Il y a ce désir, il m’obsède, j’y pense sans cesse et je vis dans l’attente de ce moment d’excitation où je me trouve devant la table de baccara, devant la roulette, devant une table de poker. La passion de a ici sa thématique propre : le jeu. Ce désir me possède, je ne vis plus que par lui, je vis dans le souvenir des émotions éprouvées dans cette salle de jeu, je vis dans l’attente d’y retourner pour retrouver cette jouissance extrême qui est devenu mon absolu, ma divinité de joueur. Ce n’est plus un plaisir, c’est une sorte de transe. Je ne suis plus un homme quelconque, qui trouve parfois plaisir à jouer, je suis devenu un passionné du jeu Je suis dans un tel état que ce désir m’impose un manque, me met dans une véritable accoutumance.

Ce n’est pas pour rien que l’on fait des cures de désintoxication pour les joueurs. Dans la passion, je sais ce que représente le manque du désir. Le plus terrible, c’est que, lorsque je suis dans la passion, je ne peux pas lutter contre car la passion, c’est moi-même, je suis devenu cette passion, elle ne peut pas se détacher de moi. Je me suis identifié à la passion. Ce dont je souffre dans la passion, c’est de moi-même et de rien qui soit « autre ». Comme le dit Alain, la passion, c’est moi et c’est plus fort que moi. La passion, le plus souvent, suit son cours propre, elle me donne sa propre direction, le destin du joueur, le destin d’un passionné. Il y a une sorte de logique qui emporte le sujet passionné. Aussi, dans la passion, j’ai tendance à oublier tout le reste. Mon univers se dépeuple de toute autre présence que celle de l’objet de ma passion. Comme joueur, je vais dépenser l’argent du foyer ou réduire mes enfants à la misère et à une humiliation quotidienne ;

...  lucide, je suis aveuglé, fasciné, obnubilé par l’objet de ma passion, le jeu. Il faut que les situations d’expérience de la vie me frappent pour que je m’éveille de cette fascination. Ce n’est qu’à ce moment là que je pourrai me rendre compte de tout ce temps perdu, de cette vie perdue, de ce désert créé autour de moi, de la petitesse de mon existence. Dans la passion, je m’étais enfermé dans mon petit monde, je vivais dans le refus de la réalité, je cherchais à m’isoler du monde pour jouir en solitaire dans un refuge de plaisir. Ma passion n'était qu'une manière de fuir la réalité en m'enfermant dans une bulle d'auto-satisfaction.

    2) Considérons un autre exemple, l’amour-passion. Le sentiment de l’amour est naturel, c’est un élan du cœur qui est là ou bien n’est pas là, sans que cela pose une quelconque difficulté. L’inclination amoureuse reste extérieure à moi. Mais qu’advient il dans la passion ? Il y a ce visage et l’éblouissement qui a suivi, le coup de foudre qui m'a traversé, le trouble est venu et avec lui un désir lancinant, celui d’avoir cette femme toute pour moi, de la posséder. La pensée de cet objet du désir prend barre sur moi et je ne peux plus la chasser. Je suis « tombé » amoureux, ce n’est plus une inclination délicate du cœur, c’est une passion. Une belle page de Rousseau dans les Confessions donne une bonne description de cet état qu’est la passion amoureuse.

    « Et qu’on n'aille pas s’imaginer ici que mes sens me laissaient tranquilles, comme auprès de Thérèse et de maman. Je l’ai déjà dit, c’était de l’amour cette fois et l’amour dans toute son énergie et dans toutes ses fureurs. Je ne décrirai ni les agitations, ni les frémissements, ni les palpitations, ni les mouvements convulsifs que j’éprouvais continuellement ».

    Dès le début du texte, la passion se présente dans sa thématique propre en tant que passion-de-quelque-chose, ici l’amour. Mais ce n’est pas simplement l’amour comme sentiment, c’est l’amour avec l’énergie et la fureur. Cela veut dire une certaine puissance, mais sous un jour particulier, puisqu’il y a ambivalence. La passion un aspect positif capable de créer, "énergie", il y a aussi un aspect négatif capable de détruire, la "fureur". Il y a passion-de, et pas seulement sentiment, parce que la dualité est présente et que l’on peut passer très facilement d’un contraire à l’autre : amour/haine. Celui ou celle que l’on a aimé passionnément, on pourra tout aussi bien le haïr passionnément. La passion est décrite ensuite comme une sorte de catalyseur des émotions, tant et si bien que le passionné, non seulement ressent tout ce qui touche à sa passion de manière plus intense, mais il est perd aisément le contrôle de lui-même. La passion fait de nous un écorché vif, elle nous donne une émotivité au-delà de toute mesure. Elle exacerbe nos réactions. Et c'est d’autant plus étrange que la cause n’est pas réelle, elle est surtout fantasmée, imaginée :

    « On en pourra juger par le seul effet que sa seule image faisait sur moi....Je rêvais en marchant à celle que j’allais voir, à l’accueil caressant qu’elle me ferait ».

    L’amour passion se nourrit d’images, il fantasme son objet, si bien qu’il doit le plus souvent lutter contre la réalité pour y demeurer. Non seulement il déclenche des émotions vives qui font parfois perdre contrôle, mais il tend à faire en sorte que le mirage émotionnel ait une continuité, une durée. A cet égard, il y a loin de l’émotion à la passion. Une émotion passe, comme le dit Kant, c’est comme une eau qui rompt une digue. On reprend contrôle peut après, quand on « retrouve tous ses esprits ». Mais dans la passion, c’est différent, la passion s’inscrit dans le temps, elle a son projet qui est l’accomplissement d’un désir et elle ne peut s’éteindre qu’avec le désir. Le passionné peut avoir des moments de semi-lucidité, il peut voir un bref instant dans quel état la passion l’a jeté, mais la force du désir est si grande dans la passion, qu’elle a tracé un sillon que la conscience n’a plus qu’à suivre. (texte)

    ---------------« Instruit du danger, je tâchais en partant de me distraire et de penser à autre chose. Je n’avais pas fait vingt pas que les mêmes souvenirs et tous les accidents qui en étaient la suite, revenaient m’assaillir sans qu’il me fût possible de m’en délivrer ».

    Inutile de multiplier les exemples. Il y a bien des caractéristiques communes aux états passionnels, même si l’objet se modifie. Aussi étrange que cela paraisse, le zèle du fanatique, la flamme de l'aventurier partagent quelque chose avec la passion brûlante du joueur, ou avec la fièvre de l’amoureux passionné. Il y a un état de tension de l’âme dans le désir, l’investissement total de la conscience dans la réalisation du désir. C’est tout juste si certaines passions parviennent à dissimuler cette tension sous un dehors qui cache les vrais sentiments. La vengeance a ce caractère. C’est ce qui a amenés certains auteurs à vouloir distinguer des passions « froides » et des passions « chaudes ». Mais nous voyons bien que ce n’est pas l’essentiel de la passion. Ce qui est essentiel dans la passion c’est le souffrir-de-soi-même qu’elle impose, cette tension et cette exigence de l’âme et par dessus tout, l’immense énergie qu’elle met en jeu. (texte)

B. Logique passionnelle

    Quelle place reste-t-il à la pensée dans la passion ? Garde-t-elle une autonomie ou bien est-elle entièrement emportée par la passion ? Se contente-t-elle de porter le désir ? Conduit-elle la passion ?

    1) Il nous est tout à fait possible, en partant de l'attitude naturelle, de distinguer d’un côté la conduite passionnelle et de l’autre, la conduite raisonnable. (texte) Quand nous sommes un tant soit peu rationnels dans nos décisions, nous pesons le pour et le contre, nous délibérons et choisissons de manière réfléchie, nous considérons les conséquences de nos actes. Une conduite raisonnable est une conduite inspirée par la raison, une conduite sensée et mesurée et non pas une conduite qui résulte d’une impulsion aveugle portée à l’excès. Une vie libre est conduite par une pensée juste, le sujet restant maître de ses pensées. Mais que se passe-t-il dans la passion? Cette maîtrise peut-elle exister? N’est-ce pas la maîtrise de la pensée qui est perdue sous l’empire de la passion ? Au lieu de vivre sous la conduite de la Pensée, le passionné est comme fasciné, manipulé par une seule pensée, au détriment de toutes les autres. Il n’y a pas de passion-de-quelque-chose, sans une idée fixe, sans répétition d'un même thème. Loin de raisonner en quoi que ce soit, le passionné se borne à s’auto-justifier. L'argumentation dans la passion dissimule toujours ses vrais motifs. Nous sommes déjà très irrationnels dans nos réactions émotionnelles, mais dans les passions, nous faisons un pas de plus dans le délire, en mettant notre raison au service de nos fantasmes. Il y a en effet quelque chose de délibéré dans la passion, non pas parce que la raison y préside, mais parce qu’une logique implacable s’est mise en mouvement, la logique de la passion. Suivre la passion, c’est suivre son destin dans la logique même inscrite dans la thématique de la passion, ce n’est évidemment pas suivre la logique de la raison. Il y a un destin du joueur, un destin de l’amour passion, un destin de la passion du pouvoir. La passion semble suivre son cours de manière implacable et nous entraîner à sa suite. Nous aimons cet abandon passionnel qui nous fait comme on dit "perdre la tête", mêm...

 (exercice 3e)     (à compléter)

Conduite raisonnable

Conduite passionnelle

C'est-à-dire sensée

 

 

Dans laquelle on s'auto-justifie

Fondée sur la réflexion, la délibération

 

Conduite mesurée

 

Dans laquelle les conséquences

 

 

Dirigée par

 

 

Logique de la passion :

L'ordre de

 

 

Une pensée nous tient en laisse

Sauvegarde la liberté de jugement

 

    Le plus curieux, c'est que, bien que cent fois bernés par le processus, nous continuons à croire que la pensée nous appartient toujours, qu’elle demeure ce que nous possédons de plus intime et qu'elle ne saurait nous échapper. D'ailleurs le passionné n'est -il pas toujours un croyant? Mais la pensée dans la passion demeure-t-elle indemne? Elle suit le développement de la passion. Où est donc ce for intérieur qui serait sensé échapper à la passion? La passion peut-elle se développer en dehors de la représentation mentale? Non. La passion n’est pas dépourvue de pensée, dans la passion le mental est même extrêmement bavard. Dans la passion, nous sommes prêt à discourir, à argumenter à perte de vue pour nous persuader et persuader les autres autant qu’il faudra de la validité de notre conduite. Nous voudrions nous persuader du caractère rationnel de nos décisions, mais la cause est par avance entendue ; toutes nos pensées sont issues du désir et elles travaillent à sa justification. Nous faisons tous les efforts possibles pour tisser une illusion agréable et demeurer dans la vision exaltée de la passion. Le passionné est très éloquent, il semble raisonner, mais en réalité, il ne raisonne pas, il n’examine rien, les jeux sont faits d’avance dans le parti pris du désir. (texte)

   Qu'en est-il donc de la représentation que le passionné se donne du monde? Le résultat, c’est évidemment que l’univers de la passion est très réduit. A la limite, il ne contient plus qu’un seul objet, celui de la passion. Il n’y a plus que le jeu, que l’amour, il n'y a plus que l'argent qui compte, il n’y a plus que l’objet, le réel lui est en retrait. Que pense le joueur au fond de lui sans oser le dire ? « Que m’importe le monde et les autres, pourvu que je trouve satisfaction dans ma passion. Laissez moi tranquille. Plutôt sacrifier le monde entier que de me refuser mon plaisir ! ». Ce qui est alors remarquable, c’est que la passion tend à modifier le sens des valeurs jusqu’au renversement le plus complet. La distinction entre ce qui est bien et ce qui est mal relève normalement de la dignité et de la sauvegarde de la personne. Le bien supporte la vie et marche dans la direction d’un bonheur plus grand, le mal renie la vie et engendre la souffrance. Mais le passionné interprète la dualité du bien et du mal d'une manière toute différente. Pour lui : est « bien » ce qui me fait plaisir, est un « mal » ce qui me déplaît, ce qui s’interpose entre moi et mon désir. Dès lors, il s’ensuit un complet renversement. Dans le fanatisme par exemple, ce qui pour un esprit lucide serait vu comme un meurtre est compris dans la représentation exaltée comme un sacrifice. Chez le passionné du jeu, ce qui serait compris comme une indifférence à autrui et un renfermement sur soi est simplement vu comme une manière de s’isoler du bruit du monde pour jouir de sa passion. Ce qui serait vu dans la lucidité comme une conduite cruelle et insensible est dans la passion interprété comme une réaction juste etc. Le passionné est dans son monde, il n’est pas dans le Monde ; il ne se voit pas lui-même, il ne voit pas ses propres motivations, il ne voit que sa passion. Il y a dans la logique des passions un mouvement irrépressible de clôture de l’ego sur lui-même. Et le comble, c’est que ce rétrécissement de l’intérêt pour la vie autour d’un seul objet, est vu comme un renouvellement constant de l’intérêt! Le passionné ne saurait voir les choses telles qu’elles sont, il les voit telles qu’il voudrait qu’elles soient, telles qu’il les rêve. Il vit dans son monde passionnel, celui de sa passion et ne rencontre que rarement le Monde. Ou bien il le rencontre dans des moments de semi-lucidité, de manière épisodique, à travers les contrecoups de l’existence. La semi-lucidité, c'est pour l'amoureux prendre conscience qu'au

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    ---------------2) Il y a production d'illusion. Comment se développe le processus d'illusion dans la passion-de-quelque-chose? Nous avons vu avec Spinoza que le désir peut produire la valeur de son objet. Le processus par lequel la passion s’enivre elle-même de la valeur de son objet en la produisant est nommé cristallisation. Dans De l’Amour, Stendhal prend la métaphore d’un rameau que l’on jette dans une mine de sel, à Salzbourg. (texte) Auparavant, le rameau était ordinaire. C’était une simple branche. Sous l’action de la cristallisation, il s’est recouvert de milliers de cristaux étincelants. La cristallisation provoquée par le désir fait qu’une valeur est projetée, surimposée à son objet. C'est le désir, dans la mesure où il porte en lui les aspirations secrètes du moi, qui produit la foule de ses attentes fiévreuses, et qui engendre l'idéal capable de le combler. Descartes raconte : « lorsque j’étais enfant, j’aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche ; au moyen de quoi, l’impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s’y faisait pour émouvoir la passion de l’amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu’à en aimer d’autres » (texte) ... Il y avait eu autrefois cet attendrissement et la pensée a engendré le désir, le désir une fois apparu, est aussitôt née la tendance à cristalliser sur un objet semblable la même attente. C’est comme si le passé n’attendait que l’occasion de se projeter à nouveau, cherchant comme un portemanteau pour s’accrocher. Il y faut toute l’incantation de l’imagination pour que se couvre de tous les attraits un objet qui n’est en fait qu’un support pour le désir. L’amour passion est de cet ordre. Je me mets à aimer les jeunes filles qui louchent car je cherche à retrouver l’amour que j’ai trouvé autrefois. L’amour passion en cherchant à répéter le passé, s’aime en fait lui-même, il traduit un besoin d’assimiler l’autre pour le ramener à moi. Le rituel du flirt est sa manière de tisser une adoration en fantasmant son objet. Aussi, même si nous nous laissons facilement prendre au désir d’être aimé passionnément, « il n’en reste pas moins que celui qui est aimé ainsi sait confusément qu’il n’est pas l’objet véritable de l’amour qu’on lui porte ; il devine qu’il n’est que l’occasion, pour celui qui l’aime, d’évoquer quelque souvenir, et donc de s’aimer lui-même». (texte). Il n’est donc pas surprenant que l’amour passion soit inconstant. Il peut recommencer sur un autre objet semblable - un autre portemanteau - son travail de cristallisation. C’est pourquoi aussi l’amour passion est si possessif et cruel, car il ne donne pas vraiment, il veut prendre l’affection de l’autre, car il lui a implicitement assigné l’exigence d’incarner l’idéal de ses attentes. La cristallisation engendre un mirage et le passionné se complaît dans ce mirage, dans la volupté de ses propres fantasmes, jusqu’au moment où la réalité vient reprendre ses droits, ce qui amène le reflux de la déception et le passage de l’amour-passion à la haine tout aussi passionnelle. (texte) (exercice 6c)

    Tel est le jeu de l’illusion passionnelle, une des plus puissantes illusions dont l’esprit humain puisse être le siège. Ce que le passionné aime au fond, c’est de pouvoir s’étourdir dans la volupté de la passion et il ne peut s’étourdir qu’en s’évadant de la réalité. Soyons honnêtes : il est impossible de séparer la passion de quelque chose de la genèse d’illusions. Ce que nous pouvons aussi comprendre, c’est que « les » passions nourrissent l’ego et flattent l'égocentrisme. Les passions tournent autour du moi. Les passions sont par nature égocentriques. Elles sont autant de manières qu’a le moi de se donner le culte de lui-même, de se procurer du plaisir, autant que de se faire valoir devant autrui, ce qui revient au même. La poursuite des passions se déroule dans l’enceinte même de la pensée de l’ego. Elle ne rencontre réellement ni le Monde, ni les autres, ni la Réalité. La conduite passionnelle est aveugle du fait de sa propre clôture sur soi, elle ne connaît pas la générosité. Elle ne sait que prendre ou consommer, le plus souvent, elle ne sait pas donner.

C. La passion au cœur de la Vie

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Questions:

1. Définir la passion par son objet est très superficiel, pourquoi?

2. Comment pourrait-on classer les passions?

3. Pourquoi dit-on que la passion nous aveugle?

4. Comment retracer la genèse et le développement de l'illusion passionnelle?

5. Passion et sentiment peuvent-ils réellement se distinguer?

6. La lucidité implique-t-elle nécessairement une froideur glacée des sentiments?

7. Comment se fait-il que le mot compassion contiennent en lui le terme passion?

Vos commentaires

   © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan. 
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