Leçon 171.  Les désirs de l’ego      

    Enfants nous avions parfois des élans qui faisaient s’envoler nos désirs pour embrasser la Terre entière. Nous aurions voulu la disparition de toutes les guerres, de toutes les horreurs perpétrées par l’homme, nous désirions un monde fraternel, une planète magnifique, des visages heureux dans un univers radieux. Quand le désir a cet élan, il n’est pas dans le registre des désirs habituels de l’ego, il est plus vaste et le moi n’y regarde plus à son seul intérêt. Il est légitime en ce sens de dire qu’il existe un ordre du désir qui n’est pas « personnel » en ce sens.

    Nous avons vu que les désirs de l’ego viennent immanquablement  de ses manques, de ses frustrations secrètes, de la projection de ses attentes. Il nous est aussi apparu qu’il  y a certainement un rapport entre les désirs de l’ego et son passé douloureux. Est-ce à dire que les désirs de l’ego sont conditionnés par le passé ? Les désirs de l’ego peuvent-ils jamais être libres ? Ne sont-ils pas insatiables par nature ?

    Ne peut-on reconnaître les désirs de l’ego à ce caractère qu’ils relèvent d’une histoire personnelle qui a ses racines dans notre passé ? Ne désirons-nous pas toujours par rapport au passé ? Si c’est bien le cas, les désirs de l’ego relèvent de la compulsion. A quoi rime ce processus et vaut-il la peine d’être poursuivi une fois qu’il a été reconnu comme tel ?

*   *
*

A. Les traces du passé et les désirs

    Que nos désirs puissent naître par une sorte de génération spontanée, libre de tout passé, en n’ayant pour maître artisan que notre raison souveraine est depuis l’hypothèse freudienne de l’inconscient, une opinion très suspecte. On doit effectivement verser au crédit de la psychanalyse le mérite d’avoir montré que nos désirs sont très largement dépendants de notre expérience passée. Par contre, faire intervenir systématiquement la sexualité, comme Freud le propose, n’est pas nécessaire pour avoir une idée claire de cette relation.

     1) Revenons sur l’exemple attendrissant de Descartes et de « la jeune fille louche ». Descartes reconnaît que le désir qui l’attirait vers les jeunes filles affectées d’un strabisme trouvait sa source dans une expérience passée dans laquelle il était tombé amoureux d’une jeune fille qui louchait. (texte) Descartes reconnaît la liaison intime entre le désir et le passé et il concède que la part de la raison a été ensuite de reconnaître ce défaut pour ne plus en être affecté. L’attirance qui fait naître le désir est donc ici liée inséparablement à une tendance qui a été inscrite comme trace dans la mémoire auparavant, si bien que le désir est en fait une répétition du passé. Le mental, dans son fonctionnement normal, ne le sait pas. Il est inconscient. Cependant, au milieu de cette inconscience ordinaire, la pensée, s’appuyant sur le passé, sollicite le désir qui est désir de retrouver l’émotion première et de la revivre à nouveau. L’action de l’intelligence à l’égard des désirs de l’ego est de reconnaître la provenance du désir. Le fait que le désir soit mis en lumière contribue à ce qu’il ne soit plus nourri, ou encore, à ce qu’il ne pilote plus inconsciemment le sujet dans le domaine de la vigilance. Il faut ici insister sur une formulation : le désir a ses racines dans le passé. Les racines par nature, sont cachées et plongent loin en profondeur pour chercher de la nourriture.  

    La séquence de la création du désir se déroule donc ainsi : tout commence dans l’expérience. L’expérience résulte du contact des sens avec l’objet. Elle peut être agréable, désagréable ou neutre. Du côté des extrêmes, dans l’état normal de conscience, le contact des sens avec l’objet crée une impression dans l’esprit. Comme une rayure inscrite dans la pierre. Une marque. Celle-ci ne peut rester isolée. L’esprit n’est pas fragmenté, il forme un tout. L’impulsion qui est en jeu dans l’impression fait que celle-ci entre en résonance avec une expérience antérieure similaire qui a été conservée dans la mémoire. Elle s’associe avec elle. La fusion de deux impressions produit une impulsion qui surgit d’un niveau plus profond, là même où sont conservées les impressions de toutes les expériences antérieures. Ce niveau est communément appelé inconscient. L’inconscient est pour l’essentiel la trace du passé en moi. Dans ce processus, l’impulsion se développe, et, parvenant au niveau conscient de l’esprit, elle est finalement perçue en tant que pensée. La pensée, obtenant en quelque sorte la sympathie des sens, crée un désir qui met ensuite les sens en action. Cette pensée qui surgit des profondeurs troubles de l’esprit n’est pas vraiment consciente. Elle est cueillie en surface, mais d’ordinaire, le moi y est si fortement impliqué qu’il ne sait rien de sa provenance. C’est un peu comme une bulle qui serait née dans les profondeurs d’un lac, qui aurait affectée par des remous et ne serait reconnue comme présente que quand elle fait « ploc ! » à la surface. Quand nous disons que le désir met les sens en action, à y regarder de près est en réalité il faudrait parler plutôt de ré-action qui sourd des profondeurs de l’inconscient. La soi-disant action est imprégnée de l’aura de nostalgie qui teinte la mémoire, du parfum d’une aspiration du passé. En fait, à la base de la création du désir, il y a un sentiment de manque et c’est à travers ce sentiment de manque que le sujet s’est identifié au processus du désir. Le sujet identifié au désir trouvant son origine dans le passé est l’ego. L’ego est le sujet pour autant qu’il est en quelque sorte hypnotisé par le trouble d’un passé, le vague à l’âme d’un manque secret qu’il veut chercher à combler. La conscience de l’ego est par nature baignée d’inconscience. Tout désir né du passé est donc conditionnel. Il fait partie du conditionné. Il met en scène un conditionnement sous la forme d’une répétition et se situe entièrement dans la continuité de l’histoire personnelle de l’ego. C’est cette histoire personnelle que l’ego amplifie, théâtralise dans son mélodrame personnel. Sans bien sûr qu’il s’en rende compte.

    2) Parce que les désirs de l’ego transportent un manque, le moi qui se trouve entièrement identifié au manque va donc se mettre en recherche.  Et que recherche-t-il ? La complétude qui permettrait de mettre fin au manque. Le mouvement du désir donne alors sa consistance au temps psychologique, car il a posé une attente. Le futur apparaît doté d’une telle importance qu’il en devient réel. « Un jour, dans l’avenir, mes désirs seront comblés, un jour ce manque qui me tenaille sera résolu. Je n’y suis pas encore arrivé, mais avec le temps… Je vais y parvenir. Je vais conquérir la proie de mes désirs. De cette manière, ce manque que j’éprouve et qui revient si souvent sera résolu. Si je n’y suis pas parvenu jusqu’ici, j’y arriverai demain ». Du coup, la soif de devenir est là, ardente et insatiable, car il y a l’envie harassante de l’avenir qui n’est rien d’autre que la soif de combler le manque, d’avoir plus et plus de satisfaction. Toujours plus. Acquérir plus. Étendre la conquête, s’assurer d’une possession de plus en plus importante. Le futur est là devant, il est peuplé de promesses, il n’interdit rien, il peut être meublé de tous les rêves et de tous les fantasmes. Il est si fascinant et séduisant qu’il en devient… plus réel que le présent. « Bientôt, j’y serai, bientôt j’y arriverai… je serais enfin arrivé, c’est pour demain. Mais en attendant, il faut se battre, vaincre les obstacles, lutter bec et ongles contre tout ce qui me barre la route ».  L’ego projette la représentation de ce que la plénitude est forcément là-bas, dans un futur proche ou pas trop lointain, quand les désirs seront satisfaits. Alors la « quête » sera enfin achevée. Quand les désirs seront satisfaits, le bonheur sera enfin et de haute lutte, gagné.

     Le malheur, c’est que le futur, ce n’est pas seulement l’aspiration à désirer, le futur contient aussi des obstacles, des menaces, des impossibilités, pire : une buttée implacable. Le futur est par essence menaçant parce que la mort est toujours possible qui risque d’interrompre la poursuite, d’assassiner la quête. L’insupportable, c’est même que la mort est certaine. Pour l’ego il ne faut surtout pas y regarder de près et l’ignorer. Il faut vivre dans la projection du désir et oublier, renier, rejeter la mort. Comme le futur n’existe que dans l’ordre de la représentation, il est autant espoir qu’il peut être crainte. Le désir est déjà pris dans la dualité désir/aversion. L’ego, identifié à ses désirs est embarqué dans le temps psychologique et sa relation au futur est dans les mâchoires d’un dilemme cruel : celui du désir et de la peur. Parfois le désir semble s’accorder avec la marche des choses et c’est l’espoir, l’enthousiasme, l’exaltation. « Je vais y arriver, le bonheur est presque à portée de main ». (texte) Mais comme le Devenir est fait de creux et de vagues et que rien n’y est permanent, il arrive aussi que la peur soit l’unique horizon et c’est que vient le désespoir, le sentiment de vide et de non-sens, la dépression. Il n’y a pas de temps psychologique sans une bonne dose d’anxiété ; l’angoisse peut toujours surgir et meubler le ciel de la conscience des nuages noirs de l’inquiétude. « Et si je n’y arrivais… jamais ? ». Parfois le désir et la peur sont présents en même temps, ce qui constitue en soi un état de misère et de souffrance épouvantable. La misère de la condition humaine comme dirait Pascal dans les Pensées. En effet ce dilemme n’est pas vraiment personnel, car ce n’est pas exactement le mien, c’est le lot de la condition humaine dans la forme normale de conscience qui est la sienne. Le dilemme du désir et de la peur produit de la confusion, de l’égarement et une grande quantité de frustration. La frustration accompagne la conscience de l’ego comme son ombre. De la frustration jaillit la violence. Tout ce que l’ego peut alors proposer pour l’éviter, ce sont des dérivatifs et des compensations. La compensation consiste, tandis que le moi se trouve possédé par l’énergie de la frustration, à accaparer avidement un objet de plaisir pour apaiser mome --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Comme quoi l’analyse du désir de Schopenhauer, (texte) que l’on juge trop souvent pessimiste, n’est pas si fausse qu’il y paraît. Schopenhauer a remarquablement décrit ce à quoi nous enchaînent les désirs de l’ego. Une vie qui balance entre la souffrance et l’ennui et qui ne trouve de vrais moments de bonheur que lorsque le désir se suspend dans la contemplation.

B. L’identité investie dans les désirs

    Nous avons vu que les désirs de l’ego se situent tous dans le même registre : celui de la considération ou de l’enflure personnelle. Dans la fable de La Fontaine La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf, la grenouille représente symboliquement l’ego qui cherche à s’enfler démesurément… Jusqu’à en éclater. cf. Fables. L’ego qui désire cherche à se faire valoir  et il investit dans l’objet du désir la valeur de l’identité qui est la sienne. De là suit que m’ego ne s’intéresse pas réellement aux choses elles-mêmes, à ce qu’elles ont d’unique, à leur beauté ou à ce qu’elles ont de vivant. Ce qui compte pour l’ego ce ne sont pas les choses, mais l’objet pour autant qu’il symbolise un pouvoir capable de renforcer l’identité. Contrairement à ce que nous pourrions croire, les désirs de l’ego sont très abstraits : l’objet n’est désirable et n’a de valeur que parce qu’il est le support d’un accroissement personnel. C’est l’étiquette d’un concept apposée à l’objet qui lui donne son prix élevé. Le monde paraît rempli de choses désirables parce que l’ego se cherche lui-même parmi les objets. « Avec une plus grosse voiture, je me sentirais plus « moi ». Avec un poste à une plus haute fonction, je serais enfin moi, je serais complet, je me sentirais gonflé d’importance, mon sens du « moi » serait flatté. Avec plus d’argent, je me sentirais « spécial » et plus important que tout le monde. Avec un plus haut diplôme, « moi » se sentirait remplit d’aise etc. » Ce n’est pas ce qui est désiré qui importe, c’est le fait que le sens du moi soit investi dans l’objet. C'est une distinction très importante.

     1) Nous pouvons donc comprendre le sens de la multiplicité des désirs. L’ego est à tout jamais incomplet, car il manque de substance ontologique. Il voudrait se conférer une existence séparée, mais il n’y a pas d’existence séparée et toute existence prend son appui dans l’Etre. Il voudrait nous persuader qu’il est la personne, mais ce n’est qu’une fiction personnelle tissée par la pensée. Il voudrait nous faire croire qu’il est bien quelque chose, mais dès que nous cherchons à l’attraper, nous ne trouvons rien. Impossible de clouer le papillon dans une boîte et de l’exhiber : « c’est moi » ! Et pourtant, depuis l’enfance, nous avons appris à nous façonner un « moi » et tenté de le rendre substantiel par toutes sortes d’artifices. « Ceci est à moi, ce n’est pas à toi ». A la base du désir, (le mot pris au singulier), il y a la soif de devenir de l’ego, l’aspiration à croître d’avantage, à s’auto-confirmer en se posant comme « moi ». Le désir de « devenir plus » se multiplie ensuite en autant d’objets sur lesquels il est possible de rapporter un investissement sur identité. Pour celui qui met son identité dans la voiture, la voiture c’est « un peu de moi », c’est même beaucoup de moi. Il ne faudrait surtout pas y toucher, car ce qu’elle est au regard de l’ego, ce n’est pas une machine à usage de déplacement. Non, c’est une composante d’identité personnelle. Il conviendra donc de la montrer. Elle joue le rôle, dans un transfert d’identification, (texte) d’un faire-valoir de l’ego. Si jamais elle venait à être détruite - ce qui est le cas de toutes les formes dans le monde relatif – ce serait un drame personnel. Un déchirement du moi à travers un de ses attachements. Dès l’instant où le sens du moi est investi dans quelque chose, ou dans quelqu’un, il y a souffrance et  la séparation impose de faire son deuil. Dans notre second exemple, un poste de ministre, en tant que désir de l’ego, c’est une certaine fierté. Ce qui veut dire ? Une augmentation du moi, par la reconnaissance, ce qui se traduit par une certaine attitude parvenue ou la pose convenue devant les journalistes. Le moi est poseur de toutes manières. A travers ce qu’il parvient à posséder, il se fait valoir dans l’affirmation d’une certaine supériorité sur autrui. Moi n’est jamais plus imbu de lui-même que lorsqu’il  trouve un piédestal pour se mettre en exergue ou se porter en triomphe. D’où l’importance des médailles, des décorations, des récompenses, des concours, des Oscars, des Césars, et j’en passe etc. Dans le dernier exemple ci-dessus, l’accumulation d’argent est assurément un moyen de choix d’assurer sa suprématie personnelle. L’empire de l’ego ne s’exerce que sur l’avoir et non sur l’Être, ce qu’il cherche en permanence à faire accroire, c’est que plus il possède, plus il gagne de l’être. Ce qui est une illusion. Cette illusion, nous l’avons déjà rencontrée dans l’amour-passion (texte) quand nous disions que celui qui en est l’objet devient le portemanteau des désirs de l’ego.

    De là résulte que les désirs de l’ego ne peuvent apparaître que dans un processus de comparaison et qu’ils sont indissociables d’autrui. Le moi se sent augmenté, si « j’ai plus que ». "Avoir plus" me distingue et me fait valoir. Si je peux me prouver à moi-même que je me distingue des autres, je me sens quelqu’un de « spécial », je me confirme comme ayant une réalité séparée et si je peux exhiber que je vaux davantage qu’un autre, alors là, c’est le bouquet ! Le moi ne se sent plus, il est rempli d’aise ! La comparaison constante stimule l’ego sous la forme d’émulation personnelle. Bref, il s’agit d’en mettre plein la vue, de manière à ce que tout ce qui est « mien » devienne une démonstration de ma valeur personnelle. Il est donc logique que le moi désire en tout premier lieu ce qui a une importance aux yeux du monde. Un objet qui n’aurait pas d’importance aux yeux du monde ne servirait pas les fins de l’ego. Le sannyasi qui jette à la rivière la pépite d’or qu’un homme vient de trouver fait un geste incompréhensible aux yeux du monde. Scandale, il rejette le suprêmement désirable dans l’illusion ! Il est dans le monde, mais il n’est pas du monde. Dans une moindre mesure, de la même manière, si vous dites que vous ne regardez jamais la télévision, on vous considère comme une sorte d’extra-terrestre. Comment quelqu’un peut-il ne pas regarder la télévision ? C’est la vitrine de tous les désirs de l’ego. C’est la machine hypnotique qui permet de réassurer sans cesse les désirs de l’ego.

    D’où l’importance relevée (texte) par René Girard du désir mimétique. De là vient aussi la stratégie constante sur laquelle surfe la publicité. Le désir mimétique se situe entièrement sur un plan symbolique. Vouloir aimer comme Roméo et Juliette, c’est s’identifier à un fantasme magnifique qui donne une importance au moi. « Je serai ton Roméo, tu seras ma Juliette » ! L’image mythique est un faire-valoir symbolique qui magnifie le moi. Enlevez l’image et ne considérez que des être humains, et c’en est fini des désirs de l’ego. L’image est le support de l’identification. De même, les publicitaires l’ont très bien compris, plus on suggère un investissement d’identité dans un objet (texte) et plus il devient désirable. « … parce que vous le valez bien » !!  Comme c’est gentil, ces petits soins à l’égard du moi !!! Posséder le même portable que la copine, c’est valoir autant qu’elle. En avoir un qui soit du dernier cri, c’est valoir… plus qu’elle !!!

    Avouons que tout ceci n’est pas très sensé. Une fois vu en profondeur, c’est même carrément de la folie. Mais... c’est de cette manière que la plupart des gens fonctionnent. Suivons Stephen Jourdain. (texte) Faisons pour nous-mêmes l’inventaire de nos désirs sur un cahier. Remontons de nos désirs vers nos motivations. Maintenant, barrons d’un trait tout désir qui résulte d’une projection de l’ego dans l’objet, tout désir qui est désiré avec une seule motivation centrale,   acquérir un moi plus gros, plus grand, plus important. Attention, cela implique aussi le passé qui sert de référence au sentiment de manque, par exemple… devenir digne de ce que papa attendait de moi ! Tout le passé de l’ego en fait partie, avec ses rancunes, ses regrets, ses ressentiments, ses attentes, ses frustrations, la rage de se venger d’une vie où on s’est considéré comme un moins que rien etc. (document)

    Que reste-t-il sur le papier ? Si nous sommes vraiment honnêtes, peut-être pas grand-chose. Alors nous verrons alors pour la première fois que ce que nous cherchons depuis des années et des années, c’est à combler un sentiment de manque, un sentiment de déficience, par toutes sortes d’objets qui n’ont un sens qu’égocentrique, voire égomaniaque, et qui n’ont jamais eu d’autre valeur réelle que celle-là. Y compris parfois, comme l’a bien vu Emerson, dans le registre des activités soi-disant nobles et désintéressées,  dans l’ordre de l’art, du religieux, de la morale ou de l’altruisme --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    2) Or ce qui est tout à fait stupéfiant, c’est que même si nous reconnaissons la pertinence de ce qui précède… cela ne remet même pas en cause la vérité du Désir ! Il existe une joie à s’entourer de belles choses, une joie de créer, de faire, une joie de construire pour construire, de créer pour créer, qui est entièrement indépendante des motivations du moi. Nous pouvons très bien entreprendre, être immensément créatifs, œuvrer dans la connaissance et dans l’art, nous donner corps et âme pour les autres etc. sans surimposer le poids encombrant de la motivation de l’ego. Et c’est justement dans un état d’esprit sans ego que l’action devient libre, inspirée, créative, que les choses deviennent plus légères et joyeuses, qu’il y a une véritable Passion, un amour de l’excellence et du travail bien fait. En fait, toutes les véritables satisfactions que nous trouvons dans la vie viennent de là.

    Il se peut qu’au cours des questions que nous venons de poser sur le papier, nous ayons eu une soudaine prise de conscience. Une inquiétude. Si nous enlevons la motivation habituelle de l’enflure personnelle, le sol ne va-t-il pas se dérober sous nos pas ? Si ce qui nous a exclusivement intéressé jusqu’à présent, ce n’était ni les autres, ni nos proches, ni nos amis, ni la vie, le monde ou l’univers… mais uniquement notre petit moi, est-il encore possible d’agir? Notre intérêt est-il à ce point petit et superficiel ? N’avons-nous jamais connu la grandeur et la profondeur véritables qui résultent de l’effacement du moi ? C’est ce type de prise de conscience qui nous attend en lisant Krisnamurti. Dans ce registre, il est sans complaisance et il ne rate pas une occasion de démasquer l’ego. Et cependant, cela ne veut certainement pas dire que pour autant le désir prenne fin, mais que l’action juste, l’action créative, l’action inspirée en définitive sont libres de l’ego.

     Quand le désir est dominé par le sens de l’ego, il s’y ajoute un poids écrasant, une démesure, une outrance et la guerre de tous contre tous n’est pas loin. L’ego pour s’affirmer  dans ses désirs a besoin d’ennemis. C’est grâce à l’ennemi qu’il assure son identité. C’est aussi vrai au niveau individuel que collectif. Pour renforcer son importance, l’ego se lie avec d’autres ego du même bord et peut dire « nous !», face aux « autres ! ». On ne sent vraiment « chrétien » ou « musulman » que face à un non-chrétien, à un non-musulman. Si tout le monde était chrétien, ou musulman, le concept se dissoudrait et perdrait tout son sens. Pour se senti un Montaigu, il faut des Capulet ! Pour être politiquement de droite, il est indispensable de s’opposer à des gens qui sont politiquement de gauche. Sinon, cela perd son sens, qui est autant purement conceptuel qu’identitaire. C’est de l’ego, mais collectif. L’ennemi permet de s’assurer une position et d’avoir raison tandis que l’autre a tort. Ce qui renforce l’ego. Le moi fonctionne dans la dualité, il a besoin de l’opposition d’un autre moi, pour se sentir lui-même. Il a tort… donc j’ai raison. Moi se dote d’identité en tenant fermement à ses raisons et pour cela, il lui faut un ennemi. L’ego adore la polémique et la polémique, ce n’est pas loin de polemos, la guerre. La racine de toutes les guerres réside dans la structure de l’ego. (texte)

    Or dès l’instant où le sens de l’ego domine, s’affirme face à un autre, il provoque immédiatement une réaction de défense qui convoque chez l’adversaire la même attitude, appelle au devant de la scène un autre ego. Si au restaurant je mets une bonne dose de « moi outré », parce que la soupe est froide pour attaquer le serveur, il va réagir immédiatement en convoquant un « moi professionnel ». Chacun va camper dans la position qui est la sienne et le conflit va s’engager. S’il n’y a pas d’imposition du moi, il y a seulement un être humain qui demande de bien vouloir réchauffer la soupe à un autre être humain qui le sert sans difficulté ! Une interaction entre deux êtres humains qui est une communication. Pas de surimposition d’ego encombrants pour compliquer les choses. Les problèmes dans la relation ne commencent que lorsqu’un sens du moi y est placé, car bien sûr l’ego est raide, il a par nature des parti-pris, il est susceptible, il faut moult tractations pour le concilier avec un autre ego. L’ego ne s’avance qu’avec tout ce qu’il considère comme mien, il a dans son sac à dos, ses appartenances qu’il tient à défendre : son passé, ses croyances, ses convictions, son statut, son personnage, sa culture etc. Les défis de la vie exigent de nous une réponse correcte et il y a des choses que nous devons faire. Il est tout à fait correct de demander de faire réchauffer le plat ! Correct de demander la réparation de l’appareil qui est cassé ! Rien à redire au fait d’apprendre, de créer etc.  Mais tout change quand l’ego passe au premier plan, car nous mettons dans l’acquisition de l’objet une bonne dose de sens du moi qui n’a aucun rapport avec la situation d’expérience. Quand le sens de l’ego n’est pas là, il y a une réelle disponibilité, une plus grande souplesse, une plus grande efficacité et la relation humaine demeure chaleureuse et vivante. Quand l’ego débarque, il « fait des histoires » et toutes les situations se dégradent et dégénèrent en conflit. Elles se compliquent inutilement parce que ce qui est ajouté, ce sont les désirs de l’ego.

   

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

 

Vos commentaires

Questions :

1.       Laisser tomber  les désirs de l’ego est-ce enlever toute forme de motivation?

2.       Peut-on être libre en désirant par rapport au passé?

3.       L’avidité dans le désir pourrait-elle s’expliquer en termes uniquement biologiques?

4.       Désirer toujours plus, n’est-ce pas une manière de se sentir vivre dans le futur?

5.       C’est une joie de désirer ce qui paraît impossible dans la mesure où… :  comment complèteriez-vous cette phrase?

6.       L’ego collectif peut-il être réellement différent de l’ego individuel ?

7.       Quelle relation y a-t-il entre désir de l’ego et duplicité?

 

       © Philosophie et spiritualité, 2008, Serge Carfantan,
Accueil. Télécharger, Index thématique. Notion. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.