Philosophie-Spiritualite.Com
Raison et religion - Serge Carfantan
 
Accès rapide des leçons
Index thématique

Actualités
Lecons
Notions
Exercices
Documents
Etude
   

Leçon 48.   Raison et religion       

    Pour L’homme religieux, explique Kierkegaard, la Foi est une sorte de saut dans l’irrationnel : je crois parce que c’est absurde. Pascal ne voyait d’entrée en religion que par une humiliation de la raison : « c’est le cœur qui sent Dieu et non la raison ». « Abêtissez-vous faites dire des messes », vous n’aurez pas la foi, car la foi est une grâce de Dieu, mais du moins serez vous meilleur en tant qu’homme, parce que vous serez chrétien. On connaît aussi la formule de Kant dans la Critique de la raison pure : « j’ai du abolir le savoir pour lui substituer la croyance ».

    Mais faut-il nécessairement annihiler la raison pour justifier la démarche de la religion ? Nier la raison, c’est justifier aussi le fanatisme, ce qui est socialement impossible. Il n’est pas nécessaire de concevoir une opposition aussi radicale entre raison et religion. Personne ne peut accepter de remettre son esprit à l’arbitraire. Il faut bien que l’intelligence ait part à l’acte de la foi et que la religion garde un sens aux yeux de la raison.  Dans quelle mesure la religion peut-elle être justifiée au regard de la raison ?

*   *
*

A. La foi au dessus de la raison

    Par foi on entend en Occident une adhésion à un credo, à ce que l’on nomme les vérités de la foi , adhésion qui relève d’un acte de croyance nécessaire au salut de l’homme. Il est admis que l’homme religieux est celui qui a la foi, tandis que le païen n’a pas la foi. Quel est donc le discours de l’homme de foi pour justifier l’idée de « vérités de la foi » ?

    L’homme religieux est celui qui effectue le saut de la croyance, qui est, comme l’explique Pascal, une sorte de pari sur sur Dieu, pari où nous aurions tout à gagner, la vie éternelle, et peu à perdre, notre misérable existence limitée. Les vérités de la foi ne sont pas les vérités de la raison. Les vérités de la raison sont celles que tout esprit peut reconnaître par la seule lumière naturelle de la raison. L’évidence en mathématique qui me permet de reconnaître que 2 + 3 = 5 ne demande rien d’autre, qu’une intelligence claire et distincte. Par définition l’évidence est sa propre marque et n’est suspendue à aucune attitude de croyance. Par extension, le savoir est compris comme l’ordre des connaissances rationnelles, c’est-à-dire redevables seulement de la raison. Il est donc présupposé que les vérités de la foi ne comportent pas d’évidence, voire sont incompréhensibles au regard de la raison. La Passion du Christ, la virginité de Marie, les miracles, constituent un défi que la raison ne peut relever et il est dès lors possible de penser que devant la foi, la raison ne peut que s’incliner. Saint Thomas a ainsi pu dire en ce sens que la philosophie doit ...

    ---------------Plus exactement, cette dissociation aboutit à la formulation de deux types de théologies. On appelle théologie révélée, un corps de doctrines relatives au divin, dans sa nature, sa relation à l’homme et au monde tel qu’on les trouvent formulées dans l’Écriture. De là suit qu’il y a autant de théologies que de formes d’Écritures sacrées : il y a une théologie catholique, protestante, islamique, judaïque, adventiste etc. La Révélation est l’Écriture en tant qu’elle est dite émaner directement du divin et non de l’homme. On appelle théologie rationnelle un corps de doctrines relatives au divin, mais qui dépendent des possibilités de spéculation de la raison humaine. Il peut y avoir une théologie rationnelle qui se rattache à une révélation, par exemple celle que l’on rencontre chez Saint Augustin ou Saint Thomas d’Aquin, ou qui ne se rattache à aucune révélation, par exemple celle que l’on rencontre dans des systèmes philosophiques comme ceux de Platon ou de Spinoza. La théologie rationnelle laisse donc place à un discours sur Dieu, mais non en tant qu’elle se rattache à une religion donnée, elle entend aussi en faire dépendre le contenu de la Révélation qui elle ne peut se discuter.

    L’accent mis sur la foi dans un credo, (texte) dans les religions sémitiques, fait que celles-ci se trouvent placées devant la difficulté  de convaincre rationnellement de leur validité, au regard du profane. La foi n’est pas affaire de conviction rationnelle, mais d’une persuasion intime qui est l’acte décisif de la croyance. Cela explique d’une certaine manière la violence du prosélytisme, cherchant à faire plier une volonté devant la foi. L’inquisition imposait « tu crois ou tu meurs ! » On exigeait du mécréant qu’il fasse le saut de la croyance, saut que la raison ne peut justifier, et que le dialogue ne pourrait pas assurer. On ne peut que le persuader de le faire pour le Salut de son âme. Si le fidèle accomplit sa « profession de foi » en répétant les articles de la foi, il fait ce saut qui fait de lui un homme religieux. La différence païen/chrétien, l’infidèle/fidèle, incroyant/croyant tient essentiellement à ce saut périlleux de la foi. Cela ne se discute pas : on croit ou on ne croit pas. Les vérités de la foi impliquent une confiance absolue dans l'Écriture, et une confiance renouvelée dans son médiateur sur terre qu’est le Sauveur et son Église. Ce que l’Église enseigne et conserve, ce sont donc des dogmes qu’il s’agit de reconnaître et non de justifier. Les Évangiles vont dans ce sens quand elles s’adresse aux hommes « bienheureux les pauvres en esprit, car ils verront Dieu ». Cela sous entend que parmi les hommes, les « esprits forts » ne pourront pas connaître Dieu. Les « esprit forts » doivent renoncer à l’orgueil de la raison. Humilier la superbe de la raison est un préalable. (texte) La raison doit plier les genoux devant le Créateur, car dans cette humiliationelle trouvera l’humilité qui est la qualité première du fidèle de l’Église. L’ascétisme est cette volonté de contrainte, par laquelle le religieux s’efforce de soumettre la raison. Comme il est admis que la raison cultive l’amour-propre, il s’agit aussi de le mortifier, ce qui revient à nier les valeurs de la chair, pour sublimer les valeurs de l’Esprit. D’où la pratique de la pénitence, du jeûne, de la flagellation rituelle, d’où cette ceinture d’épines que Pascal portait constamment sur lui.

    La conversion religieuse est donc un acte qui ne repose pas sur une décision de la raison, c’est une adhésion émotionnelle, l’acte de foi dans le Sauveur (Jésus, Mahomet), et sa Doctrine (L’évangile,  le Coran). Le converti rompt avec le païen qu’il a été, avec le désordre moral du « vieil homme » et trouve la joie de se sentir membre d’une communauté de fidèles, de ceux qui sont auprès de Dieu, il se sent un « homme nouveau », un homme régénéré par la foi. La conversion le délivre des interrogations les plus difficiles sur l’Origine de l’existence, car la Doctrine elle là pour indiquer les réponses de Dieu aux hommes. Il peut même, comme on le voit chez Pascal tournant en dérision le projet de Montaigne, être délivré de la nécessité de chercher à se connaître : ce serait une forme de concupiscence. Il se délivre de la solitude de la condition humaine en entrant dans la communauté de son Eglise. Il est délivré de l’incertitude qui accompagne la raison, car la révélation répond à ses interrogations. Il est délivré des incertitudes morales, car il a moyen de déterminer ce qui est Bien et ce qui est Mal en suivant les interdits et les préceptes de la religion. Cela ne veut pourtant pas dire qu’il s’installe dans une position confortable, puisque aucune assurance absolue ne peut-être donnée à son intelligence : elle passe la raison. La force qu’il tire des vérités de la foi est celle

..

_________________________________________________________________________________________________________________

 

    La foi consacre l’incertitude et lui offre le salut. C’est aussi pourquoi le croyant ne peut pas vraiment accepter une autre révélation que la sienne, ce serait remettre sa foi en cause. C’est une position soutenue fréquemment par les religieux eux-mêmes : par nature, l’homme de la croyance est intolérant, ou plus exactement : la tolérance est une valeur de la raison, non de la religion. Ainsi, quand Jean Paul II avait proposé, de manière très raisonnable, une réunion de prière des représentants de plusieurs religions, des voix de croyants se sont élevées contre ce qui était jugé comme une aberration. On entendait à cette époque des discours de ce genre : « C’est une honte pour l’Église. Comment le Pape peut-il oser faire une chose pareille, on nous a enseigné qu’il n’y a ait qu’une seule religion catholique et universelle. La vérité en discute pas avec l’erreur ». L’intégrisme est présent dans ce type de déclaration, mais d’un autre côté, ce discours est le discours de la « foi de charbonnier » qui est peut-être la foi par excellence. Ce sur quoi il table, c’est sur la « certitude » de sa foi et comme cette foi ne comporte justement pas de certitude au regard de la raison, on peut dire que le croyant affiche d’abord le sens qu’il donne à son existence, le sens que la religion donne et que l’on y trouve en « vivant en accord avec la religion », ce ...

    ... du croyant est donc écartelée. Il y a les exigences de la raison, il y a aussi les exigences des la foi. La raison commande la tolérance des cultes, la tolérance vis-à-vis de la sexualité etc. La religion demande la confirmation de la foi dans l’Eglise et refuse que l’on relativise la Révélation qui est tenue pour absolue car venue de Dieu. La religion impose des interdits à l’égard de la sexualité. La raison s’impose comme reconnaissance d’un savoir universel comme celui de la science et trop souvent, elle s’en prend au dogme (de la création ex nihilo, de la virginité de Marie, infaillibilité pontificale etc.). L'homme religieux de ce type, c’est à dire le croyant se trouve confronté avec la difficile nécessité de concilier la foi et la raison. C’est toute la souffrance de la conscience religieuse, celle de l’homme de foi qui s’efforce vers la vertu que la religion lui propose, mais se trouve en but avec les faiblesses de la nature humaine, tandis que sa raison ne peut lui indiquer le chemin que lui montre sa religion.

    Pour tout homme qui place sa confiance dans le pouvoir de la raison la religion de la foi restera suspecte. Elle éveillera la méfiance du politique qui y voit un ferment de fanatisme possible (texte). Elle peut sembler obscure au regard du scientifique, qui pense à travers des fait positifs et elle relèvera de l'obscurantisme pour le scientiste. Quant au philosophe, il y verra une démission de la liberté de l’esprit.

B. La reconnaissance rationnelle de la religion

    Cependant, une Religion dans les Limites de la simple Raison n’est elle pas concevable ? Ne peut-on concilier les aspirations religieuses et les exigences de la raison où bien est-ce un projet contradictoire  ? Si le jansénisme de Pascal devait être considéré comme l’unique modèle de la religion, il est clair que la formule de Kant passerait tout bonnement pour ridicule. Et pourtant, Pascal dit aussi dans les Pensées que les vérités de la foi sont au-dessus de la raison en non pas contre. Cela signifie que la raison ne peut donner à la religion ses limites : elle ferait mieux de reconnaître les siennes ! la religion ne peut pas avoir de fondement rationnel. Une religion « rationnelle » ne serait rien d’autre qu’une religion réduite à une morale religieuse compatible avec les normes de la raison. Peut-on encore parler de religion dans pareil cas ? Autant parler de morale et c'est tout.

    ---------------Il est possible de laisser à la religion sa place aux côtés de la raison. Cela revient à lui attribuer un domaine qui lui soit propre, domaine sur lequel il est entendu que la raison ne saurait se prononcer. Si la raison a affaire au savoir, elle peut décider de ce en quoi il faut croire, mais que l’on ne peut pas connaître. La religion pourra se prononcer sur ce qu’il n’est pas possible de connaître, mais qui peut pourtant être pensé. C'est exactement la position de l'agnosticisme. A côté du discours logique de la raison, il y a place pour le mythe, la parabole religieuse, le sermon édifiant. Le mythe est une manière de donner du sens au Mystère, de donner un visage à l’inconnu et au Sacré. Le mythe peut se prononcer sur l’Origine, tandis que la raison ne peut remonter que de cause en cause. Le savoir est enfermé dans les limites rationnelle que l’homme lui donne, ce qui fait que la religion conserve sa place pour évoquer ce qui figure au-delà de ces limites. La science n’est pas une morale, ni une religion. Elle n’est pas non plus une philosophie. Comme le savoir ne répond à aucune des questions fondamentales de l’existence, comme il est humain de se poser ces questions, il est possible d’assigner à la religion la tâche de se prononcer là où le savoir nous fait défaut : de substituer au savoir la croyance comme le dit Kant. La religion vient apporter, dans la croyance, des réponses aux questions que se posent les hommes sur le sens de l’existence. Elle peut se substituer aisément à une métaphysique. De plus, bien des hommes ne peuvent, même sur le plan moral, se contenter de ce que la raison pratique est à même de proposer. Ils demandent une autorité supérieure comme caution de la morale (texte).

    La religion est souvent perçue comme le véritable garant de la morale. La religion ajoute aux commandements moraux l’autorité d’un commandement divin. Comme le champ de la morale et celui de la science ne sont pas les mêmes, c’est donc sans contradiction qu’un physicien peut-être en même temps chrétien, bouddhiste, ou protestant. Si le partage des attributions de la raison et celui de la foi est admis, l’une s’occupant du domaine du sensible, l’autre ayant rapport avec le supra-sensible. Il y a ce que l’on sait scientifiquement et ce dans quoi on croît. C’est la position du problème la plus communément reçue en Occident. (texte)

En d’autre termes on a cette dualité :  (à compléter)   (ex 3)

 

raison

religion

 

sacré

l’ordre temporel

 

sensible

 

domaine du savoir

 
 

fondation religieuse de la morale

ordre du concept

 

 

autorité de la foi

 

domaine des croyances

 

Le mythe et l'origine

    Cette division est commode pour ménager la susceptibilité de toutes les opinions religieuses. Elle pose une sorte de complémentarité entre les exigences de la raison et les aspiration de la foi. Mais le problème, c’est qu’elle pose aussi une division dans la Vie. On peut d’emblée s’interroger sur cette dualité. Est-il possible de diviser la Vie en profane/sacré ? Ou bien la Vie est tout entière sacrée et le sacré est présent dans le moindre des actes de la Vie, ou bien, elle est tout entière profane, auquel cas elle seulement matérielle. Cette division est dramatique, quand elle conduit à l’opposition de deux modes de vie. On a comme le montre magistralement S. Aurobindo, d’un côté le déni matérialiste qui expulse la dimension spirituelle de l’existence en voyant le sens de la vie que dans sa matérialité. De l’autre le déni de l’ascète qui expulse la dimension matérielle de l’existence pour ne voir dans le sens de la vie que la dimension spirituelle. Or n'est-ce pas justement la synthèse des deux qui ferait une Vie divine ou, selon un titre de Satprem, Le Matérialisme divin? (texte)

    Il est de toute manière douteux que la morale ait besoin de la caution de la religion. Dès la première page de La Religion dans les limites de la simple Raison, Kant l'admet : « la morale, qui est fondée sur le concept de l’homme, en tant qu’être libre s’obligeant pour cela même, par sa raison à des lois inconditionnées, n’a besoin ni de l’Idée d’un Être différent, supérieur à lui pour qu’il connaisse son devoir, ni d’un autre mobile que la loi... elle n’a aucunement besoin de la religion ». Mais d’un autre côté, la morale appelle dans sa finalité la constitution d’un monde meilleur, elle suppose une représentation du souverain Bien et doit bien se faire quelque idée du Souverain de l’univers. (texte)

    Encore faudrait-il pour cela que la raison se dégage de toute religion établie, considère l’essence de la religion pour poser ce qu’elle est en droit d’admettre et non telle ou telle religion particulière proclamée pour la forme comme étant LA religion. De même que l'essence du devoir se rencontre dans toute morale particulière, l'essence de la religion doit se rencontrer dans toute religion particulière. Le philosophe n'a pas à se faire le serviteur dévoué d'une religion particulière, il n'a pas à proclamer telle ou telle religion comme "la religion de la Raison". La raison n'est pas une idéologie et elle est encore moins une religion. On peut donc s'inquiéter de l'usage que l'on peut faire des justifications rationnelle en matière de justification de la religion. Ne se peut-il pas que la raison, reconnaissant la religion, en réalité ne fasse que d’apporter une caution rationnelle à ses croyances ? C'est toute l'ambiguïté des analyses de Kant, dans le texte précédent. Kant, par exemple, annexe sans discussion le dogme du péché originel, qu’il justifie en terme de « mal radical ». La formule « l’homme est mauvais par nature » qui correspond à la déchéance de l’homme dans la création selon la Bible est interprétée en relation avec la doctrine du devoir. Kant reprend les éléments du piétisme de la religion de laquelle il a été élevé et tente de leur donner une justification rationnelle, tout en admettant implicitement qu'il raisonne sur la religion en général.

  _____________________________________________________________________________________________________

C. Religion, morale et spiritualité

    ______________________________________________________________________________________________________

 

 

Vos commentaires

Questions:

1. Sur quelles bases peut être développée une philosophie des religions ?

2. Comment expliquer que le bouddhisme refuse de parler positivement de l’absolu ?

3. Est-il possible qu’existe une « religion naturelle » à la manière dont la concevait Hume, Rousseau ou Voltaire ?

4. Dire que la religion est avant tout une morale pratique capable  de régler la conduite du croyant, est-ce réellement rendre justice à la religion en tant que telle ?

5. La science peut-elle en quoi que ce soit abolir la religion ?

6.  Dire du bouddhisme que c’est une philosophie et non une religion, n’est-ce pas se méprendre sur le sens de la religion, sur le sens du mot philosophie ?

7. En quoi le sens du Sacré est-il fondamentalement plus large que le sens actuel du mot « religion » ?

 

    © Philosophie et spiritualité, 2001, Serge Carfantan.
Accueil. Télécharger, Index thématique. Notion. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.