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Le hasard dans l'univers - Serge Carfantan
 
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Leçon 124.   Le hasard dans l'univers     

     En 1999, lors d’un flash d’informations sur une radio, à la va-vite entre toutes sortes d’annonces, un journaliste annonçait que l’on avait vu une grande quantité de mouettes rentrer à l’intérieur des terres. Deux heures plus tard se déclenchait une des plus grandes tempêtes qui ait soufflé sur l’Europe depuis un siècle. Sur la même radio, personne ne pensa faire le lien entre ce qui avait été dit précédemment au sujet du vol des oiseaux et l’événement de la tempête. (document) Nous pouvons considérer qu’il s’agit là seulement d’une coïncidence et qu’il n’y a pas de lien, car on a affaire à deux phénomènes séparés. Quand deux événements rares se produisent sans lien de causalité, nous faisons intervenir le hasard.
    Cependant, pour tous ceux qui vivent près de la Nature, pour les marins par exemple, ce n’était certainement pas une coïncidence, mais plutôt un signe. Les animaux sentent quand une catastrophe naturelle est imminente : les mouettes étaient en train de se replier à l’intérieur des terres pour se protéger. Il y a une relation entre les deux phénomènes et pas de hasard en cette affaire. C’est de notre part rien de plus qu’un aveu d’ignorance de déclarer que ce n’était là qu’un simple hasard. Notons à ce propos qu’il y a eu des témoignages exactement semblables lors du gigantesque tsunami de 2005, dans les eaux de la Thaïlande. Deux événements que nous croyons séparés et indépendants peuvent être en réalité liés.
    Ceci nous reconduit à l’interprétation que nous donnons communément du hasard. Invoquer le hasard, est-ce de notre part une attitude de prudence ? Les phénomènes qui se produisent dans la Nature enveloppent-ils une intervention du hasard ? Le hasard peut-il constituer une explication ? Y a-t-il un ...

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A. Hasard et mécanisme

    Le terme hasard désigne ce qui dans les phénomènes apparaît fortuit, imprévisible. Un jet de dé donne la combinaison de chiffres 12, le jet de dé suivant donne 10, le suivant donne 3 etc. Chaque jet est différent du précédent, mécaniquement parlant, on ne voit pas comment il pourrait y avoir des liens. C’est un hasard si le 12 et tombé d’abord, puis le 10, puis le 3. Est-ce à dire que le hasard est une composante objective des phénomènes ?

    1) Dans le paradigme mécaniste inauguré par Descartes et Galilée, l’apparition des phénomènes dans la Nature est interprété à travers un concept de causalité très particulier. Le mécanisme élimine trois des quatre formes de causalité retenues par Aristote et ne garde que la causalité motrice. Il représente la causalité des événements qui se déroulent dans la Nature dans un schéma strictement linéaire. Une boule de billard cogne une autre boule, qui en cogne une autre qui vient heurter la troisième. La séquence est linéaire. Si un phénomène B, comme la chute de la tuile du toit se produit, c’est parce qu’antérieurement, une série de causes (R) a ---------------conduit à l’apparition de l’effet B à partir de A. Le bois qui soutenait la tuile était pourri, le vent soufflait ce jour là, la tuile s’est détachée, conformément à la loi de la chute des corps, elle est tombée à terre. On peut remonter dans une série causale de B, vers A, de telle sorte que nécessairement B devait apparaître à partir des conditions initiales placées en A. On peut placer sur une même ligne x, la série causale des événements.
    Dans son Essai sur les Fondements de nos Connaissances, Cournot part de l’hypothèse selon laquelle il existerait, au sein des phénomènes naturels, plusieurs séries causales indépendantes ; et c’est précisément de leur croisement que naîtrait ce que l’on appelle le hasard. Dans le schéma précédent, supposons que j’ai eu mal aux dents, ensuite j’ai appelé le dentiste pour un rendez-vous. Je pars à pieds en prenant un raccourcis passant sous cette maison à la toiture endommagée. C’est une autre série causale, la ligne
y, venant cette fois d’une intention humaine. Les deux séries causales indépendantes se croisent et je me prends la tuile sur la tête. C’est un hasard si se produit l’événement C, la blessure à la tête. Selon Cournot, le hasard est le caractère d’un événement amené par « la rencontre de phénomènes qui appartiennent à des séries indépendantes dans l’ordre de la causalité » (texte). A moins d’être superstitieux, je ne vais pas dire que la tuile l’a fait exprès ! L’événement n’est pas sans cause. La raison de la chute de la tuile ne vient pas du fait que je passais par là. Il se trouve simplement qu’il y a eu un croisement malencontreux de deux séries causales indépendantes. De ce point de vue, le hasard n’est pas dû à notre ignorance, mais il correspond à l’interférence de processus objectifs et qui peuvent être déterminés comme tels. Le déterminisme et le hasard sont, de ce point de vue, parfaitement compatibles, à condition que l’on admette : (texte)

    a) d’une part l’existence des séries causales, ce qui justifie la nécessité présente dans les phénomènes,
    b) d’autre part l’indépendance des séries causales, ce qui justifie la contingence présente dans les phénomènes.

    Il existerait donc des faits ayant un caractère purement fortuit, ou entièrement aléatoire, non par eux-mêmes, car tout phénomène surgissant au sein de la nature est déterminé, mais seulement en raison de leurs rencontres, au croisement de lignes causales indépendantes.

    2) En restant à l’intérieur du point de vue objectif, la thèse est soutenable, mais il fait abstraction du point de vue subjectif qui est le nôtre en tant qu’être humain conscient et intelligent. Il est dans la nature de l’état de veille d’être une conscience intentionnelle. La conscience est conscience d’un objet et elle tend vers un objet, comme sa visée propre. Avec l’apparition du temps au sein de l’action, l’intention se projette et l’intentionnalité prend la forme de la motivation. L’intention dessine un but à atteindre et mobilise des raisons d’agir. Nous donnons un sens à ce qui survient au cours de notre action conformément à des raisons.

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    Et c’est sur ce point qu’il est important de saisir l’importance de la notion de probabilité que Cournot introduit :
    « Si l'on a extrait quatre fois de suite une boule noire de l'urne qui renferme autant de boules blanches que de noires, on dira que cette combinaison est l'effet d'un grand hasard ; ce qu'on ne dirait peut-être pas si l'on avait amené d'abord deux boules blanches et ensuite deux boules noires, et à plus forte raison si les blanches et les noires s'étaient succédées avec moins de régularité, quoique, dans toutes ces hypothèses, il y ait une parfaite indépendance entre les causes qui ont affecté chaque boule de telle couleur et celles qui ont dirigé à chaque coup les mains de l'opérateur. On remarquera le hasard qui a fait périr les deux frères le même jour, et l'on ne remarquera pas, ou l'on remarquera moins celui qui les a fait mourir à un mois, à trois mois. »

    L’idée qu’un événement résulte d’une combinaison, signifie que ce n’est qu’un possible parmi d’autres, tiré d’une combinatoire produit par un jeu de hasard. Un tirage entre des boules blanches et noires. Un jet de dés. Compter jusqu’à vingt dans le train, pour attendre une lumière dans la nuit etc. Jouer à pile ou face. A la roulette russe. Cournot raisonne en supposant que chaque séquence causale dans la Nature est assimilable à un coup de dés indépendant des autres. Si on partait d’un modèle différent, comme celui d’un jeu de l’intellect, tel que les échecs, on ne pourrait pas aboutir aux mêmes conclusions. Dans les échecs, chaque coup se prolonge dans le suivant dans une relation logique, rationnelle. C'est la rationalité de l'action. Le jeu forme un système dans lequel tous les éléments sont liés. Le joueur qui se retrouve avec seulement une dame et deux pions devant le roi de l'adversaire n’y est pas parvenu « comme çà », « par hasard ». Il y est parvenu dans un développement qui a ses raisons, ce qui n’est pas la situation d’un jeu de hasard. Selon la théorie des probabilités, un coup est séparé des précédents. Il n’y a pas de raison logique entre les deux. Seulement des probabilités. La possibilité que soit tiré quatre boules noires de suite est très faible. Il serait plus attendu d’avoir deux boules blanches, puis des noires, ou des séries en désordre. Qu’un ordre apparaisse, qui ressemblerait à une liaison logique est surprenant. Le paradoxe, c’est qu’il existe pourtant des lois mathématiques des probabilités, des lois statistiques, (texte) on peut dire des lois du hasard. Mais celles-ci prescrivent par avance une attente du désordre et non pas de l’ordre. Notons aussi que le hasard est ici produit par un mécanisme qui le génère. Il est nécessaire de disposer d’un générateur de hasard, pour être sûr que l’on produit bien de l’aléatoire (pour la loterie, un tirage au sort, dans la musique contemporaine, en informatique etc.).

    Il est très important de ne pas perdre de vue la représentation délibérément fragmentaire des processus de la causalité adoptée par Cournot (texte). Il raisonne sur le fond d’une ontologie de la division, tout en s’inscrivant à l’intérieur du paradigme mécaniste légué par la Modernité. Dans le même texte, Cournot insiste : Il faut « s'attacher exclusivement à ce qu'il y a de fondamental et de catégorique dans la notion du hasard, savoir, à l'idée de l'indépendance ou de la non-solidarité entre diverses séries de causes ». Du point de vue de Cournot, le hasard existe, parce qu’il existe des faits fortuits, aléatoires ; cependant, ce ne sont pas les faits eux-mêmes, pour autant qu’il sont soumis chacun à leur nécessité physique, qui sont le hasard, le hasard est seulement tissé par leurs rencontres improbables.


B. Le hasard, le vivant et l’Histoire

    Dans quels domaines cette théorie peut-elle être appliquée ? Cournot a lui-même tiré les conséquences de sa théorie du hasard dans le domaine de l’économie et de l’histoire. La biologie contemporaine s’est emparée de la définition du hasard de Cournot pour l’appliquer aux mécanismes de l’évolution. Nous allons examiner deux exemples :

        1) La biologie contemporaine s’inscrit dans le paradigme néodarwiniste qui s’est aussi approprié la définition du hasard de Cournot. Elle s’est appliquée à utiliser la théorie du hasard pour donner une solution à deux problèmes : celui de l’origine de la vie et celui des mutations génétiques.

     a) Si on admet en effet la théorie du hasard, la formation de la Terre semble résulter d’une combinaison assez inouïe d’événements. La chance d’obtenir une planète avec une exposition au soleil suffisante, mais pas trop forte, avec une gravité suffisante, une température moyenne était très mince. Ajoutons à cela la présence de l’eau sous la forme liquide, une proportion correcte entre les terres émergées et l’eau, une atmosphère favorable. La Terre a eu la chance extraordinaire de disposer d’une lune qui stabilise, par effet des marées, l’axe de la terre. Cela fait déjà beaucoup de conditions. L’exploration du système solaire par des sondes spatiales nous a fait prendre conscience, par contrecoup de la singularité remarquable de la Terre. Nous n’avons trouvé que des systèmes morts, extrêmement diversifiés. Ni Mars et Vénus, pourtant de taille assez semblable à celle de la Terre, situées à une distance similaire par rapport au soleil, n’ont pu accueillir la vie. La Terre est un « miracle » dans le système solaire. C’est un hasard extraordinaire si la vie a pu apparaître, au sein de la soupe primitive que formait l’océan terrestre. C’est en vertu du hasard du croisement d’un rayon cosmique d’un côté (série x) et de l’instabilité de composés chimique (série y),  qu’ont surgit les premiers acides aminés. Les biologistes ne savent pas estimer, même en ordre de grandeur statistique approximatif, la probabilité d'apparition du vivant. Ils ne savent pas non plus vraiment expliquer comment se sont fabriquées les premières molécules prébiotiques. Le mystère demeure quant à l’identification des processus chimiques et physiques qui ont abouti aux premières cellules.  Par contre, ce dont, par principe, personne ne doute à l’intérieur du paradigme néodarwinien, c’est que la vie soit la résultante fortuite de séries causales indépendantes et que son apparition soit issue de la conjonction du "hasard et de la nécessité", selon le titre de Jacques Monod. C’est la puissance objective des chiffres qui sert ici de preuve. Revenons sur les probabilités de Cournot. Soit un jeu du loto à 20 chiffres. Il sortira bien un numéro particulier au tirage, mettons : 45.893.001.285.498.771.081. Il ne pouvait pas être prédit à l’avance, parce qu’il n’est qu’une possibilité sur 1020. Une fois qu’il est apparu, ce numéro n’est qu’un possible. Il est séparé causalement du tirage précédent et de son résultat, il n’a rien à voir avec le tirage suivant. Au nouveau tirage il n’y a encore qu’une possibilité sur 1020  de sortir à nouveau ce numéro. On admet que, selon la théorie des probabilités, pour rester dans le contexte du monde physique et de ses possibilités, les exposants doivent rester à deux chiffres, au-delà, on tombe dans l’impossible. Or si on suit les conclusions de Jacques Monod dans Le Hasard et la Nécessité,  la biochimie exigerait des millions en exposant ! La vie est très hautement improbable. D’un point de vue statistique, en accord avec la théorie du hasard, il est donc impossible qu’il puisse y avoir de la vie ailleurs dans l’univers.

    ---------------b) La génétique a montré que l’information qui assure la structure du vivant se trouve codée dans l’ADN et transmise par l’ARN aux protéines de structure. Cette information est faite pour se conserver intacte. Or, selon Monod, les être vivants n’échappent pas à l’usure, les perturbations et l’entropie. Il s’ensuit une accumulation d’erreurs qui dégrade peu à peu la ...

    Le code de l’ADN est écrit sous la forme de séquences de nucléotides. Il est transmis tel quel à chaque génération, ce qui explique la remarquable stabilité des espèces. Ainsi les fougères de nos sous-bois n’ont presque pas changé depuis des millions d’années et l’on retrouve leurs traces dans des roches de l’époque des dinosaures. Si une modification légère apparaît par hasard dans le code, elle est transmise et dupliquée en quelque sorte. Ainsi ce sont ces erreurs de transmission qui en viennent à modifier au hasard le code du vivant, en l’écrivant différemment, ce qui produit des fonctionnalités différentes. Là-dessus Monod est catégorique et nettement dogmatique : « Il s’ensuit nécessairement que le hasard seul est la source de toute nouveauté dans la biosphère. Le hasard pur, le seul hasard à la racine du prodigieux édifice de l’évolution : cette notion centrale de la biologie

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    Le fait que Monod insiste pour dire que le hasard est la seule source possible d’altération, à moins d’être un dogme, devrait se justifier. Or ce type d’affirmation ne trouve sa cohérence qu’à l’intérieur d’une conception de la causalité qui était celle du XIXème siècle. La biologie a trouvé dans l’ADN son noyau fondamental d’information et dans le hasard l’agent perturbateur des mutations. Le tri mécanique effectué par la sélection naturelle est ensuite sensé expliquer l’évolution du vivant. (texte) Les présupposés dans lesquels se meut cette biologie sont encore ceux du paradigme mécaniste de la physique du XIXème siècle. La physique ultérieure est complètement ignorée. De même, l’idée de Nature que l’on trouve chez Monod n’est rien d’autre que celle de la représentation déterministe léguée par les modernes. Pas de trace ici de la nouvelle représentation systémique de la Nature. Et pourtant, comme le dit Frijoff Capra dans Le Temps du Changement : « Les concepts darwiniens de la variation aléatoire et de la sélection naturelle ne sont que deux aspects d'un phénomène complexe qui pourrait être beaucoup mieux compris dans un cadre holistique ou systémique. Un tel cadre est beaucoup plus subtil et beaucoup plus utile que la position dogmatique de la pseudo-théorie néo-darwinienne, exprimée avec force par la généticien et prix Nobel Jacques Monod ».

    2) La théorie du hasard permet de repenser la philosophie de l’Histoire en modifiant ses présupposés initiaux. On sait que pour Hegel, l’Histoire est conduite par l’Esprit. Les grands hommes ont reçu intérieurement la révélation de ce qui était nécessaire à l’accomplissement de leur mission. Ils ont été des instruments, dont la conscience d’un peuple s’est servi pour aboutir à ses fins. Dès que leur tâche a été accomplie, ils ont été balayés sur la scène de l’Histoire. L’Histoire est le règne de l’Esprit, l’épopée de la Manifestation de l’Esprit et par rapport à elle, toute le reste est accidentel. La philosophie de l’Histoire de Hegel entend éliminer la contingence et le hasard, et montrer que son cours s’est en fait déroulé suivant un Plan Divin. Rien n’a été laissé au hasard, la Providence universelle veille sur l’Histoire. Cependant, le Dieu de Hegel est une représentation religieuse tirée du christianisme. Il conduit l’Histoire de manière assez cruelle, en exigeant son tribu de sacrifices humains. Reste que L’Esprit veille sur l’humanité, parce que l’Esprit est l’Humanité elle-même et n’en n’est pas séparé. L’Esprit enveloppe, domine et achève le règne de la Nature. Il y a nécessairement une causalité globale qui enveloppe la causalité particulière et c’est précisément la Nécessité par excellence, celle de l’Esprit qui conduit le monde.

    La théorie du hasard de Cournot permet de refuser l’interprétation hégélienne de l’Histoire. Il n’y a pas de clé d’interprétation unique de l’Histoire à la manière de Hegel, parce que l’Histoire est toujours différente ; les causes des événements historiques, qu’elles soient économiques, sociale, ou politiques, sont prises dans un processus variable suivant les époques. Mais surtout, Cournot admet l’existence du hasard (texte). S’il y a partout dans l’Histoire du fortuit et de l’aléatoire, son cours ne peut pas être dessiné, comme une courbe reposant sur une fonction mathématique identifiable. Il suffit d’un très petit événement pour changer l’orientation des choses. Il a suffit de l'influence d'un grain de sable dans l'uretère de Cromwell pour que le cours des évènements de l’histoire anglaise ait changé. Si le nez de Cléopâtre avait été plus court, la face du monde eut été changée !  La Nature se charge régulièrement de précipiter toutes sortes de « hasards » : L’irruption de l’Etna qui a enseveli Pompéi, le tremblement de terre d’Agadir et de San Francisco, le tsunami de 2005 en Asie du Sud-est, voilà par excellence ce que nous appelons irruptions de « hasards » dans l’Histoire. On peut multiplier à l’infini les exemples.

    On peut même, comme Rousseau, mettre le hasard à l’origine de l’Histoire de l’humanité, comme le facteur inaugural de l’Histoire. Dans Le Discours sur l’Origine de l’inégalité, Rousseau voit dans ...

    Ajoutons que l’argument du hasard est un dopant très efficace de l’imagination. On peut jouer allègrement sur l’argument de la contingence et fantasmer à vide indéfiniment : Napoléon malade comme un chien à Iéna ou à Waterloo que se serait-il passé ? Et si Staline avait fait une mauvaise chute de cheval ? Si Mussolini avait décidé de faire carrière dans l’opéra au lieu d’entrer en politique ? Et si… etc. Cela ne mène à rien, mais au moins, cela nous persuade que la contingence est plus forte que la nécessité, parce que le hasard existe. On peut pousser à l’extrême : si le cours du temps est régi par le hasard, alors ce n’est que l’arbitraire qui peut en résulter. Ajoutons une dose de pathos existentiel : Si, comme le dit Sartre, l’essentiel, c’est la contingence, si l’existence est seulement l’absurdité par laquelle elle surgit là sans raison, le cours de l’Histoire sort du rien et ne va nulle part. Le temps est chaotique. Il n’y a pas de Providence qui puisse en prendre soin. La Nature est une gigantesque machine abandonnée à elle-même et le cours de l’Histoire est par essence erratique. C’est tout juste si l’homme peut en tenir les rennes, tant il est à la merci du hasard. Les invraisemblances qu’il produit, ou les aberrations que la Nature lui envoie, interdisent d’éviter le hasard. La liberté de faire l‘Histoire est menacée dans son essence par la gratuité absolue et l’absence de finalité d’un monde sans Dieu ou le règne de la Nature ne tend vers aucun achèvement. La causalité fait et défait, sans rime ni raison. L’histoire du monde, selon un mot de Shakespeare, est un conte de bruit et de fureur, raconté par un idiot. En bref, quant à la valeur de l'existence, le nihilisme serait dans le vrai.
    Il faut remarquer que Cournot refuse ce genre d’extrémité, il refuse de donner au hasard plus de place qu’il n’en n’a. (texte) Cournot entend à la fois s’opposer à la fois à une représentation de l'Histoire qui ne garderait que le fortuit et le contingent et à celle qui refuserait de reconnaître la part du hasard dans le cours des événements. (texte) Il admet aussi qu’il est tout à fait possible que dans l’Être tout puisse être lié, mais il veut séparer le point de vue de l’analyse historique avec sa méthode, et celui d’une ontologie.


C. Du hasard à la synchronicité

   Revenons à notre point de départ. La théorie de Cournot soutient qu’il y a indépendance entre les séries causales et non-solidarité des séries entre elles. Ces deux principes supposent qu’il existe une séparation des phénomènes qui ont lieu dans la Nature. On suppose que chaque petit phénomène existe dans son mode séparé.

    1) Le sens de la séparation est posé par l’ego, dans l'état de veille, dans l’opposition duelle sujet/objet. Dans la vigilance, nous nous persuadons que nous pouvons faire notre petite cuisine de notre côté, que cela n’a aucune incidence ailleurs et qu’il n’y a pas de relation. L’ego se pense lui-même dans la séparation et il pense la réalité dans la séparation, de manière chosique. C’est pour cette raison que la physique classique croyait encore dans l’objectivité absolue, parce qu’elle pensait que l’observateur pouvait être séparé de l’observé et n’avoir aucune influence sur lui. Le concept de séparation n’est qu’une représentation de notre pensée, mais une représentation régit aussi nos relations. Une représentation dans laquelle chacun croit pouvoir se fabriquer et vivre dans une bulle séparée. Une représentation finit par atteindre sa fin quand nous constatons avec amertume que l’autre a bel et bien réussi, lui aussi, à s’enfermer dans sa bulle.
    Croire que la séparation existe est une illusion dont il est urgent de se défaire. Bien sûr, si je tape du pied sur le sol, je ne vais pas déranger un habitant des Bermudes. La distance est immense et l’effet très faible. Dans la vigilance quotidienne, nous pouvons faire comme si la séparation existait et penser qu’il ne peut pas y avoir une relation entre deux points se trouvant à des distances très lointaines et ne pas rencontrer beaucoup de contradictions. Le paradigme de la séparation structure notre expérience dans une pensée et une action fragmentaire. Mais ce n’est pas ce qui est. Si l’Univers est ce qu’il est, il est précisément Uni-, c’est qu’il est Un et qu’il cohère avec lui-même à chaque instant. Il est aussi un mouvement temporel –vers ? Il est dans un constant Devenir. Dans l’Univers rien n’est strictement séparable. Dans l’espace et dans le temps. La séparation est sous-produit de la pensée duelle, un concept tracé par l’intellect, un trait de craie entre deux régions d’un unique tableau. En raison de l’unité même de l’univers il n’existe pas d’indépendance des séries causales, mais un processus unifié de Manifestation. La Manifestation rend nécessairement solidaires tous les processus de la causalité. Dans la Nature toutes les choses existantes sont liées entre elles, tous les processus sont déployés simultanément. La Terre elle-même, comme on l’a découvert récemment, fonctionne comme une entité unifiée à part entière, enveloppant tous les processus qui se déroulent à sa surface. De même, la causalité linéaire, qui sert de schéma de raisonnement dans la théorie du hasard, est une abstraction, un concept de laborantin, il n’existe dans la Nature qu’une causalité circulaire et globale. La causalité circulaire rend bien plus complexe les processus qui entrent en jeu dans les phénomènes naturels, car elle implique une constante interaction. Alors, le hasard ?
    Entre le comme si de nos commodités théoriques et la réalité, il y a une grande différence. La réalité se contrefiche de nos comme si et de la séparation abstraite instaurée par l’intellect, elle est, et elle est l’unité de l’univers. Les découvertes les plus récentes de la physique imposent une révision radicale du concept classique de causalité. Ce que la physique quantique a montré, c’est que la réalité est fondamentalement non-locale. L’univers tout entier contribue à l’apparition de chaque événement. Ce qui est ici n’est pas séparable de ce qui est là-bas. Il est même possible de montrer qu’au niveau du champ unifié d’où naissent ce que nous appelons les particules, il existe une corrélation infinie des événements. Une information en un point est instantanément présente en un autre point, sans qu’il y ait transport, et donc plus vite que la vitesse de la lumière. Einstein rechignait devant pareille possibilité. On a monté le paradoxe Eintein-Podolski-Rosen pour mettre la théorie quantique au défi. Mais l’expérimentation a tranché en faveur de la théorie quantique, en validant l’idée même de l’inséparabilité des événements. L’univers, tel que nous le découvrons aujourd’hui, n’est plus une sorte de « boîte vide », contenant des « choses », comme le croyait Newton. Il ne se pense plus dans un paradigme strictement mécaniste, tel que celui qui a été légué par la Mode
rnité. Il est une immense et unique fonction d’onde, d’une énergie en constante transformation, en constant déploiement, dans un univers en constante expansion. Ce que nous appelons les « objets » ne sont que la condensation d’un champ qui, à notre échelle de perception, paraît solide. Ce que nous appelons les « processus de causalité » sont des déploiements d’une fine peau qui tient ensemble les événements. L’univers n’est pas et n'a jamais été un ramassis de phénomènes isolés. (texte)
    Ainsi, dans le cadre de la causalité non-locale, e

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    ---------------Dans l’exemple de la tuile du toit et du passant, selon la logique classique de la causalité locale, les processus x et y sont des systèmes isolés et ces deux systèmes viennent se perturber l’un l’autre, dans une relation locale. Dans le cadre de cette relation locale, on dit que c’est un « hasard malheureux », une « malchance ». S’il s’agissait d’un homme qui creuse dans on jardin pour planter un chêne et qui trouve un trésor, on parlera de « fortune », de « chance ». Le hasard devient une sorte de démon qui jette des sorts dans le premier cas et de « bon génie » dans le second cas. Le malheur échoit à certain, c’est un « hasard malheureux », le bonheur échoit aux autres, il « tombe du ciel », c’est un « hasard heureux ». On est accablé par les coups du sort ou gratifié par la fortune, c’est selon ! Selon la logique non-locale, dans les processus x et y, la relation causale a lieu entre le système constitué par le couple et l’univers dans son ensemble. Il n’y a qu’un seul système. S’il fallait accuser quelqu’un, il faudrait accuser l’ensemble de l’univers! On ne peut pas dire : « c’est un hasard, les choses pourraient être autrement ». Ce qui est ici et maintenant résulte de la contribution de tout l’univers. Le Un de l’univers soutient ce qui est ici même présent et soutient ce qui m’apparaît présentement. Parce que nous ne connaissons pas l’intrication des événements, parce que nous n’attribuons un sens qu’à certains d’entre eux, pour les autres, nous parlons de « hasard ». Plutôt arbitrairement, nous prétendons que les événements A, B, ou C, sont des « catastrophes », des « malheurs », une « chance inouïe », ou une « veine incroyable ». Nous dérapons de l’observation vers le jugement de valeur et nous avons l’incroyable naïveté de nous persuader que A est vraiment une « catastrophe », B, un malheur etc. comme s’il s’agissait là d’un savoir. La causalité non-locale suggère seulement de constater qu’il s’agit seulement de faits et d’une manifestation de tout l’univers qui ne demande qu’à être respectée comme telle. La causalité non-locale aide à découvrir les relations, mais elle ne permet pas de juger moralement. Elle nous invite à court-circuiter la représentation fragmentaire et à immédiatement appréhender ce qui est de manière globale. Et comme la séparation est d’abord la production de la conscience égocentrique, elle nous invite précisément à dépasser toute représentation égocentrée. L’appréhension de l’unité est un changement de conscience.

    1) ... l’exemple de la biologie. On l’a vu, la position dogmatique de Monod attribue une importance prodigieuse au hasard. Or, le paradoxe, c’est qu’en surdéterminant le hasard, on finit par le vider complètement de toute évidence, de sorte que l’argument n’est plus du tout crédible. Gerald Schroeder, un physicien quantique disait : « La probabilité que l’univers et la vie soient le fruit du hasard est égale à celle de gagner trois fois de suite le gros lot d’une loterie nationale. Avant d’avoir pu récolter vos gains pour la troisième fois, vous serez envoyé en prison pour avoir truqué les résultats ! La probabilité de gagner trois fois de suite, ou même trois fois dans sa vie, est tellement faible qu’elle est négligeable. » Nous n’hésiterons pas, dans le cas du tricheur, à crier à l’imposture. Nous dirons qu’il y a derrière la réussite une manigance astucieuse et que ce n’est pas du tout un hasard ; ce qui suppose bien sûr l’usage concerté de procédés intelligents, puisque le résultat de fait est là et qu’il y a bel et bien réussite. Par contre, à l’égard de la vie, pour le biologiste qui pense à l’intérieur du paradigme mécaniste, la manigance astucieuse ne peut pas sauter aux yeux ! Il ne pense pas dans la relation au monde de la vie. Il a été habitué à penser dans le cadre d’un paradigme mécaniste où l’univers est dépourvu d’unité et d’intelligence. Pour le biologiste qui a cessé d’adhérer au paradigme mécaniste (texte) et se place délibérément dans un paradigme systémique, l’argument du hasard devient immédiatement une imposture. L’évidence même, c’est l’extraordinaire unité et l’intelligence présente dans la vie. Alors, à quoi bon faire un usage compulsif d’un concept vide, devant la plénitude de l’Univers et de la vie ? Les deux biologistes se posent la question de l’origine de la vie. L’un et l’autre situent la biogenèse dans la continuité de la cosmogénèse. Là où les différences apparaissent, c’est évidemment dans la compréhension fondamentale de la nature de l’univers. La causalité non-locale montre sans ambiguïté que l’univers est dans son essence même un champ d’information unifié. De ce fait, comme la thermodynamique de Prigogine l’a montré, la potentialité d’organisation auto-référente existe déjà dans la matière. Comme le disent très fortement les physiciens quantiques, l’univers nous apparaît aujourd’hui plus comme une grande pensée que comme une grande machine. Dans pareil contexte, le hasard ne peut plus jouer le même rôle. L’argument habituel des néodarwinien est celui-ci : on donne à un singe une machine à écrire et on suppose qu’en tapant au « hasard », il va sortir l’intégralité de l’œuvre de Shakespeare. Il y aurait autant de probabilité pour que la vie soit apparue dans l’univers. A quoi en plus on doit ajouter une série de si : il faut donner au singe un temps infini, il faut qu’il y ait des caractères sur la machine etc. Arguments qui vont à l’encontre même du bon sens. Nous savons bien que lorsque nous laissons les choses au « hasard », ce qui se produit le plus souvent, c’est le désordre et la confusion. Comme le dit Trinh Xuan Thuan, dans Le Chaos et l'harmonie : « Nous sentons tous intuitivement – les lois de la thermodynamiques nous le confirment – que, laissé à lui-même, le hasard tend à défaire plutôt qu’à construire, à semer ...

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    2) Revenons sur l’exemple de l’Histoire. La causalité non-locale nous invite à reconsidérer les processus historiques en comprenant qu’il n’existe pas et qu’il n’a jamais existé de séparation absolue entre eux. Nous ne pouvons donc pas trancher, entre ce qui relève d’un « pur hasard » et ce qui serait une « pure détermination ». Comme le dit Raymond Aron, « Un hasard (au sens matériel) est souvent l’exécuteur de la nécessité ». Bien malin celui qui parviendrait à isoler un fait chimiquement pur relevant du « hasard » dans la corrélation infinie des événements. Les historiens se donnent déjà un mal de chien à faire la différence entre « fait historique » et « événement ». Ils ont parfaitement compris qu’un fait historique, cela ne s’impose pas, cela ne saute pas à la figure, comme un petit eurêka intempestif, avec une étiquette collée dessus, mais résulte en réalité d’un choix de l’historien. Le hasard n’est pas une explication en tant que telle. Il ne paraît tel que parce que l’on s’imagine que « les réalités massives sont plus déterminées que les faits parcellaires ». Et c’est ce qui conduit l’esprit « à concevoir une distinction essentielle entre ceux-ci et celles-là. Et pourtant, les réalités massives sont faites de conduites individuelles, liées dans le réel ou par l’histoire, et il n’y a de hasard que relatif ». Si l’Histoire est l’Histoire du monde et que l’Histoire du monde se tient dans l’unité de la Manifestation, elle est l’unité en mouvement, et par rapport à ce qui se situe en elle, il n’y a rien de purement accidentel. Les deux notions de système déterminé et de hasard se rejoignent et la différence qui les sépare tient seulement à la prévisibilité humaine du premier et l’imprévisibilité du second. « Supposons que l’histoire mène nécessairement à une Europe unie : fort de ce savoir, l’historien contemplerait sans effroi les dernières guerres européennes, reste d’une époque qui s’achève. Parcellaires ou non, ces hasards s’organiserait comme tels dans la perspective vraie sur le passé ». Dans cinquante ans, les traits de notre postmodernité qui nous paraissent relever du hasard rejoindront une cohérence significative qui pour l’heure nous échappe. (texte) Cette cohérence significative apparaît quand des liens nous apparaissent avec clarté entre des faits que nous avions auparavant complètement séparés. Nulle part, plus qu’en histoire, on ne voit mieux à l’œuvre l’opération de la pensée fragmentaire. Nous avons fait éclater les domaines de l’histoire, la tendance à la fragmentation du savoir a conduit l’histoire à des études de cas très limitées dans leur objet. Du coup, la cohérence globale est constamment perdue de vue parce que nous mettons au point notre outil d’analyse dans le fragmentaire.

    Mais c’est justement la cohérence qui renouvelle le sens. Redécouvrir la cohérence, c’est s’ouvrir à ce que Carl Gustav Jung appelle la synchronicité des événements. On s’est souvent étonné (pourquoi ?) qu’il y ait souvent dans l’histoire des sciences des découvertes simultanées. On s’étonne de ces hasards curieux. Témoin par exemple le cas de Darwin, rédigeant L’Origine des Espèces : « J’en étais presque à la moitié de mon travail. Mais mes plans furent bouleversés, car au début de l’été 1858, Mr Wallace, qui se trouvait alors dans l’archipel malais, m’envoya une étude (qui) contenait exactement la même théorie que la mienne ». L’étonnement diminuerait de beaucoup si nous comprenions que la séparation n’existe tout simplement pas dans le réel et ce genre ne phénomène regagnerait immédiatement une logique si nous pouvions le resituer dans une perspective où la causalité est par essence non-locale.

    3) Il est donc important d’accorder une attention sérieuse aux travaux conjoints du physicien quantique prix Nobel Wolfgang Pauli et de Carl Gustav Jung sur la théorie de la synchronicité des événements. Jung avoue que le sujet réclame de s’avancer avec beaucoup de prudence et de modestie, mais il avoue aussi que cette question s’est imposée tellement souvent dans le cours de ses recherches qu’il ne pouvait plus l’écarter d’un revers de main. Il dit ceci : " Il y a longtemps déjà que le problème de la synchronicité m’occupe : de façon sérieuse, plus précisément depuis le milieu des années 1920, le temps où, étudiant les phénomènes de l’inconscient collectif, je rencontrais sans cesse des connexions – séries ou thèmes groupés – que je ne parvenais plus à expliquer par le hasard. Il s’agissait en effet de ‘ coïncidences ’ dont l’apparition présentait un tel caractère de ‘ sens ’ que, dans leur cas, l’improbabilité de hasard ne pourrait s’exprimer que par un nombre d’une grandeur immense. " Jung y a été aussi été confronté directement dans sa pratique médicale. D’où l’exemple désormais paradigmatique du scarabée d’or :


" Dans un moment décisif de son traitement, une jeune patiente eut un rêve où elle recevait en cadeau un scarabée d’or. Tandis qu’elle me racontait son rêve, j’étais assis le dos tourné à la fenêtre fermée. Soudain, j’entendis derrière moi un bruit, comme si quelque chose frappait légèrement la fenêtre. Me retournant, je vis qu’un insecte volant frappait la vitre. J’ouvris la fenêtre et attrapai l’insecte en vol. Il offrait avec un scarabée d’or l’analogie la plus proche qu’il soit possible de trouver sous nos latitudes : c’était un scarabéidé de la famille des lamellicornes, hôtes ordinaires des rosiers : une cétoine dorée, qui s’était apparemment sentie poussée, à l’encontre de ses habitudes normales, à pénétrer juste à cet instant dans une pièce obscure ».


On peut dire, en terme de logique locale, que A, le rêve de la jeune femme, est le produit d’une série causale x. B, l’apparition du scarabée dans la pièce, est le produit d’une autre série y. Dans la logique de la causalité locale, les deux séries causales sont dites séparées et indépendantes et se croisent en E par un pur « hasard ». Cependant, ce n’est que l’aspect mécanique du phénomène, nous voyons en même temps une relation intelligible entre A et B, si bien que E est un événement parfaitement significatif. C'est l’ensemble qui acquiert immédiatement une cohérence et celle-ci abolit la représentation fragmentaire et son incohérence. La cohérence parait nouvelle, suscite la surprise, parce que le mental dans lequel elle apparaît a l’habitude de fonctionner dans la séparation et là, il est pris au dépourvu et placé devant une unité de sens. Si Pierre avait annoncé à Paul qu’il amènerait un scarabée en cours de biologie et que Paul arrive en retard et voit un scarabée sur la table, il ne sera pas surpris. L’événement E est dans le prolongement d’une série causale x, à la suite de C, l’annonce faite par Pierre à Paul, il n’apparaît pas par « hasard » sur la table. Dans la séance de Jung, il y a synchronicité, parce que deux événements surgissent ensemble, possèdent une résonance significative, une unité évidente, et cependant n’ont aucun lien à travers la causalité locale. Par définition, la synchronicité est acausale. Nous avons tous fait ce genre d’expérience, ne serait-ce qu’avec le téléphone. Je pense à une personne et dix seconde plus tard, le téléphone sonne et c’est elle. Jung évoque ce banquier qui, une nuit dans un hôtel, fait le cauchemar : il voit le guichetier de l’ascenseur lui ouvrir la porte. Dans l’ascenseur, il y a un cercueil. Impressionné, le matin, il prend prudemment l’escalier pour se rendre à la réception. Une minute plus tard, la cabine de l’ascenseur se détache et s’écrase dans un grand bruit. Notre homme était mort s’il l’avait emprunté.
    Dans la perspective de la causalité locale, ...
Par contre, dans la perspective de la causalité non-locale le mystère est moins épais. Si en effet l’univers est Un et non-divisé, s'il existe en permanence une corrélation infinie des événements, rien n’empêche que puisse affleurer dans la conscience du sujet, y compris dans un état différent de l’état de veille, une information reliant deux points causalement éloignés. La coïncidence qui surprend, est en fait fondée sur l’unité de ce qui est. La coïncidence nommée « hasard » est le signe de la résonance universelle de l’unité de ce qui est. Parce que dans ce cas, la relation est acausale, elle ne passe pas par des séries de deux systèmes massifs de causalité. Elle peut très bien passer par les détails les plus insignifiants, au regard de la pensée habituelle. La synchronicité révèle le Sens par delà le processus habituel de la causalité. Elle est un pressentiment de l’unité, celui dans lequel nous comprenons que le hasard n’existe pas. (texte).

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     © Philosophie et spiritualité, 2005, Serge Carfantan.
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Leçon (1) et (3) sur la synchronicité


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