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Recherches sur la synchronicité - Serge Carfantan
 
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Leçon 128.   Recherches sur la synchronicité    

    Dans cette leçon, nous supposerons l'acquis des analyses de la leçon précédente. Nous avons vu pourquoi le hasard ne saurait à lui seul constituer une explication. Le concept classique du hasard objectif est inséparable d’un paradigme mécaniste daté du XVIII ème siècle et qui ne résiste pas aujourd’hui à la critique. La nouvelle physique a ouvert des perspectives très différentes, dans lesquelles l’unité de l’univers rend impossible la séparation complète des processus qui génèrent les événements. L’univers cohère sur lui-même et soutient dans sa totalité tout événement qui se produit en lui.
    Mais quel rapport y a-t-il entre ces données nouvelles de la physique et notre expérience consciente ? Nous avons effectivement souvent l’impression que « les choses ne se produisent pas vraiment par hasard ». Nous ne pouvons pas nous empêcher de penser qu’il existe des rencontres et des relations très significatives. De nombreuses recherches ont été menées au XX ème siècle sur les coïncidences significatives. Une théorie a même été formulée, la théorie de la synchronicité de Carl Gustav Jung, en collaboration avec le physicien W. Pauli pour tenter d’en préciser les contours. Une littérature importante s’est développée sur le sujet, mais dont l’intérêt est parfois inégal.
    Le problème majeur qu’elle soulève est de savoir comment différentier une véritable synchronicité d’une simple projection mentale de l’esprit sur des événements. Cette question est rarement posée directement, mais nous ne pouvons pas l’éviter. On sait par exemple, que le paranoïaque voit des « signes » partout. Il ne fait que répéter la projection de son angoisse. Il voit ce qu’il cherche. Mais la réduction psychologique n’est pas non plus satisfaisante. D’un autre côté, la relation signifiante entre des événements se produit de manière frappante, indépendamment de la volonté propre du sujet. Sans qu’il l’ai réellement cherché. En pareil cas, on en vient à se demander quel rapport il peut bien y avoir entre les événements et le sujet. Que peut nous apprendre la synchronicité des événements sur la nature de l’esprit ?
    Quelles perspectives la théorie de la synchronicité peut-elle nous ouvrir ? Ne conduit-elle pas à reconnaître d’avantage la présence d’une intelligence au cœur des phénomènes ? L’interconnexion n’implique-t-elle pas une dimension non-matérielle de la réalité ?

A. La corrélation infinie et l’événement

       Le mot synchronicité est formé sur deux termes grecs. « syn », veut dire ensemble, c’est le même préfixe que l’on trouve dans sym-pathie, l’idée implicite est que cela se tient ensemble. La sympathie indique que le pathos de l’autre est en fait non-séparable du mien, je peux éprouver ce qu’un autre éprouve, sentir la tristesse qui est dans son âme ou le pétillement de joie qui l’accompagne. « chroni » renvoie à Chronos, le Temps. Ce qui donne donc : « qui se produit en même temps », avec cette implication précise selon laquelle, le processus de manifestation est unifié dans sa signification, car les événements ne sont pas séparés parce qu’intrinsèquement liés. Le concept de synchronicité s’inscrit en opposition avec une représentation fragmentaire de la réalité. Penser de manière fragmentaire, c’est admettre que les événements ne sont pas synchrones ni synchronistiques, ce qui veut dire qu’ils surgissent suivant leurs caractères propres, sans aucune relation entre eux. Par exemple, la circulation des piétons sur une place semble hiératique. Chacun d’entre eux suit un mouvement arbitraire, aux caprices du hasard. Un chorégraphe qui monterait un spectacle dans ces lieux introduirait une musique commune et ferait entrer dans une même danse tous les passants, rendant tous leurs mouvements synchrones. La synchronicité est en quelque sorte chorégraphique, tandis que la représentation fragmentaire privilégie le chaotique. La synchronicité présuppose une ontologie de l’unité, la non-séparation du réel, tandis que la représentation fragmentaire s’appuie sur une ontologie de la multiplicité. Dans l’attitude naturelle, nous privilégions la pensée fragmentaire, parce que nous pensons dans la dualité. Notre univers mental habituel est fait des divisions dans lesquelles nous avons le sentiment d’avoir été jetés, comme si ...

    ---------------1) Dans l’attitude naturelle, l’événementiel concerne avant tout l’apparition les phénomènes matériels. S’il peut ou non y avoir corrélation dans le réel, c’est donc plutôt à la physique d’en décider. a théorie physique suppose-t-elle par avance la représentation fragmentaire ?
    Le paradigme mécaniste qui a longtemps dominé la physique accréditait très largement une ontologie de la multiplicité. Sa prédilection pour l’analyse, comme on le voit avec Descartes, lui assurait une solide assise dans la représentation fragmentaire et lui fermait la vision de l’unité et de la complexité. C’est ce qui différentie d’ailleurs Descartes et Pascal. Le développement du paradigme atomiste a donné au mécanisme un élan et une ampleur inégalés dans la même direction. Newton prolonge et renouvelle la physique cartésienne. En fragmentant la réalité sous la forme des atomes, ces petites billes incassables, on donnait à la pensée fragmentaire une justification physique, car l’ultime fragment venait d’être découvert : c’était l’atome. Newton était pourtant un alchimiste convaincu en quête de l’unité ultime de l’univers. Cependant, les principes fondamentaux appuyant l’unité de l’univers ne trouvaient chez lui leur appui que dans une théologie. Ainsi, l’espace et le temps devenaient des transcendantaux résidant en Dieu, des attributs de Dieu. En réalité, le legs de Newton à la physique ouvrait largement la voie à une représentation fragmentaire du réel.

    La non-reconnaissance de la corrélation des événements dans la physique classique est liée à deux présupposés :

    a) Celui de la séparation sujet/objet, de l’observateur/observé au fondement du concept de l’objectivité. Admettre la séparation, c’est prendre position pour ce que l’on appelle l’objectivité forte. Dans cette représentation, le savoir que nous avons sur la réalité est indépendant de notre subjectivité. Si on éliminait l’observateur humain, les lois de la physique resteraient valides. Le principe de l’objectivité forte interdit de concevoir l’unité du monde matériel à partir de l’unité de la conscience. Chez Descartes, l’adoption de ce principe va de pair avec l’élaboration d’une métaphysique de la dualité : celle de la substance pensante/substance étendue. Le dualisme inauguré par Descartes se donne carrière dans toute l’histoire des sciences en Occident. C’est encore à l’intérieur de ce schéma que pensent une majorité de scientifiques aujourd’hui, en particulier ceux qui enseignent à l'intérieur de ce que Thomas Kuhn appelle la science normale .

    b) Celui du caractère pulvérulent de l’objet, c’est-à-dire de la matière et en conséquence, d’une représentation des phénomènes dominée par l’idée de division, de processus antagonistes, indépendants et séparés. Dans la physique classique, l’analyse de la matière aboutissait à des composants ultimes (atomes et molécules) auxquels ensuite la chimie rattachait les propriétés de tous les corps matériels. Dans pareil contexte, les phénomènes étaient pensés comme l'aboutissement de processus d’une causalité locale, soumise aux lois de la Nature découvertes par la physique. L'interprétation que

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 de la composition de l’univers, les atomes, il n’y a en réalité que des champs d’énergie. La distinction entre matière et énergie, dans laquelle se développait encore la physique du XIX ème siècle n’a plus besoin d’être maintenue. Nous savons aussi que l’opposition entre le vide, comme simple espace dépourvu de toute propriété et la matière, sous forme d’atomes pourvus de caractéristiques n’a pas d’avantage lieu d’être maintenue. Des expériences montrent que le vide contient une virtualité d’où émergent des particules. La situation est donc très différente. La physique abolit l’idée d’une structure chosique de la réalité. Ce sont des « choses » que nous pensons en corrélation. Le problème de la corrélation des événements ne se posent que dans le contexte de la physique classique admettant un concept chosique de la réalité. Il se volatilise à partir du moment où on admet que la réalité fondamentale de la matière n’est pas chosique, mais est un champ, une fonction d’onde qui éventuellement se « localise » sous cette forme que nous appelons une « particule ».

    Supposons que deux "particules" x, y, soient émises, qu’elles éclatent dans des directions différentes, pour s’éloigner par exemple de plusieurs kilomètres. Supposons qu’il existe entre elles une relation de conservation. Par exemple que la somme de leur spin soit égal à 0. Dans la perspective de la science classique, il est matériellement impossible que y demeure instantanément informée de l’état de x. Si information il y avait, celle-ci ne devrait pas être transmise à une vitesse supérieure à C, la vitesse de la lumière. La causalité du phénomène doit rester locale et séquencer deux processus différents. Différents et cela va sans dire complètement indépendants de l’observateur. L’indépendance des processus est en effet garante de l’objectivité parfaite de leurs mesures, l’objectivité forte. On peut donc par principe faire état d’un système avant qu’il n’ait été observé, car ses caractéristiques ne dépendent pas de l’observateur. Elles sont "objectives". Tel est en fait le point de vue du bon sens de l’attitude naturelle. Tel est aussi le point de vue d’Albert Einstein dans sa controverse avec Niels Bohr. Partant d’une conception réaliste de la physique, Einstein veut résoudre les paradoxes posés par la dernière venue de la physique, la théorie quantique et le problème inquiétant des corrélations d’événements qu’elle soulève. L’acharnement d’Einstein aboutit à l’élaboration du célèbre paradoxe EPR, Einstein-Podolsky-Rosen, machine de guerre montée pour tenter de prouver que la théorie quantique est incomplète. Einstein propose d’essayer de prendre en défaut la théorie quantique en mesurant dans un intervalle de temps très bref, pour que l'information n'ait pas le temps d’aller d'une particule à l'autre, deux grandeurs s'excluant, telles que la position et la vitesse. Selon Heisenberg, il est impossible de mesurer simultanément la masse ou la vitesse d’une particule. (Cf. les inégalités d’Heisenberg). Si la mesure s’avérait possible, elle prouverait que la théorie quantique est incomplète et qu’il existe des variables cachées rendant compte de déterminisme implicite du phénomène. En d’autres termes, Einstein admet que les états des particules existent avant la mesure. Pour Einstein, l’univers existe indépendamment de l’observateur et il est totalement et localement déterminé.

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De son côté, Niels Bohr raisonne à l’intérieur d’une conception probabiliste de l’événement, en terme de probabilité d’apparition enveloppant un indéterminisme foncier. Il soutient que l’on ne peut rien dire d’un système avant qu’il soit observé et tout ce que l’on peut affirmer se rattache à l’observation. L’interprétation de Copenhague de la théorie quantique de Heisenberg et Bohr, refuse l’idée classique de l’objectivité forte et se cantonne dans la position de l’objectivité faible. L’observateur ne peut se séparer de l’observé. Tout ce que nous savons des caractéristiques de l’univers n’a de sens que dans le contexte tracé par la conscience que nous en avons. Pour Bohr, la spéculation sur la « nature en soi » de la matière, coupée de toute observation relève non de la physique, mais de la métaphysique (dans le sens exact que lui prête Kant). Donc d’une version de la métaphysique coupée de toute relation à une expérience possible.

    Toute observation agit sur l’observé et c’est particulièrement important dans le domaine de l’infiniment petit, où le seul fait d’envoyer un pinceau lumineux sur une plaque pour effectuer une mesure perturbe immédiatement l’état du système. C’est sur le cas des photons corrélés que le problème peut être tranché. Si l’on prend une paire de photons corrélés, la mesure de la polarisation du premier x, impliquera que le second, y sera polarisé de manière perpendiculaire au premier. Ce que dit l’interprétation de Copenhague, c’est qu’avant la mesure, la polarisation des photons est indéterminée, c’est lors de la mesure que la fonction d’onde s’écroule. La première particule x se polarise en prenant la valeur de la mesure, et l'autre particule y se polarise perpendiculairement instantanément par rapport à la première. Erwin Shroedinger et Heisenberg, dans la voie tracée par Bohr, en développant les conséquences étranges de la théorie quantique, en viennent à admettre la possibilité de corrélations telle qu’un système mesuré puisse instantanément influer sur un autre. David Bohm, un autre physicien quantique, suggéra d’étudier les phénomènes de corrélation sur le spin des particules.

    La bataille philosophique entre Bohr et Einstein dura jusqu’à leur disparition, chacun d'eux campant sur ses positions. On n’avait pas encore de moyen technique pour mettre à l’épreuve les hypothèses des protagonistes. Or, en 1981 et en 1982, coup de tonnerre, Alain Aspect, à l’institut d’optique d’Orsay, parvient à monter une expérience cruciale pour trancher la question. A l’époque François de Closet titrait un article dans Le Point : «Et si Einstein s’était trompé ?». Il disait que « la méthode scientifique éliminant toute interférence subjective, se voulant vraie indépendamment de l’individu qui la pratique, paraît avoir d’emblée délimité son propos » et il voyait dans l’expérience d’Alain Aspect, une « la première expérience d’épistémologie appliquée ». Or l’expérience d’Alain Aspect confirme l’exactitude des prédictions de la théorie quantique. Elle montre qu'il est inutile d’aller chercher les "variables cachées" d’Einstein. Sans entrer dans le détail technique, disons que l’expérimentation montre que lorsque l’on observe une première particule, en la sortant de son indétermination, instantanément la seconde prend l’état corrélé correspondant. Cf. Jean Bouchard d'Orval (texte) En pareil cas, et c’est bien ce qui est remarquable, on ne saurait parler de coïncidence, pour la bonne raison que la relation de conservation existe bel et bien. Il n’est pas d’avantage possible de parler d’une influence à caractère causal. Comme dans les boules de billard de Hume, comme si une séquence de chocs allait de x, vers y. Il n’y a pas eu de contact entre x et y. L’indétermination est en fait instantanément levée dans la totalité du système. Pour ne pas contredire le principe de la transmission d’un signal plus rapide que C, la vitesse de la lumière, il faut remarquer tout simplement qu’il n’y a pas de signal transmis ! donc pas de contradiction avec les hypothèses de la relativité. (texte) La seule possibilité, c’est qu’au niveau le plus subtil de la matière, existe une corrélation infinie des événements, un champ unifié où en quelque sorte en tout point, de manière holographique, toute l’information est présente et donc répercutée. Il faut donc en l’espèce renoncer à la localité causale et prendre le parti de la non-localité.
   

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B. La théorie de la synchronicité

    Que faut-il entendre dans les termes de « théorie de la synchronicité »? Une théorie est une construction intellectuelle permet de rendre compte de phénomènes, de faits qu’elle cherche à élucider. Une théorie avance des concepts fondamentaux, des hypothèses. Une théorie doit aussi se fonder sur des observations et se prêter à une vérification. Quels sont ici les faits ? Quels sont les concepts fondamentaux ? Qu’en est-il de la vérification éventuelle de la théorie de la synchronicité ?

    1) La synchronicité est la coïncidence dans le temps de deux ou plusieurs événements sans relation causale et ayant le même contenu significatif. Nous avons analysé plus haut le paradigme du scarabée de Jung (cas N°1), le cétoine doré qui vient cogner contre la vitre juste au moment où la patiente raconte un rêve dans lequel elle recevait en cadeau un scarabée doré. Jung raconte dans quel étonnement il avait ouvert la fenêtre, pour attraper l’insecte, le tendre à sa patiente en  s’écriant : « Le voici, votre scarabée ! », déclenchant chez elle le déclic libérateur de la cure, l’effet de catharsis. Les deux séquences, le récit de la jeune femme et le bruit à la fenêtre sont reliés en un point indépendamment de tout lien causal. Dans cet exemple, on parle de synchronicité des événements car ils se produisent simultanément, dans la cohérence, d’une thématique commune.

    Entre les deux événements, il y a un point de concordance. C’est l’exemple typique de la carte postale d’un ami perdu de vue que l’on retrouve et à laquelle on jette un regard, au moment même où la personne, « comme par hasard » appelle. C’est l’expérience du coup de téléphone où nous connaissons déjà le correspondant. C’est dans cette catégorie que l’on pourrait aussi placer les découvertes simultanées dans l’histoire des sciences, comme celle de la particule psi en physique, par Burton Richter et Samuel Ting, qui recevront conjointement en 1976 le prix Nobel pour ces travaux. (cas N°5 et 6). Quand une expérience de ce type se produit dans la vie quotidienne, nous marquons un temps d’arrêt et nous sommes le plus souvent étonnés. L’étonnement vient de ce que, partant d’une représentation fragmentaire de la réalité, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que deux événements, issus de deux processus de causalité indépendants, soient en relation. Nous raisonnons constamment dans l’attitude naturelle dans la dualité et en pensant la relation événementielle dans une causalité à caractère mécanique (qui est la seule idée courante de causalité). Une relation entre des événement qui surgit en dehors de la causalité mécanique nous paraît irrationnelle. Elle est alors qualifiée de « coïncidence » et fait figure d’exception remarquable par rapport à la loi de causalité qui est le propre de notre représentation commune. Or justement, la synchronicité est a-causale et elle contredit directement l’attitude naturelle. (texte)

     Nous sommes d’ordinaire ...

    Dans les années 1900, un biologiste autrichien, Paul Kammerer, s’empare pour la première fois du problème. Il raconte par exemple qu’un jour sa femme commença un roman dans lequel apparaissait une madame Rohan; or le soir même, le prince Joseph de Rohan leur rendit visite à l’improviste. Frappé par les corrélations multiples qu’il rencontrait dans la vie quotidienne, Kammerer décide de noter les faits au jour le jour et il se met à composer un inventaire d’événements synchronistiques. Par souci de rigueur, il ne vise pas l’exceptionnel, mais reçoit les observations, même assez banales, tirées de la vie courante. Dans la documentation accumulée par Kammerer on trouve un peu de tout : des rencontres entre personnes, des relations entre noms et chiffres, des relations entre des lettres reçues en même temps, des détails historiques etc. Et il ne s’arrête pas à la seule compilation, il tente ensuite une classification rationnelle des faits et il propose enfin, avant Jung, un essai de théorisation. Le livre de Kammerer sort dans les années 1920 et connaît un franc succès. Il est même salué par Einstein. Kammerer reste prudent, mais il perçoit déjà très bien la complexité du phénomène. Il trouve des cas de deux, (cas N°8) trois, quatre, voire même six points de concordance. Comme cette histoire (cas N°2) : en 1915, deux soldats admis le même jour dans un hôpital militaire de Bohème. Tous les deux ont 19 ans, sont nés en Silésie, se sont portés volontaires, souffrent de pneumonie et s’appellent … Franz Richter ! On trouve aujourd’hui des enquêtes de ce type qui confirment très nettement les travaux de Kammerer. Elles s’attardent parfois un peu trop sur des exemples médiatiques (cas N°3), mais la masse d’observations à prendre en compte interdit de parler de phénomènes rares ou anecdotiques. C’est à Kammerer que l’on doit deux hypothèses importantes : a) la loi des séries. Dans le processus du temps, il arrive fréquemment qu’un événement entre en résonance avec lui-même et se répète plusieurs fois en dehors de la localité. On dit « jamais deux sans trois » ! Les compagnies d’assurance ont d’ailleurs vérifié et complètement intégré cette loi. b) Kammerer établit aussi que la relation synchronique suit la loi du semblable : « le semblable va avec le semblable », loi que les philosophes appellent depuis Aristote, le « principe d’ Empédocle ».

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     2) Sur cet exemple, il est bien difficile de ne pas faire intervenir le concept d’inconscient. Les parallèles sont trop nombreux. Nous savons par exemple qu’un problème qui nous tracasse à l’état de veille suit une étrange maturation quand nous relâchons la tension et trouve souvent un dénouement dans le repos complet, le lâcher prise, le sommeil. Comme s’il travaillait à notre insu, en dessous du seuil de la vigilance. Poincaré raconte une expérience de ce type en mathématiques. Ici, un processus analogue se déroule non pas dans le sommeil, mais dans le monde des événements de la veille. Nous sommes bien au-delà de l’inconscient personnel. Freud avait admis l’hypothèse d’un inconscient collectif dans Totem et Tabou. L’originalité de Carl Gustav Jung est d’avoir ensuite exploré cette voie. Jung montre tout d’abord qu’il existe un plan de l’inconscient qui est trans-individuel et il y voit d’abord une mémoire collective de l’humanité déposée en chaque être humain. L’inconscient collectif permettait de comprendre la constance des archétypes alimentant l’imaginaire de l’humanité dans les cultures traditionnelles.

    Il aurait pu s’en tenir là. Mais une succession d’observations l’amena très tôt à supposer que l’inconscient collectif devait être bien plus qu’une simple mémoire, mais devait relever d’un plan mental universel qui mettrait le sujet en relation (le plus souvent en rêve) avec un plan d’information universel. On sait qu’une catégorie de rêve était rejetée par Freud sans explication, celle des rêves visionnaires. Comme celui de cette femme qui se réveille en sueur une nuit terrifiée d’avoir vu en rêve sa fille s’écraser en avion. Et quelques minutes plus tard le téléphone sonne… pour donner une très mauvaise nouvelle. Si, pendant son sommeil, le sujet quitte la conscience limitée de la veille et s’immerge dans une sorte de conscience d’unité dans laquelle il est en communication psychique avec toutes choses, il est tout à fait possible qu’il en ressorte avec une information à caractère non-causal. (texte) La prémonition et la télépathie perdent alors leur caractère mystérieux et reçoivent un élément d’explication. Les exemples variés de synchronicité cessent de paraître étranges et complètement irrationnels. Ils deviennent la manifestation explicite d’une cohérence implicite du réel avec lui-même. Où le Réel cohère-t-il avec lui-même ? Réponse de la physique : au niveau  du champ unifié, là où réside une corrélation infinie des événements. A ce niveau, l’information est omniprésente et instantanée. Il ne reste plus alors qu’à comprendre que le champ unifié est aussi un champ d’intelligence. Si la conscience à l’état de veille se situe dans la division sujet/objet et n’a du réel qu’une compréhension et une perception fragmentaire, il n’en reste pas moins que dans d’autres états, il est possible qu’elle ait conscience de son immersion dans l’Etre et plus précisément de sa participation au champ d’intelligence qui sous-tend la manifestation matérielle. Ce n’est pas Shankara, c’est Alain qui écrit : « dans le sommeil, je suis tout, mais je n’en sais rien », formule qui prend maintenant un relief tout particulier. Les physiciens de Berkeley disent que l’Univers est plus une grande Pensée qu’une immense machine, ou encore que l’Univers est mind stuff,  fait dans le tissu de l’esprit. Il n’y a rien d’étrange à ce que la conscience individuelle puisse être à son insu informée de ce qui se produit séquentiellement à titre d’événement dans l’univers. Cela ne dépend que d’un changement d’état de la conscience.

     C’est en ce sens que la théorie de la synchronicité développée dans La Synchronicité et paracelsica  de Jung se situe, à la fois dans le prolongement de la théorie de l’inconscient collectif, mais qu’elle pousse aussi l’audace théorique bien plus loin. Freud haïssait le paranormal, ce qui lui avait fait abandonner l’hypnose. Jung était assez ouvert pour tenter de s’y aventurer armé d’une théorie de l’inconscient remanié et mise en relation avec les découvertes les plus récentes de la physique. On peut lui reprocher de s’être embrouillé dans des considérations sur l’Alchimie et des traditions hermétiques. Ce n’est pas le meilleur de son travail. Il a eu cependant le mérite de s’interroger sur une question qui restait inabordable à l’intérieur du paradigme de la science classique.

     3) Reprenons dans des termes simples et en faisant appel seulement à l’ordre de notre expérience. Mettons que je tape un texte sur mon ordinateur. Le texte est l’expression d’une source, ma conscience, il est porté par mon intention. Cette intention en est le pourquoi. Je n’ai pas besoin de connaître le comment du fonctionnement de la machine. Je m’en sers et la machine se fait oublier en tant que telle. L’ensemble des mécanismes à l’œuvre est extrêmement compliqué. Il y a un dispositif pour coder l’expression allant du software, vers le hardware et pour la manifester dans des symboles. Les dispositifs ne sont que des moyens. C’est l’intention consciente qui compte, car c’est elle qui dirige l’expression, c’est elle qui donne son sens. L’intention dessine ce qui apparaît factuellement comme un événement : les signes qui apparaissent sur l’écran. La cohérence signifiante du texte va de soi et vient du soi. Il serait stupide de penser qu’elle peut apparaître au hasard de la frappe mécanique. Elle est présente dès le départ. Il y a bien des éléments fragmentaires, les mots, leur représentation graphique, mais tous sont reliés dans une unité de signification, et sont donc corrélés. La corrélation suppose une unité fondamentale dans laquelle se déploie l’expression, la page blanche sur laquelle le texte est écrit.

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    Nous avons vu que désir/aversion fonctionnent ensemble et sont indissociables. Ils sont polarisés par le couple attirance/répulsion. L’aversion est aussi un courant puissant qui aimante à sa manière les événements. J’attire ce qui relève de mon vouloir, mais j’attire aussi ce dont je ne veux pas.  La différence entre l’un et l’autre n’est rien d’autre que la différence entre ce qui est conscient (ce que je peux souhaiter, revendiquer et affirmer) et ce qui est inconscient (ce que je refuse et dont je ne veux surtout pas entendre parler). Ce que je crains, c’est aussi ce que j’ai tendance à retrouver dans ma vie et ce qui donne lieu à la répétition du modèle de mes propres réactions.

    Ma situation d’expérience, c’est le fait. Le fait peut être posé en dehors de moi comme un objet embrayé mécaniquement dans des processus qui me semblent étrangers. C’est en rejetant ce qui survient sur l’objet, hors de moi, que j’ai tendance à rejeter la responsabilité de tout ce qui se produit dans ma vie. Mais je peux aussi voir l’objet comme inséparable de moi comme sujet, donc voir le fait comme un texte comportant des signes en écho de mes propres intentions. Il suffit que je le perçoive dans un ensemble signifiant. Dans le cas N°4, l’intention de F de rencontrer le médecin qui a vu son fils pour la dernière fois semble opérer à son insu et organiser une cohérence dans le cours de son histoire. Et ce mot doit être martelé : c’est même littéralement une histoire qui a pris corps.

    Il est clair que ce ne peut être exactement l’histoire que l’ego écrirait, car l’ego n’a de maîtrise sur le cours des événements que dans l’état de rêve. Dans le rêve, le récit, les personnages, l’histoire parlent de l’ego. L’ego ne peut écrire que des histoires rêvées. Dans l’état de veille quelle est son appréhension première du réel ?  Quelle représentation avons-nous dans l’attitude naturelle de la relation entre le moi et le monde ? Je me réveille le matin pour m’arracher au sommeil. Je sors de l’unité, j’entre dans la dualité propre à la vigilance. Le monde est cet espace étranger, incertain, et passablement dangereux dans lequel je suis propulsé au réveil, cet espace où péniblement « je reprends mes esprits » pour m’orienter au beau milieu des choses et des êtres, embarqué dans le flux torrentueux d’une temporalité qui n’est pas la mienne. Le monde est l’espace de la dualité et de la séparation dans lequel mon premier sentiment de présence est la déréliction. Le moi se pose dans la dualité : moi/chose, moi/les autres, dans un monde indifférent, éclaté dans la multiplicité, sans unité, un monde de division, de conflit et de hasard. Ainsi, pour l’ego, le Monde peut s’organiser dans son unité, qu’au-delà de lui-même, en dehors de la conscience Ce serait une « coïncidence » extraordinaire et pour tout dire incroyable, s’il y avait une cohérence entre moi et le monde. Un chapelet de coïncidences serait proprement « miraculeux ». Le mental a inventé toutes sortes de concepts totalisants pour justifier l'idée qu'un cours étranger des choses m’emporte : est-ce l’Histoire qui m’embarque ? Le Destin ? La Fortune ? La Providence universelle ?  A savoir !  En tout cas, croyons-nous, cette chose ne doit pas avoir de lien avec ce que je suis. Je suis seul, séparé du tout et étranger à son cours.

    La reconnaissance de la synchronicité produit un brusque changement de conscience qui retourne la perspective de la conscience habituelle. Elle m'introduit à une dimension verticale qui me fait pressentir une sympathie avec l’univers tout entier. Elle montre qu’existe dans le cours de ma propre histoire un alignement des événements, un pattern, un schéma d’organisation, qui n’est pas étranger à ce que je suis. Il n’y a pas de séparation réelle dans ce qui est,  il n'existe que des processus inter-reliés et des affinités, des corrélations intelligibles. Peut-être est-ce l’âme qui écrit en secret l’histoire d’une existence dans lequel existe un personnage ?  Ce personnage (qui ne se connaît que comme personnage !) qui est précisément moi ? Si la théorie de la synchronicité dit vrai, l’ego n’est qu’une personnalité apparente,  il existe  une subjectivité universelle qui tient dans son unité la manifestation, chaque sujet étant virtuellement une Totalité auquel il participe. Comme Leibniz l'avait soutenu (texte). La synchronicité nous place dans la position de sujet participant d’un ordre sous-jacente, reliant les êtres, les choses et les événements dans la totalité de l’univers ; ce que nous avons toujours été, mais dont nous n'avons d'ordinaire pas conscience.

C. Potentialités de l’unité et conscience

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Vos commentaires

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Leçon (2) et (3) sur la synchronicité


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