Leçon 269.   Dire ou ne pas dire la vérité  

    Nous avons distingué vérité et véracité. La vérité tient à la conformité entre le discours et ce qui est, la vérité exprime ce qui est, l’erreur est une méprise sur ce qui est. Nous avons aussi vu que l’illusion est non seulement cause d’erreur, mais elle exprime un désir de se persuader soi-même qu’une représentation est juste, alors qu’elle n’est qu’une projection de l’esprit. On se « fait des illusions ». Il y a bien sûr toutes sortes de questions philosophiques à traiter sur ce plan afin de discerner dans quelle mesure l’esprit peut exprimer le vrai, notamment le problème de la preuve ou celui du critère de la vérité.

    Mais quand employons le mot de véracité, nous nous interrogeons sur tout à fait autre chose, sur une qualité morale chez une personne, une vertu opposée à un vice, le mensonge. L’homme véridique manifeste cette qualité, nous savons qu’il est possible de lui faire confiance, ce que nous ne ferions pas avec un menteur avéré. Par expérience, nous savons qu’il y a aussi des fourbes et des hypocrites, et dans ce cas il convient de vérifier leurs dires. Il est bien clair pour tous que la véracité a une haute valeur morale et inversement que le mensonge est directement répréhensible et souvent assimilable à une faute. En effet, celui qui ne dit pas la vérité, alors qu’il la connaît et qu’il devrait la dire est en faute, ce n’est pas une simple « erreur ».

    Bref si la vérité est un rapport à l’être, la véracité engage un rapport à un devoir-être. Seulement, Faut-il toujours dire la vérité ?  Il y a le principe général qui affirme que nous avons le devoir de dire la vérité en tout temps et en tous lieux et d’autre part la complexité très particulière des situations qui requiert des exigences, mais aussi des précautions et des nuances.  Mais peut-on aller jusqu’à justifier un « devoir » de mentir ? Pouvons-nous renier l’exigence de vérité dans la parole ? Inversement, avons-nous seulement le droit de nous taire à partir du moment où nous connaissons la vérité ?

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A. Sur le devoir de vérité

    La question n’est donc pas de savoir ici dans quelle mesure l’homme peut à juste titre déterminer un critère de la vérité, ou « atteindre » la vérité, encore moins de se demander si la vérité « existe », il s’agit de savoir si, connaissant la vérité, - dans la mesure où nous pouvons la connaître – nous sommes moralement tenus de la dire. En d’autres termes, faut-il faire de la véracité un principe, un devoir inconditionnel ?

    1) L’auteur le plus incontournable et le plus catégorique à ce sujet est Emmanuel Kant. En effet, pour Kant la morale consiste à agir non par intérêt, mais par devoir. L’intérêt se ramène à la satisfaction d’un désir ou la recherche d’un plaisir, il traduit l’égoïsme, inversement le devoir consiste à faire ce qui doit être fait, par devoir et non motivé par la satisfaction d’un désir ou la recherche du plaisir, ce qui revient à agir par altruisme. Le devoir s’exprime sous la forme de lois universelles qui seraient celles d’une société raisonnable. Donc à la question de savoir si je dois toujours dire la vérité, la réponse est claire, il suffit que je me demande si la maxime qui veut que je dise toujours la vérité peut être portée sur un plan universel, si elle est compatible avec la loi morale. Or c’est effectivement le cas, un monde dans lequel chacun dirait la vérité serait nécessairement plus vertueux et meilleur. Inversement si je relativise le fait de dire la vérité, je m’autorise à ne dire la vérité que lorsque cela me chante et à mentir à l’occasion. C’est immoral. Pour Kant, il n’y a pas à discuter le devoir : il s’impose dans un impératif catégorique. « Tu dois » ! Donc : tu dois dire la vérité. Si je commence à discuter le devoir de dire la vérité, je rentre dans les compromissions et les calculs d’intérêt, je me demande implicitement : je veux bien dire la vérité… mais à condition que cela me rapporte ! J’ai alors seulement en vue mon intérêt et je néglige mon devoir. C’est déjà immoral. Il suffit de voir ce que donnerait ce genre de règle sur un plan universel en se disant « et si tout le monde en faisait autant ? » Je vois que c’est intenable. On ne peut pas en faire une loi universelle. De la même manière, je peux vérifier que je ne peux pas m’autoriser à voler : la maxime que je m’autorise (et si tout le monde en faisait autant), ne peut pas être universalisé. Impossible d’en faire un devoir, c’est donc immoral.

    Pour Kant, un enfant reconnaît déjà le devoir et il sait que l’on doit toujours dire la vérité. Le devoir qui consiste à dire la vérité est donc inconditionnel, il ne souffre pas d’exception. Kant en fait un principe absolu qui doit primer sur tous les calculs et les petits arrangements plus ou moins minables que nous faisons avec la vérité. La volonté bonne agit par devoir et non en faisant des calculs ; de la même manière que le boutiquier qui rend la monnaie doit le faire par devoir et non par intérêt, comme par exemple soigner sa réputation. C’est cela l’honnêteté pour Kant. Idem pour ce qui est de la véracité. « Si je peux bien vouloir le mensonge, je ne peux en aucune manière vouloir une loi universelle qui commanderait de mentir ». On le voit très bien, l’intérêt est conditionnel, c’est se demander à propos de n’importe quoi : si je fais ceci, alors qu’en résultera-t-il ? Cela vaut comme conseil de prudence, mais je cherche avant tout mon intérêt. Un esprit calculateur néglige la moralité, une société où règne l’empire de l’esprit calculateur est donc nécessairement immorale. Un esprit empreint de sens moral reste droit dans ses principes et n’en dévie pas ; dans le cas qui nous occupe, il s’agira de dire la vérité quoi qu’il arrive, parce que c’est un devoir et que cela ne se discute pas. C’est une question d’obéissance à la loi morale, Kant se méfie de la sensibilité et il estime que la raison seule entre en jeu dans le devoir. Kant est très net sur ce point, le devoir n’a rien d’agréable en soi, il n’a pas pour fin de satisfaire notre intérêt ou notre recherche du plaisir. Là où il se montre de la manière la plus pure, c’est quand il peut même humilier notre sensibilité : donc je fais mon devoir parce que je dois le faire et non par plaisir.

    Donc, le devoir de dire la vérité est universel et incombe à tout homme. Il en porte la responsabilité. D’où l’exemple donné par Kant : « Si je dis quelque chose de faux dans des affaires d’importance où le mien et le tien sont en jeu, dois-je répondre de toutes les conséquences qui peuvent suivre de mon mensonge ? Par exemple, un maître a donné l’ordre de répondre, si quelqu’un le demandait, qu’il n’est pas à la maison. Le domestique suit la consigne reçue, mais il est cause par-là que son maître, après être sorti, commet un grand crime, ce qui aurait été empêché par la force armée envoyée pour l’appréhender. Sur qui retombe ici la faute, selon les principes de l’éthique ? A n’en pas douter sur le domestique également qui, par le mensonge a enfreint un devoir envers lui-même : sa propre conscience doit lui reprocher les conséquences ». (texte) En droit on dirait faux témoignage.

 2) Dans toute l’histoire de la philosophie on ne trouve aucune position plus stricte et même plus rigide que celle de Kant. Tant que l’on s’en tient aux principes et au contexte problématique fixé par Kant, la thèse est inattaquable ; mais dès que l’on descend dans les cas particuliers il y a problème. D’où la célèbre polémique de Kant avec Benjamin Constant. Soit la situation particulière d’un homme sur le pas de sa porte qui en voit arriver un autre essoufflé qui lui dit être poursuivi par des truands le couteau entre les dents qui veulent le tuer et lui demande de le laisser entre dans sa maison pour se cacher. L’homme s’exécute et laisse entrer celui qui est poursuivi. Arrive la bande de truands qui demande à l’homme resté sur le seuil s’il a vu quelqu’un courir, car ils ont des comptes à régler avec lui. Si l’homme leur dit la vérité, ils vont se précipiter à l’intérieur et peut-être le tuer. En disant la vérité, il risque d’être complice d’un meurtre. Il conviendrait alors de mentir par humanité, en disant par exemple : « il est parti par là… », désignant une direction quelconque, ceci afin de protéger la personne d’une agression éventuelle.

    Constant argumente non pas pour mettre en question le principe universel selon lequel il faut dire la vérité. Ce qu’il dit, c’est qu’entre les grands principes moraux et les cas particuliers, il doit y avoir des principes intermédiaires pour descendre dans les situations de la vie qui sont à chaque fois uniques et originales. « Aussi les principes intermédiaires de la morale étant mieux connus, ses principes abstraits ne sont pas décriés : la chaîne est mieux établie, et aucun principe premier n'arrive avec l'hostilité et le caractère dévastateur que l'isolement donne aux idées ». (texte) Donc, Kant pêche par un formalisme excessif. Appliquer le devoir de vérité de manière abstraite que brutale, sans discernement serait selon Constant tout à fait catastrophique eu égard à des circonstances, telles que celles données dans l’exemple. Si l’homme sur le pas de la porte est un kantien pur et dur, il dira la vérité parce que c’est un devoir : « l’homme que vous cherchez est entré dans ma maison » ; mais le risque est grand que le fugitif se fasse égorger. Il ne manque pas d’exemples dans la dernière guerre de personnes qui ont protégé des Juifs en mentant aux SS, ce qui a pu sauver beaucoup de vies. Voyez le film, la Liste de Schindler. Constant estime que les truands ne méritent pas de savoir la vérité et il ne faudrait pas la dire dans ce cas : « Dire la vérité n'est donc un devoir qu'envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n'a droit à la vérité qui nuit à autrui ».

    Mais Kant reste droit dans ses bottes, il n’en démord pas. Il coupe la fin de la phrase et ne retient que : « Dire la vérité n'est donc un devoir qu'envers ceux qui ont droit à la vérité » et il revient encore et encore sur le principe. En effet, « l’expression : avoir droit à la vérité, est dépourvue de sens ». (texte) On dira en effet que sur le plan universel, tout homme a droit à la vérité. On peut ajouter que tout homme a droit à sa propre interprétation subjective de la vérité et à ses opinions personnelles ; mais attention, il n’est pas question de faire de la vérité une sorte de caprice, comme s’il dépendait de chacun, suivant son humeur du moment, qu’une proposition soit vraie ou fausse. On ne joue pas avec la vérité. On ne transige pas avec la vérité. Et Kant de revenir sur l’obligation formelle de vérité : « La véracité dans les déclarations que l’on ne peut éviter est le devoir formel de l’homme envers chacun, quelque grave inconvénient qu’il en puisse résulter pour lui ou pour un autre ; et quoique, en falsifiant la vérité, je ne commette pas d’injustice envers celui qui me force injustement à les faire, j’en commets cependant une en général dans la plus importante partie du devoir ». Si nous acceptions un « droit au mensonge », « tous les droits, qui sont fondés sur des contrats, s’évanouissent et perdent leur force, ce qui est une injustice faite à l’humanité en général. » Et nous sommes alors en pleine contradiction, car le mensonge « nuit toujours à autrui : même si ce n’est pas à un autre homme, c’est à l’humanité en général, puisqu’il disqualifie la source du droit. »  Kant escompte en fait que le fugitif s’échappe et que le forfait n’ait pas lieu. Il reste intraitable sur l’obligation de véracité au nom du droit qu’il estime exclusivement fondé sur la morale. « Celui qui ment, si généreuse que soit son intention en mentant, doit répondre des conséquences de son mensonge, même devant les tribunaux civils, si imprévues qu’elles puissent être. C’est que la véracité est un devoir qui doit être considéré comme la base de tous les devoirs à fonder sur un contrat, devoirs dont la loi, si on y tolère la moindre exception, devient chancelante et vaine ».

B. De la complexité des situations d’expérience

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  © Philosophie et spiritualité, 2016, Serge Carfantan,
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