Leçon 137.      Le doute, expérience et méthode     

    L’anxiété rumine le doute. Suivant la manière dont nous pouvons prendre les choses, on peut aussi bien dire que c’est un état qui donne naissance à une pensée qui se ronge, ou bien dire que la pensée crée un état maladif. De toute manière le résultat est là : le doute, en tant qu’état, est inquiet, et son expression est très déstabilisante, paralysante même, au point de saper toute confiance, tout élan, toute volonté et tout projet. L’état de doute, c’est l’irrésolution, et selon Descartes, l’irrésolution est le pire des maux, car elle inhibe par avance toute décision et retient l’action en la confinant à l’intérieur des macérations scrupuleuse de la pensée. Le scrupule excessif n’appartient qu’à la pensée, à une pensée qui tourne en rond en remettant perpétuellement en cause ce qui pourrait lui servir de point de départ. Le mental qui entretient le doute a toujours de quoi se justifier. Il peut invoquer le soin d’éviter l’erreur, la prudence et même s’abriter derrière l’argument d’autorité consistant à dire que c’est un exercice de la raison. Ce qui n’est que rationalisation subconsciente.

    Cependant, le doute peut aussi constituer une démarche raisonnée, décidée. On parle ici de doute méthodique. Nous sommes alors à l’opposé du doute pathologique, car il importe en ce cas de ne pas se laisser prendre à la séduction d’une doute presque morbide, pour cheminer dans un état de conscience qui est celui du témoin impartial. Exercer de la bonne manière, le doute recèle des vertus remarquables. Il suspend la crédulité de l’opinion. Il contrarie la propension du mental à croire enfermée toute vérité dans une formule définitive. Il empêche de croire aveuglément et incite à la vérification directe. Si en effet ce qu’un autre me dit est juste, je n’ai pas besoin de la persuasion. Il ne s’agit pas de croire, mais de ...

    La question n’est cependant pas simple. L’exercice du doute demande une grande honnêteté intellectuelle. Il ne s’agit pas de douter pour douter, comme par jeu. Il s’agit de reconnaître le vrai en lui faisant passer le baptême du feu du doute. Mais ne risquons-nous pas toujours la compromission ? En quoi le doute peut-il constituer une méthode philosophique ? Que peut-il nous apprendre sur la vérité elle-même ?

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A. La force du doute et la suspension de l’intellect

    Commençons par l’argumentation du doute. Pour quelles raisons serions-nous donc justifiés de douter de matière systématique ? N’est-ce pas d’abord parce que les opinions sont incertaines ? Les opinions s’opposent, divisent les hommes et engendre des disputes. Si nous voulons sauvegarder la paix, si nous attachons une valeur à la maîtrise de soi, nous devrions éviter toutes les opinions et les révoquer en doute. (texte)

    1) Telle est la position de Pyrrhon d'Élis, le fondateur de l’école des sceptiques. Pyrrhon accompagna Alexandre le Grand lors de son expédition en Asie. Il a été très marqué par la rencontre des yogis et des sannyasis de l’Inde et il en a retenu avant tout l’attitude de détachement du sage. La reconnaissance de la pensée indienne l’inclina à un cosmopolitisme et apporta un aliment à son relativisme intégral.
    Les arguments sceptiques partent du caractère relatif, conflictuel et contradictoire des opinions. Si, dans ma culture, on admet qu’une opinion est vraie et juste, je n’aurais guère de difficulté à trouver dans un autre contexte culturel une opinion différente, pouvant aller jusqu’à la contradiction. Par exemple, le choix librement consenti d’un époux ou d’une épouse relève d’une « évidence » indiscutable et nous pensons qu’elle est la garantie d’une relation stable et heureuse. Dans d’autres cultures, c’est le choix d’un époux ou d’une épouse par consultation d’un astrologue et arrangement de la famille qui est la garantie d’une relation stable et heureuse. Qu’est-ce qui nous autorise à penser que, comme dit Pascal, ce qui est dit de ce côté des Pyrénées est vérité, tandis qu’au-delà, c’est l’erreur ? Rien, et nous n’avons pas à prendre parti. Pour le sceptique, le désaccord entre les hommes est manifeste dans la plupart des domaines : en morale, religion, politique et en métaphysique. Il faut donc se débarrasser des opinions.
    L’esprit humain est constamment exposé à l’erreur. Il peut y avoir erreur des sens, comme des erreurs de jugement ou de raisonnement. Les apparences sont trompeuses, la critique des apparences ne suffit pas non plus à les corriger et ne nous empêche jamais de retomber à nouveau dans l’erreur. Les sciences ne font pas exception à ce processus, car on peut dénombrer un grand nombre d’erreurs et même des fraudes dans leur histoire. Les sceptiques prétendent qu’il n’est tout simplement pas possible de discriminer parmi nos représentations celles qui sont vraies de celles qui sont fausses.
    De plus, le savoir tend à faire système. La science est une connaissance en forme de système. Le savoir se tient, de sorte qu’une thèse en soutient une autre qui en soutient une autre et ainsi de suite. C’est l’argument du tout ou rien. Conséquence : pour posséder une thèse de manière solide, il faudrait les posséder toutes, ce qui est impossible. De deux choses l’une donc : ou bien le savoir est total, ou bien l’ignorance est totale. Comme nous ne savons pas tout, nous ne savons donc rien. Il serait bien naïf de penser qu’il existe un savoir certain, muni de preuves. L’argument de la preuve ou diallèle dit encore ceci : les formes du savoir se prouvent les unes par les autres. Toute preuve engage dans un cercle vicieux, car il faudrait pour qu’elle soit valide, démontrer la preuve elle-même. C’est le sens de l’injonction : « prouve ta preuve ! ». Pour prouver A, on se sert de B, mais il faudra prouver B par C etc. Ce qui nous expose à une régression à l’infini.

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    ---------------En conséquence, Pyrrhon enseigne l’indifférence à l’égard de l’opinion et la nécessité de suspendre son jugement pour ne pas s’engager de manière inconsidérée. La position juste, c’est la neutralité intellectuelle : ni ceci, ni cela. Ce qui est remarquable ici, c’est la redécouverte dans le scepticisme des limites de la logique duelle. En effet, la plupart du temps, pour chaque question que l’esprit se pose, deux opinions contraires sont toujours possibles. Kant développera ce thème sous la forme des antinomies de la raison, mais sans comprendre ce qu’impliquait la dualité. Or, pour le sceptique la question est simple : il est impossible de choisir l'une ou l’autre des positions. Pour chacune d’entre elles, l’esprit est capable d’apporter un chapelet de justifications. Le mental est ainsi fait qu’il peut très facilement argumenter pour/contre, chaque position, il peut montrer qu’existe de bonnes raisons de croire et aussi de bonnes raisons de douter. Autant rejeter en bloc ce petit jeu et avouer que nous ne savons pas. Le sceptique refuse toute affirmation. Il ne faut donc même pas prendre au pied de la lettre ses propres affirmations en leur donnant une forme dogmatique. Le but ultime du doute sceptique, c’est de brûler l’idée même de pouvoir affirmer quoi que ce soit, un peu comme le feu s’évanouit avec le bois qu’il a consommé, ou encore comme le purgatif qui disparaît lui aussi après avoir nettoyé l’estomac. C’est donc vers la Vacuité pure que le sceptique se dirige. Mais attention, ce n’est pas du tout le nihilisme. Le doute sceptique ne porte pas sur la phénoménalité en tant que telle, il porte seulement sur la prétention d’en trouver la cause cachée. il attaque la représentation. Le sceptique reconnaît qu’il fait jour, que la pluie vient de s’arrêter, que son nez est enrhumé, que le mur lui paraît blanc ou que le miel semble doux. Il n’ignore pas la sensation. Il ne sait pas comment elle s’accomplit et il s’abstient d’affirmer de façon péremptoire et universelle ce qui n’est qu’une impression subjective.
    Timon de Philonte, disciple de Pyrrhon, mit cette doctrine par écrit. Le scepticisme originel met avant tout l’accent sur la nécessité de cultiver le détachement et la maîtrise de soi, sans exiger de certitude. Selon ce point de vue, nos perceptions empiriques sont relatives, elles ne sont ni vraies, ni fausses, elles sont. On ne peut compter sur elles pour prouver quoi que ce soit. Les doctrines que nous élaborons sont de simples constructions mentales qui se contredisent les unes les autres. Il faut donc pratiquer l'époché, c'est à dire la suspension du jugement. C’est la seule manière de parvenir à la paix de l'âme, de gagner l'ataraxie, l’absence de trouble. A l’inverse, nous voyons que l’esprit s’égare dans les opinions, il ne produit dans ses jugements téméraires que l’agitation mentale et l’inquiétude. Un esprit agité et inquiet ne saurait trouver la paix. Comme la plupart des angoisses humaines sont liées à la dualité bien/mal, le sceptique s’en tire en n’ayant aucune opinion sur l’un ou sur l’autre. Il ne peut donc se rendre malheureux comme le fait l’homme ordinaire. Il restera tranquille là où la plupart des hommes sont troublés par la dualité. Bien sûr, comme tout être humain, il ne pourra éviter la douleur de la maladie, de la faim, du froid ou de la blessure. Il aura du moins la consolation de ne pas l’avoir augmentée avec une souffrance mentale inutile. Dans la pratique, curieusement, le sceptique vivra en fait comme tout le monde, en se conformant aux lois, coutumes, mœurs et religion de son pays. Pyrrhon admettait que, dans le quotidien il faille s’en tenir au sens commun et faire comme tout le monde. (texte)

    2) ... scepticisme, son étrange voie de la négation et ses fins dans une sagesse. Il ne s’agit pas seulement d’un débat théorique. Cependant, il est exact que la critique qu’il propose est sévère et qu’elle doit être examinée, notamment dans ses implications logiques et épistémologiques.

    Si nous acceptons le scepticisme absolu, nous en venons à accorder que rien n’est vrai, rien n’est certain. Mais cette proposition se détruit elle-même. Ou bien il est vrai que rien n’est vrai, auquel cas la proposition est contradictoire, puisqu’il y a donc une affirmation vraie, à savoir que rien n’est vrai. Ou alors il n’est pas vrai que rien n’est vrai et dans ce second cas, la proposition n’a pas plus de valeur, puisqu’elle envoie promener aussitôt le scepticisme absolu. Dire que la vérité n’existe pas est une affirmation comme une autre et c’est même une affirmation très dogmatique ! C’est énoncer une affirmation que l’on considère, que l’on croit même, tout à fait juste, légitime donc vraie. Le scepticisme absolu est donc intenable, il se détruit tout en s’affirmant. Aristote disait que le sceptique devrait s’interdire de parler, car à peine a-t-il prononcé une parole qu’aussitôt celle-ci sera susceptible d’être une formulation vraie ou fausse.  

    La diversité des opinions n’est peut être pas un état de fait dont nous devrions nous lamenter. La nature elle-même aime la diversité. La diversité est une richesse, car elle nous apprend qu’il est indispensable de regarder les objets de la connaissance humaine de différents points de vue. Ce qui implique une diversité des aspects du réel. La diversité des opinions ne fait problème que lorsque les différences sont posées de manière irréductible et conflictuelle. Comme cela a souvent lieu dans toutes sortes de polémiques. Par exemple l’opposition dogmatique des religions entre elles. Ailleurs, elle est souvent féconde, elle nous invite à dépasser un point de vue limité, à nous déplacer vers un autre point de vue et à chercher une harmonie plus élevée, là où les contraires deviennent des complémentaires. Ce qui est aussi une mise en question de la logique de la dualité habituelle. Nous sommes souvent piégés par la logique du ou bien ... ou bien, et nous ne comprenons pas qu'il ne s'agit pas de cocher des cases, que deux affirmations contraires en apparence peuvent très bien se révéler complémentaires.

    D’autre part, ce n’est pas parce que notre savoir est limité que pour autant nous sommes totalement ignorants. L’erreur elle-même n’existe que par rapport à la vérité. Que l’homme puisse faire des erreurs n’implique nullement qu’il ne puisse pas connaître la vérité. Bien sûr, nous pouvons avoir des défaillances de l’attention. Nous avons aussi tendance à juger de manière précipitée et notre savoir est parfois incomplet et inadéquat. C’est un acquis que tout esprit intelligent reconnaît d’emblée. L’erreur elle-même a son rôle dans le progrès de la connaissance. Nous pouvons très bien en tirer un enseignement. Elle offre l’occasion à l’esprit de redresser ses propres représentations, de corriger ses jugements.

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    De même, l’argument « prouve ta preuve » est trompeur. Mieux vaut juger la connaissance à ses fruits que d’exiger une certitude absolue sur toutes choses dès le départ. On apprend à nager en nageant, pas en restant sur le bord pour se demander s’il est possible de nager. La valeur de la connaissance ne se prouve pas, elle s’éprouve et elle s’éprouve d'abord dans une prise de conscience continue qui est un passage de l’implicite à l’explicite. Il est exact que dans l’ordre des sciences, toute démonstration part de présupposés. (texte). Cependant, c’est ce noyau de présupposés qui permet le développement d’une théorie. Nous savons qu’aucune théorie ne peut parvenir à englober la totalité du réel et que, comme dit Popper, une théorie n’est jamais qu’un filet jeté sur le réel. Aucune n’est parfaite, mais chacune attrape certains poissons, des faits, et en rend raison à sa manière. Ce qui lui donne sa pertinence relative. Nous avons vu que l’ensemble des  vérités possibles est plus large que celui des vérités démontrables. C’est la preuve que la vérité participe d’une logique de l’Infini qui excède toujours nos constructions mentales.

B. Les méandres du doute

    Pour douter en sceptique, il faut une singulière contention de l’esprit, une force et une assise psychologique qui exclut le dilettantisme, la déliquescence de la pensée, la faiblesse et une intégration de la personnalité insuffisante. Or l’état de doute est précisément tout le contraire. Plongé dans le doute, l’esprit est faible, la pensée est troublée et personne ne pourrait affirmer qu’en pareil cas, la personnalité se trouve renforcée. Le doute est un état, soit que notre propre fait nous y sommes plongés, soit qu’il ait été induit pas quelqu’un d’autre, par une personne malveillante qui s’est ingénié à nous égarer, à nous inquiéter en attaquant tout ce qui formait le socle de nos certitudes. (texte)

    1) Le doute en ce sens, n’est jamais premier. Il survient plutôt à la suite d’une mise en cause sévère ou d’une déception. Ce qui est premier, c’est la confiance en soi, mais ce que nous mettons après elle, c’est notre adhésion à la représentation que nous considérons comme vraie. D’où l’acte de la croyance. Or la suspicion du doute est une mise en cause qui peut atteindre directement la certitude placée dans la représentation et c’est à ce moment là que vacillent nos certitudes et que nous nous sentons perdus, ayant perdu tout point d’appui. Tout devient fluent, instable, changeant, relatif et incertain. Le sentiment d’incertitude se répand alors, devient diffus et nous ne savons plus ce qu’il faut croire ou ce qui doit être rejeté. L’état de doute s’amplifie alors dans une impuissance à croire quoi que ce soit et révèle notre fragilité. Nous avons vu ailleurs l’exemple d’Amiel (texte). (exercice 7b)

    Montaigne l’a assez bien formulé dans les Essais et il a très bien compris que le doute, devenu sentiment d’incertitude, est en relation étroite avec la fuite du temps. La pensée, laissée à elle-même, dit-il, n‘enfante que « chimères et monstres fantasque ». Elle extravague au vent, elle est « sans ordre et sans propos », et « elle ne fait que traîner et languir ». La pensée se perd « si on ne lui donne prise ; il faut toujours lui fournir un objet où elle s’abutte et agisse ». La pensée, réduite à l’activité du mental est la proie du temps psychologique. « Nous ne sommes jamais chez nous ; nous sommes toujours au-delà. La crainte, le désir, l’espérance nous élancent vers l’avenir et nous dérobent le sentiment de la considération de ce qui est ». Le mouvement de la pensée n’a pas de trêve, engendrant une inquiétude constante dont le doute n’est que la manifestation dans le champ de la croyance. Comment pourrait-il y avoir une certitude si tout s’en va, si « à chaque minute il me semble que je m’échappe », si « je m’échappe tous les jours et me dérobe à moi » ? Si je regarde l’existence par la fenêtre du doute, je ne perçois la vie que sous l’angle du temps psychologique, c’est-à-dire d’une perpétuel manque d’être, le présent m’apparaissant immédiatement comme une incapacité de durer. Vivre dans le doute, c’est sentir que tout se dérobe, que tout nous file entre les doigts, que rien ne reste. Il n’y a rien de certain, parce qu’il n’y a rien de stable. Tous les objets sont relatifs et emportés dans le flux du relatif, condamnant l’homme du doute à vivre au jour le jour dans le sentiment de la précarité de l’existence. En contrepartie, Montaigne s’essaye au stoïcisme. Le stoïcien montre que la durée s’inscrit dans un destin universel qui porte en quelque sorte tous les événements. Le destin, dans la boucle de l’éternel retour supporte l’existence et lui donne son sens. Mais, déceptif, Montaigne rejette la méthode stoïque, pour l’effort contre-nature qu’elle impose de se transporter au-delà du présent dans « le grand cours de l’univers et dans l’enchaînure des causes stoïques ». La pensée du doute gravite vers le fragmentaire de l’instant. Pour Montaigne, le christianisme de la scolastique médiévale n’est pas non plus un recours. Selon lui, la création est suspendue au-dessus du Néant et elle menace à tout instant d’y retourner. Elle n’a pas d’être propre, elle ne poursuit son devenir que dans un péril fondamental. Le seul Être permanent est Dieu, mais Dieu est transcendant (R) à la création dont l’homme fait partie. Dans ce type de théologie, plus on affirme la réalité de Dieu et plus on dénie à l’homme la possibilité de communiquer avec elle. Le chrétien vit dans une nature livrée au temps, déchue, loin de toute présence divine. Ainsi, « nous n’avons aucune communication à l’Être parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre naître et mourir ». La créature est hors de l’Être et ne peut atteindre sa perfection é...
    ---------------La seule sagesse possible pour Montaigne est d’accepter l’incertain d’une existence qui n’est pas l’Être, qui se réduit à n’avoir de substance que celui d’une devenir fluent « fluxion, nuance et variation perpétuelle ». D’où la formule des Essais : « je ne peins pas l’être, je peins le passage ». (texte) La vie n’est que le vent des occasions par lesquelles le moi se donne un objet sous la forme d’une pensée du moment. La vie incertaine est vie au jour le jour et son mouvement ne construit rien de sûr, mais n’est qu’une apparition dans l’existence qui perpétuellement quitte l’être et se sent donc mourir. « Notre vie n’est que mouvement ». « C’est un mouvement irrégulier, perpétuel, sans patron et sans but ». « Notre façon ordinaire, c’est d’aller après es inclinations de notre appétit, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte. Nous ne pensons ce que nous voulons qu’à l’instant que nous le voulons ». En conséquence, ce que nous appelons le « moi » ne peut guère avoir de substance et moins encore de continuité. Il n’y a que des visages divers apparaissant les uns à la suite des autres, une galerie de personnages. Dans le doute, l’altérité du temps psychologique est approchée de très près. « A jeun je me sens autre qu’après le repas ». « Moi à cette heure et moi tantôt sommes bien deux ». L’identité du moi n’est qu’une fiction. Le moi est une série d’apparitions isolées, une procession d’inconnus dans le corridor du temps. Leur rapport n’a pas d’évidence intrinsèque. Le moi est pluriel. « Je ne retrouve pas toujours l’air de ma première imagination. Je ne sais pas ce que j’ai voulu dire » : je suis autre d’un moment à un autre, parce que le temps me rend autre. Le moi du passé est un étranger.


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mais ne pas affirmer plus que nous n’en savons ou nous renier pour autant. De là dépend l’authenticité. Moralement, nous préfèrerons toujours celui qui sait suspendre son jugement à l’égard de ce qu’il ne connaît pas, que le dogmatique qui fait un saut dans une foi qu’il est bien incapable de justifier. Intellectuellement le préchi-précha sonne creux. Il donne l’impression que l’on se gargarise avec des grands mots, tels que Dieu, la liberté, la foi, le salut etc. sans que l’on n’y entende rien. Les mots n’ont de valeur que portés par une intuition, sinon ils sont facilement un verbiage de songe-creux. Un juste doute donne à l’esprit plus de contenance. Assumer nos propres doutes en toute honnêteté ne barre pas pour autant la route à une intuition plus élevée. Je peux très bien rester ouvert et disponible, tout en restant conscient que mes lumières sont limitées et que certainement il en est d’autres plus vives, même si je ne les comprends pas.

    Nous pouvons vivre avec l’incertain en acceptant la place de l’Inconnu. Il faut donc bien distinguer le doute volontaire, du doute involontaire et laisser une place au doute, surtout dans un domaine où l’argument d’autorité tend à prévaloir, surtout dans le domaine des sciences où l’enseignement tend à être dogmatique. A y regarder de près, notre enseignement est trop souvent imbu de ses certitudes. Pourtant quand on ouvre les vieux manuels de chimie, de physique et de biologie, on ne peut manquer de sourire devant quelques affirmations naïves ou péremptoires. Nous devrions enseigner à nos étudiants toujours sous la forme « dans l’état actuel de notre savoir, l’explication que nous donnons de ce phénomène est que ». Laisser la liberté à l’étudiant. Laisser de l’incertitude. Admettre le doute. Alain disait ceci : « Le doute est le sel de l'esprit : sans la pointe du doute, toutes les connaissances sont bientôt pourries. J'entends aussi bien les connaissances les mieux fondées et les plus raisonnables. Douter quand on s'aperçoit qu'on s'est trompé ou que l'on a été trompé, ce n'est pas difficile : je voudrais même dire que cela n'avance guère ; ce doute forcé est comme une violence qui nous est faite ; aussi c'est un doute triste : c'est un doute de faiblesse ; c'est un regret d'avoir cru, et une confiance trompée. Le vrai c'est qu'il ne faut jamais croire, et qu'il faut examiner toujours. L'incrédulité n'a pas encore donné sa mesure. Croire est agréable. C'est une ivresse ...

C. Le doute comme méthode

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  © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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