Leçon 120.     L’action juste     

    Agir sous le coup d’une impulsion irréfléchie semble la marque de l’inconscience. On ne voit pas comment nous pourrions agir de manière juste, sans avoir auparavant délibéré quant à la conduite à tenir, sans avoir décidé en connaissance de cause et en faisant attention aux conséquences de notre action. Agir de manière correcte, c’est agir conformément à une juste réflexion, à la suite d’une délibération correcte, dont l’action est le résultat concret. La pensée doit précéder l’action. Il nous semble que les comportements irresponsables et destructeurs procèdent d’une impulsivité irréfléchie qui ne mesure pas la portée de l’action, ses causes et ses effets. Dans la mesure où la pensée possède une maîtrise sur le champ de l’action, c’est à elle d’en fonder la rectitude. Faire confiance à une simple impulsion, c’est s’en remettre à l’arbitraire. C’est n’avoir aucune cohérence entre ce que l’on pense et ce que l’on se doit de faire. Il conviendrait d’agir conformément à une représentation la plus éclairée possible et non pas de se contenter de ré-agir.
    Pourtant, cette manière de voir reste largement théorique et très limitée. Elle situe l’action dans une planification, sans tenir compte de l’urgence d’une réponse immédiate à chaque circonstance de la vie. De plus, il n’y a pas de division. Séparer délibération et volonté n’est possible que dans l’analyse. Pas dans les faits. Ce genre de représentation ne recoupe pas le jeu de l’action. Nous sommes bien souvent amenés à agir de manière immédiate, dans une réponse juste, qui court-circuite l’itinéraire de la pensée réflexive. Quand le danger et l’urgence sont là, l’action juste mobilise le sujet, qui ne peut pas camper dans sa base arrière dans les conciliabules de la prudence. Répondre intelligemment, c’est parer au risque, suivre l’élan de la compassion, sans se livrer à de savants calculs sur ce qu’il est bon de faire et pourquoi. L’acte juste est alors celui dans lequel en un sens « je perds la tête », pour parer au danger, sauver une vie, redresser une situation. Il est une inspiration heureuse qui n’a pas été précédée de la pensée. Délibérer indéfiniment, c’est tergiverser, ce qui veut dire se couper de la situation d’expérience et ne pas y répondre. Toutes les intuitions ne sont pas folles. Il en est d’heureuses et de salvatrices. En un sens l’action juste est une inspiration qui me conduit à faire exactement ce qu’il convenait de faire et au bon moment.
    Mais alors, comment distinguer ... produit d’une réflexion ? Comment faire la part de l’étourdissement ahuri d’une fuite en avant, d’une inspiration juste ? Et quelle est donc la place de la pensée dans l’action ?

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A. De la rationalité à l’écologie de l’action

    De quel point de vue peut-on dire que la justesse de l’action dépend d’une délibération rationnelle ? Il semble que la clé du problème tient à la prise en compte de l’espace et du temps, au-delà de la situation d’expérience de l’action elle-même. J’ai besoin de mesurer l’action quand je planifie dans une durée qui s’étire vers l’avenir ; quand je tiens à m’assurer que les répercussions de l’action ne seront pas dommageables, à partir de l’épicentre de mon initiative actuelle. Et partout où s’effectue une mesure, il est évident que la pensée a toute sa place, car le mental est fait pour cela, mesurer. (texte)

    1) Ce que l’on appelle communément un comportement rationnel se caractérise par la cohérence entre les moyens utilisés et les objectifs poursuivis, les fins. Cette relation cohérente entre les moyens et les fins définit le concept d’une action logique. La rationalité subjective de l’action est perçue par l’acteur comme le raisonnement logique qui rend consciemment raison de son comportement correct. La rationalité objective de l’action est cette même cohérence, mais analysable du point de vue d’observateurs extérieurs capables de s’entendre sur le caractère effectif de cette cohérence. Quand nous observons que les moyens vont à l’encontre de la fin poursuivie, nous disons que l’action est illogique, irrationnelle. Si vous êtes à Bordeaux, que vous annoncez partir pour Rennes, et que vous prenez la route en direction de Bayonne, l’action est irrationnelle, puisque c’est dans la direction opposée à l’objectif que vous vous étiez fixé. On se demande alors quelle est donc l’étrange logique qui vous conduit dans le sens opposé et vous êtes vous-même obligé de vous poser la question. Ainsi, un comportement rationnel suppose une cohérence entre les intentions subjectives clairement affichées et les moyens objectifs employés.
    Cependant, où les choses se compliquent, c’est que le lien entre la fin et les moyens peut très bien être qualifié de non-rationnel ou de non-logique, sans pour autant être irrationnel ou illogique. Comme Freud l’a très bien vu, le moi conscient peut revêtir ses actes de rationalisations préconscientes, et donner un vernis de logique à ses actions pour justifier une conduite qui, d’un point de vue extérieur, semblera irrationnelle. Dans ce cas, l’acte conserve une certaine logique, mais qui fait intervenir des motivations inconscientes, que justement l’ego n’est pas à même de reconnaître, ce qui crée une complexité redoutable. Si les motivations inconscientes sont plus fortes que les motivations conscientes, au point que le sujet doivent ...
    Si on met pour l’instant de côté ce problème, il faut observer que l’action rationnelle ainsi définie n’a précisément de contenu que formel. Aucune précision n’est apportée quant à la valeur de la fin poursuivie. La fin, cela peut désigner n’importe quel but : éliminer les « nuisibles » pour augmenter le profit (comprenez comme vous le voulez en agriculture ou au niveau social !), élaborer un moyen de torture chimique efficace, trouver un moyen pour permettre à des populations isolées du désert de mieux survivre, faire de l’argent en bourse, chercher des remèdes contre une maladie grave, doter une communauté de moyens pour préserver sa sécurité, assurer le bon fonctionnement d’une institution, chercher les moyens d’établir la paix dans le monde etc. Le but de l’action peut être économique, utilitaire au sens large, purement égoïste, purement désintéressé, de caractère privé, ou de portée sociale, au service d’une communauté, d’une tribu, d’une nation, d’un peuple, d’un État, de l’Humanité etc. Les expérimentations des médecins nazis dans les camps de concentration étaient « rationnelles », selon le critère précédent, il suffit de concéder une fin, par exemple, « produire un poison, comme l’anthrax, très puissant sur un champ de bataille », et de lier à cette fin, un moyen, la nécessité de « faire des tests sur des cobayes humains ». Cette fin est liée à une justification idéologique de la violence. Quand Gandhi lutte pour l’indépendance de l’Inde, il pose une fin qui enveloppe un moyen, la désobéissance civile à l’égard des lois de ségrégation ménageant des avantages à l’occupant. La non-violence est une stratégie cohérente d’action. La condition élémentaire d’une action rationnelle est l'existence d'un lien entre la fin et moyens, quels qu'ils soient, pourvu que ce lien soit perçu comme tel par l'acteur (dans sa subjectivité) et par autrui (du point de vue de l’intersubjectivité).
    On voit bien que nous ne pouvons pas en rester à ce type d’analyse de la rationalité de l’action. Le tort ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
    Cependant, il faut le remarquer, c’est important, que dans notre conscience collective actuelle, l’interprétation donnée à l’objectif de l’action est très souvent réduite et ramenée à un calcul dans l’unique souci du profit. C’est très caractéristique de la mentalité postmoderne. Il suffit d’ouvrir une page d’un journal pour voir se déployer ce type de logique : objectifs économiques, croissance, enrichissement, réduction des coûts, augmentation des marges, calcul de rentabilité. La conséquence en est que seuls ces objectifs, ces choix et les moyens correspondants sont décrétés comme « rationnels », tout autre objectif, tout autre choix, étant dès lors stigmatisés comme « non rationnel », voire carrément « irrationnel ». Ce qui réduit singulièrement le sens de la rationalité à un utilitarisme économique. C’est une simplification abusive dont les conséquences sont dramatiques. En réalité, le choix rationnel est une catégorie complexe, dont la rationalité économique n'est qu’un des éléments et non pas le seul. Nous savons, par exemple, que la rationalisation du travail n’a pas conduit à une restauration de sa valeur, mais que c’est exactement le contraire qui s’est produit, sous la forme du travail à la chaîne. On peut craindre de la même manière les effets pervers d’une rationalisation de l’éducation, d’une rationalisation de l’État, d’une rationalisation de la recherche scientifique, une rationalisation de la manipulation du vivant, une rationalisation de la santé, une rationalisation de la maîtrise de la Nature etc.
    2) D’autre part, cette représentation de la rationalisation de l’action implique une conception très particulière de la causalité opérante dans la Nature. Le schéma dans lequel nous fonctionnons d’ordinaire est celui de la causalité linéaire. J’agis en étant cause et produit un phénomène à titre d’effet. Je m’attends, en toute crédulité, à ce que ce schéma soit exactement décalqué sur la relation entre mon intention, fixée dans un but, et la visée d’un résultat. J’agis pour un résultat, en agençant les moyens permettant d’atteindre une fin. C’est sur ce schéma que ce greffe le mythe du progrès, l’incitation furieuse au travail et les sacrifices en vue du but final. C’est avec ce modèle que fonctionnent les idéologies. Il donne en effet l’illusion d’une maîtrise de la causalité, parce qu’il prétend l’aligner sur la finalité de la motivation consciente. Il laisse croire que le processus de l’action reste entièrement sous contrôle.
    Le problème, c’est que ce schéma linéaire est très simpliste, car en réalité, ce qui a lieu, c’est l’enveloppement global de toute action dans une causalité circulaire. Il existe une écologie de l’action qui fait partie de l’écologie de la Vie ; et, du point de vue de l’écologie de l’action, la perspective est complètement différente. Ce point a été particulièrement bien élucidé par Edgar Morin dans La Méthode II. (texte)
    Dès l’instant où une action est initiée dans la Nature, elle échappe à l’acteur et entre dans des boucles d’interaction et de rétroaction qui n’étaient pas prévues par l’acteur. Ainsi « les actions politiques, aléatoires par nature, entrent rapidement dans le jeu d’inter-rétroactions écologiques qui les dirige dans un sens imprévu, amortit le plus grandiose effort en un accident négligeable, transforme une petite boulette de neige en avalanche, déclenche un contre-processus qui inverse le sens de l’histoire. Autrement dit, l’action entre des processus qui échappent à la volonté, voire l’entendement et la conscience de l’acteur ».
    La perspective de décision logique qui préside à la rationalité première et linéaire de l’action, cède toujours la place à des processus écologiques. Nous en avons des exemples multiples dans la vie quotidienne. Le plus caricatural est celui de l’amplification d’une parole sous la forme de rumeur. La parole publique peut être comme un cri lancé dans une vallée, produisant un écho qui au final revient étrangement déformé. Entre l’intention première, l’action qui a suivie et l’enveloppement écologique de l’action, le cours est déroutant. « Un fossé s’ouvre dès les premières secondes entre l’acteur et l’action, et il va s’élargir de lui-même, à moins que l’action puisse être sans cesse suivie, rattrapée, corrigée, mais cela dans une course éperdue où l’action ira se perdre dans le fouillis des inter-rétroaction de l’Umwelt social et naturel. L’action volontaire échappe presque aussitôt à la volonté ; elle s’enfuit, commence à copuler avec d’autres actions par ... ».
    Insondable est le cours de l’action dit très nettement la Bhagavad Gita. Sa compréhension dépasse les possibilités de l’entendement humain. Penser que nous puissions avoir une maîtrise totale du cours des choses est une vue de l’esprit. Une illusion née de la projection du temps psychologique. Il n’y a pas de cours des choses au sens linéaire du terme. Cela ne veut pas dire que toute action soit chaotique dans la Nature, mais que toute action doit être pensée comme un processus qui boucle au-delà de la volonté de l’acteur, dans un processus global plus grand que lui. Il en résulte ce qu’Edgar Morin appelle le premier principe de l’écologie de l’action : «Le niveau d’efficacité optimale d’une action se situe au début de son développement…Très tôt, nos actions sont emportées dans la dérive, c’est-à-dire dans un jeu d’inter-rétroactions qui les arrachent à leur source organisatrice et à leur sens finalisateur, pour les entraîner dans des processus et des directions autres, voire contraires. Nous pouvons dès lors dégager le deuxième principe d’écologie de l’action, qui est un principe d’incertitude : les ultimes conséquences d’un acte donné son non prédictibles ».
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B. Le sens du juste

    Si une action n’était rationnelle que par sa cohérence logique, elle ne le serait que de manière formelle, et non de manière matérielle. La seule logique ne suffit pas pour donner un sens au mot « juste » dans le domaine de l’action. Ne considérer l’action que dans sa forme logique, ce serait l’apprécier seulement en tant que représentation théorique, mais justement l’action se situe dans la matérialité du monde, dans le champ de la pratique et non dans celui de la théorie. « Action juste » ne veut pas dire justesse au seul sens de l’exactitude d’un calcul correctement effectué. Le caractère opérationnel de l'action suppose une réflexion sur les fins.

    1) Que veut dire cette expression « action juste » ? La justesse de l’action enveloppe la considération des fins poursuivies par l’acteur. Elle présuppose que, celles-ci une fois admises, la justesse de l’action consiste dans le fait même d’agir correctement, eu égard aux fins explicitement admises par l’acteur. Si mon voisin découvre que mon tuyau d’arrosage coule en abondance, alors que je suis parti le matin en vacances, et qu’il passe la clôture pour fermer le robinet, nous dirons qu’il a agit de manière tout à fait juste. La fin implicite est « il est bon d’économiser l’eau et de ne pas la gaspiller ». L’initiative est « fermer le robinet ». L’action recourant à un moyen correspond à une fin tout à fait admise : mon voisin a fait exactement ce qu’il convenait de faire en pareil cas et je ne peux que le remercier. L’action bien ajustée à une situation d’expérience donnée et à la manière générale dont nous admettons qu’elle doit être gérée. La petite fille qui décroche le téléphone pour appeler les secours, parce que sa maman vient de tomber dans l’escalier et reste inconsciente, a agi de manière tout à fait juste. Il y avait une fin, soigner maman en eu égard à cette fin, l’usage d’un moyen, l’appel aux services d’urgence. Supposons que mon voisin se dise : « je vais en profiter pour arroser ma pelouse avec le tuyau du voisin » ! La fin est franchement malhonnête. Je ne vais certainement pas dire « il a agi avec justesse ». Je vais lui reprocher d’avoir abusé d’un avantage allant contre mon intérêt. Il peut dire que c’était utile pour lui, mais comme cela n’est utile que pour lui, au fond on ne peut pas vraiment dire que c’est réellement utile. Ce qui est sûr, c’est que chacun croit agir en suivant ce qui lui semble être le bien. Mais en pareil cas, je n’hésiterai pas à dire que franchement, profiter de cette manière, « ce n’est pas bien », il aurait été bien plus juste de passer la clôture pour fermer le robinet. Nous voyons donc que le sens du juste n’est pas dissociable d’une évaluation en termes de bien/mal, donc en termes relevant de la morale. C’est d’un point de vue qui est de prime abord moral que se fixe le sens du devoir-être. Nous jugeons du juste ou de l’injuste principalement en posant par avance un devoir-être et en assignant le devoir-être à la responsabilité de l’acteur. Si l’action entreprise correspond au devoir-être, nous parlons de justesse de l’acte. Si elle comporte une négligence, à l’égard du devoir-être, nous sommes fondés de la juger en termes d’irresponsabilité. Si elle vise l’opposé que ce qui est moralement requis, nous n’hésitons pas à parler de faute. (texte)

    2) Et s’il y a faute, il est tentant de l’associer immédiatement à une réprimande, un reproche, voire à une sanction. Nous voyons donc que, du sens proprement moral du juste, il est très facile de passer au sens légal du juste, c’est-à-dire à l’idée même de justice, telle qu’elle est mise en pratique dans les tribunaux. Ce n’est pourtant pas la même chose. De manière générale, quand nous marquons notre accord avec quelqu’un en disant : « très juste ! », « tout à fait juste !», nous ne sommes pas du tout dans l’ordre de ce que la justice considère. Ce n’est qu’un accord d’opinion, ou au mieux, un assentiment dans la reconnaissance de ce qui est vrai. Nous ne parlons de juste, dans le champ propre de la justice, que par rapport au terme contraire de l’injustice. Il y a des traitements injustes que l’on fait subir à des êtres humains et ce que nous attendons, dans notre besoin de justice subjective, c’est que l’institution de la justice, celle de la justice objective, fasse son travail, corrige cet état de fait. Nous nous servons de l’argument de la loi pour parer à toutes les déviances et à tous les dysfonctionnements de notre société. Nous faisons voter un arsenal de lois pour que la législation puisse encadrer, interdire des conduites qui portent atteinte aux personnes humaines. Mais là encore, nous faisons erreur, d’abord parce que ce n’est pas en faisant voter des lois que l’on règle un problème de fond. La loi n’est qu’une régulation de surface, elle n’atteint jamais les causes. Multiplier les lois, c’est favoriser la démission du sens de la responsabilité en demandant à la société de répondre à toutes les questions à notre place, sans jamais nous les poser. C’est démissionner du poste de responsabilité que notre liberté nous donne, précisément en restreignant encore la liberté. Il n’est pas évident qu’une société éclairée comporterait d’avantage de lois. Ce serait plutôt l’inverse, un niveau de conscience élevé rendrait les lois inutiles.

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    Les hommes de la police de Vichy pouvaient trouver « juste » de rassembler les juifs pour les envoyer en wagon plombé en Allemagne. Juste, cela l’était du point de vue du droit codifié, au sens de « conforme à la loi ». C’était légal. Comme toutes les lois de l’apartheid, comme les lois nazies, comme toutes les lois qui instaurent le privilège de quelques uns au dépend des intérêts de tous. Légal ne veut pas dire nécessairement moral. Lors de la période de Vichy, il pouvait, sans contradiction, paraître juste de désobéir à la loi, de suivre les impératifs moraux, plutôt que le mimétisme d’un comportement légal en apparence, mais complètement immoral sur le fond. Gandhi a montré aux indiens d’Afrique du Sud, qu’il était juste de brûler leurs cartes de séjour : vu les conditions immorales auxquels ils étaient astreints, cela n’avait guère de sens de suivre une loi inique. Il peut aussi arriver que l’on se rende compte qu’une loi a des effets pernicieux qui vont à l’encontre du but qui était recherché quand elle avait été votée. Le droit a ses lenteurs, mais il est contraint à une évolution et le terme de cette évolution, c’est de pouvoir s’accorder avec les prérogatives de la justice subjective.

    La loi juridique n’est pas la loi morale, ni la loi naturelle et encore moins la loi scientifique. Dans une société éclairée, certainement que de se fier à la loi pour déterminer ce qui est juste pourrait constituer une bonne indication ce qu’il est bien de faire et de ce quel mal il faudrait éviter. Dans ce monde chaotique qui est le nôtre, la référence à la loi est une approximation très vague et un critère insuffisant du bien et du mal. Le comble, c’est qu’en plus, dans ce monde complètement déboussolé, où l’absence de repères est patente, nous avons tendance à frileusement nous replier sur la loi pour définir ce qui est juste ! Mais la loi n’a certainement pas pour fonction de se substituer à la conscience morale, dont justement elle dépend pour que son administration ne soit pas mécanique. Dans la pratique de la justice, cela s’appelle l’équité, ce quine veut rien dire d’autre qu’une juste application de la loi !

    Comment voulez-vous dans ces conditions, mesurer le juste par la justice ? Il faut revenir à la source de toute action dans le sujet. Ne confondons donc pas l’« action juste » et l’« action en justice » ! On n’arrive pas à la compréhension de la première en partant de la seconde. A la question qu’est ce que l’action juste, il faut nécessairement répondre en des termes qui précèdent la représentation juridique. Dans le bouddhisme, par exemple, l’action juste fait partie des cinq injonctions. Elle n’a pas un contenu déterminé a priori par la loi juridique. Elle est l’expression spontanée d’une vie libre et authentique et en même temps, elle est une voie qu’il convient d’emprunter pour désobstruer les conditionnements de l’esprit. Elle est aussi et surtout, ...  contribution constante à la promotion de la Vie.

C. L’action sans motif et l'intemporel

    Revenons maintenant sur ce premier principe de l’écologie de l’action. L’efficacité de l’action est optimale à son tout début. Que veut dire « le tout début du développement » ? Nécessairement ici et maintenant, et non pas ailleurs et plus tard. Mais est-ce que cela n’implique par aussi sans aucune projection dans le temps et l’espace ? Est-ce que cela n’implique pas entièrement dans le présent et en réponse à la situation d’expérience telle qu’elle est ?
    1) C’est une piste à suivre et une piste très intéressante. Il est dans la nature de la vigilance habituelle d’être portée par l’intentionnalité. L’intentionnalité peut être décrite comme la visée par le sujet d’un objet. De là, il est très facile de comprendre que l’intentionnalité structure la motivation. Dans la motivation apparaît une division entre l’acteur, qui est l’ego, et le but de l’action, son résultat éloigné dans le temps. Cette division n’entre en scène que lorsque la pensée intervient, donnant une forme au temps psychologique. La pensée fabrique littéralement l’identité de l’acteur. Elle donne une consistance précise à l’ego. Moi, j’ai l’ambition de devenir ceci ou cela, je me fixe un but à atteindre, puis je me donne les moyens nécessaires et je me bagarre avec le réel dans la quête d’un résultat qui doit survenir dans le futur. Entre le but et les résultats, il y a la planification de l’action par la pensée. L’ego n’est pas séparable de cette volonté d’atteindre un résultat dans le futur. La volonté et l’ego ne sont qu’une seule et même chose. La volonté est l’ego sous la forme de l’identité de l’acteur. Ce qui est tout à fait remarquable dans ce processus, c’est que l’ego donne naissance à un devenir.
    Maintenant, la question qu’il faut se poser est celle-ci : « N’existe-t-il pas d’action sans devenir ? N’existe-t-il pas d’action sans cette souffrance, sans cette perpétuelle bataille ? S’il n’y a pas de but, il n’y a pas d’entité qui agit, car nous avons vu que c’est le but qui la crée. Mais peut-il exister une action sans but en vue, donc sans acteur, c’est-à-dire sans le désir d’un résultat ? Une telle action ne serait pas un devenir … » Une telle action ne serait pas un devenir, mais seulement un état d’être. Elle serait une action sans motif, une action sans ego agissant. Et il faut répondre avec Krishnamurti qu’effectivement « … un tel état d’action existe » et qu’il est même plus fréquent que nous le pensons, justement parce que la pensée se justifie elle-même, en donnant à l’action sa propre réalité. Et elle le fait en dessinant toute action sous la forme d’une planification de part en part tissée par le mental. Que nous soyons identifiés à ce schéma, cela ne fait aucun doute. Nous passons notre existence à faire des plans. Nous raisonnons sans cesse en termes d’objectifs, de buts, de résultats et c’est même ce mode de représentation qui sous-tend l’infatigable course au profit de notre époque. Ce n’était certes pas notre condition d’enfant. Pour l’enfant, l’action est un jaillissement, l’action est spontanée. Un individu qui fait sans cesse des plans est tout sauf spontané dans l’action. Il calcule. Il vit dans une tension constante entre un présent qu’il juge déficient et un futur chargé de promesse. Il a pris l’habitude d’être indifférent à la nouveauté de l’instant, il vit par procuration dans la séduction d’un futur. Alors il planifie. Il ne sait plus faire autrement que de tout planifier. Si on lui demande simplement de s’arrêter, d’être là, ici et maintenant et d’observer attentivement cette vie qui illumine son horizon, il panique. Il se sent perdu. Il a perdu ses repères mentaux habituels et il a peur. La pensée est tout à fait soluble dans l’instant, mais elle résiste, elle résiste, parce qu'elle a peur de ne pas penser. Et pourtant, cette Vacuité est divinement pleine, elle n’est pas un néant. C’est une merveille d’être simplement être là, avec passion, dans un état de présence attentionnée au monde environnant et à soi-même.
    Il faut bien distinguer la pensée, comme production du mental et l’intelligence qui est capable de voir avec clarté et en toute lucidité. L’action qui suit une perception directe de l’intelligence est immédiate, sans délai, parce qu’elle se tient dans le présent. Ce n’est pas une action qui a été préparée par une idée. Une telle action est radicalement neuve, parce que le présent lui-même est neuf à chaque instant. Elle n’est pas du tout écervelée, stupide, au contraire, elle porte en elle un potentiel de conscience très élevé. Elle n’est pas motivée par une récompense située dans l’avenir. Ce genre d’appât dont nous nous servons parfois pour acheter le comportement d’autrui. On dit ainsi à l’enfant : « si tu fais bien tes devoir, je te donne un bonbon ». Ou encore « si tu fais mal tes devoirs, tu seras puni » ! Ainsi, l’action sans motif est sans rapport au temps psychologique et sa provenance est donc intemporelle. Prenons un exemple simple :
    « Si je vois la nécessité d’être propre, c’est bien simple, je me lave. Mais si j’ai comme idéal que je ‘devrais’ être propre, qu’arrive-t-il ? Il arrive que le nettoyage soit remis à plus tard ou pratiqué superficiellement. L’action basée sur une idée est très superficielle… L’action qui nous transforme en tant qu’être humain, qui régénère, … n’est pas basée sur l’idée. Une telle action ne tient pas compte des récompenses et des châtiments. Une telle action est intemporelle parce que l’esprit, qui est le processus du temps, le processus calculateur qui divise et isole, n’y participe pas ». Elle est intelligente, parce qu’elle procède d’une vision directe. Elle est la lucidité en action. Dans l’action sans motif, il y a une réponse immédiate, une réponse spontanée à la situation d’expérience ; et c’est ce que nous annoncions en introduction : une inspiration qui « me conduit à faire exactement ce qu’il convenait de faire et au bon moment ». Sauf que nous comprenons maintenant que le « me » de « me conduit », était de trop, car précisément dans pareil cas, l’identité de l’ego n’a pas le temps de se former. C’est une action sans ego, où littéralement, ce qui revient au même, le mental a perdu la tête. Ce qui ne veut pas dire faire n’importe quoi. Ce qui était imprévu n’est pas nécessairement absurde ou insensé. L’excentricité délibérée est précisément délibérée et pas du tout spontanée. cf. Jean Klein (texte) La compulsion qui me porte à répéter un comportement rituel, en face d’une situation que je n’accepte pas n’est pas spontanée, elle est une réaction conditionnelle. Agir dans l’emportement poussé par une pulsion, d’une pulsion d’achat dans une boutique, d’une pulsion violente, d’une pulsion sexuelle, c’est encore ré-agir, ce n’est pas agir. (texte) Cela n’a rien à voir avec la spontanéité de l’action sans motif. Elle est un ajustement exact à ce que la situation d’expérience attend de moi. Tel est le sens du mot juste dans « action juste ». Une réponse adéquate. Le mot qu’il fallait prononcer pour qu’une situation se dénoue. La porte qu’il fallait passer pour aider l’enfant à sortir de l’immeuble en flamme. La réduction de la vitesse, le détour qu’il fallait opérer pour éviter l’accident. Le sourire et le petit mot qui a été droit au cœur. La dernière phrase improvisée pour conclure une conférence longuement préparée. La visite imprévue, portée par la nécessité intérieure d’une intuition qui tombe à pic. Ce qui a été fait sans calcul, mais que l’on dit par après, « j’aurais voulu faire exprès que je n’aurais pas mieux fait ».
    ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------contraire, il est l’intelligence en action. Dans la représentation, ce qui domine, c’est l’intellect et ses constructions mentales. Ce qui est demandé ici, c’est de faire un pas en arrière, de l’intellect vers l’intelligence ; et parce que l’intelligence pure n’est pas distincte de la sensibilité la plus vraie, il s’agit ni plus ni moins de faire un pas en arrière de la tête au cœur. C’est exactement ce vers quoi conduisent les observations précédentes. Ce n’est pas mystérieux, ni mystique. Nous trouverons tous dans notre expérience des exemples nombreux de ces réponses justes à une situation d’expérience, qui n’avaient pas été préméditées par la pensée. (texte)
    Allons encore plus loin. Que se passerait-il si notre manière d’être coïncidait en permanence avec l’action sans motif ? Cela ne ressemblerait pas à notre mode d’exister habituel, tout entier tourné vers la planification. Mais cela vaut la peine de s’aventurer dans cette direction rarement explorée par la philosophie. On sait que Platon, dans le Charmide, montre que la sagesse, ne saurait s’enseigner, parce qu’il y a en elle une inspiration heureuse qui permet à l’homme de faire le bien. Et tout le travail de la maïeutique chez Socrate montre abondamment qu’on en saurait enseigner la sagesse, on ne peut qu’inciter à être sage. La sagesse n’est pas un savoir portatif qu’il suffirait d’apprendre pour devenir un sage. Ainsi, sur le chemin de la sagesse, ce qui compte, c’est d’abord l’éveil à Soi.
    ... intéressant de remarquer que l’action sans motif peut devenir une manière d’exister à part entière, celle d’une vie vécue entièrement dans le don de soi, car elle est par excellence l’expression de la compassion. L’amour ne calcule pas. Il donne. Il n’est pas intentionnel, au sens de la division du sujet et de l’objet, au sens de la planification en vue d’un résultat. Il s’achève dans l’acte de donner où il trouve sa joie. L’amour est jaillissement du cœur, sans motif, sans attente, sans imposition de soi à l’autre, sans autre cause que Soi. L’amour sait sauvegarder la liberté de l’autre. Parce que l’amour est l’expression de l’être, il laisse être. Il précède la logique du faire de l’intellect. L’action fondée sur l’amour n’est pas une action fondée sur l’intellect. Elle est l’action sans motif. L’action fondée sur le faire est toujours motivée par la recherche d’un résultat. Entre les deux, il y aussi la différence d’un élan où la présence de l’ego est effacée et au second plan et celui d’une manifestation de la volonté de puissance où l’ego se met au premier plan. Mais concrètement, cela veut dire quoi ?
   Et sur cette question, parmi les nombreux exemples que l’on pourrait fournir, le plus remarquable est certainement, ce météore tout à fait stupéfiant qu’a été Ma Ananda Moyi. Il faut lire la préface de Jean Herbert de L’Enseignement de Ma Ananda Moyi pour comprendre les implications radicales de l’action sans motif. Ma Ananda Moyi vivait cela de manière permanente. Douée d’une affection sans borne, elle était dans ses actes complètement imprévisible. Et ce que les témoignages montrent en abondance, en deçà de toute rationalité d’organisation de l’action, c’est pourtant l’extrême précision de chacune de ses paroles, de chacun de ses actes : en permanence dans un jaillissement où le don va directement là où il devait aller. Très peu de personnes ont pu toucher aussi directement un si grand nombre de gens dans le monde en allant droit vers chacun dans sa singularité propre. Chez elle, jamais de plan, pas de règle générale. Parce que chaque instant est différent, parce que chaque personne est très différente, elle pouvait donner un conseil à l’un (

 

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     © Philosophie et spiritualité, 2005, Serge Carfantan.
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