Leçon 129.  La transparence et le secret     

 Nous entendons souvent en politique la demande de plus de transparence dans la communication. C’est, paraît-il une tradition française que de cultiver un sens excessif du secret autour du pouvoir, tandis que les anglo-saxons iraient plutôt en sens opposé, en fournissant par exemple dans la presse un luxe de détails inutiles sur les problèmes de santé des dirigeants. Sur le plan économique, même ambiguïté. Demander la publication des revenus des plus hauts dirigeants est une demande réitérée qui se légitime, mais personne ne veut voir par ailleurs publier sa fiche de paye sur internet. La distribution d’une feuille de paye garde un caractère confidentiel. Il faut la plier et mettre une agrafe ! Sur le plan psychologique, la question est tout aussi embrouillée. On s’offusque de l’exhibitionnisme des émissions de télé réalité. L’étalage de l’intimité sans précaution ni pudeur a quelque chose de choquant. Mais en même temps, nous savons aussi qu’il faut mettre à jour les secrets qui sont trop lourds. Il y a des secrets de familles qui sont de véritables poisons psychologiques.

    Nous sommes donc entre transparence et secret dans un domaine où la contradiction est constante. Il y a des lois qui encadrent le secret, une déontologie du secret en droit, dans la pratique médicale, etc. Mais la loi repose sur un consensus moral qui n’est pas définitif. Peut-on réellement légitimer la pratique du secret ? Quel est son lieu d’élection véritable ? Contradiction ou ambiguïté ?

    Plus particulièrement, dans le domaine de l’échange, une politique de la transparence est-elle possible ? N’est-elle pas aussi en un sens nécessaire ? Qu’y aurait-il de changé dans notre monde si nous opérions une véritable conversion depuis les secrets bien gardés vers la transparence des échanges ? Où se situe l’enjeu de la transparence ? ...

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A. De l’exhibitionnisme de l’intimité au secret subjectif

    Notre époque confond secret et mystère, comme elle confond interne, intime ou intérieur. Il est de bonne méthode d’examiner un concept pour déterminer s’il fonctionne dans la dualité ou pas. Cela permet de se dégager des confusions les plus fréquentes et de situer la portée d’une opposition. Dromadaire ou coquelicot n’ont pas de contraire. Plaisir va avec douleur, de sorte qu’il est impossible de les penser séparément. Ce que nous écrivons ainsi : plaisir/douleur.

    1) Les termes interne/externe se situent dans l’ordre de l’objectivité. Il y des organes internes, les viscères et des organes externes comme les bras et les jambes. Quand le chirurgien opère un malade, il ne trouve que de l’interne, il ne peut pas tailler dans la chair pour dénicher de l’intériorité. Il ne trouvera pas l’âme au bout de son scalpel. Il est dans le champ de ce qui est objectif. L’opposition intérieur/extérieur ne prend son sens que lorsque nous saisissons le sens plein de l’intériorité qui désigne la présence à soi de tout vécu conscient du sujet. Un vécu n’est intérieur que parce qu’il est porté par l’invisible Présence à soi du sujet. L’Invisible est le lieu même où la Vie a sa demeure, en retrait fondamental avec le champ de l’extériorité qu’elle situe et pose en dehors d’elle-même, essentiellement à partir de l’incarnation. L’intimité est un terme que nous employons pour désigner ce qui relève du domaine des émotions attenant à l’ego et qu’il garde pour lui-même. Ce qui est intime ne se chante pas sur les toits et ne se partage justement qu’avec un « intime » à qui on pourrait confier ce que nous avons sur le cœur. Cependant, l’intimité n’est pas nécessairement profonde. Elle peut être assez superficielle et ne pas avoir la profondeur d’intériorité d’un vrai sentiment de l’âme. (texte)

    L'intimité enveloppe une ambiguïté fondamentale qui tient à la nature même de la condition humaine. Nous la marquons à bon droit d’un souci, celui de la protéger des invasions du dehors. Aussi utilisons-nous pour tenter de la formuler, l’opposition privé/public. Ce qui est intime doit rester dans la sphère privée, tandis que ce qui est exprimé en acte, produit des résultats et s’engrène dans le champ de la relation humaine, dans le champ de la Nature, devient public. Mais la frontière, pour autant qu’elle est socialisée, reste extrêmement floue. C’est une caractéristique de notre temps que d’opérer une grande confusion entre les deux ordres. Il y a quelque chose d’indécent à remplir les pages des magazines people avec tout cet étalage de l’intimité des célébrités du show business et de la politique. La postmodernité n’a pas le sens de la pudeur. L’individualisme postmoderne aime faire l'étalage de l'intimité. Cela s'appelle le voyeurisme. C’est une caractéristique de nos mentalités qu’il convient d’examiner avec soin. Comme le dirait Jung, l’occidental est très extraverti. Dans d’autres cultures, plus introverties, le sens de la pudeur est très élevé. Le Japon a toujours eu un sens très délicat de la relation : le sujet ne se met pas en avant, même quand il a de hautes responsabilités publiques. C’est une chose qui nous surprend toujours que cette manière de rester en retrait des décideurs, qui envoient un délégué exprimer leurs volontés sans se mettre en avant directement. Nous autres, professons un goût immodéré pour le charisme personnel et le déballage de la subjectivité. Même remarque avec la culture indienne qui est si paradoxale de ce côté. Si les temples célèbrent dans leur statuaire l’union sexuelle des dieux, l’indien traditionnel a un sens très aigu de la pudeur dans la relation. Le namaskar, le salut à l’indienne, est très symbolique de ce sens du retrait devant la subjectivité d’autrui.

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représentable, mais ce qu’il faut surtout comprendre, c’est que le contenu des programmes de télévision est le reflet de ce que nous sommes, c’est une image de la conscience collective et de ses tendances. Si une mutation profonde de la conscience collective se produisait, les programmes de télévision changeraient en profondeur.

    Mais nous n’y sommes pas et seul ce qui est ici et maintenant nous importe. Et nous sommes très nettement dans l’exhibitionnisme à la limite du pornographique. C’est ce qui marche et fait de l’audience. Une étrange compulsion s’est emparée du dernier homme nietzschéen, celle qui le conduit à mettre tout dehors. Pour résoudre les problèmes de la vie de famille, il faut aller chercher un télé-psychologue, mettre en place les caméras et filmer tout par le détail. Ecouter le petit garçon qui fait encore pipi au lit et entendre la confession de sa maman qui est sûrement un tyran familial. On saura tout sur les déboires sentimentaux des jeunes filles propulsées au rang de star par une émission à la mode. On s’exaltera sur les caprices faramineux des riches ou sur le parcourt du combattant des dernières top model. On écoutera avec ravissement les bavardages du loft, ceux-là même qui son le lot du quotidien, mais la métamorphose sera rassurante, car la banalité y sera élevée au rang d’un objet culturel. C’est pour le « grand public », dans des mots de tous les jours. Les dialogues sont vides ? Qu’importe, le but ce n’est pas de dire quelque chose qui soit signifiant, mais de s’exprimer, de faire voir et d’être vu, de se montrer, d’être remarqué, de faire pleurer un peu et de faire rêver beaucoup. C’est de l’émotion : tout ici est purement émotionnel. La recette est très simple : miser à cent pour cent sur le registre de l’émotionnel, sans aucun recul réflexif. C’est le choc de l’image, sa charge et sa séduction émotionnelle qui doivent retenir le voyeur halluciné devant l’écran, le consommateur devant la vitrine, le lecteur devant les pages du magazine. Pour cela, on fait court, vif, percutant, et on ratisse le plus large possible dans les tendances vitales. Comme l’a si bien dit par avance S. Aurobindo, l’homme de notre époque se définit par le vital. Alors, au bout du compte, la surenchère de l’étalage de l’émotionnel est telle que plus rien ne nous choque. Plus rien ne nous interpelle. Vous pouvez annoncer dans un cours de philosop.... ion et surtout, cela ne pose aucune question. On en a vu d’autres. Banal. Ce n’est que du spectacle. C’est un peu comme les images chaotiques du rêve. Dans le rêve le sujet est projeté sur l’écran et il est embarqué dans le tourbillon émotionnel des images. L’exhibitionnisme de l’intimité, c’est du rêve réintroduit dans la veille avec tous ses caractères : le côté salace et émotionnel, le fantasme, l’incohérence ludique, l’immersion dans le virtuel, la perfusion de nourriture psychique sans retour sur soi. Sans prise de conscience. Bref : une sorte de vidange de l’inconscient collectif qui a cessé de nous surprendre.

    2) C’est Georges Bernanos le polémiste qui a écrit : « On ne comprend rien à notre civilisation si on ne pose pas d'abord qu'elle est une conspiration contre toute espèce de vie intérieure ». L’affirmation est dure, mais juste. Nous vivons dans une société qui inculque massivement l’idée qu’il ne faut surtout pas « réprimer » quoi que ce soit. La leçon est parfaitement comprise et assimilée il faut que ça s’exprime. L’incantation est forte et elle est unanimement suivie. J’existe dehors, sous le regard des autres. Ce qui m’obsède, ce que je crois, ce que je pense, ce que j’espère, ce qui me révolte, il me faut l’exprimer et le montrer. Scotcher des autocollants sur ma voiture, porter des badges affichant mes opinions, mes couleurs, mes slogans, mes goûts artistiques etc. Se promener comme un arbre de noël décoré ne choque personne. C’est dans l’air du temps. Il est très culpabilisant dans le monde actuel de faire montre de pudeur, car cela veut forcément dire que l’on est coincé, ce qui contredit le concept de la société cool, de la société qui bouge, s’éclate, fait des mimiques et joue de la provocation, comme dans la publicité. L’incitation permanente à la surexposition de soi est un fil conducteur de la postmodernité. Nous n’avons donc pas à considérer le voyeurisme de l’intimité comme un phénomène surprenant. Il est parfaitement cohérent avec l’ensemble des tendances de la postmodernité, il en expose logiquement les conséquences. Le principe sous-jacent qui le gouverne est la tentation de vider l’intériorité dans la pure extériorité. Fuir là-bas, dans le monde, projeté au milieu des autres et se débarrasser de ce nœud douloureux de souffrance qu’est le soi dans une perpétuelle ek-stase. Échapper à soi. Se débarrasser de soi pour être les autres. Il faut reconnaître que la télévision peut admirablement remplir cette fonction. Halluciné devant l’écran, regardant sans vraiment regarder, sautant d’une image une autre, d’un programme à un autre, le spectateur peut vivre par procuration com

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    Mais bon, cela n’élimine pas le malaise de la subjectivité, le malaise d’une âme désemparée. C’est bien au contraire ce qui le crée directement. A mettre tout dehors, le sujet devient extrêmement faible, inconsistant, dépendant et vulnérable. Comme le dit si fortement Michel Henry, la fuite hors de soi de la subjectivité se heurte à une contradiction insurmontable : Le Soi ne peut pas se quitter lui-même. C’est l’impossibilité de la fuite hors de soi qui se donne dans la souffrance de la vie. La Vie est un Soi qui ne peut que s’éprouver lui-même dans cette dimension invisible fondamentale qu’est celle du sentiment. La conscience peut tenter de se fuir, mais la Vie ne le peut pas, elle ne peut qu’être soi. Elle ne peut à jamais qu’être un s’éprouver-soi-même, une étreinte dans la donation infinie à Soi de l’intériorité. Par rapport au Soi, la représentation est néant, car précisément le Soi n’est jamais rien de représentable. Une culture fondée sur le spectacle, sur la représentation est donc une aberration dans les termes, car précisément la culture est toujours la culture du Soi. La passive épreuve de l’intériorité fait que chaque être humain demeurera toujours un secret, et en son Fond abyssal, c’est encore cette épreuve qui fait que chaque être humain porte en lui un Mystère. Ce ne sont pas seulement de quelques êtres humains que l’on peut dire qu’ils sont « secrets », par rapport à d’autres « qui n’auraient plus de secret ». C’est la subjectivité qui par essence comporte en elle-même la dimension de secret. C’est encore, bien plus que la seule apparence, ce qui nous retient comme suspendu devant le visage d’autrui : cette étincelle d’un regard, ce sourire comme un châle demi plissé, ce rire qui résonne dans toute le mouvement d’une silhouette, ne sont qu’une porte vers un infini subjectif. Ce qui est manifesté est là, mais le potentiel est sans fin et les limites inatteignables. Reconnaître la dimension du secret subjectif, c’est ne pas assigner brutalement la vie au tribunal de son apparence et laisser à la conscience son libre jeu dans les formes de la Manifestation. Protéger le secret subjectif, c’est ne pas s’aventurer avec le scalpel de l’intellect dans ce cœur tendre d’une subjectivité dont l’essence pathétique est vulnérable.

    Mais c’est aussi ne jamais vouloir en quoi que ce soit se substituer à la volonté d’un autre en lui laissant la pleine disposition de sa liberté. L’éthique du secret consiste à ne jamais violer l’espace psychique de quelqu’un d’autre et attenter à son libre-arbitre. Le respect, c’est toujours de redonner l’homme à lui-même. L’irrespect, c’est faire en sorte qu’il entre dans une dépendance. La domination, c’est soumettre la liberté d’un autre et en faire pour soi-même un objet. Un objet, par définition, cela n’a guère de secret. C’est utile. Comme le coupe-papier dont parle Sartre. Le sujet, lui par essence enveloppe le secret et n’est jamais assignable à une utilité. Une œuvre d’art est infiniment plus riche de secrets, précisément parce qu’elle est une pure création subjective et qu’en elle, nous pouvons parfois sentir comme le frisson de la présence de l’infini. Ainsi, la vraie dimension du secret est ontologique, pour autant que celui qui le porte est comme une source et un fleuve d’un infini subjectif.

B. Secret objectif et pouvoir

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     © Philosophie et spiritualité, 2005, Serge Carfantan,
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