Leçon 108.    Terre vivante ou nature morte       

    La modernité qui commence avec Galilée et Descartes modifie de fond en comble la représentation traditionnelle de la Nature. Elle rompt avec le paradigme du grand vivant éternel des stoïciens, ainsi qu'avec le fond animiste qui était le lot commun de l’héritage de la pensée grecque à travers Aristote. Pour la première fois, une nouvelle représentation s’impose sans partage dans laquelle la Nature est représentée selon le paradigme de la grande horloge dont la science physique doit nous apprendre à en repérer les rouages. Descartes provoque cette rupture en proscrivant l’étude des causes finales de la physique, pour adopter délibérément un paradigme mécaniste. L’immense succès de la physique qui suivra accréditera largement l’idée selon laquelle la Nature est soumise au règne du déterminisme et s’explique entièrement dans la relation cause-effet. En agissant sur les causes, nous pouvons maîtriser les effets et nous emparer des ressources et des énergies de la Nature pour les tourner à notre profit. Telle est l’origine de l’aventure prométhéenne de la technique.

    Pourtant, les insuffisances du paradigme mécaniste étaient patentes et elles devaient apparaître au regard des esprits les plus perspicaces. Voltaire dira, « je vois bien l’horloge, mais je ne puis la concevoir sans un horloger » et prendra la position du déisme, refusant de priver la Nature d’une intelligence immanente. Les inquiétudes provoquées par la manipulation de la Nature et la destruction des équilibres écologiques sur la Terre ont porté sur le devant de la scène la question de la responsabilité de l’homme à l’égard de la Nature. Il se pourrait que la modernité ait fait fausse route en ne donnant à voir dans la Nature qu’une causalité matérielle simpliste. Il se pourrait que la science moderne se soit entièrement fourvoyée en étant incapable de reconnaître la Terre comme un être vivant, pour l’assimiler à une nature morte. Si c’était le cas, il serait temps de donner voix à l’insurrection contre le paradigme de la Nature hérité de la modernité. En quel sens peut-on dire que la Terre est un être vivant?

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A. La Terre, objet de la science physique

    Le monde qui intéressait la pensée grecque était d’avantage un lieu habité qu’un espace abstrait, un lieu dans lequel lieu réside les êtres naturels sont à leur juste place et entretiennent les uns avec les autres des relations ordonnées, de sorte que l’ensemble relève d’avantage d’un cosmos, que d’un chaos. Telle est la définition de la Nature que l’on trouve par exemple chez Aristote. La Nature est tout à la fois dans l’essence, la nature d’une chose, mais aussi et cela dans lequel toutes choses existent à l’intérieur d’un Tout vivant, la Nature. L’espace, en revanche, la res extensa, qui servira plus tard de modèle à Descartes pour penser la matière, est un concept nettement plus abstrait, dont la figuration trouve sa place en mathématique et non dans l’observation de la Nature. Aristote, en observateur de la Nature est attentif aux êtres naturels, aux merveilles qu’il découvre dans le vivant, à la prodigalité infinie de la Terre. Cette distinction entre le lieu naturel et l’espace mathématique est une première indication, elle implique déjà une représentation de la Terre très différente de ce que nous connaissons depuis la modernité. (texte)

    1) Soyons plus précis. Il est indéniable que l’ordre mathématique trouve une application privilégiée dans le ciel au-dessus de nos têtes, dans le mouvement des corps célestes. Ici bas, sur Terre, la régularité des mouvements est moins évidente et moins parfaite. Nous comprenons donc aisément que les grecs puissent distinguer le monde des astres, du monde terrestre, les regardant comme deux sphères différentes. La voûte céleste est un monde qui semble parfait et immuable. Pour Aristote, c’est un monde dans lequel les objets sont chacun installés sur des sphères concentriques. Le cercle représente en effet l’image de la perfection, l’essence de l’Acte primordial qui meut toutes choses dans un mouvement dont l’harmonie est pleinement achevée. Le Premier moteur de la Manifestation du Cosmos est immobile, il transcende le Temps, mais le temps est, par contre la puissance à l’œuvre dans le monde sublunaire, le monde terrestre, qui est le nôtre. Aussi les objets les plus éloignés, tels les étoiles fixes, sont de ce point de vue les plus idéaux, les plus parfaits. Ils sont en essence plus proches du Premier Moteur, ils sont à l'origine de tout mouvement, et ne se déplacent pas. A l’inverse, plus on se rapproche de la Terre et plus le mouvement temporel est sensible. De ce point de vue, celui de l’observateur humain, les objets les plus proches de la Terre - la Lune et le Soleil - tournent plus rapidement. Pour la même raison, toujours en se plaçant du point de vue de l’observateur humain, la Terre ....

   L’adoption de cette représentation et sa reformulation en termes d’astronomie, va permettre de poser les base de ce qui deviendra le géocentrisme. Ptolémée donnera, dans L’Almageste, toute son ampleur à cette représentation, en construisant le paradigme astronomique qui dominera toute le Moyen-âge occidental. Je dis bien occidental, car il faut savoir que dans d’autres cultures, il n’avait pas court. Dans Jyotish, l’astronomie indienne, par exemple, l'héliocentrisme existait depuis des siècles, bien avant la réforme de Copernic. Aristote mentionne lui-même cette hypothèse qui avait déjà court en Grèce. On peut donc comprendre que le maintient de ce paradigme est surtout le fait de raisons sociologiques. Il était en accord avec la doctrine de l’Église et la lettre de La Bible. D’un strict point de vue de théorie scientifique, on peut dire que le système mis en place par Ptolémée est une approximation commode assez efficace du mouvement des astres. C’est l’essence même de toute théorie scientifique. Il permet de calculer le mouvement des planètes, de la Lune et du Soleil, en se servant du concept de mouvement circulaire. Ainsi Ptolémée reprend les concepts fondamentaux d’Aristote, en déplace la portée du plan métaphysique, sur un plan épistémologique. La relative bonne qualité de prévision du système de Ptolémée, va permettre à son paradigme ...

    Qu’en est-il maintenant du monde terrestre dans la vision d’Aristote, dans son opposition au monde des astres ? Il est d’abord fait de la combinatoire des Éléments primordiaux de la Nature : l’Ether, le Feu, l’Air, l’Eau, la Terre. Toutes choses ici-bas sont des compositions des Éléments, soumises à l’action du Temps. Le monde terrestre est, contrairement au monde des astres est corruptible. Ce sont les Éléments qui donnent leurs caractéristiques aux éléments naturels et leur sens permet l’appréhension de ce qui est terrestre. Aristote sur ce point n’a rien inventé. Il reprend très largement, via Empédocle, un legs traditionnel qui n’a d’ailleurs rien de spécifique à la pensée grecque.

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    ---------------Il faut se rappeler que dans la pensée traditionnelle, le sens du terrestre, est tout à la fois et inséparablement la sensation concrète d’une qualité subjective et la reconnaissance de la présence des Éléments premiers de la Nature. Dans le système d’Aristote, une première synthèse s’effectue dans la Nature, qui n’est rien d’autre que la matière au sens premier. La seconde synthèse est celle qui permet d’appréhender le stade plus complexe de ce que nous appelons le vivant. Cette seconde synthèse, dans le système d’Aristote, ne se comprend jamais sans l’action d’un principe qui vient donner une forme, à ce qui est seulement en puissance (R) dans la matière, à savoir l’âme. L’âme est le principe organisateur d’un corps ayant la vie en puissance. L’âme, de ce point de vue, n’est pas une entité purement intellectuelle qui se serait le privilège exclusif de l’homme. Toute chose possède une âme dans le sens précis où elle peut d’abord être considérée comme une substance. « Toutes ces choses sont des substances : en effet, ce sont des sujets, et la nature réside toujours dans un sujet ». Pour Aristote, l’existence de la Nature dans ce sens se passe de toute démonstration.

    « Quant à essayer de démontrer que la nature existe, ce serait ridicule. Il est manifeste en effet qu’il y a beaucoup d’être naturels tels. Or démontrer ce qui est manifeste par ce qui est obscur, c’est le fait d’un homme incapable de discerner ce qui est connaissable par soi de ce qui ne l’est pas ».

    Cependant, il est indispensable de faire la différence entre ce qui est naturel et ce qui est artificiel. Le bois du lit est naturel. Si on l’enfouit, et qu’il reste encore de la vitalité dans le bois, il poussera une branche, non un lit. Le lit est soumis à la corruption de la matière dont il est composé. La branche est soumise à un devenir vivant. Le principe de changement est donc différent entre la simple dégradation d’une chose matérielle et la croissance d’un être vivant. Parce que la Nature est tout à la fois un principe d’organisation qui promeut le changement propre à la nature d’une chose et un principe d’organisation qui enveloppe en tant que Tout l’existence de chaque chose, il s’ensuit que nous avons le droit de penser que la Nature est par essence vivante. Et donc que la Terre sur laquelle nous mettons les pieds est en un sens elle aussi vivante. La plante a une âme, comme l’animal ou l’homme et la finalité qui organise de l’intérieur le devenir des êtres est présente aussi comme principe cosmique. Le sentiment en présence de la Nature d’avoir affaire à une entité vivante va de soi. Ce qui semblerait ...

    2) Comment la modernité a-t-elle pu renverser et occulter cette représentation traditionnelle de la Nature ? La décision première qui commande ce renversement consiste avant tout à dépouiller les êtres naturels de leur statut d’entité à part entière, de leur statut de substance, pour ne plus les considérer que comme des objets. La pensée traditionnelle n’instaure pas de coupure brutale entre l’homme et les choses, c’est-à-dire entre sujet/objet. Elle ne se définit pas par son opposition aux choses, mais plutôt par son ouverture à elles. Autrement dit, dans la conception traditionnelle de l’être naturel, il est impliquée que la chose n’est pas caractérisée par le fait de se tenir devant, (ob-jet), mais par le fait de se tenir debout par soi. Avec Galilée et Descartes, la rupture se consomme. Qu’est-ce donc qui caractérise en propre notre savoir à l’aube de la modernité ? L’approche objective de la connaissance qui prend le parti décisif de jeter un discrédit sur la subjectivité, comme instance valide du savoir et de congédier toute approche qui ne serait pas redevable de la séparation nette du sujet et de l’objet. Qu’est ce que la Terre, au regard de la Modernité ? Avant tout un objet tout à la fois d’explications scientifiques et d'une conquête technique, l’un ne pouvant aller sans l’autre.

    L’épopée de la science moderne part de l’opposition entre subjectivité et objectivité et donne naissance à une représentation où les deux mondes deviennent hétérogènes. Plus exactement, Descartes entreprend de distinguer deux substances, la chose pensante, res cogitans, l’esprit, privilège de la conscience humaine, et la chose étendue, la res extensa, domaine de la matière. Ainsi se départage l’opposition nette entre sciences humaines et sciences de la nature. Descartes introduit en physique le paradigme du mécanisme qui part du principe selon lequel l’univers matériel doit être considéré comme une machine et rien d’autre qu’une machine. La matière est en soi dépourvue de fin, de vie et d’esprit. La nature œuvre en accord avec les lois de la physique qui sont mécaniques. Le paradigme mécaniste devint le paradigme dominant des sciences de la nature. (texte)

    En biologie, la tentative de Descartes d’élaborer une science naturelle impliquait directement le paradigme célèbre de l’animal machine. Selon ce modèle, plantes, animaux et être humains sont considérés comme des machines complexes créés par Dieu. L’homme toutefois garde un privilège, car, de par son âme, il ne se réduit pas au corps, car le corps étant relié à l’âme par le biais de la glande pinéale. A l’époque de Descartes, l’horlogerie avait atteint un haut degré de sophistication, et l’horloge offrait un modèle privilégié pour penser ce que l’on pouvait désormais désigner comme d’autres machines automatiques. Les biologistes, dans le sillage de Descartes, comparent l’animal à une horloge composée de roues et de ressorts. Ils étendent, ce qui n’est à tout prendre qu’une analogie (R), au corps humain. Ainsi l’homme malade est comparable à une horloge défectueuse, et l’homme sain est comparable à une horloge en bon état de fonctionnement.

    Descartes avait nettement conscience que son projet d’étendre l’usage de l’analyse mathématique à l’explication de l’ensemble des phénomènes naturels était un projet ambitieux et que sa science était incomplète. L’homme de science qui parachèvera la révolution scientifique inaugurée par Descartes fut Isaac Newton. Le génie de Newton est d’avoir su développer une formulation mathématique complète de la vision mécaniste ébauchée dans le Discours de la méthode. Newton réussit à accomplir la synthèse des œuvres de Copernic, de Kepler, de Bacon, Galilée et Descartes. Kepler avait su tirer des lois empiriques du mouvement des planètes en étudiant des tables astronomiques. Galilée avait réussi, au moyen d’expériences ingénieuses, à découvrir des lois de la chute des corps. Le génie de Newton consista à combiner ces découvertes en formulant les lois générales régissant le mouvement de tous les objets, depuis la chute de la pierre, au mouvement des planètes. La théorie de la gravitation pu montrer que tous les corps sont soumis aux mêmes forces fondamentales. Comme ces lois avaient une portée universelle, elles paraissaient confirmer de manière éclatante la vision cartésienne de la nature. La physique de Newton constitue l’apogée de la science du XVII ème. Elle devint un fondement si solide que l’on cru, jusqu’au XIXème siècle que la physique était achevée et qu’il suffisait de seulement tirer les conséquences des équations proposées par Newton. Les Principia de Newton devenait ipso facto le livre sacré de la science moderne. Pendant deux cents ans, les scientifiques considérèrent le système de définitions et de propositions de Newton comme la description de la Nature la plus exacte qu’il soit possible d’exhiber.

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    Les conséquences de ce changement de point de vue sont colossales et directement observables. A partir du moment où la nature est pensée comme une sorte de machine aveugle, toutes les inhibitions traditionnelles de la volonté de puissance sur la nature sont levées. Il est évident que l’image de la Terre considérée comme un être vivant, comme une sorte de mère nourricière constitue un frein puissant à l’action de l’homme sur la Nature. « On ne tue pas facilement une mère, on ne fouille pas dans ses entrailles à la recherche de l’or, on ne mutile pas son corps… Aussi longtemps que la terre fut considérée comme vivante et sensible, on pouvait considérer que poser un acte qui est susceptible de la détruire est une infraction grave à l’éthique ». A partir du moment où la Terre est dévalée au rang d’un simple objet, où elle n’est plus qu’une simple machine, il ne reste plus qu’à chercher à en connaître les lois pour les maîtriser et s’en servir. Descartes partageait l’idée de Bacon selon laquelle le but de la science est bel et bien de nous « rendre comme maître et possesseur de la nature ». La seule retenue chez Descartes est dans la modestie du « comme » et l’affirmation qu’il n’existe qu’un seul maître et possesseur de la nature qui est Dieu. Mais le Dieu de Descartes, comme celui de Newton ne devait pas résister à l’irrésistible expansion de la représentation nouvelle issue de la science moderne. Les succès immenses de la science ne faisaient que renforcer l’idée que la nature n’était qu’un objet. On pouvait se débarrasser d’une référence encombrante au sacré et ne faire confiance qu’en la physique.

    Ajoutons à cela, qu’à la même époque, sous l’impulsion du protestantisme, le système économique occidental mutait vers le capitalisme, exaltait le travail frénétique comme nouvelle valeur sacrée et l’idée que la terre était entre les mains de l’homme afin qu’il puisse la faire fructifier. Le protestantisme réussit de son côté à ôter l’inhibition quant au désir d’acquérir davantage et davantage, en légitimant le désir de richesse comme voulu par Dieu. Il n’en fallait pas plus pour propulser la formidable machine d’exploitation de la Terre qu’était la techno-science….et pour faire apparaître le visage qu’elle possède sous nos yeux.

B. Le renouveau de la Terre et l’hypothèse Gaia

    L’état des lieux actuel de notre planète est assez inquiétant. Il faut avoir l’honnêteté une fois de lire les rapports dressés par tous les organismes qui s’occupent de l’environnement. La pollution industrielle, la déforestation, la pollution urbaine, les montagnes de déchets que nous rejetons dans la nature, le déséquilibre des milieux, la disparition accélérée des espèces vivantes ne peuvent pas être niés. Ce que la modernité a lancé, c’est bel et bien ce que Heidegger appelle le saccage de la Terre. Non seulement nous n’avons rien compris à l’importance du respect de la Nature, mais nous nous comportons à l’égard de la Terre avec une irresponsabilité et ...

    ---------------Il est temps de reprendre la question du statut de l’existence physique de la Terre à nouveau frais et de nous demander très sérieusement, si nous notre compréhension moderne n’est pas complètement erronée.

    Le point d’attaque le plus important consistera d’abord à se demander quelle pertinence peut bien avoir ce paradigme mécaniste qui a servi de fil conducteur au développement de la techno-science. Nous avons vu plus haut que dans paradigme mécaniste, la causalité a été pensée comme linéaire. Dans l’appréhension classique, il était aussi d’usage croire que derrière un phénomène B, il fallait chercher « la » cause A.

          A ð B

    Ce mode de raisonnement simple est commode, il est même simpliste. Son avantage principal, c’est de fournir un point d’appui à la maîtrise technique sur la matière. En effet, en connaissant la cause, nous sommes censés pouvoir maîtriser l’effet. Nous savons aujourd’hui que sur ce point, la science des modernes était dans l’erreur. Il n’existe pas dans la Nature « une » cause isolée. Il n’existe qu’un système causal nécessairement complexe, en sorte qu’à la limite, l’univers tout entier contribue à l’apparition d’un événement singulier.

    Nous savons aussi, et c’est un acquis récent, que la causalité dans la nature n’est pas linéaire, mais circulaire. (texte)

          A ð B

            Ç ïÃ

    La causalité linéaire est une simplification commode, à l’usage de la représentation du laboratoire où on cherche à contrôler les facteurs pour les isoler. Elle met entre parenthèses l’activité constante des boucles de rétroaction qui se produisent dans la nature. Si nous voulons un peu mieux comprendre comment fonctionne la Terre, il faut laisser tomber le paradigme classique du mécanisme et opter pour un nouveau paradigme, le paradigme de la cybernétique.

   Donnons maintenant la parole à James Lovelock l’auteur de La Terre est un être vivant : « Les systèmes cybernétiques utilisent une logique circulaire qui paraîtra étrangère à ceux d’entre nous qui ont une habitude de penser en terme de logique linéaire traditionnelle de cause et d’effet ». Ce point mérite d’être souligné, car ici, « ceux d’entre nous » veut bel et bien dire, ceux qui ont été formé dans la culture scientifique moderne. Le mode de pensée que requiert l’hypothèse Gaïa, selon Lovelock, demande de revenir à une appréhension systémique, circulaire, globale des processus naturels. Ce mode de pensée reconduit spontanément à l’idée de la Terre comme d’un vivant. Lovelock remarque qu’il est naturel pour ceux qui sont restés proches de la Terre. Plus haut, dans le livre, Lovelock écrit ceci  au sujet de la naissance de ses travaux et l’emploi du terme Gaia : « j’avais … le sentiment qu’à l’époque de la Grèce antique, le concept lui-même représentait sans doute un aspect familier de la vie, même s’il n’était pas exprimé de manière formelle. Les scientifiques sont en général condamnés à mener une vie de citadins, mais j’ai rencontré des personnes qui, vivants à la campagne, sont toujours proches de la terre et elles paraissent souvent stupéfaites d’apprendre que quelqu’un doive établir une proposition formelle pour une idée aussi évidente que l’hypothèse Gaïa. Pour ces gens de la campagne, cette hypothèse est vraie et l’a été de tout temps ».

    La remarque n’est pas si anodine qu’elle paraît. Elle est lourde de sens. Elle implique qu’il y a bel et bien deux représentations de la Nature : une représentation finaliste, animiste, qui d’emblée voit la nature comme un être vivant. Ce type de représentation imprègne l’imaginaire poétique et est le lieu commun de pensée de tous ceux qui travaillent en étroit contact avec la terre. D’autre part, coexiste avec cette représentation populaire, une représentation mécaniste léguée par la science moderne, qui a pour appui le savoir tiré de la physique, de la chimie et de la biologie. Il est évident que chacune de ces représentations se tient sur un plan séparé et qu’elles sont conflictuelles. Il est tout aussi évident que la représentation dominante qui régit notre savoir et notre culture est bel et bien la seconde.

    Comment Lovelock parvient-il à démontrer la validité de l’hypothèse Gaïa ? Prenons l’exemple donné d’un four permettant de cuire des aliments. Nos grands-mères n’avaient pas l’équipement moderne actuel des fours possédant un thermostat. Pour que le gâteau soit bien cuit, il faut que la température dans le four soit constante et donc qu’une surveillance soit exercée sur le processus de cuisson. La grand-mère joue le rôle de régulateur intelligent en éteignant ou rallumant le feu. Dans le four moderne, le thermostat prend sa place. Dès que la température monte au-dessus du seuil fixé, il coupe le courant. Dès qu’elle descend au-dessous, il le rallume. On dit donc qu’une information circule en boucle dans ce qui constitue un système cybernétique élémentaire, (texte) suivant le modèle :

          A ð B

            Ç ïÃ

    L’intérêt de ce modèle, c’est de montrer qu’il existe des mécanismes permettant la rétroaction d’un processus destiné à maintenir un système dans un état constant. Maintenant, si nous considérons n’importe quel être vivant supérieur, nous verrons que ce concept a toujours été à l’œuvre dans la vie. On lui donne en biologie le nom d’homéostasie. Le corps humain est maintenu dans une fourchette de température très précise. En dessous du 0°, la vie ne peut se maintenir, au dessus des 45°, elle ne le peut pas non plus. Il faut donc qu’opère un ensemble de mécanismes précis pour que le vivant se protège de son environnement (par une peau, des écailles, des plumes, une fourrure etc. ), et, soit refroidisse l’organisme (la transpiration), soit le réchauffe (circulation sanguine accélérée). Il doit y avoir une instance intelligente de régulation, mais qui ne soit plus externe (la grand-mère qui surveille le four) mais interne (le dispositif remarquable du thermostat et la circulation d’information qu’il suppose). Ce qui est assez déroutant, par rapport au mode de pensée issu du paradigme mécaniste, c’est que dans ce schéma, « le principe de la cause et de l’effet n’est plus applicable… il est impossible de différencier entre l’un et l’autre, et d’ailleurs la question ne se pose même pas ». Ce qui s’impose, c’est nécessairement une vision globale et non une décomposition analytique. Le Tout est plus que la somme de ses parties et il la gouverne. La Vie est nécessairement une totalité disposant de sa propre intelligence organisatrice. La pensée fragmentaire qui s’en tiendrait à l’analyse de processus mécaniques, selon le schéma cause/effet est parfaitement incapable d’en saisir la spécificité.

    Maintenant, appliquons ce schéma à l’entité appelée Terre. Je cite directement Lovelock : « Nous savons, grâce à l’enregistrement des roches sédimentaires, que jamais au cours des trois derniers éons et demi le climat n’a été – fût-ce pour une brève période- totalement défavorable à la vie. Les enregistrements ininterrompus de vie nous apprennent en outre que les océans n’ont jamais eu l’occasion d’être glacés ou bouillants. En réalité, des indices subtils … donnent à penser que le climat a toujours été relativement semblable à celui que nous connaissons, ». Même les périodes de glaciation n’ont pas entravé le maintien de la vie. C’est assez étrange. Étrange notamment en raison des variations de l’émission de chaleur du soleil. « Si la terre n’était rien de plus qu’un objet inanimé solide, sa température de surface suivrait les variations de l’émission solaire. Aucune quantité d’étoffe isolante ne protègera indéfiniment une statue de pierre des rigueurs de l’hiver et de la chaleur de l’été. Pourtant, durant trois éons et demi, la température de surface de la Terre est demeurée constante et favorable à la vie, un peu à la manière dont la température de notre corps demeure constante en été ou en hiver, que nous soyons dans une environnement polaire ou tropical ».

    Existerait-il des dispositifs de feedback permettant d’obtenir ce résultat ? La vie est-elle capable de produire une régulation dans l’environnement en sorte que celui-ci reste toujours favorable à son expansion ? Peut-on mettre en évidence de tels processus ? Oui ! A ces questions, l’hypothèse Gaïa apporte des réponses précises et positives. On a pu croire pendant longtemps, que la composition de l’atmosphère qui entoure la Terre était d’une origine purement chimique et qu’il n’y avait pas d’interaction significative avec la biosphère. Nous savons maintenant que c’est faux, qu’il existe une interaction très importante entre la biosphère et l’atmosphère de la planète et l’hypothèse Gaïa permet même d’aller encore plus loin en montrant que la vie contribue en permanence au maintient d’une température ambiante et d’une composition chimique de l’air qui nous entoure qui lui sont au niveau optimal. De même, on peut établir de manière précise que la vie est responsable de la régulation très précise de la salinité des océans. Nous n’allons pas donner le détail des preuves apportées. Il faut lire le livre de Lovelock et une documentation sur la question. Voir par exemple, p. 123, le rôle étonnant de l’algue appelée polysiophonia fastigiata, dans la régulation du cycle du souffre ; p.116, la régulation de la silice par les diatomées.

    ---------------Le changement de perspective dans notre représentation de la Terre est donc considérable. Nous ne pouvons plus opposer d’un côté l’homme, sujet, créature douée de conscience et d’intelligence, et la Terre, objet inerte, dépourvue de toute conscience et machine stupide. La logique de la domination de l’homme sur la nature a été édifiée sur des bases fausses, car la seule logique qui ait effectivement un sens, est la logique de l’insertion de l’homme dans la nature. Ce qui est neuf, c’est l’idée que la Terre constitue une entité vivante que nous devons prendre en compte et cesser d’ignorer. Parce que la Terre fonctionne comme une totalité dynamique capable de réguler ses propres processus, cf. Sheldrake  (texte) il est maintenant nécessaire de la penser à partir du réseau d’intelligence par lequel elle opère. Ce que l’homme fait en rasant des forêts et en empoisonnant des rivières par exemple, n’est pas une action sur un « objet », mais une intervention au sein d’un système d’équilibre. Tant que ce système d’équilibre fonctionne, il parvient, dans une très large mesure à s’adapter. Mais à supposer que l’homme parvienne à détruire les « thermostats » naturels, nous n’avons, dit Lovelock, aucun moyen de prédire ce qui s’ensuivrait ; « le réseau d’intelligence de Gaïa et son système complexe d’équilibres étant totalement détruits, il n’y aurait pas de marche arrière possible. Notre Terre stérile ne serait plus cette splendeur colorée que nous connaissons, cette planète qui rompt avec toutes les règles. Elle se rangerait sobrement dans la ligne, dans un état stable stérile, entre son frère et sa soeur défunts, Mars et Vénus». (texte)

    Paradoxalement, une des conséquences de l’hypothèse Gaïa est l’obligation de repenser le concept de pollution dans un sens qui peut déplaire aux écologistes eux-mêmes. En effet, le concept de pollution, tant qu’il est pensé dans le cadre d’une représentation mécaniste est anthropomorphique. La Terre dégage et recycle une masse énorme de produits chimiques qui, quand on les désigne à la sortie des usines, sont désignés comme des polluants ou des poisons ! Sa capacité d’adaptation aux changements est extraordinaire. Sa capacité à reconquérir les champs de ruines laissées par les guerres humaines est inouïe. Cela n’amène pas pour autant Lovelock à négliger les interventions de l’homme sur l’environnement, en pensant que la Terre peut toujours les absorber. Non. Il faut rester dans un point de vue systémique. Lovelock déplace le foyer d’investigation ailleurs, vers les zones vitales pour l’avenir de la planète, zones auxquelles même les écologistes prêtent parfois ...

    Il y a, selon Lovelock, trois caractéristiques que nous devons prendre en compte :

    a) « La propriété la plus importante de Gaïa est sa tendance à rendre optimum les conditions de la vie terrestre. Pour autant que nous n’ayons pas interféré de manière sérieuse avec sa capacité tendant vers l’optimum, cette tendance devrait être aussi prédominante aujourd’hui qu’avant l’arrivée de l’homme sur la scène ». En d’autres termes, il est dans la nature même de la Vie de chercher sa propre expansion. En ce sens, la richesse de la biodiversité est inscrite dans la nature même de la vie.

    b) « Gaïa possède des organes vitaux en son centre, ainsi que d’autres – utiles ou faisant double emploi – situés en majeure partie dans sa périphérie ». Les conséquences des actes humains sont à rattacher à ce que l’on pourrait presque appeler des centres nerveux de la planète qu’à des effets particuliers, visibles et spectaculaires.

   c) « Les réponses que Gaïa peut apporter aux problèmes posés par une évolution catastrophique doivent obéir aux règles de la cybernétique ». Nous ne pouvons plus penser seulement dans une causalité linéaire, propageant un effet à plus ou moins longue portée. Encore une fois, nous avons affaire à une entité vivante, dans laquelle les processus forment des cycles parfois très, très lents, mais soutenus. Il se peut que la manifestation d’un effet indésirable et l’application de mesures corrective d’urgence ne puisse pas vaincre la force d’inertie des processus engagés.

   Il ne s’agit pas d’analogie, ni de vision romantique, la Terre n’est pas « comme » un être vivant, la Terre est un être vivant. La perspective ontologique est radicalement différente et sans commune mesure avec ce la que la modernité a pu nous inculquer à tire de représentation. Parce que la relation à ce qui est commande toute autre relation, il est urgent que nous rétablissions avec la Terre une relation sensible, une relation affective et que nous cessions de ne la regarder que comme un objet : objet d’exploitation de minerai, objet d’exploitation pour l’agriculture, objet d’exploitation touristique etc. Il est urgent que nous cessions de nous comporter à l’égard de la Terre comme un prédateur avide et sans scrupule. Cela implique en outre, que nous cessions de considérer le vivant sur la Terre comme un « animal machine », selon le modèle cartésien. Le modèle mécaniste ignore la complexité de la relation des vivants avec la Terre. Il occulte aussi délibérément la subjectivité vivante. Or de même que la Vie n’existe que comme totalité, et non de manière fragmentaire, tout ce qui est vivant sur Terre s’éprouve soi-même dans son être sensible et est susceptible de souffrir. Lovelock en veut à Descartes sur ce point : « je me suis souvent interrogé sur l’allégation selon laquelle Descartes comparait les animaux à des machines, parce qu’ils ne possédaient pas d’âme alors que l’homme avec son âme immortelle était un être sensible, doué de pensée rationnelle ». Les chemins ouverts par l’hypothèse Gaïa nous obligent à réviser entièrement le mécanisme et à retrouver le sens vrai et complet du mot « vivant ». « Descartes était un homme doté d’une grande intelligence et il me paraît incroyable qu’il ait pu être assez peu observateur pour croire que l’homme était le seul à pouvoir ressentir la douleur consciemment et que la cruauté infligée à un cheval ou à un chat était sans importance, parce qu’ils n’étaient pas plus conscients de la douleur qu’un objet inanimé ». L’analyse de Lovelock dans ce qui suit est un peu légère. Il y voit seulement la coupure entre la sagesse traditionnelle proche de la nature et la sagesse conventionnelle d’une société urbaine coupée de la nature. Nous venons de voir qu’il faut se situer en amont, et saisir la portée de la représentation mécaniste, ce qui va bien au-delà de cette distinction campagne/ville. Cependant, le point sur lequel il a raison d’insister, c’est bien la reconnaissance de l’unité pathétique de la Vie. Or c’est bien ce que la représentation moderne du vivant a complètement perdu de vue, parce qu’elle s’est développée en marge de la phénoménologie de la vie.

C. L’amour de la Terre et la responsabilité de la vie

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  © Philosophie et spiritualité, 2004, Serge Carfantan. 
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