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La pensée et la vie - Serge Carfantan
 
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Leçon 76.    La pensée et la vie       

    Le terme pensée s’entend de manière très différente, que l’on se place du point de vue de la sphère de la Culture, ou du point de vue de la vie. En commençant l’étude de la philosophie, nous nous faisons de la pensée une représentation très scolaire : la Pensée c’est cet ensemble de constructions intellectuelles grandioses des Penseurs, de Platon à Heidegger, en passant par Kant et Hegel. Le Penseur, c’est celui qui se consacre à une tâche d’analyse et qui laisse derrière lui une œuvre que l’on peut reprendre, commenter, discuter. L’ensemble de ces œuvres est appelé la pensée occidentale. La Pensée, ainsi située dans des monuments de l’esprit, est regardée de loin, avec révérence, avec indifférence, ou à la limite avec mépris. De toute manière, nous croyons que la Pensée concerne seulement des « spécialistes » et qu'elle a peu à voir avec notre vie.

    Ce qui est assez curieux, c’est que nous ne faisons pas le rapport entre la pensée et la Vie. Dans la vie quotidienne, par le mot pensée, nous avons en vue tout à fait autre chose : la pensée, cela ne se conçoit qu’au pluriel ; ce sont nos « pensées », ces pensées qui nous travaillent, ces pensées qui nous tournicotent dans la tête. Nos pensées, c’est ce qui donne consistance à nos angoisses, nos peurs secrètes, au mélodrame psychologique de notre vie, à l’incessant vacarme de fond du mental. Et dans ce domaine-là, nous ne révérons pas quelque chose, nous ne mettons rien en cause non plus. Nous ne discutons pas la valeur de nos pensées, nous les suivons le plus souvent aveuglément. Pire, le plus souvent nos pensées s’emparent de nous. On perd la tête ou on se prend la tête. Chez l’aliéné, la pensée délire, mais chez l’homme ordinaire, elle est une activité trépidante dont il ne semble se séparer que pour dormir.

    La question est donc de savoir : quel rapport la pensée entretient-elle avec la vie.  Faut-il se méfier de nos pensées tout en vénérant par ailleurs le monument de «la Pensée « ? Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Comment pourrait-on attribuer une quelconque valeur à la pensée, s’il fallait se méfier de nos pensées ? En quel sens la pensée entretient-elle un rapport essentiel avec la vie ?

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A. La pensée entre clarté et confusion

    Nous venons de marquer une distinction dans la pensée, il y a 1) un mode de conscience psychologique (la ronde folle de nos pensées), et 2) il y a ce que la pensée pense, l’idée qui est l’objet de la réflexion. Quand on ne considère que le phénomène mental, on parle de la pensée en psychologue. Quand on regarde le contenu intellectuel, le concept ou l’idée, on se situe sur le plan du logicien, du philosophe, du scientifique.

    Cependant, la pensée comme mode de conscience et la pensée comme idée sont inséparables. Quand nous pensons, nous brassons sans arrêt des idées. Que ce soient des idées noires ou des pensées rose bonbon ne change rien. Quand nous pensons, nous pensons à quelque chose et ce quelque chose que la pensée à en vue, c’est l'objet de l'intentionnalité et ici l’idée. Et c'est toujours présent. Il suffit de regarder à quel point, même dans le bruit mental le plus confus, nous ne cessons de verbaliser. Penser, c’est se parler à soi-même, c’est tout à la fois produire une pensée et manier des idées. L’intellectuel qui écrit un livre le pense à son sujet de manière identique à la ménagère qui pense que demain il faudra étendre la lessive. C’est toujours du mental dont il est question, mais dans un usage différent, dans l'ordre de l'opinion, ou dans l'ordre du savoir, du raisonnement argumenté. Le mental pensant est l'instrument que nous utilisons tous les jours pour concevoir, projeter des formes, pour informer, discuter, concevoir, espérer, regretter etc. Le mental est l'outil de la réflexion. Le concept est une conception du mental. L’intellect est la faculté de discriminer, de manipuler, de calculer avec des idées. L’intellect est l’outil coupant du mental ; tandis que la raison est la faculté de synthèse des formes mentales, c’est-à-dire des idées. La raison est dans le mental le juge qui mesure, compare, classe, organise, relie suivant des principes rationnels. L’intelligence est différente de la simple raison raisonneuse. L’intelligence est cette faculté particulière qui permet de voir, de voir des liens, de relier. C’est le voir du regard intelligent que nous rencontrons avec éclat chez certaines personnes et dont l’éclat est plus terne chez d’autres. Il y a dans le voir de l’intelligence une qualité proprement intuitive, différente des élaborations du raisonnement propre à ce que l’on nomme la raison. Cependant, nous ne devons pas oublier que ces distinctions sont assez formelles, intellect, raison, intelligence sont là des facettes d’une seule et unique réalité qui est l’esprit, des noms donnés à des facultés spécifiques du sujet conscient. Il n’y a jamais en réalité que la conscience, s.... (texte)

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    Commençons par une petite note d’humour :

    « Lorsque quelqu’un va chez le médecin et lui dit qu’il entend des voix, celui-ci l’enverra fort probablement consulter un psychiatre. Le fait est que, de façon très similaire, presque tout le monde entend en permanence une ou plusieurs voix dans sa tête et qu’il s’agit du phénomène involontaire de la pensée que vous ne réalisez pas avoir le pouvoir d’arrêter. Ce sont des monologues ou dialogues continuels ». Quand nous croisons quelqu’un dans la rue qui parle tout seul, nous pensons « il est un peu dérangé mentalement » ! Mais est-ce mieux d’entretenir un verbiage continu dans notre propre esprit, sans que cela s’entende à l’extérieur ? Que vaut une pensée qui n’est pas en accord avec la situation d’expérience où je me trouve ? Que vaut une pensée dont le tic tac continuel brouille la perception ? Rien. Pire, le bruit du mental fait écran à la reconnaissance de ce qui est ici et maintenant et nous empêche de répondre de manière juste à chaque situation d’expérience. La bande-son de l’activité mentale anarchique ne fait que bégayer des schémas issus du passé. Fonder notre action sur cette activité confuse, c’est inévitablement semer de la confusion. L’activité mentale qui prend la forme de cette voix qui n’arrête pas de bavarder, de juger, de commenter, de spéculer, de se plaindre, de comparer, de dire qu’elle aime ou déteste etc. est le plus souvent très décalée par rapport à ce qui est. Elle n’est rien de moins qu’un conditionnement mental qui se réplique indéfiniment sur le fond de notre inconscience ordinaire. Quiconque observe attentivement le fonctionnement quotidien du mental reconnaîtra qu’il y a dans la pensée une forme d’activité compulsive qui ne contribue pas à la clarté de l’esprit, mais au contraire engendre une confusion continuelle. C’est cette même activité mentale qui fait que certaines personnes tournent en rond dans des ressentiments, gardent des rancœurs et se prennent pour objets de haine en se dénigrant continuellement. En d’autres termes, la pensée, laissée à elle-même peut très bien se retourner contre la vie. Est-ce liée à sa nature, ou au fait qu'elle prenne un tour compulsif?

    Je continue avec Eckhart Tolle : « Nombreux sont les gens qui vivent avec un bourreau dans leur tête qui les attaque et les punit sans cesse, leur siphonnant leur énergie vitale. Ce tyran est à l’origine des innombrables tourments et malheurs… Mais la bonne nouvelle dans tout cela, c’est que vous pouvez effectivement vous libérer du mental. Et c’est là la seule véritable libération ». Tiens. Se libérer du mental. Comment cela ? Comment faut-il l’entendre ? On imagine la terreur de l’intellectuel lisant ceci. Pour celui qui vit dans le mental, qui a tout misé sur le mental et à qui on conseille de s’en défaire c’est assez choquant. La Pensée, c’est le propre de l’homme, la Pensée, c’est ce que l’homme fait de plus grandiose, ...

    Soyons clair, il ne s’agit pas du tout de supprimer le mental, mais de le remettre à sa juste place, il s’agit de le remettre à sa place afin d’augmenter l’acuité, l’éveil de l’intelligence, en supprimant le fonctionnement parasite (texte) en bref d’élever l’esprit au-dessus du mental ordinaire, sans pour autant nier sa valeur et surtout sans nier la conscience.

    Quelque chose se produit quand nous devenons conscients du mental lui-même. Nous devenons témoins et dans cette position de Témoin l’intelligence est très aiguë, l’intelligence se met dans un état d’ouverture silencieuse où elle observe le mental, le comprend. Dans cet état d’extrême lucidité, la découverte de soi est permanente. Pour comprendre le fonctionnement du mental, il ne faut à aucun moment entrer dans ses schémas, dans la répétition de ses modèles, au contraire, justement, il faut observer, prêter attention « aux schémas de pensée répétitifs, à ces vieux disques qui jouent et rejouent les mêmes chansons peut-être depuis des années ». En d’autres termes, il s’agit de commencer un travail d’observation qui n’est rien d’autre que celui d’une constante lucidité. Donc, la question est d’être extrêmement attentif au travail de la pensée, de voir le processus de la pensée. Voir tue immédiatement l’identification de la conscience au mental compulsif. Par exemple, nous pouvons tout à fait voir comment le mental se met au service des réactions émotionnelles. Si une chose m’a fait mal dans le passé, la réapparition d’une situation d’expérience semblable fait que d’ordinaire je ré-agis et je me mets à rejouer le vieux disque, à répéter le modèle d’une réaction passée. Je suis emporté par mes réactions. Voir le processus entier va faire en sorte que, restant témoin, je flotte sur le courant de l’émotion au lieu d’être emporté par lui. C’est ce qui me permet de passer de l’inconscience ordinaire à une conscience plus élevée, plus lucide.

    Qu’est ce que l’inconscience ordinaire ? « Ce que j’appelle l’inconscience ordinaire, c’est l’identification à vos mécanismes de pensée, à vos émotions, à vos réactions, à vos désirs et à vos aversions. Dans cet état vous êtes sous l’emprise du mental, qui est le propre de l’ego, inconscient de l’Être. Ce n’est pas un état de douleur ou de malheur aigu, mais plutôt un état sourd et presque continuel de malaise, d’insatisfaction, d’ennui ou de nervosité. Une sorte de ‘parasitage' de fond. Vous ne le remarquez peut-être pas tellement il fait partie de la vie ‘normale’, tout comme vous ne distinguez pas un bruit de fond sourd et continu – entre autre celui d’un climatiseur – à moins qu’il ne s’arrête ». Pourtant, il y a toujours dans notre vie des instants dans lesquels se produit un hiatus, un intervalle entre deux pensées, entre un moment fébrile d’activité mentale et un autre dans lequel par exemple nous portons l’attention à une sensation : une phrase musicale, le passage d’un oiseau, un jet de lumière, le parfum de la mousse dans les bois. Le hiatus dans la pensée est extrêmement important car à ce moment, la pensée s’arrête et la conscience retrouve un contact vivant avec ce qui est. Nous avons passé le plus clair de notre vie (ce que nous appelons la vigilance) à suivre le défilé de nos pensées. Il est temps maintenant de comprendre ce qu’est la pensée, il est temps de prêter attention à ce qui advient quand la pensée s’arrête. Sinon, ce qui se produit invariablement, c’est que de l’inconscience ordinaire, nous passons à l’inconscience profonde qui est autrement plus grave. Par inconscience profonde, Eckhart Tolle entend l’état de souffrance qui résulte de la contradiction constante entre le mental et le réel. Cela se produit quand les choses tournent mal dans la vie de tous les jours, quand l’ego se voit confronté à un défi, une perte, un danger contre lesquels il n’a eu de cesse de lutter ; notamment dans les conflits relationnels qui sont le lot de la plupart des humains. C’est ce fonctionnement du mental qui nous porte d’ordinaire à fuir, à rechercher des compensations. L’inconscience profonde ne diffère pas en nature de l’inconscience ordinaire, elle en diffère seulement en degré. Mais ce qu’elle génère, c’est la décharge d’une négativité : colère, peur aiguë, hostilité, dépression etc. Ce que Eckhart Tolle appelle l’activation du « corps de souffrance » (texte).

    ---------------La négativité que l’homme engendre dans sa vie en relation, dans sa relation au monde, dans sa relation à la Nature a sa source dans la pensée et rien d'autre. Maintenant, ce que nous sommes en train de nous demander, c'est s'il ne faudrait pas parler d'un dysfonctionnement du mental pour être plus exact. Quand la pensée s’emballe, quand la pensée déraille, quand la pensée s’égare, c’est la vie qui s’emballe, déraille et s’égare. (texte) Est-il possible de penser de manière juste, de redresser la pensée ? Il n’est pas possible de prendre conscience du dysfonctionnement du mental sans en même temps comprendre le mental, ce qui veut forcément dire être témoin du mental lui-même. Entrer dans la position du témoin est tout à fait possible. Le mental ne peut pas résoudre un problème qu’il a lui-même créé. Ce serait demander au commissaire de police de poursuivre un criminel qui n’est autre que le commissaire lui-même venant de commettre le crime. (texte)

    C’est une situation paradoxale mais qui demande à être comprise. On peut tenter quelques rapprochements. En terme de phénoménologie, on dirait que l’attitude naturelle qui domine la pensée ne peut se comprendre qu’en passant à l’attitude transcendantale. Cette mutation de la pensée ne peut se faire qu’au sein de l’état de veille, en quelque sorte par une veille plus élevée que celle dans laquelle le mental fonctionne dans la vigilance. La compréhension du mental (texte) et son dépassement sont un des défis les plus énormes qui soit donné à l’humanité, car il revient à remettre en cause l’instrument qui a permis à l’homme son évolution jusque là. Comme le dit S. Aurobindo, « le mental fut une aide, le mental est l’entrave » (Georges. Moustaki a fait de ce poème une chanson) (texte).  Or, tant que nous nous situons dans le mental, son dépassement est bien sûr saisi comme une perte. Et pourtant, il y a bel et bien une urgence de la transformation du mental qui remet directement en cause la pensée. Mais comment la pensée pourrait-elle se transformer, devenir plus intelligente, plus ordonnée, plus compréhensive sans perdre ses acquis ? Ce problème n’échappe pas aux auditeurs d’Eckhart Tolle :

    « Q - Je ne veux pas perdre ma capacité d’analyse et de discernement. Je ne suis pas contre le fait d’apprendre à penser clairement, de façon pénétrante, mais je ne veux pas perdre ma tête. Le don de la pensée est la chose la plus précieuse que nous ayons. Sans elle, nous serons une espèce animale.

    R - La prédominance de la pensée n’est rien d’autre qu’une étape de l’évolution de la conscience. Il nous faut passer à l’étape suivante de toute urgence. Sinon, le mental nous anéantira, car il est devenu un véritable monstre ».

    L’accusation est très dure. Elle est d'autant plus sévère qu'elle peut se comprendre dans le double sens donné au mot pensée. On pourrait dire, à la manière de Heidegger, que la Pensée occidentale est devenue, sous la forme de techno-science, une volonté de puissance qui met en péril l'existence même de l'homme sur Terre. Dans le second sens, la pensée est la production passablement chaotique du mental au sens ordinaire. Il faudrait essayer d’en cerner la portée pour savoir dans quelle mesure le mental est responsable du chaos de notre vie personnelle et du chaos de notre monde actuel. Par contre, la question inverse vaut la peine d’être posée : qui nous dit qu’en devenant beaucoup plus lucide dans la vie quotidienne, nous perdrons les précieuses capacités de notre intelligence? Si nous remettons le mental à sa juste place, nous nous en servirons mieux qu’avant, nous nous servirons de notre intelligence de manière plus pénétrante, plus juste, plus efficace que lorsqu’elle était sous la coupe d’un dialogue compulsif. La pensée et la conscience contrairement à un préjugé répandu, ne sont pas du tout synonymes. La conscience peut-être sans la pensée. La conscience est éclairée par le silence, elle est obscurcie par le bavardage du mental. Corriger le dysfonctionnement du mental, ce n’est pas annihiler les capacités de l’esprit. Ce qui est évident par contre, c’est que nous ne pouvons pas laisser les choses en l’état. Nous sommes responsables de notre pensée, ce qui veut dire responsables du monde que nous avons créé et qui est le produit de la pensée. Si nous ne changeons pas notre pensée, nous ne changerons pas le monde. Si notre pensée n’est pas changée, notre vie ne le sera pas non plus. Ce dont nous avons besoin d’urgence, aux dires de Eckhart Tolle, c’est d’une mutation de la conscience à un seuil plus élevé. Les soit-disant « révolutions des mentalités », les révolutions du mental sont parfaitement incapables de changer l’état de chose actuel (texte). Elles ne font que changer de système sans changer l’homme. Changer de chemise ne change pas celui qui la porte. Changer de schéma mental (économique, politique, social, culturel etc.) ne modifie pas le mental en profondeur.

B. Pensée saine et pensée maladive

    Continuons avec Eckart Tolle : faut-il considérer avec lui que la racine des dysfonctionnements du mental réside dans le rapport névrotique que l’homme entretient avec le temps psychologique ? (texte)

    1) C’est une hypothèse extrêmement sérieuse. Le mental n’existe pas sans le temps psychologique. La pensée naturellement pose comme prémisse que le bien se trouve dans un futur et qu’il s’agit (c’est le travail du mental) de calculer les moyens par lesquels on peut atteindre les objectifs fixés. Il est dans la nature de la pensée intentionnelle de raisonner en traçant une visée et de planifier. La pensée dénie le présent et le réel actuel car elle n’en fait qu’une transition, un moyen vers une fin. Elle projette la fin et entreprend de manipuler le réel pour la réaliser et cela quel qu’en soit le prix. Le mental, au service de l’ego, est calculateur, il donne à sa volonté de puissance l’extase du rêve, des projets glorieux et de l’anticipation. Il est extrêmement habile à monter des stratégies, ainsi qu’à rationaliser, justifier tout ce qu’il entreprend. Le mental au service de l’ego est très malin. C’est ainsi qu’au niveau individuel nous sommes capables de tout sacrifier à l’une de nos passions : les choses, les personnes et la vie ; tout ce qui est dans le présent vu comme un simple moyen de parvenir à un futur désiré et attendu. Mais nous aurons cent mille justifications à donner après-coup. C’est ainsi que sur un plan collectif, nous inventons toutes sortes d’idéologies pour justifier de grandes entreprises de réforme plus ou moins mécaniques de la société. Nous avons inventé le nazisme, le fascisme, le communisme, le nationalisme, le libéralisme pour nous donner à chaque fois un système mental de promesses pour un monde meilleur et justifier nos pratiques, mêmes les plus inavouables. Le mental travaille au service de l’ego toujours pour des promesses futures. Pour la valeur d’un but, d’un projet, d’une cause, d’un idéal. Et qui veut la fin prend les moyens ! Même s’il en coûte le conflit permanent, la tromperie dans la relation, même s’il en coûte des millions de morts, le saccage de la terre, la désespérance au quotidien, la misère pour les uns et le profit des autres. 50 millions de morts pour faire avancer la cause d’un monde meilleur en URSS et en Chine ! Mais attention, c’est implacable, les moyens sont contenus dans la fin. On récolte au final ce que l’on a semé et rien d’autre. Il y a bien une relation entre la folie de la pensée et le temps psychologique. La conclusion qu’en tire Eckart Tolle est nette et sans appel : « si vous observez les manifestations collectives du temps psychologique, vous n’aurez aucun doute que celui-ci est une maladie mentale ».

    Krishnamurti insiste exactement sur la même idée : le temps psychologique est l’ennemi de l’homme ; dans ces conditions, faire confiance à la pensée, c’est s’enfermer dans une pièce avec un serpent à sonnette ! La pensée  malade du temps et ce dysfonctionnement est peut-être celui qui entraîne tous les autres (texte).

    Si la pensée, au sens ordinaire du terme, est emportée dans le temps, c’est qu’elle est tributaire de la mémoire psychologique. Cette relation de la pensée à la mémoire, implique que la pensée est conditionnée par le poids de l’expérience passée du sujet pensant, c’est à dire l’ego. Si je vis avec un nœud résiduel de tensions issues d’expériences difficiles venues de mon passé, il est clair que ma pensée en sera affectée. Ma pensée sera sous la coupe de mon passé, elle sera sous la dépendance du pathos émotionnel. Or, si j’affronte l’expérience présente avec le poids du passé et de ses traumatismes, il est évident que je risque d’y répondre de manière inadéquate, d’une manière figée, réactive, impulsive et irrationnelle. Je n’agis pas. Je réagis. Je ne suis pas dans le flux perpétuel du changement, je me mets en réaction. Chaque instant est neuf, chaque situation est nouvelle et donc appelle une réponse toute aussi neuve : une réponse intelligente qui ne soit pas dictée par un schéma de la mémoire. L’intelligence est capable de suivre le flux de ce qui est, elle est capable de voir et donc de fonder une action juste et ordonnée. Si la pensée est lestée du poids très lourd d’un conditionnement lié au passé, ...

    ---------------2) De même, si la pensée est paralysée par une mémoire résiduelle, si nous laissons traîner en nous des problèmes non résolus, la pensée sera submergée par le poids oppressant de ce passé. Les nœuds psychiques que nous portons en nous ont tendance à vampiriser l’activité du mental. Ils finissent par prendre toute la place dans l’activité de la pensée. Ce qui risque alors de ce produire, c’est que l’intellect, déconnecté de la vie, en vienne à tourner en rond pour retourner la négativité contre lui-même. C’est ce qu’Amiel appelle la boucherie de l’intellect. L’outil de discrimination de la pensée peut-être très corrosif s’il est détaché de la Vie. On dit parfois de certaines personnes qu’elles ont la manie de couper les cheveux en quatre. C’est un peu comme si la pensée se condamnait à ratiociner dans l’analyse pour ne déboucher sur rien. Amiel constate ces dégâts liés à l’analyse en disant : « par l’analyse je me suis annulé ». Il existe une forme de réflexivité de la pensée qui finit par tourner en rond et qui anéantit l’ouverture de l’intuition, laissant la pensée prisonnière de ses propres constructions. C’est ici que nous voyons le plus nettement la pathologie de la pensée.    _

  Qu’est-ce qu’une pensée maladive ? La réponse à cette question ne peut pas être trouvée dans une psychologie parmi d’autres, dans une des théories élaborées par le mental. Elle ne se situe pas sur le plan du mental lui-même, elle ne peut être éclairée que par l’intelligence qui dépasse le mental pensant ordinaire. Une pensée saine est au service de l’intelligence et éclairée par elle, de sorte qu’elle n’usurpe jamais la place qui est la sienne. Une pensée névrotique entraîne un dévoiement de l’intelligence dans lequel le rapport s’inverse. C’est le contenu de la pensée qui submerge l’intelligence, de sorte que l’intelligence se met alors au service du cours chaotique, confus de la pensée. Une pensée saine est l’intelligence même en éveil, l’intelligence qui ne s’identifie pas à l’activité du mental, l’intelligence qui a conscience de la pensée et qui comprend la limite de la pensée. Une pensée névrotique est livrée pieds et poings liés à sa propre représentation. Elle tend à se refermer sur elle-même. Elle ne peut pas comprendre ses propres mécanismes, elle ne fait que les subir : elle n’est plus intelligente. Il est très clair que le péril de la perte de la santé mentale tient à cette conscience. Freud disait que la différence entre la santé mentale et la névrose est celle entre l’acte manqué et l’acte réussi. Il y a quelque chose d’assez juste dans cette distinction, à condition qu’on la sorte de la théorie psychanalytique elle-même. Dans les troubles mentaux, le sujet est sous la coupe de constructions mentales tyranniques. Il vit sous la dépendance d’une pensée devenue carcérale. Du coup la pensée lui échappe et cette échappatoire permanente fait de sa vie une répétition d’actes manqués. Quand la pensée est remise à sa juste place, l’intelligence lui donne un ordre et une justesse qui sont le fondement d’une action juste.

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C. La recréation de l’ordre intérieur et l’éveil de l’intelligence

    Mais il y a un autre angle d’approche. Dans Le Temps aboli, le physicien David Bohm et Krishnamurti dialoguent et explorent la nature de la pensée. Ils remarquent la grande disparité entre le caractère rationnel de l’activité théorique des scientifiques et l’irrationalité dans laquelle se meut le plus souvent leur vie. En d’autres termes, il s’agit de savoir sur le fond si la Pensée, qui élabore des systèmes de représentations rationnels, peut quelque chose sur la vie ; si, quand elle atteint une vérité, elle peut la faire descendre dans la vie ou pas. La pensée peut-elle, et doit-elle étendre son empire sur la vie ? ou bien est-elle par nature trop limitée pour mettre de l’ordre là où le mental sème le chaos ? Quelle forme de pensée serait susceptible de donner à la vie une cohérence et un sens ?

    « Krishnamurti. Vous avez avancé l’idée que les scientifiques considèrent comme un fait établi que les être humains sont doués de raison.

    David .Bohm. Tout au moins en matière de science. Ils admettent peut-être manquer de raison dans leur vie privée, mais ils s’estiment capables d’en faire preuve lorsqu’ils effectuent un travail scientifique. Sinon, on ne pourrait même pas commencer.

    K. Donc, extérieurement, lorsqu’ils ont affaire à la matière, ils sont tous rationnels.

    D.B. Du moins, ils s’y efforcent avec un certain succès.

    K. Ils s’y efforcent, mais ils deviennent irrationnels dans leurs relations avec d’autres êtres humains.

    D.B. Oui. Là, ils n’arrivent pas à rester rationnels ».

    Le mental peut fonctionner comme une mécanique efficace et bien rodée, s’il a été formé par une méthode rigoureuse. Avec une efficacité redoutable même. L’approche objective de la connaissance possède sa méthode. Elle délivre ce que l’on nomme une compétence technique. Cependant, la compétence du technicien et ce qu’il est en tant qu'être humain se situent sur des plans différents. Le savoir d’un côté, la vie de l’autre. Dans une véritable Culture, dans une formation intellectuelle correcte, il est possible de résorber ce fossé. Il est possible de laisser à l’intelligence sa liberté, au lieu de se contenter de préformer le mental. L’intelligence éveillée peut voir l’ordre juste, peut redresser la pensée. D’ailleurs le dynamisme de la recherche scientifique (pas son inertie) autorise cette créativité. Mais il semble que l’intelligence, sortie des systèmes théoriques, l’intelligence livrée au monde pratique retombe le plus souvent dans les ornières du fonctionnement habituel du mental.

    Le mental est par nature lié au temps psychologique. Il est donc lié à la mémoire, et de ce fait, le mental soumet l’intelligence au régime du conditionnement du passé. Il n’est donc pas surprenant qu’un esprit brillant sur un plan théorique, puisse par ailleurs se montrer dans la vie concrète routinier, conformiste, fanatique, stupide et borné. La compétence technique d’un homme n’a rien à voir avec sa valeur humaine. Elle n’est pas une connaissance de soi. La compétence technique par nature conditionne l’intelligence à penser de manière fragmentaire. L’Intelligence, qui est tout à fait capable d’une véritable Pensée intelligente, qui peut penser de manière juste ne parvient pas à intégrer la vie. Se faisant, elle la laisse entre les mains du mental, c’est-à-dire de la pensée, au sens habituel du terme.

    Pourquoi ce fossé entre la Pensée et la vie ? Est-ce une sorte de dysfonctionnement social ? A-t-il une origine anthropologique ?

    « K. On a instauré la souveraineté de la pensée, et c’est peut-être là que les êtres humains ont fait fausse route.

    D. B. Je crois, voyez-vous, que la pensée est devenue l’équivalent de la vérité. On a cru que la pensée apportait la vérité, apportait ce qui est toujours vrai. Il y a cette idée que nous sommes détenteurs du savoir – ce qui est valable pour un temps – mais les hommes généralisent, parce que le savoir tend toujours à généraliser. Lorsqu’ils en sont arrivés à l’idée qu’il en serait toujours ainsi, cela a cristallisé la pensée comme exprimant ce qui est vrai. Cela a donné à la pensée la primauté absolue...

    K. Pourquoi l’homme a-t-il accordé à la pensée une importance suprême ? A mon avis, c’est assez simple. Parce que c’est la seule chose qu’il connaisse.

    D.B. Il ne s’ensuit pas pour autant qu’il lui accorde l’importance suprême.

    K. Parce que les choses que je connais – les choses que la pensée a créées, les images et tout le reste – sont plus importantes que les choses que j’ignore.

    D.B. Mais voyons, si l’intelligence était à l’œuvre, l’homme n’en n’arriverait pas à cette conclusion. Il n’est pas rationnel de dire que seul compte ce que je connais ». Cf. Les limites de la pensée.

    ---------------L’homme s’est construit par le mental et dans le mental, parce qu’il est un être pensant. Il y a une dimension anthropologique et historique du problème de la formation de la pensée. Le destin de la pensée est aussi le destin de la condition humaine telle que nous l’observons sous nos yeux. Le monde de la techno-science, le monde postmoderne sont les produits de la pensée et correspondent à l’émergence du projet de maîtrise technologique de la Nature en Occident.

    Mais ce n’est pas sur un plan historique que se situe la véritable difficulté. Ce qui fait problème, ce n’est pas tant ce que notre monde est devenu en tant que concrétion de notre pensée. A la racine de la difficulté, il y a le mental humain. Or il semble que le mental soit incapable de reconnaître ses limites. Le mental se meut dans l’univers du connu. Il va du connu au connu. Il va du connu au connu par des généralisations hâtives et une perception du réel fragmentée. Il n’a pas d’ouverture vers l’Inconnu et encore moins de perception globale. Seule l’intelligence peut reconnaître les limites de la pensée, l’intelligence peut s’ouvrir à l’inconnu. L’intelligence seule est habilitée à penser de manière globale et non pas l’intellect qui découpe, sépare et fragmente. Cela suppose que l’intelligence comporte une aptitude que le mental ne possède pas : elle est capable de voir, elle est capable de voir en quoi la pensée a un caractère limité, mécanique, fragmentaire. Elle est capable d’une appréhension globale. Elle est parfaitement apte à comprendre le mental. Ce saut intuitif (R) de l’intelligence est ce qui permet de passer de la pensée, au sens ordinaire, à la Pensée qui est pure perception de l’intelligence. En conséquence :

    « D.B. Il faut que la pensée change de nature. C’est le point crucial, celui qu’il nous faut cerner – l’idée que la nature de la pensée ne soit pas figée une fois pour toutes, et que nous disions à présent, au contraire, que la pensée est susceptible de changer. Est-ce bien là le point crucial ?

    K. En effet.

    D.B. Je crois que jusqu’ici nos propos tendaient plutôt à suggérer une fixité de la nature de la pensée et que nous disons que la pensée est susceptible de changer.

    K. Mais la pensée change effectivement, c’est vrai… Nous disons que la perception suprême, c’est la vérité. Cette perception agit dans et sur le réel. Il y a donc perception – une perception qui est vérité – et cette chose-là ne peut agir qu’au sein du réel. Ou, pour dire les choses autrement : dès que je perçois une chose de manière totale, absolue, la pensée n’entre pas en jeu.

    D.B. La perception se fait directement.

    K. C’est une perception directe. La perception a un effet direct… La pensée peut ensuite prendre conscience de cet acte et le mettre en mot. Mais il y a d’abord une perception totale – qui n’est rien d’autre que la vérité. Cette perception agit dans le champ du réel. Et cette action ne découle pas de la pensée, mais, parce que c’est une action issue du tout suprême, la pensée en est métamorphosée… La perception saisit le tout dans sa globalité.

    D.B. Le tout est différent, à cause de la perception.

    K. Il n’est pas fragmenté ».

    La pensée n’est pas condamnée à en rester au stade des contorsions et des constructions du mental ordinaire. Elle peut se transformer, faire le saut qui consiste à passer des constructions mentales fondées sur la mémoire au voir de l’intelligence en éveil, au voir de l’Intelligence dans la lucidité. Le voir ne découpe pas, ne divise pas, n’analyse pas. Il saisit de manière globale. Il se développe dans une appréhension unifiée, dans le Tout du réel, comme une perception qui se diffuserait en éventail dans toutes les directions. Le mental lui a toujours dans ses constructions une représentation fragmentaire. La totalité qu’il peut composer est seulement un syncrétisme douteux, une synthèse laborieuse fondée sur le concept, ce n’est pas l’appréhension d’une unité vivante. Ce n’est pas l’unité de la Vie. Il est possible de métamorphoser la pensée fragmentaire en une Pensée unifiée qui ne tire pas son unité des constructions du mental, mais de la totalité elle-même. C’est ce que Krishnamurti dénomme l’insight, traduit en français par vision pénétrante ou regard en profondeur. Quand advient-il ? « quand la connaissance a cessé d’agir et qu’il y a une observation pure sans direction… et ce regard en profondeur n’est pas le résultat d’un examen constant, d’une analyse constante, d’un examen jour après jour, c’est la cessation brutale de toute connaissance et le fait de voir quelque chose directement ». « C’est étonnamment beau et intéressant de voir comment la pensée est absente quand vous avez une vision en profondeur. La pensée ne peut avoir une telle vision. C’est seulement quand l’esprit n’est pas en train de fonctionner mécaniquement dans la structure de la pensée que vous avez cette vision profonde ». Or, ce qui est alors extraordinaire, c’est que dans ce voir, non seulement l’intelligence s’affranchit des limites du mental, mais elle s’affranchit aussi du temps. « La vision pénétrante n’est pas un souvenir, ce n’est pas un résultat calculé à propos duquel on fait une recherche. Ce n’est pas un processus qui consiste à enregistrer et à agir à partir de là et ce n’est plus l’activité de la pensée qui est le temps. La vision pénétrante est de ce fait une action de l’esprit que n’est pas prisonnière du temps ».

    Un esprit qui n’est plus prisonnier du temps, dont l’intelligence s’élargit, qui n’est plus esclave du mental est à même de créer librement, spontanément et d’avoir plus de cohérence dans son action et sa vie. Il a aussi une sensibilité bien plus développée que ne peut l’avoir une intelligence sous la coupe du mental. Il est Passion, il est la passion sans motif. Il est passion et aussi compassion.

    ... qui, dans l’ignorance commune, propage confusion et chaos, peut rayonner de l’ordre et de l’ordre sans rigidité, de l’ordre sans violence ; et c’est aussi à ce moment là seulement que la Pensée retrouve sa juste valeur. La valeur de la Pensée ne réside pas dans la faculté de bâtir de beaux systèmes spéculatifs, sans rapport avec la Vie. La Pensée rendue à sa dignité participe de l’Intelligence créatrice qui œuvre dans l’univers.

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     © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
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