Leçon 94.    L’interprétation       pdf téléchargement     Téléchargement du dossier de la teçon

    Traditionnellement, l’art de l’interprétation était appliqué à la recherche du sens des Écritures sacrées. Dans toutes les religions il est admis que le premier degré de lecture des textes est insuffisant et qu’il faut aller au-delà pour déchiffrer son sens secret. Mais dans le monde contemporain, le mot interprétation prend un sens beaucoup plus vague et il recouvre un champ très étendu. On peut interpréter toutes sortes d’objets : on dit d’un pianiste en concert, qu’il a donné une interprétation magistrale de la Tempête de Beethoven. On dit d’un juge confronté à un cas difficile qu’il doit interpréter un texte de loi. On disait de l’oracle qu’il interprétait les signes, comme en Grèce les cris de la Pythie à Delphes, ou à Rome les entrailles des animaux sacrifiés. Dans l’astrologie, on interprète la position des planètes. Pour le médium on peut interpréter les cartes du tarot ou les lignes de la main, les nombres etc. La psychanalyse freudienne n’est pas en reste, puisqu’elle propose aussi une méthode d’interprétation qui porte sur le rêve. De même, il est possible de se livrer à une interprétation d’un poème, d’un conte.

    Le champ de l’interprétation est donc très vaste. Il est possible que le même objet reçoive plusieurs interprétations différentes. En comparaison, l’explication scientifique parait plus carrée, elle est avérée ou pas, et c’est tout. Une interprétation ne se distingue d’une autre que par sa pertinence, mais sans la chasser pour autant. La question se pose donc de savoir s’il peut y avoir en matière d’interprétation une quelconque rigueur. Sommes-nous, dans le domaine de l’interprétation, livrés à l’arbitraire ? Qu’est-ce qu’une erreur d’interprétation ? Comment distinguer une bonne interprétation d’une mauvaise ? Pour répondre à ces questions, il est indispensable de préciser quel est le statut de l’interprétation. Qu’est-ce qui donne à une interprétation sa  pertinence ?

*  *
*

A. L’objet de l’interprétation

    Toute interprétation est interprétation de quelque chose, comme toute conscience est conscience de quelque chose. Quel est donc l’objet sur lequel peut porter une interprétation ?

    1) La signalétique dispose sur les routes des signaux. Un signal doit le plus possible convoquer le réflexe et le moins possible la réflexion. Il est important que l’automobiliste ne prenne pas un temps trop long pour interpréter, mais réagisse rapidement. Un signal, dans l’idéal, ne doit pas avoir besoin d’être interprété, par contre un signe oui. Au signal est attaché un comportement, au signe est attaché un sens. Ce que nous interprétons, c’est tout objet qui peut être considéré comme un signe doué de sens. Mais ce n’est pas tout, puisque certains signes tels que les signes mathématiques, ne font pas non plus l’objet d’une interprétation. Un signe mathématique est en effet univoque, or ce qui est interprété, c’est au contraire ce qui est équivoque. Nous interprétons là où il y a une ambiguïté ou une obscurité,  et non pas là où une idée présentée dans un signe est claire et distincte. Je peux interpréter un geste de la main en me demandant si c’est un geste amoureux ou un geste indifférent. Je ne vais pas interpréter l’ordre de l’agent de police m’intimant de passer sur la droite, au lieu de continuer tout droit Il y a une ambiguïté dans le geste de mon amie, il n’y a pas d’ambiguïté dans le geste de l’agent. L’intention qui traverse l’interprétation, c’est de parvenir à tracer une route droite dans un domaine assez confus, dans une équivocité première, pour aller vers une relative univocité, afin de faire disparaître ambiguïté et l’obscurité. S’il y avait évidence, je n’interprèterait pas. Si j’interprète, c’est pour ensuite ne plus avoir besoin d’interpréter. De même, tant que je reste dans la seule observation d’un fait, sans jugement, je n’interprète pas non plus.

     ---------------L'observation dit : "alors?"...  « Je l’ai vu par terre, allongé sur un carton, ivre mort et à moitié délirant » traduit un constat. Le jugement dit "et alors?"... « Ce type est un de ces ratés dégoûtant qui traînent dans les rues et créent un désordre permanent » est un jugement qui introduit une évaluation et interprète le fait. Dès l’instant où je construis des jugements de valeur, des jugements moraux, je suis dans l’interprétation.

    _________________________________________________________________________________________________________________

 

 le chemin de l’apparence à la réalité n’est pas facile à trouver. En bref, on interprète ce qui comporte de l’inexplicable, du mystère, de l’étrangeté, ce qui résiste aux définitions, ce qui ne se range pas dans des catégories tranchées, mais garde en première lecture un caractère paradoxal. Dans tous les cas, il y a bien un problème de passage dans le langage. Ce n’est pas un hasard si, l’émissaire envoyé dans un pays étranger demande un « interprète », il demande une traduction d’un langage dans un autre, sinon il continuera ...

    Qu’est-ce qu’une bonne interprétation ? C’est une avant tout une lecture satisfaisante des signes. Ce qui suppose que nous avons entre nos mains une grille d’interprétation permettant de transposer un langage de signe dans un autre plus rationnel et plus clair. C’est pour cette raison que l’interprétation est avant tout appliquée à des objets linguistiques et à travers eux au champ de la culture et au domaine de l’histoire. La nécessité de l’interprétation s’impose à nous parce que bien souvent le sens des choses ne va pas de soi. Cela tient d’une part à l’obscurité de fait des situations d’expérience, des objets, mais aussi à l’obscurité du langage lui-même. Dès l’instant où celui-ci déborde son usage courant, il contient de l’équivoque et de l’ambiguïté.

    2) Nous pouvons distinguer deux types d’obscurité qui invitent à l’interprétation : l’obscurité de fait, celle d’une configuration des astres, du langage obscur de l’augure, du rêve, d’une coïncidence étrange, d’un symptôme dans la maladie etc. Interpréter, c’est partir du principe qu’en droit les phénomènes naturels sont intelligibles, mais que de fait, ils nous sont livrés dans une expression hermétique qui requiert de notre part un travail d’interprétation restituant leur sens. Cela ne veut pas dire pour autant qu’interpréter, c’est expliquer. Il y a une différence. On explique un phénomène physique en invoquant un système de causes, des lois afférentes, sans qu’il soit nécessaire de présupposer une conscience implicitement à l’œuvre dans ce que l’on étudie. Par contre, en cherchant à interpréter, nous visons nécessairement ce qui comporte une dimension consciente et intentionnelle. C’est pourquoi l’interprétation regarde d’abord ce qui est humain. Mais par extension, elle peut se rapporter aussi à la Nature en la regardant comme organisée de manière intelligente, comme douée d’un sens immanent, d’une finalité organisée, mais implicite.

    Il y a aussi une obscurité construite, celle d’un mythe, d’un poème, d’une expression volontairement elliptique, d’une énigme, d’une parabole, celle qui est condensée dans une œuvre d’art etc. Ce qui nous est parvenu de la pensée d’Héraclite est fragmentaire, mais  pas seulement parce que des pans entiers de son œuvre ont été perdu. Le style d’Héraclite est intentionnellement celui de l’aphorisme. Les grecs disaient « Héraclite l’obscur ». L’aphorisme contient un sens ramassé qui oblige le lecteur à construire une interprétation pour faire passer à l’explicite ce qui est implicite. Nietzsche a renoué avec cette forme littéraire et la plus grande partie de son œuvre est écrite dans le style de l’aphorisme. Ce système de l’aphorisme a été utilisé très tôt. On le rencontre dans la formulation initiale très condensée des darshanas, des six systèmes de philosophie de l’Inde dans la forme des sutras. Le mot sutra veut dire fil sur lequel on met des perles. Ce sont de très courts énoncés de thèses fondamentales. Vu leur caractère très condensé, les sutras permettaient une mémorisation facile chez l’étudiant, tandis qu’ils laissaient toute latitude au maître pour le commentaire ; ce qui a donné dans la tradition par exemple les bashya (commentaires), par exemple celui de Vyasâ sur les Yoga sutra de Patanjali. Quand on prend le texte original des Yoga sutra de Patanjali, on est frappé par l’extrême concision du propos, chaque sutra développé donnerait un chapitre, voire un livre entier pour entendre complètement le sens.

   

....

B. Ce qui est projeté, ce qui est compris

    L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier    

Vos commentaires

       © Philosophie et spiritualité, 2003, Serge Carfantan. 
Accueil. Télécharger, Index analytique. Notions.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.