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L'interprétation - Serge Carfantan
 
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Leçon 94.    L’interprétation      

    Traditionnellement, l’art de l’interprétation était appliqué à la recherche du sens des Écritures sacrées. Dans toutes les religions il est admis que le premier degré de lecture des textes est insuffisant et qu’il faut aller au-delà pour déchiffrer son sens secret. Mais dans le monde contemporain, le mot interprétation prend un sens beaucoup plus vague et il recouvre un champ très étendu. On peut interpréter toutes sortes d’objets : on dit d’un pianiste en concert, qu’il a donné une interprétation magistrale de la Tempête de Beethoven. On dit d’un juge confronté à un cas difficile qu’il doit interpréter un texte de loi. On disait de l’oracle qu’il interprétait les signes, comme en Grèce les cris de la Pythie à Delphes, ou à Rome les entrailles des animaux sacrifiés. Dans l’astrologie, on interprète la position des planètes. Pour le médium on peut interpréter les cartes du tarot ou les lignes de la main, les nombres etc. La psychanalyse freudienne n’est pas en reste, puisqu’elle propose aussi une méthode d’interprétation qui porte sur le rêve. De même, il est possible de se livrer à une interprétation d’un poème, d’un conte.

    Le champ de l’interprétation est donc très vaste. Il est possible que le même objet reçoive plusieurs interprétations différentes. En comparaison, l’explication scientifique parait plus carrée, elle est avérée ou pas, et c’est tout. Une interprétation ne se distingue d’une autre que par sa pertinence, mais sans la chasser pour autant. La question se pose donc de savoir s’il peut y avoir en matière d’interprétation une quelconque rigueur. Sommes-nous, dans le domaine de l’interprétation, livrés à l’arbitraire ? Qu’est-ce qu’une erreur d’interprétation ? Comment distinguer une bonne interprétation d’une mauvaise ? Pour répondre à ces questions, il est indispensable de préciser quel est le statut de l’interprétation. Qu’est-ce qui donne à une interprétation sa  pertinence ?

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A. L’objet de l’interprétation

    Toute interprétation est interprétation de quelque chose, comme toute conscience est conscience de quelque chose. Quel est donc l’objet sur lequel peut porter une interprétation ?

    1) La signalétique dispose sur les routes des signaux. Un signal doit le plus possible convoquer le réflexe et le moins possible la réflexion. Il est important que l’automobiliste ne prenne pas un temps trop long pour interpréter, mais réagisse rapidement. Un signal, dans l’idéal, ne doit pas avoir besoin d’être interprété, par contre un signe oui. Au signal est attaché un comportement, au signe est attaché un sens. Ce que nous interprétons, c’est tout objet qui peut être considéré comme un signe doué de sens. Mais ce n’est pas tout, puisque certains signes tels que les signes mathématiques, ne font pas non plus l’objet d’une interprétation. Un signe mathématique est en effet univoque, or ce qui est interprété, c’est au contraire ce qui est équivoque. Nous interprétons là où il y a une ambiguïté ou une obscurité,  et non pas là où une idée présentée dans un signe est claire et distincte. Je peux interpréter un geste de la main en me demandant si c’est un geste amoureux ou un geste indifférent. Je ne vais pas interpréter l’ordre de l’agent de police m’intimant de passer sur la droite, au lieu de continuer tout droit Il y a une ambiguïté dans le geste de mon amie, il n’y a pas d’ambiguïté dans le geste de l’agent. L’intention qui traverse l’interprétation, c’est de parvenir à tracer une route droite dans un domaine assez confus, dans une équivocité première, pour aller vers une relative univocité, afin de faire disparaître ambiguïté et l’obscurité. S’il y avait évidence, je n’interprèterait pas. Si j’interprète, c’est pour ensuite ne plus avoir besoin d’interpréter. De même, tant que je reste dans la seule observation d’un fait, sans jugement, je n’interprète pas non plus.

     ---------------L'observation dit : "alors?"...  « Je l’ai vu par terre, allongé sur un carton, ivre mort et à moitié délirant » traduit un constat. Le jugement dit "et alors?"... « Ce type est un de ces ratés dégoûtant qui traînent dans les rues et créent un désordre permanent » est un jugement qui introduit une évaluation et interprète le fait. Dès l’instant où je construis des jugements de valeur, des jugements moraux, je suis dans l’interprétation.

    I

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 le chemin de l’apparence à la réalité n’est pas facile à trouver. En bref, on interprète ce qui comporte de l’inexplicable, du mystère, de l’étrangeté, ce qui résiste aux définitions, ce qui ne se range pas dans des catégories tranchées, mais garde en première lecture un caractère paradoxal. Dans tous les cas, il y a bien un problème de passage dans le langage. Ce n’est pas un hasard si, l’émissaire envoyé dans un pays étranger demande un « interprète », il demande une traduction d’un langage dans un autre, sinon il continuera ...

    Qu’est-ce qu’une bonne interprétation ? C’est une avant tout une lecture satisfaisante des signes. Ce qui suppose que nous avons entre nos mains une grille d’interprétation permettant de transposer un langage de signe dans un autre plus rationnel et plus clair. C’est pour cette raison que l’interprétation est avant tout appliquée à des objets linguistiques et à travers eux au champ de la culture et au domaine de l’histoire. La nécessité de l’interprétation s’impose à nous parce que bien souvent le sens des choses ne va pas de soi. Cela tient d’une part à l’obscurité de fait des situations d’expérience, des objets, mais aussi à l’obscurité du langage lui-même. Dès l’instant où celui-ci déborde son usage courant, il contient de l’équivoque et de l’ambiguïté.

    2) Nous pouvons distinguer deux types d’obscurité qui invitent à l’interprétation : l’obscurité de fait, celle d’une configuration des astres, du langage obscur de l’augure, du rêve, d’une coïncidence étrange, d’un symptôme dans la maladie etc. Interpréter, c’est partir du principe qu’en droit les phénomènes naturels sont intelligibles, mais que de fait, ils nous sont livrés dans une expression hermétique qui requiert de notre part un travail d’interprétation restituant leur sens. Cela ne veut pas dire pour autant qu’interpréter, c’est expliquer. Il y a une différence. On explique un phénomène physique en invoquant un système de causes, des lois afférentes, sans qu’il soit nécessaire de présupposer une conscience implicitement à l’œuvre dans ce que l’on étudie. Par contre, en cherchant à interpréter, nous visons nécessairement ce qui comporte une dimension consciente et intentionnelle. C’est pourquoi l’interprétation regarde d’abord ce qui est humain. Mais par extension, elle peut se rapporter aussi à la Nature en la regardant comme organisée de manière intelligente, comme douée d’un sens immanent, d’une finalité organisée, mais implicite.

    Il y a aussi une obscurité construite, celle d’un mythe, d’un poème, d’une expression volontairement elliptique, d’une énigme, d’une parabole, celle qui est condensée dans une œuvre d’art etc. Ce qui nous est parvenu de la pensée d’Héraclite est fragmentaire, mais  pas seulement parce que des pans entiers de son œuvre ont été perdu. Le style d’Héraclite est intentionnellement celui de l’aphorisme. Les grecs disaient « Héraclite l’obscur ». L’aphorisme contient un sens ramassé qui oblige le lecteur à construire une interprétation pour faire passer à l’explicite ce qui est implicite. Nietzsche a renoué avec cette forme littéraire et la plus grande partie de son œuvre est écrite dans le style de l’aphorisme. Ce système de l’aphorisme a été utilisé très tôt. On le rencontre dans la formulation initiale très condensée des darshanas, des six systèmes de philosophie de l’Inde dans la forme des sutras. Le mot sutra veut dire fil sur lequel on met des perles. Ce sont de très courts énoncés de thèses fondamentales. Vu leur caractère très condensé, les sutras permettaient une mémorisation facile chez l’étudiant, tandis qu’ils laissaient toute latitude au maître pour le commentaire ; ce qui a donné dans la tradition par exemple les bashya (commentaires), par exemple celui de Vyasâ sur les Yoga sutra de Patanjali. Quand on prend le texte original des Yoga sutra de Patanjali, on est frappé par l’extrême concision du propos, chaque sutra développé donnerait un chapitre, voire un livre entier pour entendre complètement le sens.

    Interpréter, c’est donc mettre à découvert l’implicite, aller vers l’élucidation d’un objet qui d’abord se refuse. On dit parfois d’une œuvre qu’elle résiste à l’interprétation. Ce qui signifie qu’il n’est pas aisé d’élucider son sens, de déchiffrer son mystère. Pourtant, avec toutes les précautions nécessaires, il doit être possible de restituer le sens qui existe bel et bien, indépendamment du travail de l’interprète. L’interprète doit parvenir à s’effacer devant le sens qu’il découvre.

     Mais, curieusement, interpréter a aussi un autre sens, celui de jouer une œuvre. On interprète une pièce de théâtre, ou un morceau de musique, ce qui veut dire que l’acteur ou le musicien déploie l’œuvre à partir de sa propre subjectivité. Ce qui requiert le contraire de l’effacement, l’implication totale du sujet. Il y donc dans le travail l’interprétation lune tension  : à la fois la nécessité d’une désimplication pour ne pas altérer, déformer, mais restituer fidèlement ce que l’on interprète, et d’un autre côté, pas d’interprétation sans une profonde implication, sans le jeu de la subjectivité qui s’empare amoureusement de son objet et le joue. Cette tension au cœur de l’interprétation ...

B. Ce qui est projeté, ce qui est compris

    Mettons-nous maintenant dans l’embarras en examinant en quoi l’interprétation peut devenir fausse ou même délirante. Nous verrons mieux ensuite par contraste ce qui fait une interprétation sensée.

    1) Que disons-nous des gens superstitieux ? Qu’ils passent leur temps à interpréter la réalité en y projetant leurs inquiétudes. Si je fais une fixation quasi-obsessionnelle sur l’idée que je suis victime d’un complot et que le danger est là partout autour de moi, il est évident que j’aurai tendance à voir partout des « signes » avant-coureurs des menaces dont je suis l’objet. Les trois corbeaux qui sont passés devant la voiture ? Mauvais signe ! La mort rode autour de moi. Le chat noir vu au matin ? Un malheur va m’arriver etc. Le mental qui est hanté par la peur réplique sa confirmation dans la soi-disant « reconnaissance » de signes extérieurs qui la confirment. Il interprète constamment la perception dans un sens orienté de manière précise, orienté par ses propres projections. Tant que la projection domine l’interprétation, il y a peu de chances qu’elle ait une quelconque valeur. Elle est une construction mentale d’un esprit abusé par sa propre production d’illusion. L’illusion naît quand le mental surimpose à la perception une représentation qu’il tire de son propre fond et qu’il ne voit plus qu’elle. L’illusion prolifère sur le terrain de l’inconscience dans laquelle le mental déploie ses propres créations, sans se rendre compte qu’il en est l’auteur, que ce qu’il prétend « voir », n’est jamais que le jeu de ses projections. Je vois le serpent là où il n’y a en réalité qu’une corde. J’interprète la forme sinueuse comme un serpent, alors qu’il n’y a que la corde. La surimposition du serpent sur la corde n’est que l’opération de mon propre esprit qui a donné une forme à ma peur, ou plutôt qui a surimposé la forme à partir de ses peurs. Si on ôte la base émotionnelle, si la peur est absente, il ne peut y avoir de surimposition de la peur et donc pas d’interprétation terrifiée de la réalité. Dès l’instant où l’émotionnel entre en jeu et occupe à lui seul le champ de conscience, il se réplique lui-même dans une interprétation hallucinée du réel. ---------------Une illusion est toujours une interprétation.

    2) La psychopathologie connaît bien les formations extrêmes de ce pli du mental dans les délires d’interprétation. L’exemple le plus remarquable est le délire paranoïaque. Dans la paranoïa, le sujet est enfermé dans une bulle de constructions mentales nouées dans la peur. Dans la relation avec autrui, les détails des expressions vont très rapidement prendre la valeur de « signes » auxquels le sujet attache la plus grande importance, persuadé qu’ils le concernent en propre. Comme le superstitieux, le paranoïaque ...

    « 

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 que j'ai vu, par exemple, a conclu à l'existence d'un complot dans son entourage, car lors de son départ de la gare, des gens ont fait un certain mouvement de la main. Un autre a noté la manière dont les gens marchent dans la rue, font des moulinets avec leur canne, etc. ».Le geste des membres de la famille sur le quai de la gare est surinterprété par le paranoïaque, il y a projeté ce qui ne s’y trouve pas, mais se trouve dans son propre esprit, l’idée de complot contre lui. Or, ce qui est remarquable, c’est que dans l’état où se trouve alors le sujet, il se croit justement très perspicace ! Il est persuadé de voir ce que personne ne remarque, donc d’être bien plus intelligent que la moyenne… et que le docteur qui le soigne ! Et quand l’esprit est entiché d’une telle obstination intellectuelle, il est difficile, très difficile de l’en faire sortir ! Il s’est enfermé dans sa propre représentation ou plus exactement dans une interprétation du monde qu’il refuse de relativiser, mais qu’il maintient contre toute réfutation. Il est étonnant de constater à quel point le mental peut développer une folle créativité pour persister à maintenir son système d’interprétation. C’est ce qui est terrible dans la paranoïa.

    Comment Freud fait-il la différence avec une lecture plus saine de la perception ? Qu’est-ce qu’une perception normale et non-pathologique ? Réponse :

    « Alors que l'homme normal admet une catégorie d'actes accidentels n'ayant pas besoin de motivation, catégorie dans laquelle il range une partie de ses propres manifestations psychiques et actes manqués, le paranoïaque refuse aux manifestations psychiques d'autrui tout élément accidentel. Tout ce qu'il observe sur les autres est significatif, donc susceptible d'interprétation »

    Connaissant l'hypothèse freudienne de l’inconscient, ce type de réponse est tout de même très obscur. On comprendrait aisément le début de la phrase dans le contexte d’une philosophie imprégnée de volontarisme, telle que celle d’Alain, qui a écrit des remarques similaires. Ce serait anthropomorphisme que de voir partout des motivations cachées centrées autour du seul être humain. D’accord. Cependant, en raison de la structure même de l’état de veille, les actes humains, sont motivés, parce qu’intentionnels. Et s’ils sont motivés, ils sont aussi significatifs. Cependant, ils n’ont pas nécessairement le sens qu’on veut bien leur prêter de l’extérieur où leur imposer. Freud dit qu’un « individu normal » admet l’accidentel dans le domaine psychique. Mais nous savons, par la théorie freudienne elle-même, que c’est là une illusion. Rien de ce qui est psychique n’est accidentel, parce qu’il y a des motivations conscientes et des motivations inconscientes. Nous savons que c’est à tort que l’homme normal range dans la catégorie « accidentel » les actes manqués. Ils ne sont pas accidentels pour Freud, car ils sont les manifestations des désirs inconscients. Ils portent une intention, même si le sujet ne la reconnaît pas. Freud enseigne que pour le sujet « tout ce qu’il observe sur les autres est significatif, donc susceptible d’interprétation » !

    Faut-il être paranoïaque pour être psychanalyste ? Non. Mais la question n’est pas si facile à résoudre. Le paranoïaque fait un travail constant d’interprétation sur le mode d’une sorte de "philosophie du soupçon" universel. Il ne doute de rien, il est persuadé d’avoir la véritable interprétation. Freud note cette proximité avec la psychanalyse : « Sur ce point, le paranoïaque a donc, dans une certaine mesure, raison : il voit quelque chose qui échappe à l'homme normal, sa vision est plus pénétrante que celle de la pensée normale ». Or cette soi-disant « pénétration psychologique » est étrangement semblable à celle qui est requise par la psychanalyse. Les critiques n’ont pas manqué de souligner le fait que, vouloir à tout prix imposer la grille d’interprétation de la sexualité infantile pour expliquer un trouble, relève justement d’un délire d’interprétation. C’est surimposer à une grande diversité d’expérience humaine toujours le même sens (comme le paranoïaque). Par exemple, en cherchant invariablement à ramener tout symptôme névrotique... au complexe d’œdipe !

    ---------------    Pourtant si vous et moi, nous avons des interprétations différentes, c’est parce que nous sommes différents, chacun retenant pour « réel » ce qu’il considère comme tel, tout en tissant à sa manière la cohérence de son propre monde. De là suit, comme l’a très bien compris Carl  Gustav Jung, que l’on ne peut pas adopter une seule grille d’interprétation face à la grande diversité des êtres humains. –contrairement à ce que Freud pratique -. Il y a une diversité des individus, de leur histoire, de leurs difficultés ; il y a une diversité des expériences que chacun de rencontre et des troubles résiduels qui peuvent en résulter. La règle de Jung, c’est, en développant l’écoute, aussi de s’adapter à la personne pour lire l’interprétation qu’elle a elle-même du monde. La réponse qui doit être donnée à la personne, ce n’est pas « une interprétation » en général, mais sa réponse, ce qu’elle a besoin d’entendre, qui ne vaut que pour elle et ne vaudrait pas pour un autre. Sa réponse, car elle est celle qui permet de comprendre sa propre interprétation du monde et qui permettrait d’en dénouer les tensions. La réponse peut être une délivrance que si elle est la réponse à une question qui est noué dans le cœur de la personne venue déposer son problème devant le psychologue en espérant recevoir une aide. Cela explique pourquoi Jung refuse ...

    Tout être humain interprète le monde dans lequel il vit bien plus qu’il ne le connaît vraiment. L’interprétation n’est pas une catégorie seconde valide seulement dans un domaine limité, tel que l’art, la divination, le rêve ou autre, alors que la connaissance directe serait première. Comme si on pouvait d’abord s’en passer, alors que justement de prime abord chacun de nous y est d’emblé immergé ! Même dans le matériel du rêve privilégié par Freud, le sujet, ne serait-ce qu’en racontant son rêve, lui fait déjà subir une élaboration qui constitue une première interprétation, car il effectue une première mise en ordre, il est en quête d’un sens dans une cohérence, ce qui le conduit à conserver certains éléments pour en abandonner d’autres, afin de constituer un récit. La pensée dans l’attitude naturelle est déjà interprétative, car l’intentionnalité tend à structurer un monde cohérent, car elle est en recherche du Sens et le sens, elle se le donne en imaginant son propre monde. Dans toute démarche inscrite dans l’attitude naturelle il y a interprétation, et dans ce que nous appelons « interprétation », pour souligner une démarche originale, neuve, créatrice, en réalité, il n’y a souvent qu'une interprétation d’une interprétation.

    Mais qu’y a-t-il de vraiment neuf, d’original, de créatif dans le fait de redoubler ce qui se donne avec une interprétation ? Le risque, c’est que l’intellect multiplie ses constructions mentales dans une surenchère symbolique indéfinie, jusqu’à ce que l’objet finisse par disparaître sous la surcharge des interprétations. Interpréter revient à commenter et l’interprétation risque de n’être plus qu’une glose superficielle. On tue l’esprit d’une œuvre, d’un texte, avec le commentaire, transformant ce qui était vivant en sépulcre blanchi. C’est un peu comme en esthétique, nous sommes insensibles à la beauté d’un paysage, mais nous aimons les belles descriptions d’un paysage ! Des tombereaux entiers de commentaires ont été déversés sur les Écritures saintes. ...

    Pour qu’une interprétation ait une valeur, pour qu’elle ne soit pas superficielle, ou ne soit pas qu’une glose inutile. Qu’elle jaillisse dans l’immanence d’une expérience de rencontre intérieure où la subjectivité rencontre la subjectivité. La différence entre une interprétation pertinente et une autre qui l’est moins, tient à ce que, dans une expérience verticale délivrant une lecture plus intime, une expérience, le sens se découvre dans l’immanence, au lieu d’être plaqué, surimposé, ajouté de manière forcée au récit, à l’œuvre originale. Une interprétation ne saurait, comme une explication, valoir d’emblée comme objective, elle doit apparaître au sein de la subjectivité même, comme sa manifestation à partir de ce qui en elle reste encore non-manifesté.

C. L’art de l’interprétation 

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       © Philosophie et spiritualité, 2003, Serge Carfantan. 
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