Leçon 81.   La pensée, la conscience et l’inconscient       

    La psychanalyse freudienne a fini par imposer l’idée que chaque être humain porte en lui un double obscur, une sorte de réplique vitale du sujet conscient. A quoi bon chercher un équilibre de l’intériorité ? Le terrain est occupé par une entité trouble, quasi-animale, au surcroît dotée de pensées et de désirs analogues à la pensée et aux désirs du mental conscient.  Il est assez commun aujourd’hui de se ranger  à l’opinion selon laquelle la possibilité d’une maîtrise du sujet par lui-même est illusoire. Il est de même communément admis que la pensée nous échappe, que nous sommes gouverné à notre insu par notre sexualité. Ce qui donne finalement des excuses et des justifications pour tout : que voulez-vous l’homme est gouverné par son inconscient, même sa pensée ne lui appartient pas ! Alors que dire du reste ! La liberté est une illusion : c’est l’inconscient qui mène la danse. C’est un alibi assez commode, quand nous devons nous excuser d’avoir commis un acte grave : ce n’est pas vraiment ma faute, c’est mon inconscient qui m’y a poussé ! Argument fréquent dans la justice : on peut déresponsabiliser un acte criminel en disant que « ce n’est pas vraiment de la faute de son auteur. Il était inconscient au moment du drame, vu son enfance difficile, ses relations troubles avec sa mère ! Son passé névrotique est ressurgi, il a été poussé à tuer cette femme qu’il disait aimer trop » !

    A force de vouloir tout ramener à l’inconscient, l’argument commence à s’émousser et ne prend plus. La question devient très obscure et on peut avoir de sérieux doutes et se demander si l’entreprise ne cache pas une imposture. L’inconscient après tout n’est jamais qu’une hypothèse pour rendre compte des actes conscients. Pas un fait. Et de quel droit peut-on invoquer une pensée en moi qui n’est pas la mienne ? N’est-ce que ce n’est pas un argument de mauvaise foi, que l’invocation de cette entité presque mystique de « l’Inconscient » ! On peut tout expliquer avec, puisque de toute façon cela reste invérifiable par principe. Pourtant, cette « chose en soi » des temps postmodernes est sensée ....

    Il ne s’agit pas de nier en bloc la théorie psychanalytique, mais il importe de cerner de près ce qui appartient à la conscience et de se demander si on ne pourrait pas éviter convoquer cet argument. D’autant plus que les faits que l’on attribue à l’inconscient peuvent très bien expliquer autrement. Cela a-t-il vraiment un sens de parler de « pensée inconsciente » ? Ne vaudrait-il pas mieux éviter de projeter sur l’inconscient le vocabulaire de la conscience ? Ne pourrions nous pas par exemple parler plutôt de tendances inconscientes que de pensées inconscientes ? Peut-on en toute rigueur parler de pensée inconsciente ?

*  *
*

A. Les formes de l’inconscience et l’inconscient

    Dans un premier temps, il est essentiel de préciser ce que représente l’inconscience et de bien faire la distinction avec le terme d'inconscient.  L’inconscience est un état qui est privation de la conscience en plusieurs sens:

    1) Il y a une inconscience naturelle qui apparaît dans le sommeil, sous deux formes distinctes, le sommeil profond et l’état de rêve. Chaque nuit la pensée s’égare, perd la maîtrise d’elle-même quand la vigilance s’affaiblit et que la torpeur du sommeil nous envahit. A cette négation de la vigilance appartient aussi le coma, les pertes de conscience, la syncope etc. Tous les animaux semblent connaître l’alternance des trois états relatifs de conscience et donc une forme de négation de la vigilance dans l’inconscience. L’homme, par nature, se doit d’attribuer une valeur très élevée à la vigilance, car c’est seulement dans l’état de veille que la pensée lui appartient en propre et qu’il en possède la maîtrise. C’est aussi seulement du point de vue de l’état de veille qu’il est possible d’opérer une assimilation entre la conscience et la pensée ; comme c’est aussi dans l’état de veille qu’existe un ego, le moi vigilant. A l’inconscience naturelle se rattachent les mécanismes de l’habitude, la frange inconsciente de la perception, le jeu de l’attention et de l’inattention, les absences, l'habitude etc. Nous pourrions dire que ...

    Il y a en second lieu l’inconscience morale qui est très différente en fait de la précédente, consiste dans l'aveuglement par lequel le sujet agit en produisant par sa conduite une situation dangereuse qu'il n'aurait pas crée s'il avait été conscient et responsable. Jeter par la fenêtre d’une voiture un mégot allumé dans un fossé d'herbes sèches en plein été, c’est de l’inconscience. Celui qui agit ainsi, sans prendre garde à la portée de ses actes, est un écervelé, voire un imbécile irresponsable. Une forêt qui brûle, c’est un tort fait à tous. Toute conduite par laquelle un sujet fait comme si il ignorait tout de la portée et de la gravité de ses actes est une forme grave d’inconscience, que nous ne pouvons pas ne pas juger moralement. C’est dans ce genre de glissement, dans cette dérive que l’on voit apparaître le pire : les comportement désaxés du pervers sexuel, des dégradations physiques, la violence gratuite etc. Ce qui est ahurissant, c’est que l’homme puisse se comporter dans une sorte d’état de cécité morale, puisse faire n’importe quoi, comme s’il n’y avait pas en lui une conscience morale pour au moins lui faire sentir la souffrance, le mal qu’il peut causer. Parce que ce genre de liberté nous inquiète au plus au point, le mot même de conscience dans le langage de l’attitude naturelle est toujours apparenté avec le vocabulaire de la responsabilité et le sens du danger. La vigilance, c’est aussi celle du vigile qui sur-veille. Elle est toujours menacée d’assoupissement, ce qui veut dire souvent le laisser-aller irresponsable. Il y a une relation entre conscience morale et conscience psychologique : nous n’avons pas le droit de confondre ce que nous nous autorisons en rêve, avec ce que nous pouvons faire dans la veille. Un individu qui fait comme si l’état de veille était soumis aux mêmes lois que l’état de rêve est un inconscient. Dans la veille domine un principe de réalité du Monde en tant que tout, ce n’est pas la fantaisie et le principe du plaisir de l’état de rêve. (texte)

    Enfin, on parlera aussi d’inconscience pathologique dans le cas du sujet qui semble égaré dans la démence, dans la folie et qui ne parvient plus reprendre pied dans la position de sujet responsable et conscient de ses actes. Un être humain qui sombre dans la folie ne redevient pas purement et simplement un animal, il reste un être humain doué de pensée, mais il devient aliéné, c'est-à-dire autre que lui-même ; et le trouble qui le saisi est un trouble mental. C’est bien la pensée qui, chez l’obsessionnel (texte) tourne en rond dans des rituels mécaniques du matin au soir, c’est la pensée qui est hallucinée par la peur chez le malade qui souffre de phobie. C’est la pensée qui semble s’être divisée en deux chez le schizophrène, cette pensée qui, dans deux moitiés de mémoire, donne naissance à deux personnalités. ... complot contre soi-même chez le paranoïaque.

    ---------------2) La thèse de Freud sur l’inconscient porte essentiellement sur le statut de l’inconscience pathologique et ce n’est que par généralisation, que Freud l’étend aux problèmes posés par l’inconscience morale, via la psychologie de la vie quotidienne. En résumé, elle revient à soutenir que l’inconscience (au sens 2 et 3) est l’effet d’une cause qui a son siège dans les processus d’une entité psychique à part, l’inconscient. Pourquoi à part ? Il y a d’abord une raison théorique : « la division du psychique en psychique conscient et psychique inconscient constitue la prémisse fondamentale de la psychanalyse, sans laquelle elle serait incapable de comprendre les processus pathologique ».  Freud ne reconnaît que de manière secondaire, l’importance de l’inconscience naturelle et il pense que sans la théorie de l’inconscient, elle ne peut pas être élucidée. Freud estime que les partisans de la psychologie de la conscience, sont choqués par la théorie de l’inconscient, s’ils « repoussent cette idée comme absurde et en contradiction avec la saine et simple logique », « cela tient à ce que ces gens n’ont jamais étudié les phénomènes de l’hypnose et du rêve ». L

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    La théorie de l’inconscient chez Freud se prétend plus radicale. L’inconscient selon Freud n’est pas seulement une frange obscure de la perception, un degré inaperçu de la conscience, pas plus qu’il n’est seulement un état latent de la conscience sous la forme de souvenir. Dans la première topique freudienne, la séparation entre le conscient et l’inconscient est une nécessité posée à partir de l’hypothèse de la censure. Or, pour Freud, l’inconscient est doublement inconscient : d’abord parce qu’il est refusé par la conscience et ensuite parce que le sujet conscient est lui-même inconscient de ce déni. Tout se passe comme si la censure psychique devait, en produisant le refoulement, couper le sujet conscient de lui-même et ensuite donner une sorte d’autonomie relative à une entité, "l’inconscient". Ce que Freud veut par là préciser, c’est l’existence d’une certaine force de refoulement : « si certaines représentations sont incapables de devenir conscientes, c’est à cause d’une certaine force qui s’y oppose ; que sans cette force, elle pourraient bien devenir conscientes ». La théorie freudienne ne pouvait donc échapper à sa propre logique, elle devait nécessairement accentuer, non seulement la séparation entre le conscient et l’inconscient, mais encore tendre à opérer une fragmentation des instances du psychisme. Les protagonistes du drame intérieur finissent par prendre forme dans la seconde topique freudienne : le Ça, pour l’animalité des instincts ; le Surmoi, pour l’instance de la censure, le Moi, pour le sujet conscient.

    Parce que Freud ne fait pas la différence entre l’inconscient et son contenu sous la forme de nœuds psychiques, il définit l’inconscient par son contenu, comme le siège des conflits psychiques et il tend à hypostasier les forces qui en sont le siège dans des appellations allégoriques. Paradoxalement, l’explication de l’inconscience pathologique devient alors assez simple : chez le sujet aliéné, les « pulsions » surgies de l’inconscient finissent par avoir le dessus, laminant tout contrôle, si bien que sa vie consciente se retourne comme un gant. Elle n’est plus que la mise en scène des pulsions, elle est entrée toute entière dans le registre de l’acte inconscient. Si le sujet ne se rend alors plus compte de ce qu’il fait, c’est qu’il est en fait manipulé par les « puissances » inconscientes. Possédé à son insu par une sorte d’esprit, la « pulsion ». La psychanalyse, sous ses dehors soi-disant scientifiques, renoue en fait avec une représentation traditionnelle de la sorcellerie. Elle retrouve l’idée qu’une entité obscure peut penser en moi, me possède, me pousse à faire ceci ou cela malgré moi, de sorte que ma pensée n’est plus vraiment mienne, dans une bonne part de ses productions. Il subsiste (sauf cas de la folie), une pensée consciente, celle de la raison, mais cette pensée consciente a constamment maille à partir avec une ...

    ---------------Le lien avec l’inconscience morale est assez facile à faire, car la psychopathologie de la vie quotidienne peut très aisément montrer à quel point les actes manqués sont présents chez le sujet dit « normal ». Comme les situations d’actes inconscients sont innombrables, il est très commode de les interpréter en les rattachant à l’empire de l’inconscient. L’acte inconscient de l’écervelé est donc un cas parmi d’autres, c’est un cas dans lequel on doit voir une forme d’expression des pulsions en dehors de tout contrôle. On peut même aller plus loin. Parfois, dans les extrémités de la violence, il faudra aller jusqu’à parler d’une pulsion de mort qui pousse le sujet à chercher l’anéantissement de lui-même et de l’autre. C’est la pulsion de Thanatos qui doit être normalement équilibrée par la pulsion de vie, Eros, mais qui ne l’est jamais, car au bout du compte, la pulsion de Thanatos triomphe toujours par la mort. Nous ne sommes plus alors très loin de la représentation de la possession démoniaque par une entité mauvaise. Dans le cas de l’inconscience pathologique, comme dans celui de l’inconscience morale, c’est la pensée du sujet qui est radicalement affectée, comme si son contrôle passait depuis l’empire du moi conscient, sous l’obscure maîtrise de l’inconscient. Freud dit que le moi croit posséder maîtrise de lui-même, il croit pouvoir refouler les instincts sexuels, mais ceux-ci se rebellent et ils finissent par posséder la sujet de l’intérieur et le pousser à donner satisfaction aux pulsions. Le moi conscient croit posséder ses pensées et les conduire ; mais ce n’est qu’une illusion. Il est en réalité possédé par ses pensées, et celui qui tire les ficelles et manipule les pensées, c’est celui-là même qui en est l’origine obscure, « l’inconscient ». « Ça pense en moi ! » Tout ce que le moi peut dire est entièrement de l’ordre d’une rationalisation (texte) de ce qui remonte en lui. Il est comme le monarque sur son trône, qui n’écoute qu’une version simplifiée de la voie du peuple, une version politiquement correcte que ses conseillers lui donnent de la voie du peuple, mais le monarque lui ne descend jamais de son trône pour écouter le peuple. En réalité, les conseillers (le mental), et le monarque (l’ego) ne sont qu’une seule et même entité. Mais cette entité, parce qu’elle se pense elle-même, diffère en un sens du ...

    L’image de l’intériorité, telle que Freud la représente, est alors assez affligeante (c’est d’ailleurs curieusement ce sentiment qui marque nettement le visage de Freud sur la plupart de ses photos). La dignité que l’on prête à l'intériorité est ramenée à un constat assez lamentable, car l’intériorité, c'est ce qui est le plus primaire, car le plus instinctif,  le plus bestial. La pensée « profonde » est de l’ordre de la pulsion qui gît dans le Ça, elle est sexuelle. Dans la représentation postmoderne de la psyché, il est d’usage d’opérer une confusion entre « caché » et « profond ». Une pensée que je « cache » (un désir sexuel), est convertie en une pensée « profonde », pour la seule raison qu’elle est cachée ou refoulée et du coup, le dévoilement de l’intériorité, c’est la recherche du cadavre dans le placard.  Il doit aboutir à des motivations glauques, à des pulsions inavouées. Alain dit très justement, "crimes de soi auxquels on assiste" (le complexe d’œdipe). Et comme sur cette pente, le dérapage incontrôlé ne s’arrête pas, « intériorité » est confondu avec « interne », comme si l’intériorité ramenait invariablement

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Si on devait prendre au sérieux les injonctions de la psychanalyse freudienne, on en viendrait alors à penser : libérez le monstre qui est en vous et vous reviendrez vous-même ! Soyez vrai et laisser tomber cette façade consciente ! Nous avons appris à ne plus réprimer nos pulsions et nous faisons cela très bien. Que deviendrait alors un monde qui suivrait ce genre de morale? Il deviendrait exactement ce qu’est le monde postmoderne ! La libération sexuelle est passée par là, elle est entrée dans les mœurs. Si nous n’avons plus de morale positive, plus de repères, c’est qu’en fait nous n’avons plus qu’une morale, l’assouvissement des désirs et en particulier, la libération sans frein de l’avidité sexuelle. La liberté comme licence.

B. La suprématie de la conscience et la liberté

    On comprend les réactions hostiles que suscitent la théorie freudienne de l’inconscient et ce qui pourrait motiver aujourd’hui son rejet.

    1) Alain a ouvert la voie en reprochant au freudisme de présenter l’inconscient comme un second moi qui permettrait de décharger le sujet de ses responsabilités morales. C’est une erreur grave « de croire que l’inconscient est un autre moi, un moi qui a ses préjugés, ses passions et ses ruses ; une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut comprendre qu’il n’y a point de pensée en nous sinon par l’unique sujet, Je ; cette remarque est d’ordre moral ». On a beau dire et on a beau faire, tout ce qui surgit en moi est encore moi et il n’y a pas plusieurs sujets, mais une seule personne qui témoigne de ses pensées et de ses actes. La représentation freudienne substantifie l’inconscient à l’excès, alors même que la seule instance par laquelle il est inféré, c’est toujours la conscience, et la conscience du je. A la limite, en poussant la critique, on peut aller jusqu’à soutenir que l’inconscient ne contient rien qui ne se puisse rattacher à un « je pense », ou un « je veux » de la conscience, (texte) il est une entité floue que l’on ne peut se représenter qu’à travers des signes. C’est vrai que le moi peut se trouver ballotté par les remous de l’esprit, les remous provoqués par les nœuds psychiques qu’il porte en lui, cependant cela ne nous autorise pas pour autant à traiter les remous comme une entité à part, une sorte d’hydre monstrueuse. La seule entité qui soit, et dont nous avons réellement conscience, c’est l’identité du Je. Le je suis est la première certitude et l’unique sujet. Ne voir dans l’homme qu’un moi malheureux livré aux caprices d’un inconscient, sous la forme d’un instinct sexuel primitif, logé dans je ne sais quelle entité, c’est dénier toute valeur à sa conscience et même se priver par avance de toute la puissance à la Présence consciente. (texte)

    Et si, délibérément, nous n’accordions tout simplement plus d’intérêt à ce grouillement instinctif ? L’essentiel de l’humain n’est pas dans le singe de l’homme, l’essentiel est ailleurs, car la Vie ne tient pas aux conditions de la survie, du repli névrotique sur les petites suggestions de l’instinct. L’essence de l’humain, ce n’est pas le culte de sa petitesse inconsciente, c’est bien plutôt la reconnaissance de la Conscience dans ses profondeur abyssales, ce qui fait la grandeur, c’est la pleine conscience d’une Passion qui rend l’homme capable par amour, de consacrer sa vie à autre chose qu’à servir à l’ego de quoi satisfaire ses instincts. Ce qui est grand en l’homme, ce n’est pas l’ego et son soubassement inconscient, c’est ce qui fait que la conscience va au-delà de l’ego, que le moi s’ouvre pour servir l’expansion du bonheur dans la création, et ce désir là, comparé aux préoccupations-en-dessous-la-ceinture n’est certainement pas futile. Au contraire, c’est cette Passion pure qui révèle la futilité, le nombrilisme qui nous attache à des intérêts purement instinctifs. Comme le montre Michel Henry le concept de « représentation inconsciente » est une absurdité. Il n’y a pas vraiment de « pensée » inconsciente, il y a seulement des tendances inconscientes, ce que l’Inde nomme les samskara, ce qui n’est pas la même chose. A la limite, et pour contredire Freud, il n’y a pas non plus de « désirs » inconscients, car le désir est lié à la représentation, le désir, c’est moi. Il peut parfaitement y avoir des forces ...  exactement des désirs.

    ---------------2) La relation entre les premières critiques d’Alain (texte) et la critique de Sartre est alors logique. L’inconscient freudien, tel que le voit Sartre, dans l’Être et le Néant, c’est le refuge de la mauvaise foi. Faire de l’inconscient une chose en soi conduit à le traiter comme une puissance à part. Le recours à l’inconscient me permet alors de me débarrasser du fardeau de ma liberté, en expliquant que je suis déterminé par une entité psychique que je ne contrôle pas et qui me prive de tout libre arbitre. Mais ce n’est en réalité qu’une ruse grossière, car le prétendu inconscient est très largement conscient et de toute façon, il n’est pas séparé du conscient. C’est tout le problème du statut incompréhensible de la censure chez Freud. Dans l’exemple rapporté par Jung de cette femme qui rêve qu’elle étrangle un petit chien blanc, Sartre avancerait qu’elle ne peut-être de mauvaise foi quant à ses intentions réelles vis-à-vis de sa belle-sœur très explicitement reliée à l’image du chien auparavant. Non, dira Freud, il y a un mécanisme inconscient qui opère une censure interne qui cache les véritables intentions, d’où le travail de déplacement dans le rêve afin que le sujet ne rencontre jamais en face ses propres intentions.

    Mais tout cela est tout de même étrange,car après tout, mes intentions sont miennes, elles sont moi, qu’ai-je à craindre de moi-même pour que nécessairement, il me faille censurer mes intentions ? De toute manière, pour censurer, il faut bien connaître ce que l’on censure. Comme dit le sens commun « quelque part », je suis conscient de ce que je censure ! Le mécanisme de la censure, qui gère la relation entre le conscient et l’inconscient, est-il lui-même conscient ou bien inconscient ? Si vraiment il est inconscient, il ne peut pas reconnaître ni discerner les désirs inavouables qu’il doit masquer. Mais puisque la censure fonctionne bel et bien, il faut qu’il y ait une reconnaissance, ce qui logiquement ne laisse qu’une seule possibilité, c’est que la censure est en fait consciente, elle est consciente de ce qu’elle censure. On peut même ajouter qu’elle doit aussi être consciente de censurer. En pareil cas, il n’y a qu’une seule façon de regarder ce phénomène : le sujet joue vis-à-vis de lui-même un jeu trouble de mauvaise foi et c’est tout. (texte) On ne comprendrait pas la mauvaise conscience sans cela. Si j’ai des remords sur un de mes actes passés, c’est bien que je me dis « : « au fond de moi, je savais, je me rendais compte, j’aurais pu éviter cela ». Si je m’en veux, c’est précisément pour cette raison, parce que je savais. Parce que ...

    Si le sujet prétend ne pas saisir ses propres intentions, c’est qu’il se les masque. Il se les masque que parce qu’il les connaît, mais il ne veut pas les accepter. Qu’est-ce qui sépare dès lors le conscient de l’inconscient ? Rien. La censure n’est qu’un autre nom pour la mauvaise foi. (texte) Seulement, le changement de terme est important, car de la censure, le sujet est irresponsable, tandis que de la mauvaise foi, le sujet est toujours responsable. Entre les deux se glisse une tendance inavouée à fuir la responsabilité de ce que nous sommes, en appelant « censure » ce qui est en fait mauvaise foi. Je mets ma liberté sous caution en la suspendant à l’inconscient. (texte) C’est une manière de me défiler devant la totalité de mes actes, la totalité de mes intentions et la totalité de mes désirs. C’est refuser la pleine lumière de la présence consciente, l’illumination du sujet. Contre la psychanalyse, Sartre défend dans L'Etre et le Néant l’idée que « l’illumination du sujet est un fait. Il y a bien là une intuition qui s’accompagne d’évidence ». Si nous voulons prendre au sérieux notre liberté et la porter consciemment, il faut refuser cette séparation entre conscient et inconscient. Sartre au nom de la psychanalyse existentielle rejette « le postulat de l’inconscient ». Il faut accepter le risque de la transparence de la conscience et de la clarté, et affronter en face la mauvaise foi qui entretient une constante duplicité de moi vis-à-vis de moi. Ce qui est remarquable, c’est justement le point commun entre Freud et Sartre : dans les deux cas, nous avons affaire à l’analyse d’une dualité : dualité sous forme de la division entre conscient et inconscient, dualité sous forme de séparation entre la conscience du moi et lui-même dans la duplicité. Ce qui remarquable, c’est que Sartre entrevoit très bien que la relation à autrui permettrait de sortir de la duplicité. L’autre ne peut pas être dupe, comme je le suis moi-même. Il voit dans les angles morts, ces angles de moi-même que je ne veux pas voir. La duplicité est sans cesse remise en cause dans la relation à autrui. Je peux tenter de me mentir à moi-même indéfiniment, mais je suis constamment en relation avec autrui et l’occasion de percer le jeu de l’ego dans la duplicité est toujours donnée. Il est toujours possible de sortir de la conduite de mauvaise foi. Il n’y a donc pas de fatalité de la mauvaise foi, par contre, il y a bien chez Freud une fatalité de la névrose.

    Il n’existe pas de division réelle entre le conscient et l’inconscient et la duplicité est un masque qui doit être dénoncé et détruit. Comme le dirait Stephen Jourdain, c’est un assassinat métaphysique de porter atteinte à l’unité de la conscience. Il est dangereux d’interpréter hâtivement l’inconscient comme une force obscure qui nous gouverne à notre insu. L’inconscient n’est pas en moi comme un autre moi, il moi, il est moi dans l’ensemble des traces du mon vécu et tout ce qui a modelé ma manière d’être au monde. Et ce moi, en son fond essentiel est l’âme.

   

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

_______________________________________________________________

 


Vos commentaires

    © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.
Accueil. Télécharger, Index thématique. Notion. Leçon suivante.

 


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.