Leçon 178.  Conscience et libération        

    Il y a des personnes dont on peut dire qu’elles sont si prévisibles dans leurs réactions qu’elles pourraient bien remplacer un tuteur pour soutenir des tomates ! Toujours les mêmes schémas encore et encore répétés, et dans un modèle de comportement presque inamovible ! Cela fait partie de la drôlerie des relations : il suffit d’appuyer sur le bouton psychologique et hop, invariablement ressort la même histoire, accompagnée des mêmes résurgences émotionnelles, dans la même pli, ou la même ornière de comportement.

    On peut en rire… mais c’est assez effarant et même effrayant. Si les êtres humains sont dominés par des modèles de comportement, ils ne sont libres ou doué d’un libre-arbitre qu’en théorie, dans les faits, ils fonctionnent à l’intérieur de schémas conditionnels, de pattern psychologiques, et alors ils ne sont pas libres du tout ! Les schémas conditionnels proviennent des traces laissées par le passé dans les expériences de l’enfance et ils peuvent aussi tout simplement être humains, au sens où la condition humaine est largement dominée par des conditionnements. Il y a donc un aspect personnel et un aspect impersonnel.

    Or repérer en soi-même, identifier un schéma conditionnel, est un acte de conscience formidable, et un acte de liberté, car lorsque nous avons très clairement vu un schéma, nous sommes déjà moins pris dedans et la fois suivante, quand il revient, nous pouvons nous attraper nous-même sur le vif en train de répéter la même réaction, rejouer le même disque etc. La libération de la conscience ne revient-elle pas à prendre conscience des schémas conditionnels ? Mais faut-il pour autant traquer toutes nos habitudes ? L’habitude en général n’a-t-elle pas sa place ? Comment identifier un schéma conditionnel ? Que veut dire le mot même de libération dans ce contexte ?  

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A. Nature et habitude

    Concernant ce qui a trait à l’hygiène, nul doute que l’habitude ait sa validité pleine et entière. Toilette, exercice physique et respiratoire au petit matin contribuent à assurer une vitalité élevée. Dans la mesure où une habitude s’inscrit dans le mouvement des cycles naturels et contribue à un bien-être physique et à une expansion de conscience, elle participe tout simplement de ce que nous avons appelé  l’art de vivre.. Nous devrions dire «bonne habitude" avec un peu de réticence cependant, car nous avons vu précédemment qu’il ne s’agissait pas en la matière de faire de la morale. Ceci dit, une « mauvaise habitude » consiste dans une conduite répétée, qui s’appuie elle aussi sur un mouvement cyclique, mais ne contribue pas à un bien être réel, ou à une expansion de conscience. Il y a dans les deux cas un lien entre nature et habitude.

     1) Nous allons tout d’abord dans ce qui suit nous appuyer sur un petit texte étonnant de Félix Ravaisson, philosophie spiritualiste français, dans la lignée qui va de Maine de Biran à Bergson, intitulé De l’Habitude. Dès le début, Ravaisson précise son propos, disant que l’habitude est une manière d’être et il distingue : « L’habitude acquise est celle qui est la conséquence d’un changement.

    Mais ce qu’on entend spécialement par l’habitude, et qui fait le sujet de ce travail, ce n’est pas seulement l’habitude acquise, mais l’habitude contractée, par suite d’un changement, à l’égard de ce changement même qui lui a donné naissance ».

    Ce qui l’intéresse tout particulièrement, c’est l’habitude au sens où l’entend Aristote, celle qui contribue à la formation du caractère d’un homme et à ses vertus. Nous avons vu en effet que, pour ce qu’il en est des passions, elles surgissent toutes par un mouvement naturel du désir, et donc par une impulsion. A la différence, une vertu, comme l’amitié, se cultive, elle est davantage de l’ordre de la volonté appliquée que de la passion ; et ce qu’il fait qu’elle peut durer, c’est que nous pouvons résolument nous y appliquer et comme on dit : « l’habitude fera le reste ». L’habitude contribue donc à la formation d’une seconde nature, qui est morale, seconde nature qui se superpose à une première nature qui reste encore trop vitale, trop animale dans son orientation. Ainsi s’explique à la fin de la première page l’affirmation selon laquelle l’habitude « est une disposition, une vertu ». (texte)

    L’habitude s’inscrit dans la Nature sous l’action du Temps. C’est une loi élémentaire : « tout changement s’accomplit dans le temps ». Si nous ne considérons le changement de manière très fragmentaire, sous la forme de modifications, de transformation continuelle, de dégradation, ou de flux continu, nous pouvons très bien passer à côté de son mouvement global et de l’existence de processus. L’habitude suppose l’inscription d’un processus, d’un pli dans la Nature, en sorte que sa mémoire se conserve et se renforce par la répétition. « L’habitude a d’autant plus de force, que la modification qui l’a produite se prolonge ou se répète davantage. L’habitude est donc une disposition, à l’égard d’un changement, engendrée dans un être par la continuité ou la répétition de ce même changement ». Cependant, cette formulation ne vaut pas pour une structure purement matérielle. Ravaisson donne cet exemple : « on a beau lancer un corps cent fois de suite dans la même direction, avec la même vitesse, il n’en contracte pas pour cela une habitude… l’habitude n’implique pas seulement la mutabilité ; elle n’implique pas seulement la mutabilité de ce qui dure sans changer ».

    ------------------------------Ce qui pose directement la question que nous avons traité plus haut avec Rupert Sheldrake, de la mémoire de la Nature. Selon Sheldrake, la mémoire est immanente à la Nature sous la forme de champs. Il ne pratique pas de coupure brutale entre d’un côté les champs de force matériels enveloppant une mémoire de forme et de l’autre les champs morphiques que suppose le vivant et sa conception de la Nature est intégralement évolutionniste. Comme Ravaisson, Sheldrake accorde une place centrale à la notion d’habitude et on peut dire qu’il va même jusqu’au bout des implications du concept.

    L’originalité de Ravaisson est de donner une interprétation de l’habitude à la lumière du couple puissance-acte dont se sert Aristote et de se maintenir dans une exposition rigoureusement métaphysique. Ravaisson estime que l’inertie qui gouverne la matière n’est pas susceptible d’être convertie en une disposition constante ; pour qu’il y ait habitude, il faut nécessairement qu’une individuation vienne à se constituer au sein de la Nature. Donc au-delà du règne inorganique, dans le domaine du vivant. C’est l’impulsion d’une temporalité nouvelle qui la rend possible. Le vivant porte en lui « une unité successive dans le temps » sous la forme d’une continuité qui fait qu’il n’est pas « de l’existence » en général, ou de l’être, mais réellement un être. « Seul le vivant est une nature distincte, comme seul il est un être ». Cependant, il n’y a pas pour autant séparation des règnes. « La vie est supérieure à l’existence inorganique ; mais par cela même elle la suppose comme sa condition ». On peut dire que le vivant seul possède une Durée originale. En langage contemporain, nous dirions que le temps, au niveau des corps matériels est régi par l’entropie croissante, il est tout en extériorité. Avec la vie, la forme du temps devient différente, devient plus intérieure, car la vie dès son origine, cherche à se constituer « un monde à part un et indivisible ». Certes le vivant reçoit le changement du dehors, mais, dans la mesure où celui-ci ne lui est pas fatal, il lui appartient de chercher à s’y adapter, d’en recevoir la forme propre, et par là, de se maintenir et de se conserver. Plus encore, la caractéristique originale du vivant c’est de disposer, dans sa spontanéité, d’initiatives de comportements qui lui sont propres. Ce que soutient Ravaisson, c’est que le changement produit par le vivant dans le temps « lui devient de plus en plus propre ». Ce qu’il traduit ainsi : « la réceptivité diminue, la spontanéité augmente ». Le chemin de la Nature à travers le vivant le conduit à libérer la puissance qui est en lui en acte. Dans un premier temps, « le caractère de la spontanéité est l’initiative du mouvement ». Ce qui doit donc nous frapper dans la Nature vivante, ce n’est pas la répétition perpétuelle des formes, mais plutôt leur création. Or cela ne serait pas possible, s’il n’y avait pas « un centre qui, par sa propre vertu, mesure et dispense sa force ». Ce princi --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

     2)  Venons maintenant aux fondements de l’habitude en l’homme. L’homme est l’être en qui la conscience peut fleurir. « La conscience implique la science et la science l’intelligence ». Dans l’ordre de la représentation qu’élabore l’intellect, l’idée est l’objet de la science et l’idée est toujours unité d’une diversité quelconque, que ce soit celle d’une identité d’objet, ou bien celle de l’unité d’un processus. Toutefois, il n’est « rien dans l’indéfini de l’espace, de défini, ni d’un ». Détaché de toute conscience, il n’y a même pas d’objet connu. « Ce n’est pas dans la diffusion sans forme et sans bornes, que je trouve l’unité. C’est donc en moi que la puise pour la transporter hors de moi et pour me l’opposer ». Nous sommes donc ici dans l’axe de la découverte du sujet transcendantal chez Descartes. Si dans le temps, « tout passe et rien ne demeure », (texte) comment est-il possible de mesurer ce flux interrompu « sinon par quelque chose qui ne passe pas, mais qui subsiste et dure ? ». Pour mesurer le temps, il faut que la conscience ait un pied en-dehors, sinon elle n’aurait tout simplement pas conscience de l’écoulement. De même, si tout objet était bleu dans notre perception, nous ne pourrions même pas savoir qu’il est bleu. Il est donc dans la conscience, un sens intime qui est a présence à Soi qui transcende la conscience empirique.

    C’est à travers les cinq sens que se forme notre expérience empirique. Ravaisson reste sous l’influence de son prédécesseur, Maine de Biran, qui a de la conscience une représentation volontariste très marquée par le sens de l’effort. (texte) C’est dans la conscience de l’effort que se manifeste l’activité volontaire et la conscience personnelle. Dans l’effort apparaît la passivité de la résistance et l’activité cause de soi du sujet. Une formule très caractéristique de ce paradigme occidental de la conscience : « l’effort n’est donc pas seulement la condition première, mais le type complet et l’abrégé de la conscience ». Il est donc logique que, quelques lignes plus loin, Ravaisson rattache la perception claire à l’action volontaire, et la sensation obscure à la passivité involontaire. L’exemple paradigmatique de Biran était celui d’une chaise soulevée et tenue à bout de bras. La volonté est définie comme pouvoir hyperorganique supérieur à la passivité vitale.

    Il n’est pas du tout évident que la conscience et l’effort soit synonymes, nous l’avons vu, et il est facile de montrer que l’attention qui porte la conscience à sa plus haute lucidité n’a rien à voir avec l’effort. Par contre, le rapport de l’effort avec l’habitude est tout à fait pertinent. Il est exact que des exercices physiques sollicitent dans un premier temps, un bonne dose de concentration requerrant de l’effort. Ensuite, la facilité vient et à l’effort succède l’habitude. (texte) Nous avons vu l’exemple du musicien qui déchiffre une partition, puis la joue avec facilité. Pour maîtriser un instrument, on passe par l’exercice et avant que la mécanique de la position des doigts ne soit spontanée, il y a effort. Plus tard, quand l’habitude est acquise, les doigts vont directement là où ils doivent aller et l’attention du musicien peut se déplacer vers la musique. L’effort s’oublie de lui-même dans l’inspiration. Ravaisson y vient à la fin du texte et évoque dans son texte l’activité qui se libère dans la grâce.

    C’est la forme la plus noble de l’habitude, car la mécanique répétitive est mise entièrement au service de l’esprit. Ce qui jaillit alors dans l’activité libre et créatrice n’est rien de moins que la joie. Peut on rêve exemple plus probant de « bonne habitude » ? De manifestation plus riche d’une expansion de conscience ?

B. Activité obscure et inconscience

    Mais il y a un hic, car nous ne pouvons pas en rester à cette glorification de l’habitude dans la région propre à la création artistique ou à l’éthique. Au niveau vital, l’habitude n’a en elle-même rien de très spirituel. D’où une remarque p. 18 sur l’activité obscure dans  « ces mouvements, d’abord volontaires, qui dégénèrent peu à peu en mouvement convulsifs, et qu’on appelle des tics ». Le fait de prononcer, sous le coup de l’irritation par exemple, une formule, comme (rageusement) « c’est n’importe quoi, c’est ni fait, ni à faire !» pouvait auparavant être une réponse correcte à une situation d’expérience précise. Par contre, être porté de manière compulsive à répéter cette formule, complètement hors contexte, ce n’est plus vraiment de l’habitude, c’est un tic de langage. Le schéma répétitif ne sera pas remarqué par celui qui l’exécute, mais il sera éventuellement noté par un autre et repéré comme une sorte de manie. C’est dans ce registre entièrement psychologique que se situe notre investigation. (texte)

    1) A partir du moment où une action devient indépendante de la conscience du sujet, elle peut prendre la forme d’une réaction qui tout naturellement devient une tendance « qui n’attend plus le commandement de la volonté, qui le prévient, qui souvent même se dérobe entièrement et sans retour à la volonté et à la conscience ». Qu’est-ce que cette activité obscure qui « prévient de plus en plus ici le vouloir, et par là l’impression des objets extérieurs » ?

     Ravaisson à la page 26 du même texte apporte quelques suggestions qui méritent d’être prolongées. En effet, l’activité obscure qui est portée par les mécanismes de l’habitude c’est aussi « cette vie anormale et parasite qui se développe dans la vie régulière, qui a ses périodes, son cours, sa naissance et sa mort ; est-ce une idée ou un être, ou ne serait-ce pas plutôt une idée et un être à la fois, une idée concrète et substantielle hors de toute conscience qui fait la maladie ? » L’activité obscure, c’est aussi l’énergie de la pensée (texte) et la forme-pensée, et l’une et l’autre interagissent toujours avec son état. C’est une curieuse façon de considérer la maladie, mais il faut bien avouer  qu’une pensée parasite qui, par le travail sourd de l’accoutumance, devient un dysfonctionnement dans l’équilibre naturel du corps, cela a bien un sens. A la fois de point de vue de la pathologie de la maladie physique mais aussi de la pathologie mentale.

    Revenons sur ce que nous disions plus haut. Quand Freud suit les leçons de Charcot et Janet, il apprend qu’une idée fixe, (noyade, homicide, suicide etc.) logée dans le subconscient d’un malade, peut induire des symptômes névrotiques. Or le sujet n’a pas conscience de l’idée fixe, il est tellement possédé par elle, qu’il  reproduit dans ses actes toutes les réactions conditionnelles qui en sont l’effet. Freud voit très bien que dans l’état de conscience normale, que nous appelons notre l’état de veille, la prise de conscience est absente, tandis que sous hypnose, il est possible de pénétrer plus en profondeur à la racine des schémas conditionnels. Mais comme l’hypnose soumet le sujet à un expérimentateur extérieur et que cet état est apparenté au sommeil, donc à de l’inconscience, ce qui est entrepris sous la forme de suggestions ne donne que des résultats médiocres. On dira au claustrophobe, « en vous réveillant, vous vous sentirez merveilleusement à l’aise dans l’espace de votre chambre ». Cela marche pendant un certain temps. La nouvelle suggestion supplante un temps l’ancienne, mais le momentum accumulé dans la fixation inconsciente finit par remonter et avec lui se produit le retour de l’angoisse et donc des symptômes névrotiques. Freud comprend qu’aucune thérapie psychologique ne peut avoir de résultat sans la coopération du malade. Il abandonne l’hypnose. Freud s’aperçoit aussi que le patient analysé résiste quand on lui demande de parler des causes de son trouble. La névrose est un état dans lequel le sujet se trouve maintenu (ou se maintient ?) dans l’inconscience. Freud va donc inventer l’hypothèse d’une censure exercée (par qui ??) à l’intérieur des processus inconscients, censure qu’il faudrait pouvoir lever, d’une part pour tenter de guérir le trouble, mais aussi pour en savoir davantage sur l’inconscient. Une fois posée l’hypothèse de la censure, on en arrive très logiquement à la sexualité comme composante principale et bientôt unique du psychisme. La démarche  analytique freudienne est d’emblée régressive, elle tend à ramener vers la petite enfance, à fouiller dans le passé lointain pour trouver « la » cause de « mon » trouble personnel actuel. Nous avons vu combien il était important pour l’ego de réassurer son histoire personnelle pour assurer son identité. Le voilà donc abondamment servi et flatté comme il se doit. L’ego ne peut que se renforcer dans une démarche qui revient très longuement sur le passé. Rien de tel pour nourrir l’ego. Il ne peut qu’être conforté par l’idée que l’analyste va découvrir la « cause première » de son trouble actuel, ce qui renforce en lui l’idée qu’il a par exemple raison d’en vouloir à ceux qui lui ont fait tellement de mal dans le passé. Il peut trouver une justification de quelques uns des schémas conditionnels qui lui rendent la vie impossible. Et s’y complaire. Ce qui donne finalement autant de bonnes raisons de ne pas les lâcher. Il peut du bout des lèvres verbalement acquiescer à la perspective d’une libération vis-à-vis de la souffrance qu’il éprouve… Mais sans libération aucune. Comme nous l’avons montré précédemment, l’implication de l’ego dans l’inconscience est bien plus profonde que nous pourrions le croire et que le freudisme lui-même peut le laisser croire. Laisser tomber la souffrance issue du passé et s’en libérer c’est pour l’ego perdre son identité ! L’ego a construit son identité sur le passé et la souffrance récurrente en fait partie. (texte) Qui suis-je « moi » si je n’ai pas mes plaintes, mes complaintes, le récit de mes souffrances ? Je m’y suis tellement identifié au fil des ans ! Ainsi, et il faut le comprendre, les schémas conditionnels et l’ego ne sont qu’une seule et même chose. Plus l’ego est prégnant et plus ses schémas conditionnels sont actifs. Il est complètement illusoire de laisser croire que l’ego pourrait se libérer du poids du passé, (texte) comme s’il pouvait s’en distinguer. Par exemple, chez l’obsessionnel, il est difficile de lâcher les conduites rituelles, quand bien même elles pourraient engendrer beaucoup de souffrance, parce qu’elles sont devenues composantes de l’identité. L’ego préfère se maintenir dans un schéma conditionnel, même s’il en coûte de la souffrance. L’ego aime cette souffrance parce qu’elle le confirme encore et encore dans l’identité qu’il s’est forgé. C’est ce qui anime le corps émotionnel. (texte)

     ------------------------------2) Arrêtons-nous un moment pour examiner la manière dont nous fonctionnons dans la vie quotidienne. Qu’est-ce qu’un schéma conditionnel ? Ce n’est pas un processus qui se situe dans le passé, mais qui se manifeste dans le présent. Au fond, la cause importe peu. Ce qui est important, c’est le schéma qui se reproduit maintenant. Tout ce à quoi nous avons affaire, c’est le présent et le présent seulement. D’un côté, le modèle que nous offre la pathologie mentale est approximatif, d’abord parce qu’il porte sur des cas limites. De l’autre, les troubles mentaux ne font qu’amplifier à l’extrême des dysfonctionnements qui sont en fait déjà très présent dans la vie ordinaire. A trop vouloir se focaliser sur la pathologie mentale, nous perdrions l’aptitude nécessaire pour observer très attentivement ce qui se produit autour de nous et dans notre propre vie. Mais si nous sommes attentifs, nous verrons aussi qu’entre les dysfonctionnements habituels et les formes prononcées de troubles mentaux, il n’y a qu’une différence de degré.

    Ce qui est requis, c’est de voir, de voir avec une attention complète et non-divisée. Inutile de courir au bout du monde, de faire des stages et des exercices compliqués. Le terrain d’observation idéal, c’est là où nous sommes et le contexte de la famille. Il n’y a pas besoin de beaucoup de temps ni d’une analyse pour comprendre ce qu’est un schéma conditionnel. Ramdas disait : « vous vous croyez éveillé ? Allez donc passer une semaine avec vos parents  et on verra ce qu’il en est ! » Les relations personnelles sont le terrain de jeu favori de la répétition des schémas conditionnels parce qu’ils sont constamment réactivés par la présence d’autrui. A tel point que Ramdas disait aussi que les relations humaines à elles seules sont la pratique spirituelle la plus adaptée pour les occidentaux !

    Quand nous sommes vraiment en relation, nous laissons la personne être ce qu’elle est, nous l’accueillons dans l’ouverture, dans l’espace de la présence. Cela implique sans idée préconçue, sans chercher à juger, catégoriser, à évaluer, à manipuler. Une véritable relation n’interpose pas d’image de l’autre, mais le laisse être. Elle n’est pas fondée sur une réactivité émotionnelle. Le mot espace est important. L’espace de la conscience, l’espace de la présence ou de la coprésence.

    Or que se produit-il d’ordinaire ? Le plus souvent dans nos relations, nous rencontrons non pas une personne, mais un personnage que nous avons fabriqué avec nos pensées. « Mon père » c’est une partie de mon histoire, et certainement des griefs que je traîne depuis des années, des reproches dont je lui tiens rigueur : de ne pas m’avoir compris, de n’avoir rien fait pour etc. Ce qui va se produire dans l’interaction, c’est que je vais, de manière presque inéluctable, à l’occasion de la moindre irritation, retourner dans l’ornière des mêmes comportements à son égard. Des mêmes patterns, des mêmes schémas conditionnels. Mêmes réactions. Mêmes reproches. Mêmes discours. L’ego rejoue toujours les mêmes disques. Et comme la réactivité ne manque jamais de solliciter en face une position de défensive, elle soulève l’autre ego, ce qui fait que l’autre… fait exactement la même chose ! Mêmes réactions. Mêmes reproches. Mêmes discours. Or dans la conscience habituelle, l’apparition d’un pattern n’est pas remarquée, elle n’est jamais observée, ce qui est une marque d’inconscience. Ce qui joue à fond, c’est l’identification avec la structure conditionnelle et dès que celle-ci se manifeste, il y a un aveuglement, un voile d’inconscience vient recouvrir la perception. Je deviens le schéma conditionnel. L’obscurité inconsciente est le domaine dans lequel se déroule alors toute l’interaction. Ou mieux, l’inter-réaction. A partir du moment où l’ego est sollicité et qu’il sollicite lui-même un autre ego pour se confirmer, tout devient à la fois très conflictuel et très stéréotypé. Deux robots l’un en face de l’autre, fonctionnant sur le mode stimulus/réponse, programmé pour se donner des coups. Pas deux personnes. Non. Souvenons-nous de la formule tout à fait pertinente de Sartre : l’enfer c’est les autres. Affirmation adéquate pour décrire la relation quand elle est dominée par l’ego, c’est-à-dire quand il n’y a pas de relation authentique et que prédominent les schémas conditionnels. Inversement, quand le sens de l’ego est réduit, les schémas conditionnels sont très peu sollicités. Les relations sont plus simples, plus riches, plus généreuses. Mais pas aussi simples cependant que la relation à la Nature, relation dans laquelle nous ne nous sentons pas obligé de nous affirmer comme un « moi » par rapport à un autre « moi ».

     Ce qui précède n’est bien sûr qu’un exemple. Il y en a mille autres dans nos vies quotidiennes et beaucoup ne sont pas forcément liés à la présence d’autrui. Le mental peut être assez dysfonctionnel par lui-même pour être capable de reproduire de son  propre chef, et de manière compulsive des schémas conditionnels. Nous dirons donc qu’un schéma conditionnel est une routine mentale répétitive de l’ego qui s’exécute dans l’inconscience et nous maintient dans l’inconscience. Certains schémas conditionnels ont un caractère collectif. Nous avons vu, dans une précédente leçon, les observations de Gustave Le Bon dans La Psychologie des Foules. Il existe une forme de chute de conscience quand la conscience individuelle est subjuguée par la conscience collective. Les fluctuations émotionnelles au sein d’une foule sont très puissantes, pulsionnelles et elles reproduisent aussi des schémas conditionnels. Si la foule entre dans la colère, les hurlements vont se répandre comme une onde de choc et c’est d’un seul bloc que des milliers d’individus vont parfois accomplir des atrocités. Il est possible que parmi eux, A, B, ou C soit des personnes plutôt calmes et posées, mais au milieu de la foule, le niveau de conscience de chacun chute de plusieurs degrés. C’est aussi la raison pour laquelle il a été possible de monter des techniques de manipulation collective. Dans le même ordre, de part notre appartenance culturelle, nous partageons aussi toutes sortes de réflexes identitaires, qui ne sont rien d’autre à tout prendre que des schémas conditionnels. On peut en dire autant de tous les comportements collectifs grégaires à partir du moment où existe une sorte de colle idéologique qui soude ensemble un groupe en une seule entité. L’ego collectif fonctionne de manière analogue à l’ego individuel. (texte) Il a ses réactions émotionnelles typiques, ses comportements souvent prévisibles une fois engagés. Il est donc excessif de ramener la notion de schéma conditionnel à une structure seulement personnelle, car elle va bien au-delà. Ce que nous devons retenir par contre c’est qu’à chaque fois le sujet s’y engage, sa conscience s’affaiblit, s’obscurcit, et qu’il exécute un schéma réactif et répétitif. Si le terme peut être distingué de l’interprétation limitée que lui a donné la psychologie animale, nous devons parler de conditionnement ou de comportement conditionné.

C. La flamme de l’attention et la liberté

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Vos commentaires

Questions :

1.       Faut-il maintenir la distinction entre bonne et mauvaise habitude ou l’abandonner et rejeter l’habitude en tant que telle ?

2.       Quelle justification donner à l’habitude dans le domaine moral ?

3.       Peut-on considérer l’habitude comme une forme d’hygiène de vie ?

4.       Ne peut-on pas dire que les troubles obsessionnels sont par excellence l’illustration des schémas conditionnels ?

5.       En quoi la connaissance des mécanismes du mental vient-elle aider à défaire les conditionnements ?

6.       Cela a-il un sens de parler d’ego libéré de ses conditionnements ?

7.       Le conditionnement individuel exclut-il la responsabilité?

 

 

     © Philosophie et spiritualité, 2008, Serge Carfantan,
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