Leçon 155.   Apparence et réalité       

    Nous avons tous reçu la mise en garde qui dit qu’il faut se méfier des apparences. Ce qui est curieux, c’est l’usage très sélectif que nous faisons de ce genre de recommandation. Dans le sens commun, on préfère l’interpréter de manière négative et l’appliquer surtout aux personnes : « il a l’air gentil, comme cela, mais… il ne faut pas se fier aux apparences ». En d’autres termes, la réalité, c’est que les gens qui vous paraissent bons sont plutôt mauvais. Inversement, de celui qui affirme une hostilité cynique, on dira, pour l’excuser, « qu’il ne faut pas se fier aux apparences », parce qu’il a « un bon fond ». Curieuse attitude. Il faudrait ici, par esprit de soupçon, se méfier de la gentillesse et chercher une vilaine intention ; et là  faire un effort de bonne volonté pour trouver le contraire de ce que l’on voit, en prêtant une bonne intention à celui qui affiche tout le contraire. A côté de cela, on pourra fort bien vivre, s’amuser et consommer le nez en l’air, sans jamais se poser de questions. Ce que nous voulons, c’est seulement nous protéger de quelques déceptions. Pour le reste, vive l’inconscience !

    Quelle confusion ! Nous avons vu que, dans la spontanéité, le passage de l’intériorité vers l’extériorité est continu. Un visage exprime un état d’âme. Il est absurde de séparer la conscience de son expression charnelle. La colère intérieure tire les traits et éclate dans un visage furieux. L’apparence est l’expression de la réalité. D’autre part, la dualité apparence/réalité ne concerne pas exclusivement le statut de la personne humaine. On peut maquiller une devanture, un tableau, des comptes, une organisation etc. pour leur donner une apparence… qui ne reflète pas la réalité.

    En fait, la problématique apparence/réalité vient s’adjoindre à tout objet tombant dans le champ de la perception, pour autant que l’esprit soulève le problème de son authenticité. La commode Louis XV, en apparence est authentique… en réalité, c’est peut être un travail habile de brocanteur. Dans ce qui est authentique, l’apparence est conforme à la réalité. Dans ce qui ne l’est pas, la réalité est différente de ce que l’apparence suggère. La dualité entre apparence/réalité n’est-elle que le fait d’une intervention intentionnelle de l’homme ? Relève-t-elle d’un jugement ? Est-ce les choses qui ne sont pas ce qu’elles paraissent être ? La dualité apparence/réalité est-...

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A. Du manque de discernement

    Machiavel dans Le Prince, dit qu’il n’y a en ce monde que bien peu d’esprits perspicaces. La foule est crédule, elle se laisse aisément tromper, parce qu’elle croit dans les apparences qu’on lui offre et ne va pas plus loin. Quelques uns sont assez lucides pour ne pas entrer dans le jeu de dupes du pouvoir, mais ceux-là n’osent pas contredirent la foule et la peur suffit pour leur imposer le silence. Il suffit dès lors au politique, pour maintenir son autorité, de composer les apparences à bon escient.

    1) L’apparence, prise dans ce sens,  se définit par rapport à la réalité empirique. Notons qu’à la réalité empirique on oppose dans la dualité, deux couples : soit réalité/apparence, ou bien  réalité/illusion. L’apparence est ce qu’un phénomène parait être, mais entre ce qui parait et ce qui en est la cause, l’esprit trouve un hiatus, de sorte qu’il ne peut pas reconnaître la cause véritable. Le terme d’illusion va plus loin, parce qu’il implique un jeu de dupe où le sujet se prend lui-même pris au piège de l’apparence en lui prêtant une réalité qu’elle n’a pas. (texte)

    L’homme qui vit dans la conscience commune ne se pose pas de question, il a tendance à tout simplement prendre l’apparence pour la réalité. Il a peu de discernement et, en guise d’interprétation de se qu’il voit, il se contente souvent du jugement d’autrui. Le on juge pour lui. Nous avons vu que lopinion ne juge que sur les apparences. L’opinion est chose que l’on peut entretenir dans l’ignorance et manipuler. Il faut que la trahison perce de façon flagrante pour que l’homme, qui jusque là se contentait du sens commun, sorte de sa léthargie, s’éveille et exige la vérité.  (texte)

    Dans l’attitude naturelle, nous ne voyons que ce que nous voulons bien voir. C’est-à-dire que notre perception est télécommandée par notre pensée. Nos désirs, nos préoccupations, le harcèlement des choses à faire, des rendez-vous urgents, le train-train des habitudes, la répétition des mêmes actions chaque jour  s’accommodent d’une simple reconnaissance. Le mot re-connaissance, veut bien dire re-trouver ce que nous cherchons, en anticipant par avance ce à quoi nous devons nous tenir. La perception habituelle porte les œillères de nos attentes et l’anticipation de notre mémoire. Notre principal souci, c’est d’y confirmer la cohérence de notre représentation actuelle, en tissant par la pensée les fragments du monde que nous percevons. A dire vrai, si nous vivons dans le même monde de la vigilance, si nous sommes sensés être éveillés, (texte) nous n’observons pas vraiment. L’art d’observer suppose qu’un coup d’arrêt soit donné à la propension continuelle de la pensée à reconstruire mentalement les objets. Savoir observer avec attention, c’est suspendre le mouvement d’agitation de la pensée, rester dans l’ouverture que les sens nous offre et laisser la découverte faire son entrée dans la perception. Détailler. S’étonner. Se laisser surprendre. Laisser à la perception son véritable pouvoir qui est de révéler une présence riche et complexe. Parce que notre perception habituelle est bornée à la reconnaissance, elle est assez terne. Et c’est cette surface ...

    Il serait plus exact de dire  avec Bergson, qu’un voile (texte) constamment s’interpose entre nous et l’objet. Un voile qui est celui de notre inconscience. Par exemple, nous avons une propension invétérée à simplifier ce que nous voyons. Il me suffit d’avoir identifié que cette femme, qui avance dans la rue, est Mme Thomas, pour que je n’ai plus besoin de lui porter une attention. Pourtant, elle a aujourd’hui un visage particulier, un regard effaré qui n’est pas son sourire habituel. En contraste, son vieux chien jaune est d’humeur encore plus folle que d’ordinaire. Au moment où je vais la croiser, elle va se composer une apparence tout à faire correcte. Elle posera dans son personnage de vieille dame sérieuse, distinguée, et toujours bien mise. Ce qui est très commode au fond pour moi, c’est une invitation à en rester à l’identification habituelle. Et pourtant ce regard ! Ce regard qu’elle avait dans la rue, au moment où elle ne posait pour personne ! C’est à travers lui que  le voile se déchire, qu’une profondeur se découvre en cascade, par-delà les masques et les propos convenus. Elle ne dira rien dans la salutation et les petits mots sur le temps qu’il fait. Mais si je lui accorde un peu d’attention, elle laissera percer un peu de son désarroi. Si  elle se sent en confiance et qu’elle peut parler, elle racontera son histoire. En attendant, elle fait comme tout le monde, elle cherche à sauver les apparences en donnant à penser que t...

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Ces deux expressions : « se composer une apparence » et « sauver les apparences » nous ramènent à la subversion que la sociabilité ordinaire entretient. D’un côté nous jouons la comédie d’une apparence composée à dessein pour autrui, qui est l’exact reflet de l’image que nous souhaitons lui donner. Un personnage qui nous va comme un gant. De l’autre, nous nous bornons à noter rapidement la présence d’autrui sous une forme par avance déterminée. Les deux pris ensemble maintiennent la perception en surface et confinent l’attention dans l’apparence qui devient ipso facto la réalité. La promiscuité de la famille, des loisirs et du travail n’entame en rien cet effort de paraître pour poser dans une apparence. C’est pourtant dans les réunions de famille  que finissent par éclater ces tensions nouées en chacun par-delà les apparences, et qu’un peut de vérité refait surface. Comme l’expression l’indique, il y a une pointe de désespoir dans la nécessité de devoir « sauver » les apparences, comme on tente de sauver ses biens alors que le navire est en train de couler. Tension d’une contradiction entre la réalité et l’apparence dans laquelle la réalité menace de reprendre le dessus et contre laquelle il faut lutter… pour que cela ne se sache pas. Et le mécanisme est le même partout : on peut tenter de « sauvegarder les apparences » de la bonne santé d’un État, d’une entreprise, d’une institution, d’un club, d’une association etc. Alors que la réalité que l’on masque est très différente. On peut même vouloir persuader à tout prix, dans des apparences brillantes, à grand renfort d’images rassurante que le Monde va très bien et que la Terre se porte comme un charme. Même s’il y a mille preuves du contraire et que l’insurrection du réel vient hurler sous nos fenêtres qu’une crise majeure est en cours. Les grands craquements ...

    2) - La subversion de la réalité dans l’apparence semble de prime abord relative à une intention délibérée d’effectuer une mise en scène afin :

    - a) soit de dissimuler la réalité sous la couverture d’une représentation telle que le sujet aura peu de chance de soulever, de sorte qu’il ne soit même plus possible de distinguer l’apparence de la réalité, tant celle-ci sera devenue crédible. On connaît, dans le blanchiment de l’argent de la drogue, le rôle des sociétés écran qui sont là pour dissimuler les véritables trafics. En politique, la manipulation d’informations peut aussi produire ce résultat. A l’égard de la justification d’une mesure, il suffit d’accréditer une interprétation officielle et d’éliminer systématiquement les véritables motivations, les véritables enjeux. Surinformer dans l’ordre de l’interprétation officielle, désinformer sur le plan de l’accès aux motivations véritables. Nous avons vu que ce type de procédé existe en politique. Il peut aussi exister dans le domaine scientifique, comme il existe partout où l’information comporte un enjeu de pouvoir.

     - b) de simuler  une réalité, en sorte que, si la question se posait de savoir s’il faut oui ou non croire dans les apparences, l’explication serait suggérée par avance et deviendrait évidente. Ce qui est la meilleure façon d’arrêter un questionnement qui menacerait de s’orienter vers les véritables raisons ou les vraies causes. La paresse intellectuelle fait que l’esprit s’arrête quand il a obtenu une explication satisfaisante. Il cesse de poser des questions et accepte une représentation qui lui permet de lier logiquement une apparence à sa cause dite « réelle ». C’est une question de confort intellectuel. Vivre dans l’inconnu et accepter le doute est moins facile.

    Notons que la dissimulation et la simulation ne sont pas des procédés relatifs à une société organisée, ou au monde de la techno-science. Ils sont, comme nous l’avons montré, dans la nature même de l’ego confronté à la relation à autrui. (texte)

     - Il est possible de défendre l’idée selon laquelle la subversion de la réalité dans l’apparence serait dans la nature même de l’apparence, indépendamment du sujet. Ainsi dit-on que « les apparences sont trompeuses », ou encore que « l’apparence nous égare souvent ». On invoque en faveur de ce point de vue toutes les formes d’illusions d’optique, en disant qu’alors le sujet est victime du caractère trompeur de l’apparence. Nous avons déjà répondu à cet argument. La perception est ce qu’elle est et c’est tout. L’apparence n’est pas « trompeuse », c’est le jugement qui peut être erroné. Il l’est quand l’esprit ne redresse pas l’apparence alors qu’il devrait le faire. L’exemple souvent cité du soleil qui est plus gros à l’horizon qu’au zénith  correspond à cette situation. Nous savons qu’il se produit un effet d’optique et qu’il serait erroné de dire que le soleil grossit et diminue. Nous savons que la réfraction et la chaleur provoque des miroitements dans le désert qui peuvent être pris pour des étendues d’eau. Cela s’appelle un mirage. Mais là encore, il est stupide d’accuser la perception de quoi que ce soit. Si nous voyons le serpent dans la corde, c’est que nous l’avons cherché. L’apparence de l’arbre n’est pas « menaçante ». Elle ne l’est que parce que j’ai peur. Seul le jugement est en cause. Pourquoi ? Parce que c’est dans le jugement que commence l’interrogation sur la vérité. La perception en tant que telle n’est ni vraie ni fausse, elle est, elle est la présentification d’un objet au sujet et c’est tout. Nous avons vu, dans le même ordre d’idée, que c’est la pensée qui, interrogeant une chose, se demande si elle est ou non authentique : si elle est bien ce qu’elle parait être. Une chose est tout simplement réelle pour le sujet qui en fait l’expérience. Elle existe. La bague en cuivre plaqué existe autant que la bague en or.

     - Il faut donc admettre que la subversion de la réalité dans l’apparence est plutôt une caractéristique qui est dans la nature même du mental. L’ego qui se raconte une histoire s’efforce de la démontrer aux autres et de la faire accroire. Et c’est vrai qu’il y parvient s’il est persuasif. Il est facile d’observer que chez celui pour qui le divorce entre la réalité et l’apparence est devenu flagrant, la nécessité de raconter des histoires pour persuader du contraire de ce que nous pourrions observer, l’oblige à être particulièrement volubile. Sinon, comme dans le conte d’Andersen, nous pourrions dire que le Roi est nu. Une part très importante de la rhétorique des bavards sert à masquer ce qui est et à masquer ce qu’ils sont. Pour donner le change. Pour faire illusion. Y compris pour soi-même. A force de raconter des histoires, on finit par se persuader soi-même qu’elles sont vraies ! Le mental peut s’auto-illusionner. Et comme l’illusion, par définition, n’est pas, comme l’illusion ne tient que dans la croyance qui l’entretient, il faut donc l’alimenter en permanence de discours afin d’éviter que les soupçons puisse s’éveiller. Raconter des histoires. Le mental a plus d’un tour dans son sac. C’est un grand illusionniste. Ses tours de magie sont des constructions mentales et plus celles-ci sont éloignées du réel, plus il faut un grand renfort de discours pour les soutenir. Le langage se porte aussi à sa rescousse, lui aussi permet la subversion du réel (texte). Il remplace les choses-mêmes par les mots et donne à penser que le mot est la chose. L’alliance fourbe du mental et du langage endort la lucidité et détourne de l’observation directe de ce qui est. Elle maintient la croyance dans l’apparence, tout en la faisant passer ...

    Être perspicace, veut donc dire : ne pas s’en laisser compter, parce qu’on ne veut pas s’en laisser conter. Avoir assez de discernement pour séparer le vrai du faux, le réel de l’illusoire. En sanskrit, cela s’appelle viveka, l’art de la discrimination par l’intellect. Celui qui manque de discernement est pris dans les limbes du mental. Il n’arrive pas à se dépêtrer des filets tissés par un discours composé à son intention. Non seulement il y a pour lui un voile sur le réel, mais en plus, il est serré et collant. Manquer de discernement c’est rester englué dans une apparence qui a été justement composée pour qu’il soit très difficile d’aller plus loin. C’est ne pas avoir de distance, ne pas pouvoir observer dans la position de témoin, rester scotché dans une représentation commune. Nous comprenons donc ce que signifie le fait que le sens commun a tendance à prendre toujours les choses au premier degré. Le premier degré, c’est celui de la croyance. Pour qu’il en ait un second, il faut que le sujet à se distinguer dans une réflexion qui lui soit propre. Moins j’adhère à l’ordre de la croyance et plus j’ai d’aptitude au discernement. Plus l’intelligence est libre. Ce qui suppose la capacité de mettre entre parenthèses tout jugement allant prétendument de soi.

B. Le savoir pour fonder les apparences

    Par définition, l’apparence est seulement l’aspect extérieur, donné au regard, d’une chose ou d’une personne. L’apparence, c’est ce qu’une chose semble être, ce n’est pas ce qu’elle est. Elle peut être séduisante, floue ou vraisemblable, mais elle est toujours superficielle. L’apparence n’épuise pas la réalité dont elle ne fait manifester un aspect visible. D’autre part, elle ne se tient pas toute seule, sans aucun contexte. Une apparence qui serait l’apparence de rien n’aurait aucun sens et une apparence isolée de son contexte n’en n’a pas non plus.

    ---------------Or si nous cherchons à savoir, c’est parce que nous ne pouvons pas nous en tenir aux apparences. La dualité apparence/réalité a un sens épistémologique.

     1) L’approche objective de la science introduit déjà cette perspective. Chercher à savoir,  ce n’est pas s’en tenir au phénomène apparent, (texte) mais bien plutôt chercher des causes et en déterminer des lois. Or, si l’apparence est vue, mais n’est pas la réalité, les causes et les lois sont réelles, mais elles ne sont pas vues. Le poids apparent d’un corps plongé dans un liquide, ce n’est pas son poids réel, c’est la différence entre le poids réel et la poussée d’Archimède. La dimension réelle du Soleil, ce n’est pas sa taille apparente, pas plus quand on l’observe à l’horizon qu’au zénith. L’aspect réel de la Terre, ce n’est pas la platitude apparente de la surface de l’océan, mais cette forme sphérique qui nous a été magnifiquement transmise pour la première fois dans les photographies des missions Apollo.

    Considérons, avec Bertrand Russel, dans Problèmes de philosophie, la perception d’une chose, celle de la table : « Pour l’œil, elle est rectangulaire, brune et luisante, pour le toucher, sa surface est polie, froide et dure; lorsque je la frappe de la main, elle rend un son de bois. Tout autre que moi, s’il voit et palpe et entend la table, sera d’accord avec la description que j’en fais; on pourrait donc penser qu’il n’y a là aucun problème». (texte) Le consensus que plusieurs sujets passent dans des témoignages convergent, le consensus qui fait que l’expérience de l’un ou de l’autre peut donner lieu à une description identique est précisément ce que l’on appelle l’objectivité.

    Cependant, le consensus au sujet de l’apparence de la table est une résultante assez pauvre et limitée de la perception. Une très légère variation révèlerait assez vite des différences. La couleur de la table n’est pas uniforme. Elle dépend de l’éclairage, elle varie avec la distance de l’observateur, de son angle de vision etc. En tenant compte de ces variations : « Si donc plusieurs personnes regardent la table au même moment, il n’y en aura pas deux qui verront les couleurs de la même façon, car il n’y en aura pas deux qui verront la table exactement sous le même angle et toute différence d’angle transforme la façon dont la lumière est réfléchie ». Du point de vue de l’attitude naturelle, de l’homme réaliste, les différences ont bien peu d’importance. Nous nous contentons dans la vigilance quotidienne, comme dit Bergson, d’une simplification pratique. Par contre pour un être très sensible, les différences sont vivantes ont une importance extraordinaire, car c’est justement là que se révèle l’individualité des choses et des êtres. C’est par exemple le cas du peintre. Pour citer encore Russel : Dans la pratique, ces différences sont sans intérêt, mais pour un peintre, par exemple, elles sont d’une importance capitale; le peintre doit perdre l’habitude de penser que les choses se présentent à l’œil sous l’apparence de leur couleur "réelle", à savoir celle que le sens commun leur attribue, il doit apprendre à voir les choses exactement comme elles se manifestent à lui». La perception esthétique va donc au-delà de la simplification pratique du témoignage sensoriel qui sert de base au réalisme ordinaire.

     2) Le réalisme ordinaire est encore plus insuffisant quand il s’agit d’envisager l’analyse scientifique du monde matériel. Le ciel étoilé que je contemple les soirs d’été est pour l’astronome une simple apparence. La lumière ayant une vitesse finie, il est possible que cette luciole que je contemple soit le dernier éclat d’une étoile qui a en fait disparu après son stade de naine rouge. Le différentiel de temps qu’introduit la relativité le suppose. La théorie incite à ne pas prendre au pied de la lettre l’apparence.

Le plus surprenant, nous l’avons vu, c’est la manière dont la nouvelle physique décrit la réalité du monde physique. La table est solide, dure en surface, froide, brune, du point de vue d’un observateur humain placé dans l’état de veille. Il est impossible de dissocier les qualités observées du sujet qui les observe. L’observation est un processus qui ne se comprend que dans la triade : observateur-observation-observé. Elle se révèle parfaitement adaptée à l’échelle qui est la nôtre, pour tout ce qui concerne les questions pratiques. Elle ne l’est plus dans l’univers macroscopique. Elle ne l’est pas davantage dans le monde de l’infiniment petit auquel notre perception habituelle n’a pas accès. La table qui parait « solide » ne l’est qu’à notre échelle. En réalité, est constituée d’énergie gelée dans une forme et elle est pour l’essentiel faite de vide. Dans la physique classique, on sait déjà que l’armoire solide et massive, si on éliminait les espaces entre la couche d’électrons et le noyau des atomes qui la compose, se réduirait  à une bille minuscule. Si nous avions une perception fine de l’agitation qui règne au cœur de la matière, nous verrions que cette apparence i...

Prenons la gravité. Il nous faut parfois quelques efforts pour nous lever le matin, mais, tant bien que mal, nos muscles savent  vaincre la gravité. Nous avons appris depuis Newton que cette même force qui nous maintient les pieds sur Terre, est aussi présente dans le cosmos et elle maintient les planètes en mouvement dans leur rotation autour du Soleil. Il nous semble donc que cette force est d’une puissance colossale. Mais pour les physiciens quantiques, ce n’est encore là qu’une apparence et non la réalité. La gravité est en fait une force très faible, comparée aux forces électro-magnétiques, aux interactions faibles et aux interactions fortes qui structurent le noyau de l’atome et rendent compte de l’électricité et la lumière.  

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    En fait le concept de chose qui nous sert à penser les apparences, pour leur donner une réalité, n’a aucune validité dès que l’on considère les niveaux les plus subtils de la matière. Tout raisonnement chosique perd sa signification dès que l’on aborde le domaine quantique de la matière. L’idée, par exemple, qu’une chose doit nécessairement être « là » et ne pas être « ailleurs» n’a plus aucun sens. La théorie quantique ne raisonne qu’en terme de probabilité d’événements et de champs. Il existe une probabilité – elle est extrêmement faible mathématiquement – que ma voiture, que j’ai rangé dans le garage, soit demain matin dans la pelouse. Cela paraît absurde dans la logique chosique avec laquelle nous interprétons d’ordinaire les apparences. Ce n’est pas absurde d’un point de vue physique. Nous pensons le monde comme fait d’objets distincts, séparés et notre idée de la causalité fondée sur la vigilance est locale. Vivant dans une représentation fragmentaire du réel, notre sens de la relation, de l’interaction, de l’intrication des phénomènes entre eux est très pauvre. La nouvelle physique établit très nettement que le monde physique n’obéit pas à cette logique. Au cœur de la matière, il n’y a pas de distinction stricte entre des « objets », pas de séparation et la causalité est non-locale. Ce qui conduit notamment à la possibilité d’une corrélation infinie des événements et d’une information simultanée au niveau du champ unifié de la matière. (texte)

    S’il ne s’agissait que de spéculations en l’air, nous pourrions certainement dire que cette réalité dont nous parle la physique n’est pas établie. Toutefois, ce n’est pas du tout le cas. La théorie quantique est d’une puissance de prédictivité remarquable et elle n’a toujours pas été prise en défaut. Jusqu’à présent l’expérimentation lui a toujours donné raison. Sa fonctionnalité est étonnante. (texte) Ce qui pose problème, ce n’est pas l’accord avec l’expérimentation, c’est le casse-tête de pouvoir concilier la théorie quantique avec l’autre grande branche de la physique qu’est la relativité. On a là deux théories dont la première est excellente dans le domaine de l’infiniment petit, la seconde est brillante à l’échelle des objets astronomiques. Or ces deux théories sont complètement incompatibles dans leurs principes ! Des efforts importants sont menés par les physiciens aujourd’hui pour tenter de les concilier dans une seule théorie globale, la Théorie du Tout, appelée aussi Théorie des cordes, qui n’a jusqu’à présent pas reçu de confirmation expérimentale.

    La physique ne nous parle pas d’un autre monde, une sorte d’arrière-monde qui serait tapi derrière les apparences. La conversion mentale qu’elle impose signifie surtout que, pour rendre compte du monde matériel, nous ne pouvons plus nous en tenir à des concepts forgés pour penser une réalité qui se situe à notre échelle. Il s’agit toujours d’expliquer le même monde, le monde dans lequel le ballon tombe et rebondit sur le sol, dans lequel la lumière se réfracte dans la brume sous la forme d’un arc en ciel, le monde dans lequel vivent des êtres humains, des animaux et des plantes, sur cette magnifique planète qu’est la Terre. Seulement, pour en rendre raison de manière rationnelle, il faut traverser les apparences et trouver dans quelle trame intelligible elles sont tissées. Ce qui suppose que non seulement nous soyons à même de construire un modèle théorique valide, mais que celui-ci prenne une forme mathématique précise, de sorte que nous puissions, par des expérimentations, le confronter à la mesure. Dans tous les cas, l’approche objective de la connaissance aboutit à une représentation qui sera très éloignée de celle que nous pouvons construire avec les seuls moyens conceptuels du réalisme empirique ordinaire. On serait tenté de dire que la physique contemporaine mobilise une nouvelle perception, une puissance intuitive radicalement différente de la pensée chosique qui nous sert communément. Un sens de l’unité dynamique du réel disent les théoriciens quantiques.

C. La conscience, l’apparence et l’Être

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  © Philosophie et spiritualité, 2007, Serge Carfantan,
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