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Causalité et non-causalité - Serge Carfantan
 
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Leçon 161.   Causalité et non-causalité     

    La causalité est un principe qui reste pour nous la manière la plus simple de penser un processus qui a un commencement dans le temps et se poursuit, en déroulant des effets à l’infini. Prenons un exemple. Une voiture s’arrête au bord d’un étang. Un garçon en sort et jette le contenu de son bocal de poissons rouges dans l’eau. Voilà une cause qui, des années plus tard, va produire l’eutrophisation du lac et un déséquilibre  écologique. Si personne n’avait vidé le bocal dans l’étang, cela ne se serait pas produit. L’idée qu’aucun phénomène ne peut se produire, comme par magie, sans qu’il y ait une cause a bien un sens.

    Mais par ailleurs, chercher « quel peut bien être la cause » est un des passe-temps favoris de l’intellect. Pas toujours très sérieux. Est-ce pour chercher une explication pertinente ou bien pour désigner un coupable ? Est-ce pour lier le temps et l’espace ou pour démontrer qu’il doit y avoir un Dieu pour mettre en mouvement la machinerie de l’univers ?

    La notion de causalité manque de rigueur. Elle est si peu claire que les épistémologues préfèrent parler de lois plutôt que de causes. On ne sait même pas s’il faut la prendre au singulier ou au pluriel et si l’idée ne change pas du tout au tout dans la modification de point de vue. Penser qu’il y a une seule cause derrière un phénomène, n’est-ce pas simpliste ? Si la causalité a un sens, n’est-elle pas nécessairement complexe ? Mais une causalité complexe ne revient-elle pas à parler d’une manifestation globale ? Mais que devient alors l’idée de causalité ? Quel sens devons-nous reconnaître à la causalité ?

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A. Causalité et conscience

    A l’égal du principe d’identité, le principe de causalité est rangé au nombre des principes rationnels. Un principe est un axiome de la pensée. Un principe rationnel est un principe qui est présupposé par l’exercice de la faculté synthétique et organisatrice qu’est la raison. Que dit le principe de causalité ? a) Tout phénomène a une cause (R). b) Dans des conditions semblables, les mêmes causes sont suivies des mêmes effets. Cette idée de causalité est-elle dérivée de l’expérience ou est-elle un a priori ?

     1) Le principe de causalité porte sur le champ phénoménal. Il est en fait inséparable de l’espace et du temps. En raison de cette liaison interne, dans les leçons précédentes, nous avons utilisé l’expression espace-temps-causalité pour désigner les conditions transcendantales de tout phénomène apparaissant. Nous avons aussi appelé monde relatif (R) le champ de la phénoménalité. Quand nous parlons d’un phénomène quelconque, tel que l’exemple donné de la chute d’un tuile sur les pieds d’un passant, nous supposons immédiatement l’espace : cela a eu lieu à l’angle de la rue Saint Rémy. Nous supposons le temps : à 11 h 43. Nous supposons aussi la causalité : le bois sous les avant-toits était pourri, ce jour là il y avait du vent, la tuile était en équilibre sur le rebord etc. Les causes étant ce qu’elles sont, elles forment ensemble un antécédent qui est suivi d’un conséquent. Le principe de causalité suppose que l’effet de la chute de la tuile devait se produire. Il dit que « tout phénomène a une cause », ce qui s’entend au sens où rien ne saurait se produire dans la Nature comme par magie, sans qu’il y ait eu une cause ou une série de causes qui concourent dans l’apparition des phénomènes. Le principe de causalité est très rassurant et il offre une prise à l’action de l’homme sur le monde. Ce qui nous déroute et nous inquiète dans un spectacle de prestidigitation vient de sa négation. Du non-respect de la causalité. Avant il n’y avait « rien » et hop ! voilà une colombe qui sort du foulard ! La raison dit : « ce n’est pas possible !», il doit y avoir une cause à l’apparition de la colombe. Le procédé agaçant de l’illusionniste, c’est de cacher la causalité réelle et de ne donner à voir qu’une succession qui ne respecte pas la logique causale, ce qui désarçonne l’intellect. Dans la vie quotidienne, pour mettre de l’ordre dans les phénomènes, nous avons besoin de voir respecté le principe de causalité. Le mental ne peut pas maîtriser l’émergence du Nouveau, ou encore une spontanéité et une gratuité qui serait dans l’Être. Ce qui, dans le domaine de la vigilance, surgit sans cause nous paraît absurde, inquiétant, déroutant, car la causalité est la manière la plus simple de donner une forme concrète au besoin de discerner une raison dans ce qui arrive. Celui qui cherche une cause, cherche aussi une raison. De fait, dans la pensée commune, nous confondons le principe de causalité et le principe de raison.

    Ce n’est pas parce que les philosophes et les scientifiques ont théorisé le principe de causalité que celui-ci ne vaut que justement que dans le domaine théorique. Bien au contraire, avec un peu d’attention, nous remarquerons que toute représentation pratique le présuppose. Ce serait une erreur d’en faire un problème épistémologique. Le principe de causalité est lié à l’exercice concret de la raison dans les conditions d’expérience de la vigilance quotidienne. C’est un élément clé de la représentation. C’est un point qui a été trop souvent négligé dans la philosophie occidentale ,où l’on a parlé du principe de causalité en l’air, sans le mettre en relation avec la conscience. Pourtant, une observation simple nous le fait remarquer. Chaque nuit, la conscience que nous avons de la phénoménalité se déforme jusqu’à sa dissolution dans le sommeil profond. Dans l’état de rêve, le monde ne répond plus aux conditions de la causalité propre à l’état de veille. Les événements se suivent sans rime ni raison, sans respect d’une relation claire entre la cause et l’effet. Au réveil, nous remarquons cette incohérence, en comparaison avec l’ordre de la causalité que nous trouvons dans le monde de la veille. Nous pouvons donc renvoyer le rêve au fantasme et à l’illusion. C’est exactement l’argument dont se sert Descartes dans les Méditations Métaphysiques, quand il montre que le réel doit envelopper un ordre et que la faiblesse du rêve est de ne pas remplir cette condition. Nous avons vu précédemment l’argument du savetier de Pascal, argument qui repose lui aussi sur le respect de l’ordre imposé par le principe de causalité.  Si jamais, disions-nous, il advenait que le rêve devienne récurent et ordonné, s’il advenait qu’il respecte le principe ---------------de causalité, nous serions placés

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    Deux conséquences :

-                           Nous pouvons très bien comprendre comment, par exemple par l’absorption d’une substance susceptible de produire une altération produisant un affaiblissement du seuil de conscience. La pensée descend dans l’infra-rationnel et le principe de causalité devient alors inopérant. Le délirium tremens de l’alcoolique le met dans un état de confusion mentale.

-                           Nous pouvons aussi comprendre qu’une expérience verticale, qui transcenderait la logique duelle de la vigilance, mais cette fois sous la forme d’une surconscience, puisse aussi modifier en profondeur la perception de la causalité, si la pensée est propulsée dans le supra-rationnel. Nous ne serons alors pas surpris de trouver par exemple dans la spiritualité vivante l’affirmation selon laquelle l’Eveil est a-causal.

 

    2) Examinons maintenant l’énoncé b). Il enveloppe manifestement une figuration linéaire du temps. D’où le schéma habituel de la causalité :

        A ® B

    Il ajoute, qu’invariablement, si la condition  A est reproduite, on obtiendra nécessairement  B. Si je verse brutalement de l’eau froide dans une préparation de haricots secs qui est en train de cuire, invariablement, les haricots vont être saisi par la différence de température et durcir. Je peux recommencer dix fois, le résultat sera le même. C’est une réaction chimique. Non seulement la succession entre A et B  est pensé ici comme linéaire, et il est admis qu’il doit exister une régularité dans les phénomènes de la Nature. Dans l’attitude naturelle, le temps est d’abord appréhendé sous l’angle de la répétition avant de pouvoir être compris comme une création.

    Nous avons vu que l’attitude naturelle est chosique, qu’elle est portée à croire que l’espace est une chose qui existe « en soi », comme le temps doit aussi être une chose « en soi » ; et bien sûr, elle fait de même avec la causalité. Nous croyons que la causalité existe « en soi » dans les choses, de la manière même dont nous la pensons. Et comme l’esprit devient sa croyance, il est inévitable que nous trouvions toutes sortes de confirmations de nos vues dans le monde, et que notre représentation colle à notre réalité. Bien évidemment, c’est nous qui l’avons constituée ainsi ! 

    Il revient à David Hume en occident d’avoir émis des doutes très sérieux sur l’existence réelle de cette causalité et de la prétention d’en faire un principe rationnel. Ce n’est pas un fait. Personne n’a jamais observé le principe de causalité dans l’expérience. Nous ne percevons que des événements. (texte) La causalité est non pas perçue, mais inférée de manière inductive de la reconnaissance habituelle de régularités. Il est dans la nature du mental de travailler à partir du passé. Quand nous avons vu un événement se produire, nous sommes porté à anticiper sa réapparition. Cela ne justifie pas la causalité. A ne considérer que l’expérience, nous ne pouvons y trouver que la conjonction constante de deux événements, ainsi que l’attente anticipée. C’est à quoi se résume notre idée de la causalité. Rien ne prouve que le présent soit la réplique d’un passé. Rien n’assure que le futur soit la projection d’un passé. C’est une naïveté de croire que le temps reproduit strictement à l’identique. Nous pouvons très bien concevoir le monde régulier qui est le nôtre comme changeant radicalement dans le futur, ou bien un monde irrégulier sans comparaison avec le passé. Sans contradiction. Il n’y a aucune nécessité logique dans l’induction. Si, maintenant, on prétend que l’induction est valide parce qu’elle a toujours fonctionné, Hume rétorque que c’est une simple pétition de principe qui ne prouve rien du tout. Elle fait appel à l’induction pour la justifier. Nous pouvons alors en conclure que le principe de causalité est seulement un principe cognitif, une sorte d’instinct d’anticipation prenant appui sur la coutume. Nous disons qu’un fait « ne peut être prouvé qu'à partir de sa cause ou de son effet. Ce n'est que par l'expérience qu'une chose peut être reconnue comme la cause d'une autre chose. Nous ne pouvons donner aucune raison pour étendre au futur notre expérience du passé; mais quand nous concevons qu'un effet résulte de sa cause habituelle, nous sommes entièrement déterminés par la coutume. Mais de la même manière que nous le concevons, nous croyons également qu'un effet en résulte. Cette croyance n'ajoute aucune idée nouvelle à la conception. Elle modifie seulement la manière de concevoir, et constitue une différence pour la manière de sentir ou sentiment. La croyance dans tous les faits naît donc seulement de la coutume, et c'est une idée conçue d'une manière particulière". (texte)

    De là à considérer, avec Russel, que le principe de causalité est une superstition, il n’y a qu’un pas!

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B. La critique de la causalité classique

    Husserl estime dans La Crise des Sciences européennes et la Phénoménologie transcendantale que les sciences doivent se maintenir à l’intérieur des postulats de l’attitude naturelle. Si nous considérons l’a formulation initiale du principe de causalité, c’est tout à fait exact en ce qui concerne la science classique. Du reste, la chimie et la biologie, par exemple, restent très largement dans le contexte de l’interprétation classique. C’est encore vrai de la physique jusqu’à Newton, mais nous avons vu qu’avec la théorie quantique, le principe de causalité classique a subi des attaques très sévères. Pourquoi la science en est-elle venue à saboter le principe de causalité, alors que l’on pensait jusque là qu’il était au fondement de sa méthode ?

    1) La science est là pour nous livrer une explication satisfaisante des phénomènes naturels. Tout phénomène se présente à nous comme un événement qui a lieu dans le monde sensible, tel que nos organes des sens nous permettent de le connaître, au besoin perfectionné dans cette extension sensorielle que constituent les instruments de mesure. Un événement surgit à un moment du temps. Dans le savoir scientifique, il ne nous intéresse que dans la mesure où se déroule dans un intervalle de temps et peut être interprété comme un processus soumis à une règle. Dans la mesure où la règle peut se formuler dans un langage mathématique, elle devient ipso facto une loi physique. La loi scientifique, comme nous l’avons vu, permet d’éviter une interprétation anthropomorphique de la causalité, mais elle ne la supprime pas pour autant. Elle implique au contraire qu’il existe dans le phénomène une régularité constante et que le processus qu’elle décrit est un flux causal bien déterminé. La preuve de ce lien de causalité réside dans le fait que l’apparition d’un événement permet de prédire à l’avance l’apparition de l’autre.

    ---------------Si nous exprimons les choses, il semble à première vue qu’une contradiction apparaît : comment la science pourrait-elle se développer, en formulant des lois, tout en déniant la valeur du principe de la causalité, alors que le concept de loi le suppose ? Cette objection, érigée en principe dogmatique, a permis à certains auteurs d’éviter les difficultés soulevées par la théorie quantique, tout en cherchant à maintenir le déterminisme classique.

     Le premier problème, c’est que le fait que la causalité se vérifie à notre échelle de perception ne prouve pas pour autant qu’à une échelle différente, son principe restera valide. (texte) Si on tient à rester dans le cadre du paradigme mécaniste, on dira que la prévision dans le monde sensible est toujours plus ou moins entaché d’incertitudes, néanmoins, nous sommes fondé à croire que la représentation physique du réel est toujours régie par une causalité stricte. Nous pouvons espérer, qu’avec les progrès des instruments de mesure, l’opposition entre le monde sensible et la représentation scientifique finira par se résoudre.

    Or, c’est là que le bas blesse, car la physique quantique a carrément ruiné cette espérance.  En 1927 Werner Heisenberg a en effet montré que l’idée de déterminisme dont se sert la science classique, ne fonctionne plus au niveau le plus fondamental de la matière. Le théorème d’incertitude montre qu’il est impossible de déterminer précisément la vitesse et la position d’un électron. Dans la mécanique céleste de Newton, on affirmait que la particule devait être déterminée. Sa position, ainsi que sa quantité de mouvement devaient être représentables. Pour Newton, toute grandeur physique est même figurable par une fonction. L’appui logique que recevait la théorie de Newton lui venait du célèbre principe du tiers exclus d’Aristote. (texte) Or ce que dit carrément la théorie quantique, c’est qu’au niveau le plus fins de la matière, il faut abandonner la logique d’Aristote, pour raisonner dans une logique sans tiers exclus. Il ne s’agit pas d’une question technique que l’amélioration du dispositif de mesure permettait de surmonter. Le principe d’incertitude est une propriété fondamentale de la matière. Ce n’est pas un problème purement expérimental. A notre échelle de perception, en fait, le principe d’incertitude pourrait aussi s’appliquer, mais il est sans réelle conséquence et nous pouvons faire « comme si » le déterminisme était dans le vrai. Ce n’est plus le cas au niveau quantique où on est obligé de prendre en compte le principe d’incertitude. En fait, c’est la logique chosique qui était encore à l’œuvre dans la physique classique qui cesse de valoir. On ne peut plus raisonner dans le champ quantique  qu’en termes de fonction d’onde assignant une probabilité d’existence à un état qui n’apparaît en tant qu’objet, que là  où nous cherchons précisément à le mesurer ! Or ce qui sous-tend le principe même du déterminisme, c’est le principe de causalité. Dans la théorie quantique, comme l’indéterminisme est fondamental, il faut alors... oublier le principe de causalité. (texte) Une conséquence en est que dans une mesure que l’on effectue, on ne peut rien déduire d’autre qu’une fonction d’onde dont la signification est purement statistique.

    Peut-on, en regardant le nuage de probabilité raisonner en continuant à y voir un facteur déterminé? Certes, dès qu’une interaction met en jeu, non pas une, mais des millions de particules, la loi des grands nombres finit par restaurer un certain déterminisme ; cependant, ce sera un déterminisme statistique et nous pourrons rien avoir de plus. L’hypothèse du déterminisme absolu de Laplace est hors jeu. Même en connaissant l’état initial d’une particule au sein d’un système on ne peut jamais exactement prédire ce qu’il adviendra de la particule au moment suivant. Après l’abandon du tiers exclus, nous sommes obligé de faire aussi le deuil du principe de raison de Leibniz. Une connaissance entière des causes ne suffit pas à donner les raisons pour lesquelles un événement serait à même de se produire.

    Bref, selon la théorie quantique, le déterminisme strict est intenable. Dès lors, nous devons, pour tenter de comprendre, effectuer un saut de pensée. Comme le montre Bernard d’Espagnat, dans A la Recherche du Réel, nous sommes contraints de reconnaître qu’il y a fondamentalement une radicale inadéquation entre la pensée déterministe et le Réel. Il faut même entièrement revoir notre conception de l’objectivité. Si la probabilité quantique recoupe à la fois l’objet, le processus de mesure et le sujet connaissant, il y a donc trois éléments dans la connaissance et non pas deux. C’est la triade connaisseur-connaissance-connu. Nous ne pouvons pas faire comme si le savoir de « l’objet » était entièrement séparable du « sujet ». Ainsi, selon Bernard d’Espagnat, le concept de probabilité quantique n’a pas le même sens que dans la représentation classique de la probabilité. Il n’expose pas les propriétés d’un « objet ». Il dit que si on fait telle mesure  sur l’objet, on obtient par exemple le résultat oui. Mais la probabilité quantique recoupe en fait le sujet, le processus de la mesure et l’objet. Le « sujet » en question n’est pas superflu, bien au contraire, il se rapporte même en réalité à la conscience collective des scientifiques mettant en jeu une expérience !

    2) Dans ces conditions, un doute surgit : ne pourrait-on pas mettre en évidence, à un niveau macroscopique, le caractère inadéquat du principe de causalité ? N’y a-t-il pas dans la Nature des phénomènes enveloppant des fluctuations imprévisibles ? Les représentations fondées sur modèle classique dont se sert la science sont dites linéaires. On en trouve en grand nombre, que ce soit dans les sciences humaines, comme en histoire, en économie, ou en anthropologie, ou encore dans les sciences de la Nature comme en biologie. Comme les sciences ne communiquent pas entre elles, (texte) la plupart de ces disciplines sont encore dans le vieux paradigme, (texte) un peu comme si la physique s’était arrêtée à Newton. Dans ce type de logique, « tout phénomènes a une cause » et « les mêmes causes produisent les mêmes effets ».

    Mais la nature suit-elle une logique linéaire ? Si on examine plus attentivement les modèles, on s’aperçoit qu’elle ne les suit que dans les systèmes fermés étudiés en laboratoire, dans un protocole qui simplifie au maximum les processus pour ne retenir à la limite qu’une seule cause ! C’est dans ce contexte que l’on peut dire que la perturbation du système ne peut venir que d’un agent extérieur opérant en qualité de « cause ». Mais qu’en est-il des systèmes complexes ? A la fin du XIXème siècle, Henri Poincaré fit une curieuse découverte : si, en astronomie par exemple, on considère un système, avec non pas de deux objets, mais trois, par exemple en tenant compte de l’influence du Soleil sur le système Terre-Lune, il apparaît que les équations de Newton deviennent insolubles, car leur résolution nécessite toute une série d’approximations pour obtenir une solution. Cela veut dire qu’un système complexe est capable de développer ses propres instabilités en raison des phénomènes de rétroaction ayant lieu entre ses composants. Cette découverte était un préliminaire au développement d’une théorie cybernétique qui allait à un moment déboucher sur ce qu’il faut bien appeler une causalité circulaire. (texte) Les physiciens se sont vite aperçus qu’il existait au sein d’un système complexe deux formes de rétroaction : a) la rétroaction négative qui opère une régulation interne du système en le ramenant vers l’équilibre. b) la rétroaction positive qui opère une amplification accélérée d’un processus. La conséquence en est que, dans un système complexe et donc non-linéaire, un tout petit effet peut, par l’amplification d’une boucle de rétroaction positive, avoir une énorme influence. En 1972 le météorologue Lorenz dira qu’un battement d’ailes de papillon au Brésil peut provoquer une tornade au Texas. (texte) Dans un système complexe, il n’est plus exact, d’affirmer que « les mêmes causes produisent les mêmes effet ». Une modification infime des conditions initiales peut provoquer des résultats complètement imprévisibles sur le long terme. Nous savons aujourd’hui que la Terre est un système complexe, nous savons que la vie est un système complexe, que l’économie est complexe, comme l’écologie l’est aussi. (texte) Les progrès des sciences de la complexité nous mettent alors devant une remise en question de fond : est-ce que ce n’est pas le concept même de représentation linéaire qui est une abstraction simpliste ? Un modèle de laborantin. Dès que l’on sort du laboratoire, on est immédiatement dans la complexité, car la complexité est la réalité même.

    Ce que la thermodynamique a montré à foison, c’est que les systèmes complexes ne sont pas linéaires ; ils se caractérisent par une instabilité dynamique, une très haute sensibilité aux conditions initiales et l’imprévisibilité au final. Raisonner sur un système complexe implique donc une réforme complète de la pensée. Il faut passer d’une pensée linéaire, à une pensée globale, systémique. Dans cette conversion, c’est le tout qui importe avant la partie. Au lieu de chercher une ou plusieurs chaînes de causalité linéaire, il faut, comme le fait par exemple James Lovelock dans l’hypothèse Gaia, chercher les  boucles de rétroaction dans le système et les nœuds liant ses boucles entre elles. Il s’agit alors de cerner au mieux ce qui forme l’homéostasie d’un système et le seuil à partir duquel il devient chaotique.

    Dès lors, c’est inévitable, il faut rompre avec le paradigme mécaniste de la modernité, pour entrer dans le paradigme de la complexité. Tirant les leçons des avancées extraordinaires de la pensée complexe Prigogine n’hésite pas à dire que le modèle classique comportait « deux représentations aliénantes, celle d’un monde déterministe et celle d’un monde arbitraire soumis au seul hasard." La première est représentée par le démon de Laplace, (texte) sous la forme de l’idéal d’un déterminisme absolu. Et nous avons vu que le déterminisme absolu est indissociable du principe de causalité. La seconde se retrouve dans les théories donnant au hasard un rôle de vecteur créatif. Nous en avons vu l’exposition et la critique. Ce que la pensée complexe appelle, c’est une troisième voie entre les deux qui exclut toute réduction vers l’un ou vers l’autre. Fondamentalement, l’univers n’est pas mécanique, et il n’est pas non plus complètement chaotique. La temporalité qui l’emporte de manière irréversible, enveloppe une fluctuation d’imprévisibilité créatrice capable de produire de l’ordre. (texte) Ce qui permet à Prigogine au passage de tirer son chapeau à Bergson (texte) qui l’avait compris depuis longtemps. Et si Bergson a raison, si le Devenir de la Nature enveloppe l’imprévisible et la nouveauté, il ne fait aucun doute que le vieux principe de causalité est tout à fait impropre pour rendre compte des processus à l’œuvre dans la Nature.

C. Manifestation a-causale

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    © Philosophie et spiritualité, 2007, Serge Carfantan,
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