Leçon 209.  Le nucléaire, extase technologique     

    Nous l’avons vu, depuis la Modernité, l’histoire de la technique est inséparable de la montée irrésistible en l’homme d’une volonté de puissance dans la conquête de la Nature. En restant dans le paradigme raison/tort, les uns célèbrent la victoire incontestable de l’homme contre son véritable « ennemi », la Nature (Luc Ferry) ; d’autres, de sensibilité plus écologique, s’en inquiètent et déplorent l'irresponsabilité humaine dans la maîtrise de la Terre (Hans Jonas). 

    Le nucléaire polarise ce débat à l’extrême. Bien évidemment, l’énergie, c’est la puissance pure, domestiquer le nucléaire est un tour de force considérable, mais quand l’homme y parvient, il montre qu’il peut tourner à son profit l’énergie prodigieuse scellée dans la structure de l’atome. En réalité, rien de neuf dans cette ambition. Un accomplissement d’une telle envergure s’inscrit dans la droite ligne du projet techniciste inauguré par Descartes. Ne lit-on pas dans le Discours de la Méthode la phrase suivante : « Connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air… nous les pourrions employer à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maître et possesseur de la Nature ». Nul doute que le feu par excellence, c’est bien le Feu nucléaire ! Jamais dans l’Histoire  de l’humanité, la liaison entre maîtrise de la force et suprématie technologique sur la Nature n’a été mieux établie.  Le lobby nucléaire peut se frotter les mains, il a porté l’ivresse de la puissance à son sommet…

    Et le sommet de la puissance, c’est ce qui nous place sur une crête dangereuse,  avec en dessous une pente qui donne le vertige. Faut-il voir dans le nucléaire l’achèvement par excellence du projet technicien ? Dans pareil cas de figure, quel sens devons-nous donner au  terme « achèvement » ? Comme un point final catastrophique ? Comme un point d’orgue donnant la note qui marque l’entrée dans une ère dans laquelle la techno-science doit définitivement triompher ?

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A. Matière et énergie, données incontournables

    Dans les leçons précédentes, nous avons vu quel a été le développement de la théorie atomiste en Occident. Pendant des millénaires, l’humanité n’a tiré l’énergie dont elle avait besoin qu’en « connaissant la force et les actions de l’eau et de l’air », pour reprendre Descartes. Nous savons que la multiplication des moulins à vent, des moulins à aube, a joué un rôle considérable dans la bascule depuis le Moyen-Âge vers la Modernité. L’usage du feu s’est cantonné longtemps dans le bois de chauffage, avant que l’on commence à utiliser de manière massive la houille comme énergie fossile. Tant que l’on en restait à ce niveau, l’énergie était prise à un niveau macroscopique. Quand l’homme commence à utiliser la poudre à canon, il fait un pas vers le domaine microscopique en pénétrant dans l’usage des liaisons chimiques entre les éléments. Plus on entre dans le cœur de la matière et plus l’énergie est grande. Au-delà de l’énergie de combinaison des éléments réside l’énergie qui structure les atomes qui est infiniment plus grande. La découverte des quatre forces fondamentales à l’œuvre dans l’univers a montré que que la gravité, qui s’impose à nous de manière si contraignante, est en réalité incroyablement faible en comparaison des forces d’interactions qui structurent le noyau des atomes.  

    1) Du point de vue de la physique, l’énergie est une grandeur qui exprime la capacité d’un système à modifier l’état d’autres systèmes avec lesquels il est en interaction. On admet en principe qu’un système isolé possède une énergie totale constante, d’où suit qu’il ne peut y avoir création ou disparition d’énergie, mais seulement transformation d’une forme d’énergie dans une autre. On parle alors de transfert d’énergie d’un système à l’autre. Remarquons le processus du vivant. Le soleil émet une énergie en direction de la Terre, celle-ci est captée et transformée par les plantes, l’animal qui mange la plante consomme une énergie et la transforme dans son organisme, le prédateur qui se nourrit de sa chair consomme son énergie etc. dans une boucle systémique indéfinie. Pour que la vie se maintienne dans une forme, elle doit absorber de l’énergie, mais les écosystèmes quand ils sont en équilibre, sont

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    L’homme ne s’insère pas dans l’écosystème de la planète de la même manière que les autres vivants. Ou plutôt, la forme que prennent les civilisations humaines varie considérablement dans leur relation de consommation d’énergie vis-à-vis du milieu. Nous savons que les sociétés dites « primitives », restent profondément ancrées dans le fonctionnement des écosystèmes, de sorte que leur action est très largement homéotélique. L’implication en est qu’elles ne consomment pas plus d’énergie que le système naturel dans lequel elles vivent n’en fournit. De la même manière, on remarquera que traditionnellement, elles n’avaient pas besoin d’apprendre à « recycler » des matériaux. Elles avaient l’habitude de ne rien jeter et de tout recycler.

    ---------------Par contre, depuis la naissance de l’ère industrielle, la civilisation occidentale est devenue non seulement de plus en plus énergivore, mais en même temps hétérotélique dans sa conduite. C’est simple, on peut suivre à la trace l’accélération du l’hyperdéveloppement technologique de nos sociétés en prenant pour mesure l’accroissement de la consommation d’énergie. C’est net et sans appel et les chiffres sont écrasants. Un habitant d’une société technologiquement avancée consomme 115 fois plus d’énergie que celui d’une société traditionnelle. En Europe, jusqu’en 1800, les besoins énergétiques étant modérés, étaient assurés totalement par des énergies renouvelables. Mais l’essor des populations a fini par peser très lourd sous forme de pression dans l’exploitation des forêts, sur le bois, utilisé autant pour le chauffage, pour l’habitation, que pour les constructions navales etc. La surface des forêts est deux fois plus faible en 1850 en France qu’en 2000. La demande énergétique a été ensuite extrêmement forte, la révolution industrielle a été une révolution énergétique et on comprend qu’elle n’a pu s’accomplir ensuite que par l’utilisation des énergies fossiles, d’abord avec le charbon au XIX ème, puis ensuite avec le pétrole au début du XX ème siècle, et la boulimie énergétique ne faisant que croître, on est passé dans la foulée aux énergies fissibles du nucléaire dans la seconde moitié du XX ème siècle.

    Sur une période récente, si on mesure la consommation énergétique en équivalent pétrole, rien que de 1973 à 2002, on est passé de 6 à 10,2 milliards de tonnes. Depuis le début de l’ère industrielle, la courbe est exponentielle. Étant donné que l’énergie est le moteur de développement du modèle de la société occidentale, la préoccupation centrale de la techno-science a toujours été d’inventer des moyens de plus en plus sophistiqués pour alimenter la consommation d’énergie de nos sociétés. Il y a une raison toute simple dont il faut se souvenir : les sociétés traditionnelles reposaient sur l’artisanat, qui est un usage des outils. S’il y avait un effort particulier à fournir, un attelage de chevaux, un bœuf… quelques esclaves arrimés à une cale dans un navire pouvaient suffire. Mais le moment crucial du basculement dans l’ère industrielle, c’est celui du passage de l’outil à l’usage sans limite de la machine. Or une machine, pour la faire tourner… il faut de l’énergie ! Il faut du bois et du charbon pour monter l’eau en pression  dans les machines à vapeur. Il faut de l’électricité pour alimenter les moteurs à bobinage qui prendront partout le relais des machines à vapeur. Il en faudra de plus en plus pour alimenter le réseau grandissant de toutes les extensions techniques dont nous nous servons. Il faut du pétrole pour alimenter les tracteurs, les engins de chantiers, les voitures et les camions etc. Les besoins énergétiques grandissant, l’Occident ne pouvait plus se contenter de la force de l’eau et du vent, il fallait requérir des énergies plus concentrées et si possible illimitées. Les énergies fossiles. Le charbon, le pétrole et le gaz ont été la bénédiction de l’ère industrielle. En 1860, on produisait déjà 130 millions de tonnes de charbon, quelques années plus tard en 1900, on était déjà passé à 700 millions de tonnes. Dès 1880, le charbon avait dépassé le bois comme source d’énergie, tel un ogre, le monde occidental ne parvenait plus à contenter sa faim d’énergie, d’où le déplacement avide depuis l’énergie renouvelable vers les énergies fossiles. Le charbon était sale et sentait mauvais, mais il faut remarquer à quel point, partout sur la planète, les incidences polluantes et les dégradations provoquées par l’usage des énergies fossiles ont été ignorées. Encore une fois, l’énergie est le moteur de développement des sociétés industrielles, c’est la question centrale et le principal problème technique. Le reste est secondaire et annexe. Ce qui explique par exemple que dans les guerres, les producteurs de pétrole n’ont jamais été inquiétés. Ils fournissaient les deux camps. Le fait même de disposer de l’énergie les mettait hors jeu, au dessus de la morale et de la politique.

    

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    Si on se sert de quelques pavés pour faire contrepoids sur une barrière, on utilise la force de gravité qu’ils délivrent. Mais si, prenant un seul d’entre eux, on parvient à libérer les énergies d’interactions fortes et faibles qu’il contient dans ses atomes, la puissance dégagée est colossale, sans commune mesure avec la force tirée de la gravité. L’énergie calorique de la combustion du carbone du charbon ou du pétrole se tient très très loin derrière. Elle semble très « primitive » en comparaison. Dans la quête d’une énergie toujours plus concentrée, les énergies fissibles surpassent de beaucoup les énergies fossiles. Dans le cerveau enflammé des technocrates, ce devait forcément être l’énergie du futur.

    Tant que l’on n’était que dans les considérations théoriques, ce n’était que fantasmes à usage technologique. La difficulté de la tâche devait être surmontée. Une fois la percée obtenue, il fallait ensuite, comme on dit aujourd’hui, faire une démo. Faire une démonstration grandeur nature, pour bien nous persuader que nous allions bientôt pouvoir offrir une magie extraordinaire à la « fée électricité ». L’entreprise commence en 1942 dans le programme militaire « Projet Manhattan ». La démo en question explose le 16 juillet 1945, dans le désert du Nouveau-Mexique. Première bombe atomique. Et puisque le test a réussi, on peut désormais exhiber cette terrible puissance à la face du monde. Le 6 août, une bombe atomique détruit Hiroshima. Trois jours plus tard, une autre tombe sur Nagasaki. 200 000 personnes y perdent la vie. La « démo » est horrible et cruelle, mais efficace. L’esprit des techniciens va entrer en ébullition : «  et si on fabriquait une bombe plus petite... on pourrait ralentir le processus… contrôler la réaction dans une enceinte… on disposerait d’une énergie colossale!...» Le reste est dans les points de suspension. Du militaire vers le civil, tout s’enchaîne très vite par la suite. Depuis 1945, le club de l’armement nucléaire s’est ouvert à la Grande-Bretagne, la France, la Russie, la Chine, l'Inde, le Pakistan, Israël et la Corée du Nord. Dans le même temps, 31 pays ont construit des centrales nucléaires, soit à l’heure actuelle 439 réacteurs nucléaires à travers le monde.

    Si on s’en tient aux principes de base, le concept de réacteur nucléaire est simple. C’est un dispositif dans lequel une réaction en chaîne est initiée, tout en étant étroitement modérée et contrôlée, à la différence d’une bombe atomique où la réaction en chaîne se produit en une fraction de seconde et libère son énergie sans contrôle. Le premier réacteur nucléaire a été construit en 1942 à l'Université de Chicago, par Enrico Fermi et Leó Szilárd. Tous deux participeront à la fabrication de la première bombe atomique. C’est Leó Szilárd qui fit le brouillon de la lettre adressée, via un célèbre porteur nommé Albert Einstein, à Franklin Roosevelt pour le convaincre de créer « des bombes d’un nouveau type et extrêmement puissantes ». Ne soyons pas naïfs, dès le début, le militaire et le civil ont été liés, ce sont les mêmes technologies qui permettent de fabriquer des bombes ou de monter des centrales nucléaires.

    En 1939 on découvrait que l’absorption d’un neutron par un noyau d’uranium provoquait la séparation de celui-ci en deux parties égales et la libération d’une quantité énorme d’énergie, appelée dès le début par Lise Meitner et Otto Robert Frisch : « fission nucléaire ». Pour faire simple, disons que l’uranium se révélait être l’atome le plus accessible dont on pouvait casser la structure, afin d’en libérer l’énergie. Une centrale nucléaire utilise la fission de noyaux atomiques pour produire de la chaleur, qui est ensuite en partie transformée en électricité (30 à 40 %). Le processus final consistant à chauffer de l’eau pour faire tourner des turbines raccordées à des alternateurs est banal. Il n’est pas différent dans une centrale au charbon ou au gaz. Sur une centrale hydro-électrique, c’est la puissance de l’eau qui actionne les turbines. Ce qui est unique, c’est la provenance et l’énorme puissance de l’énergie qui en est la source. A titre de comparaison,  une éolienne fait en moyenne 2 MW, et on attend du futur réacteur EPR pas moins de… 1600 MW.

B. Contrôle et maîtrise du contrôle

    Or ce qui est très étrange, c’est que plus la technique goûte à l’extase de la puissance, et plus son sentiment d’infaillibilité s’accroît ; comme un roi qui, au sommet de sa gloire, du haut de son trône peut se permettre l’arrogance au moment où il jouit de sa volonté de puissance. Au moment de l’accident de Tchernobyl Paul Fabra signait dans Le Monde un article, Le dogme de l’infaillibilité nucléaire, dans lequel on pouvait lire ceci : « Ce qui doit pousser à adopter une attitude résolument critique, ce sont les certitudes des professionnels du nucléaire et, d’une façon plus générale de tous ceux qui, … sont attachés au maintien de la prépondérance de cette source d’énergie dans l’approvisionnement du pays… « Un accident tel que Tchernobyl est impossible chez nous » affirment les techniciens…» En touchant de près à la haute puissance technique (texte) justement, les ingénieurs finissent par être victimes « du sentiment de quasi-infaillibilité – et des décisions qu’il inspire ».

    1) Quand un procédé technique est simple, comme par exemple le fait de capter la force du vent avec une éolienne, le contrôle est relativement facile à obtenir. Quand un procédé technique est compliqué, les ingénieurs doivent redoubler de prudence afin de mettre en place des poignées de contrôles nombreuses et redondantes. Mais là où la technique a affaire à une véritable complexité, le système que l’on cherche à dominer est capable de vivre sa vie de manière indépendante, de sorte que les dispositifs techniques eux-mêmes, loin d’en assurer la maîtrise, ne sont plus que des parties intégrées dans son processus. Nous en avons des exemples avec le climat et le système économique.

    Que se passe-t-il lors d’une catastrophe nucléaire telle que celle qui s’est produit en mars 2011 à Fukushima ? Quand les circuits de refroidissement principaux sont hors d’usage, quand le cœur des réacteurs commence à fondre, quand les circuits de refroidissement de secours sont eux aussi HS, la centrale n’est plus un système « compliqué » à gérer. La réaction nucléaire fait du dispositif un système complexe qui prend le dessus contre les capacités humaines d’intervention extérieure. Bref, le système s’anime avec une énergie qui lui est propre, s’emballe en dehors de tout contrôle et suit alors un processus systémique avec ses phases de boucles de rétroactions positives et négatives. Quand on en est arrivé là à Tchernobyl, en désespoir de cause, tout ce que l’on pouvait faire, c’était couler des tonnes et des tonnes de béton sur les installations, fabriquer un épais sarcophage pour limiter l’expansion des radiations. Créer une zone interdite de plusieurs dizaines de kilomètres et attendre quelques dizaines d’années ou quelques siècles avant de pouvoir réinvestir les lieux sans danger. Ne nous voilons pas la face. Ce qui s’est passé à Fukushima, ce n’est seulement l’émission d’un petit panache de fumée radioactive qui serait la conséquence d’une malencontreuse explosion. De mémoire d’homme, Fukushima est la plus puissante source permanente de rayonnement radioactif que nous ayons jamais pu projeter dans l’océan, le sol et l’atmosphère. Aucune technologie connue n’est à ce jour capable d’interrompre un processus de fusion nucléaire lorsqu’il est enclenché. Parmi les substances radioactives émises, certaines ont une durée d’existence qui passe plusieurs générations d’hommes. Le fait est là et il ne se discute pas. On le regarde en face, ou on évite le problème en regardant ailleurs. Il y a toutes sortes de divertissements possibles dans les médias : les non-événements des joutes de la politique, du sport, du monde des people. De quoi « discuter ». Regarder droit dans les yeux ce qui vient de se produire requiert une lucidité complète, cela ne veut pas dire rester tétanisé par l’événement, mais rester aligner sur ce qui est avec la haute qualité d’une Passion immobile.

    On a d’abord parlé d’un accident qui se serait produit à Fukushima, puis on a parlé d’une catastrophe. Le déplacement du vocabulaire n’est pas anodin. Un accident est une irruption dommageable, mais qui, une fois réparé, rentre finalement dans l’ordre des choses. Une catastrophe possède une plus grande ampleur et un plus long retentissement. Selon Jean-Pierre Dupuy, nous pouvons distinguer les catastrophes naturelles des catastrophes technologiques d’origine humaine et les catastrophes morales. A première vue, ce qui s’est passé à Fukushima est dû à une énorme vague de tsunami qui a non seulement provoqué des destructions importantes sur place, mais a surtout noyé les installations avec de l’eau de mer, ce qui a court-circuité tous les systèmes électriques de refroidissement des réacteurs. Mais invoquer une « fatalité naturelle » pour cette déferlante de vingt mètres n’est pertinent qu’en ce qui concerne les dégâts provoqués dans les constructions et les pertes humaines qui ont suivi. Nous pouvons au moins nous demander s’il n’était pas complètement irresponsable de bâtir des centrales nucléaires dans des zones sismiques aussi instables. Connaissant la fréquence des tsunamis dans la région, nous pouvons aussi demander pourquoi personne n’a eu l’idée d’édifier face à l’océan un mur pour affronter des vagues éventuelles. Quand on se penche sur les rapports sur le site avant la catastrophe, on est stupéfait de la somme des négligences et pour tout dire d’incompétences qu’il y avait dans ce projet.

    Comme le signale J.P. Dupuy, c’est le genre d’observation que l’on fait à chaque catastrophe : « A La Nouvelle-Orléans, on apprit que les jetées qui la protégeaient n’avaient pas été entretenues depuis de nombreuses années et que les gardes nationaux de Louisiane étaient absents parce qu’ils avaient été réquisitionnés en Irak. Et d’abord, qui avait eu l’idée saugrenue de construire cette ville dans un endroit aussi exposé ? On entend déjà dire que jamais le Japon n’aurait dû développer le nucléaire civil, puisque sa géographie le condamnait à le faire dans des zones sismiques exposées aux tsunamis. Bref, c’est l’homme, seulement l’homme, qui est responsable, sinon coupable, des malheurs qui l’accablent. » La différence à marquer entre une catastrophe morale et une catastrophe technologique tient à ce que la première est portée par une intention du mal, tandis que dans la seconde, les ingénieurs veulent bien faire, mais ils produisent malgré eux une calamité. « C’est parce qu’ils veulent faire le bien qu’ils produisent le mal. Ivan Illich appelait contre-productivité ce retournement tragique. Il affirmait que les plus grandes menaces viennent aujourd’hui moins des méchants que des industriels du bien ». (texte)

    C’est une vision d’une grande profondeur qu’il convient d’explorer. Aujourd’hui les conspirationnistes ont tendance à diaboliser leur adversaire en lui prêtant des intentions mauvaises ; du coup ils passent complètement à côté de ce qui constitue le vrai problème. Comment expliquer cette espèce de coma de l’esprit par lequel les gens les plus compétents ne parviennent plus à y voir clair ? D’où vient cette étrange stupeur qui fait que des gens bien, doués de bonnes intentions, puissent pourtant embrayer des séries de conséquences qui vont vers le désastre ? (texte) Quel est ce voile d’inconscience qui couvre le regard des ingénieurs, des techniciens, des technocrates et des responsables politiques qui finalisent les décisions ? Il est excessif de leur prêter des intentions mauvaises. C’est bien ce qui donne le vertige.

       2) Il y a une réponse, mais elle est très désagréable à entendre. Elle est chez Jacques Ellul. (texte) Parce que le système technicien prolifère de lui-même sans contrôle, (texte)  embarquant par-là même tous ceux qui sont à son service dans son auto-développement. Parce que la compétence technique ne règne que sur un champ limité et qu’elle ne prend pas en compte la question des fins humaines. Elle est totalement concentrée, obnubilée par les moyens. Comme le dirait aussi Michel Henry, parce que la pensée technique tend d’elle-même à prendre pour fin son auto-développement, et cela dans une complète indifférence à la Vie. (texte) La performance technique qui consiste à dompter l’énergie nucléaire est une fin en soi tout à fait suffisante, de la même manière que dans les laboratoires de génétique, la performance technique consistant à créer un clone humain est en soi aussi une fin suffisante. La question de savoir s’il est bon de faire tel ou tel choix en direction de l’humanité future ne se pose alors plus du tout et devient complètement saugrenue. La technique justifie la technique et quand la totalité des responsables d’une société est intégralement convertie à la dogmatique, tous les possibles, même les plus

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    Est-il encore pertinent dans ces conditions de parler de « fin » dans la performance consistant à dompter l’énergie nucléaire ? Non, pour la bonne et simple raison que le contexte dans lequel elle est produite est celui d’une instrumentalisation générale dans lequel l’obsession porte avant tout sur les moyens techniques. (texte) Les techniciens d’une centrale sont des agents commis pour se conformer au service de la centrale. Le processus d’instrumentalisation est la norme de toute entreprise et le conformisme ne fait que s’accentuer avec la taille de l’entreprise. Citons Günter Anders :« Il est caractéristique de l’entreprise en général, du moins de la grande entreprise telle qu’elle domine aujourd’hui, d’exiger… un engagement total de la part de ceux qui travaillent pour elle ; il est caractéristique, par ailleurs, de celui qui travaille pour l’entreprise d’agir passivement, de n’avoir aucune part à la définition des buts de l’entreprise, même si son unique raison d’être est pourtant de contribuer jour après jour à les atteindre ; de n’être jamais … propriétaire des fins de la production, parce que ces fins ne le concernent pas. S’il en va ainsi pour lui et si, par conséquent, il ne connaît pas, n’a pas besoin de connaître ou ne doit pas connaître la fin de son activité, il n’a manifestement pas non plus besoin d’avoir une conscience morale ». S’il existe en la matière une forme de « bonne conscience », elle consiste avant tout à déconnecter sa propre conscience morale de son activité, ce qui est la bonne façon pour continuer de collaborer à la bonne marche de l’entreprise. L’homme instrumentalisé peut se permettre d’être insouciant dans l’acte même de travailler au sens où il  « s’abandonne » à son travail. Tout ce qu’il espère, c’est que cela « continuera » à tout prix, sans qu’il ait à devenir responsable de ce qu’il fait. En souci des moyens qu’il doit gérer, il n’a pas besoin de penser aux fins en direction du futur, c’est l’entreprise qui s’en charge : You future is taken care of. Et « puisqu’il est habitué à exercer une activité qui ne requiert aucune conscience morale – et qu’on ne souhaite pas qu’il en ait -, il n’a pas de conscience morale.  Et ce avec la meilleure conscience du monde. Les scrupules relatifs à la finalité de son travail lui restent donc étrangers ». Enfin, il vit, comme tout le monde, dans une croyance inconsciente constamment réassurée, selon laquelle les objets techniques sont « moralement neutres ». (texte) Par réaction conditionnelle, l’idée qu’u

 

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Vos commentaires

Questions:

1. Que valent les justifications économiques de l'énergie nucléaire, face au danger qu'elle nous fait courir?

2. Günter Anders dit qu'en un sens, la bombe est utilisée dans le simple fait qu'elle sert au chantage et à la propagation de la peur. Pourquoi?

3. Par quels arguments parvient-on à justifier une opposition entre nucléaire civil et militaire?

4. Si le processus d'auto-développement de la technique culmine dans le nucléaire, que faut-il penser de son processus et de ce qui le conduit?

5. Le nucléaire n'est-il pas par excellence une cible privilégiée pour le terrorisme?

6. Peut-on refuser l'armement atomique sans mettre simultanément en cause la production d'énergie nucléaire?

7. Que voulait dire Einstein quand, parlant de la bombe, il affirmait que l'on ne met pas de l'explosif et des allumettes entre les mains d'un enfant?

 

   © Philosophie et spiritualité, 2011, Serge Carfantan,
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