Leçon 187.   Un monde en crise        

    Une crise est une phase d’aggravation dans le cours d’un processus normal de changement, un pic dans lequel les phénomènes deviennent extrêmes et où la potentialité dangereuse devient patente, impossible à nier. L’asthme suit son cours normal chez une personne, sans être complètement éliminé du terrain du corps, et un jour elle fait une crise d’asthme,l faut la conduire à l’infirmerie et on est très inquiet.  Une personne qui a un terrain épileptique peut vivre sommes toutes très correctement, et puis arrive la crise d’épilepsie qui est très spectaculaire. Alors l’angoisse est grande. Attention, la notion de processus en elle-même est neutre. Il peut y avoir un processus de décision normal et une crise du processus de décision.

    Nous ne pouvons parler de crise qu’en admettant au préalable la définition d’un processus normal au sein d’une entité définie. Les mathématiques ont suivi leur bonhomme de chemin pendant des millénaires. Ce n’est qu’au début du XX ème siècle que des conflits violents ont éclaté et qu’alors on a parlé de « crise des mathématiques ». Une fois admises ces notions, nous pouvons répliquer le modèle indéfiniment : crise de l’éducation, crise économique, crise financière, crise écologique, crise politique, etc.

    Toute crise a une issue.

    - Ou bien elle est surmontée, c’est-à-dire que la montée aux extrêmes est un tour de chauffe grave, mais que l’on parvient ensuite à résoudre pour revenir à la normale. (texte)

    - Ou bien une crise conduit à l’éclatement de l’entité qui en est le siège, au démantèlement pur et simple, à une catastrophe.   

    Pour prendre une image, si le lait est chaud et qu’il monte, éteindre la flamme, c’est résoudre la situation momentanée de crise. Si personne ne le fait, le lait déborde et il est perdu, la casserole brûle, le gaz se répand. C’est la catastrophe! Bien évidemment, nous cherchons à surmonter les crises et à éviter les catastrophes. Mais ce n’est possible que si nous conservons une maîtrise sur l’ensemble du processus, que si nous pouvons l’orienter dans un sens favorable. Si le train est lancé à toute vapeur, que les freins on lâché, que le parcourt est en pente, que le mécanicien a sauté sur le bas-côté, il n’y a plus rien à faire et… on court à la catastrophe qui est la seule issue possible. Sauf évidemment à croire dans un miracle. Enfin, chose intéressante à noter, la catastrophe, après d’énormes dégâts, remet le système au repos. Le calme est revenu dans la cuisine, même si cela sent le brûlé et qu’il a fallu l’extincteur ! Le train est au fond de la rivière et il ne bouge plus !

    La question qui se pose alors, dans le contexte très large de notre monde actuel,  est de savoir s’il faut penser « la » crise en isolant ses différents facteurs de « crises » où s’il faut nécessairement les relier entre eux.  Est-il possible d’avoir une vue englobante de la crise que nous traversons?

A. Grand inventaire… avant liquidation (?)

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    1) Au niveau le plus global, il y a tout d’abord celle de la crise écologique majeure qui sévit aujourd’hui sur la planète et affecte l’ensemble de la biosphère. Nous avons vu précédemment que l’équilibre de l’écosphère, par exemple la température à la surface de la Terre, la composition de l’atmosphère, la salinité des océans, étaient liés à l’action régulatrice d’un certain nombre de thermostats naturels. Pendant des millions d’années, l’écosphère est restée remarquablement stable, ce qui rendait possible un développement optimum de la vie. Les mesures montrent sans aucune contestation possible que  la Terre a atteint aujourd’hui un seuil de déséquilibre très important qui se traduit par des phénomènes tels que le dérèglement climatique lié à l’effet de serre, l’apparition d’un trou dans la couche d’ozone, les pluies acides liées à l’augmentation des émissions de souffre etc. Certes, dans le passé, il avait déjà existé des altérations de l’écosphère, comme la baisse des températures moyennes au cours des ères glacières, mais ce qui se produit aujourd’hui a une ampleur inégalée. La concentration actuelle de CO2 dans l’atmosphère dépasse de 35 % celle de l’ère préindustrielle, et survole de très loin le taux de CO2 des 600 000 dernières années. La corrélation entre le taux de CO2 et la température de la Terre est établie. Il faudrait très naïf pour croire que l’homme n’y est pour rien, alors que l’activité humaine génère une production considérable de CO2. L’augmentation des températures est devenue patente dans certaines régions du monde, elle produit une fonte des glaces massive aux pôles et dans les plus hautes montagnes, elle induit une désertification de certaines régions du globe, accompagnées de phénomènes météorologiques chaotiques de plus grande ampleur que de part le passé. Les scénarios les plus optimistes du GIEC de 2007 ont été revus à la baisse en raisons des observations sur le terrain. D’une montée des températures lente de 1° on s’attend maintenant à une élévation bien plus rapide qui devrait atteindre jusqu’à 6° sur une période relativement brève. On évalue au minimum à 200 millions le nombre de personnes jetées sur les routes comme réfugiés en 2050 en raisons des changements climatiques. Les hommes ont dans la plus haute antiquité migré vers des terres plus accueillantes, mais pas dans des proportions aussi énormes. Nous ne sommes pas du tout préparés à cette éventualité.

    ------------------- L’ère industrielle a donné naissance au modèle de vie occidental qui devenu de fait le standard adopté sur la planète. Nous avons depuis des décennies convié toute l’humanité à se joindre à notre célébration des fastes de la consommation et la propagande a si bien fonctionné que les peuples de la Terre ne doutent pas une seconde que la meilleure manière de vivre est celle de l’occidental. Mais il faudrait très bientôt trois ou quatre planètes pour satisfaire tout le monde et y parvenir.  Les pays dits « développés » ne sont pas prêt à renoncer à leur mode de vie et d’un autre côté, les pays émergent veulent rattraper leur retard, égaler ou même par défi surpasser l’occident. Le modèle occidental n’a rien de frugal ni de respectueux de la Nature, il consomme une énorme quantité d’énergie et des ressources naturelles prodigieuses. La Terre n’a de ressources que limitées dont beaucoup sont d’ors et déjà en voie d’épuisement. (texte) Pour ne s’en tenir qu’aux métaux : le terbium approximativement pour la fin 2012, l’argent pour 2020, le palladium pour 2023, l’or pour 2025, 2028, fin de l’étain, 2030 fin du plomb et du lithium, 2039 fin du cuivre, 2040 fin de l’uranium, 2048 fin du nickel etc. Il y a peu de chances, au rythme d’exploitation actuel, que nous ayons encore beaucoup de pétrole en 2050. Il est incontestable que les limites vont être dans l’avenir de plus en plus pressantes. (texte) Au rythme de l’exploitation, actuelle, l'humanité aura besoin dès 2030 d'une deuxième planète pour répondre à ses besoins. Nous savons que dans l’histoire humaine la lutte pour le contrôle des ressources est une des causes principales des guerres. Cette lutte est engagée depuis longtemps mais avec la rareté elle ne fera que s’intensifier. Le Canada vient d’embaucher des chasseurs pour patrouiller sur les futurs champs dégagés par la fonte des glaces dans le grand Nord. Partout sur la planète, les multinationales qui extraient les minéraux, le pétrole etc. manigancent pour s’assurer la mainmise sur les ressources et elles le font en achetant directement ou indirectement le soutient des gouvernements locaux.

    L’exploitation industrielle des sols partout sur la planète, à des fins de production en tout genre, l’utilisation massive des herbicides, la suppression des territoires sauvages en faveur des cultures ont fait partout reculer la biodiversité. Nous vivons à l’heure actuelle la plus vaste extinction de masse des espèces que ne se soit jamais produite sur Terre. Entre 17 000 et 100 000 espèces disparaissent chaque année. Une plante sur huit est menacée, un cinquième des espèces vivantes devrait disparaître d’ici 30 ans. Qui peut y être indifférent ? Qui, sinon justement le produit passablement dénaturé de cette société que l’on nomme le « consommateur »? (texte) Les écosystèmes les plus riches en diversité, comme les récifs coralliens, les forêts tropicales, les marais, les mangroves, sont attaqués par l’activité humaine. Sans compter que la mobilité humaine accélère le déplacement d’un bout à l’autre de la Terre de toutes sortes de champignons, de bactéries, d’insectes pour les introduire dans des écosystèmes qui ne sont pas les leurs. Ce développement s’avère souvent très dommageable. Il n’y a rien d’exagéré dans l’affirmation réitérée selon laquelle nous vivons au milieu d’une agonie planétaire de la biosphère. (texte) C’est un constat désespérant et déprimant, mais il est vain de vouloir enfouir la tête dans le sable pour le nier. C’est justement l’aveuglement qui nous a mené à cette extrémité. Pour le penseur norvégien Arne Naess tout est là. La crise écologique majeure à laquelle nous sommes confronté résulte d’une perception erronée du monde. A sa racine, il y a cette représentation fausse de l’homme comme entité séparée et indépendante de la Nature. (texte)

     2) En 2007-2008 nous avons vu apparaître dans 35 pays des émeutes de la faim et nous avons alors commencé à comprendre l’ampleur de la crise alimentaire de part le monde. Du krach alimentaire ont dit les experts. Le prix des denrées alimentaires de base a connu une forte hausse sur les marchés internationaux car il est inscrit non pas dans le domaine de l’économie locale, mais dans la mondialisation financière. Entre février 2007 et février 2008, le prix du blé doublait. Le riz atteignant son niveau le plus élevé depuis dix ans. Le soja voyait son prix monter à son plus haut niveau depuis 34 ans. Le maïs augmentait fortement. Dans certains pays le lait et le pain ont plus que doublé. Le phénomène a débuté en 2005 quand la consommation des produits agricoles de base a dépassé sa production à l’échelle mondiale et que les stocks alimentaires se sont mis à baisser. Des sècheresses massives dans plusieurs pays ont divisé les récoltes par deux. Depuis 1990 les agronomes constatent avec effarement que les rendements des cultures stagnent ou se mettent à baisser. Les pays émergents, tels que la Chine ont changé leurs habitudes alimentaires et sont maintenant attirés par la consommation de viandes et de laitages. Or ces changements supposent une surexploitation des sols, sachant que par exemple, pour 1kg de poulet, il faut 4 kg de protéines et de céréales végétales. La consommation de viande détourne les zones cultivées des aliments de base traditionnels au profit de l’élevage. Mais dans le même temps, les pays émergents construisent beaucoup, ils éliminent fortement les terres arables. La Chine a perdu entre 2005 et 2008 1 million d’ha de terre. Les pays émergents doivent donc importer encore plus ou même louer des terres en dehors de leur territoire pour subvenir aux besoins de leurs populations.

    D’autre part, comme la raréfaction du pétrole nous guette, la tentation des États, dès que les cours deviennent élevés, est de favoriser la production de biocarburants. Mais toute conversion des cultures alimentaires en faveur du pétrole vert prive les populations locales de la possibilité de planter ce qui est nécessaire à leur subsistance. Quand il s’agit de choisir entre l’homme et le pétrole, il faut faire un détour par la case profit pour cocher la bonne réponse. S’il est plus intéressant de planter pour une production de biocarburant, le choix est vite fait. Et ce n’est pas tout, l’agriculture mécanisée requiert l’utilisation de fertilisants qui sont eux-mêmes utilisent du pétrole. En fait toute augmentation du pétrole se répercute très fortement sur la production alimentaire. Ce qui ne fait aucun doute aujourd’hui, c’est que les subventions versées par les États en faveur des biocarburants sont un facteur majeur dans la crise alimentaire mondiale. Le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, Jean Ziegler parle carrément de « crime contre l'humanité » dans l’utilisation des biocarburants et la spéculation financière sur les denrées de base.

    Un être humain meurt de faim toutes les 4 secondes, ce qui fait 25000 chaque jour, plus d’un milliard d’êtres humains vivent dans la famine… tandis que dans le monde occidental d'autres jettent à la poubelle 50% de la nourriture qu'ils achètent au supermarché. Pour exemple, au Royaume-Uni, 1/3 de la nourriture achetée n'est pas consommé. Rien qu’aux États-unis, les pertes dans le système de distribution sont estimées à environ 100 milliards de dollars par an. A titre de comparaison, les besoins du Programme Alimentaire Mondial, (texte) qui vient au secours des populations souffrant de la faim, se sont élevés à 3,5 milliards de dollars. Chaque jour la Terre accueille 200.000 être humains. D’ici 2050 la population mondiale devrait atteindre 9,2 milliards d’habitants. Les chiffres avancés impliquent que d’ici là, il faudra augmenter la production mondiale de 50%. Le bon sens voudrait que l’on décide de partager la nourriture et que l’on gère l’eau de façon intelligente. Le monde a un besoin urgent d’une nouvelle agriculture. Nous ne prenons pas la mesure de la gravité du problème et nos intérêts vont ailleurs. Depuis 2000 les États les plus riches n’ont trouvé que 82 milliards pour mettre fin aux épidémies et à la faim, et pendant ce temps des milliers de milliards de dollar ont été brûlé par la crise financière. Avec seulement 5% de ce qui a été versé aux banques depuis, on aurait pu améliorer les conditions de vie des pays en souffrance et enrayer la faim sur toute la planète. On baigne dans l’absurdité complète. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une crise alimentaire sans précédent sur la Terre et nous continuons à faire comme si de rien n’était, alors que la tension collective monte de partout.

    3) Enfin, en poursuivant avec avidité une consommation immédiate, sans prendre en compte les conséquences de nos actes dans l’unité de la Nature, nous avons répliqué sur le plan économique le même type de comportement qui nous a conduit au désastre écologique en cours. La crise écologique montre que l’humanité vit très au-dessus de ses moyens terrestres. Le krach écologique est en vue. La crise économique montre de manière symétrique que l’humanité vit au-dessus de ses moyens financiers et le krach économique lui est déjà là. La crise économique explose au moment même où le paradigme de la croissance infinie est remis en cause par la réalité de la finitude des ressources de la Terre. Est-ce un hasard ?

     Dans les années 80 on a assisté à partir des États-unis à un envol vertigineux du crédit, doublé d’une surenchère exponentielle de la spéculation financière. Un décalage de plus en plus grand s’est creusé entre l’économie réelle et l’économie virtuelle, tandis que la dette prenait des proportions complètement démentielles. La fuite en avant dans la consommation passait de l’ébriété légère de la acquisition compulsive, au coma l’éthylique de la spéculation la plus évaporée, l’esprit quittant le corps pour s’évader dans les songes vaporeux de l’argent facile. La dette s’installait, se multipliait, proliférait, mais tant que l’hystérie collective entraînait toute l’humanité dans la course, on pouvait encore compter sur l’inconscience de quelqu’un d’autre pour payer nos propres excès. Le monstre du crédit suivait, il devenait depuis en plus énorme, mais il était lent, et nous cultivions la vitesse pour le distancer. (texte)

    Pour toute personne de bon sens, quand on vit au dessus de ses moyens, à un moment où à un autre, il faut bien que les créanciers vous rattrapent et tôt ou tard il faudra déclarer la faillite. Mais quand on vit la tête dans les nuages, le bon sens n’est plus du tout « la chose du monde la mieux partagée » dont parle Descartes. Dans un système entièrement fondé sur la dette, un défaut de créance majeur provoque illico un effet de chute de dominos sur tous les acteurs liés entre eux par la dette. Il semble que c’est ce qui s’est produit à partir de juillet 2007. Trente ans de libéralisme échevelé, la financiarisation intégrale de l’économie, des hypothèques à risque et pour finir le maillon faible de l’insolvabilité des ménages : les conditions étaient réunies. Le premier cas de panique a eu lieu en Angleterre, avec la Northern Rock en mal de liquidités. Les banques centrales sont intervenues, mais la spirale des dépréciations d’actifs s’est soudainement accélérée et comme une traînée de poudre s’est répandue partout dans le monde. Spectacle incroyable. S’il s’était simplement agi d’un accident au sein d’un système fondamentalement sain, l’embardée aurait vite été maîtrisée, mais c’est beaucoup plus grave. C’est l’ensemble de la production économique qui est écrasé par la dette. La vérité, c’est que l’ensemble du système financier est en faillite, car la masse des créances sur lesquelles il s'appuie ne peut pas être remboursée. Et cela ne date pas d’hier, cela fait des décennies que la dette enfle et grossit, comme une gangrène. L’abcès s’est crevé de lui-même et le pus s’est déversé. Quand le fardeau de la dette fait qu’une vie de travail ne peut plus donner assez de moyens pour payer, on ne peut plus acheter ce qui est sur le marché. Non seulement la masse de la dette vient peser sur la bourse, mais l’effondrement de l’économie financière entraîne ensuite dans sa chute l’économie de production elle-même, parce que celle-ci s’est engluée dans les attrape-mouches de la finance. Ajoutez à cela que quand l’avidité vous monte à la tête dans l’industrie, vous avez la bonne idée de délocaliser tout l’appareil de production à l’étranger, là --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

B. Pensée aveugle, crise sociale

    Maintenant que la crise financière, désormais mondiale, s’est muée en crise économique, que la crise économique s’est elle-même muée en crise sociale majeure, plus rien ne retient l’expression des contradictions internes de notre civilisation. L’ancien paradigme craque de partout. (cf. André Gorz texte) Le refuge négationniste de toutes les crises qui consiste à placer en pensée nos espoirs dans un avenir nécessairement meilleur, en continuité avec le présent, ne tient plus. Quand la crise devient un phénomène global, il n’y a plus d’évasion possible dans l’idéologie. La nécessité pressante, c’est de changer maintenant. La question à l’ordre du jour n’est plus seulement de rétablir l’ordre, c’est d’en changer.

     1) Dans une leçon précédente, nous reprenions une conférence donnée par Albert Jacquard à Montréal en 1998, après la publication en 1995 de J’accuse l’Économie triomphante. Il utilisait la métaphore du Titanic comme symbole de l’humanité embarquée dans une même aventure et voyant sur profiler dans la brume plusieurs iceberg. a) Le premier, le plus dangereux, c’est l’iceberg  des inégalités sociales sur la planète. L’image, c’est la compétition des passagers se battant pour obtenir les meilleures cabines tandis que monte des soutes les clandestins et les passagers de troisième classe, furieux de leur sort et prêts à en découdre. b) Ensuite, c’était dans la conférence d’Albert Jacquard l’iceberg financier qui se prépare. Il écrivait alors : « on ne pourra échapper à un krach généralisé » ; et terminait la phrase ainsi : « C'est l'iceberg le moins dangereux » ! c) Ensuite, c’est l’iceberg nucléaire de la menace  d’une arme atomique tombant entre de mauvaises mains et soit utilisée. d) Enfin, le dernier, c’est l’iceberg écologique du désastre provoqué par l’action irresponsable de l’homme sur la Nature.

    La suite de l’Histoire, on la connaît, nous avons effectivement percuté l’iceberg financier. L’eau est entrée dans les soutes, les dégâts sont importants, mais le bâtiment est réputé insubmersible. Avec effarement, nous avons constaté qu’il n’y avait personne depuis quelques temps dans la cabine de pilotage, le politique ayant abandonné la gouverne à l’économie. Problème : le choc a été violent et tous les passagers l’on ressenti. Du coup, une autre menace se profile. C’est un peu comme si on avait maintenant en vue l’iceberg des inégalités sociales et qu’à travers les révoltes collectives qui grondent, nous entrions dans une période très chaotique. Nous pouvons inclure dans ces mouvements, les conséquences à grande échelle du krach alimentaire. Si on continue de filer la métaphore du Titanic, alors que sur le bateau les passagers sont en furie, pourrait ensuite se dessiner dans le brouillard, dans le chaos général, la menace nucléaire. Et comme si cela ne suffisait pas, quand bien même nous parviendrions à l’éviter, nous aurions encore en vue le dernier iceberg, le désastre écologique. Celui-là paraît plus lointain, mais il est d’une taille gigantesque et personne ne sait comment l’éviter. Beaucoup d’écologistes sont d’avis que nous ne pouvons que tenter de freiner le navire, car il est trop tard, nous n’empêcheront pas le choc. Il aura lieu, la seule option possible, c’est d’espérer tout de même que les dégâts ne seront pas trop importants. Mais il ne faudrait pas trop se faire d’illusions l’heure est grave : nous sommes dans un situation historique dans laquelle, l’implication directe de la crise est la disparition de l’humanité en tant que telle. Ce n’est pas une chose que l’on peut dire au journal de 20 heures, ni dans la plupart des journaux grand public, mais la thèse est soutenue dans des publications plus confidentielles, par un grand nombre de sommités intellectuelles de tout premier ordre. Rien à voir avec les attentes millénaristes des religions, rien à voir non plus avec les appels idéologiques à la Révolution que l’on entendait dans les années 60 dans la rhétorique marxiste. Ce n’est pas du « pessimisme » de quelques esprits chagrins qui serait l’envers de « l’optimisme » de quelques autres rêveurs. C’est une question d’argumentation massive, fondée sur un faisceau de preuves convergentes qui ne laissent pas de place au doute. Jamais nous n’avons connu une époque comme celle-ci dans laquelle autant de processus de destruction étaient engagés simultanément.

    Bien sûr, il faut se méfier des métaphores, celle du Titanic, comme de toutes les autres. Une métaphore n’est qu’une image qui permet de mieux se figurer un concept par le biais d’une analogie, (R) une aide pour effectuer un saut intuitif, (R) vers une idée, ou encore une manière de mieux se représenter un concept. Toutefois, l’image n’est pas la réalité et le concept non plus et il faut bien prendre garde de ne pas les confondre.

    Reste pourtant que la métaphore du Titanic est intéressante : En évoquant le danger qui nous guette, elle donne un sérieux coup de semonce, en appelle à la lucidité et au sérieux. Elle insiste sur l’idée que l’humanité est une et qu’il est parfaitement vain dans la crise actuelle de raisonner de manière fragmentaire comme nous l’avons fait trop longtemps, car c’est justement cette fragmentation qui nous aveugle. Elle dit encore que nous sommes sortis de la période « la croisière s’amuse » de l’euphorie libérale et que nous n’éviterons pas les luttes, les souffrances et les difficultés. Elle dit enfin que désormais, c’est précisément cette crise systémique qui nous dépasse qui nous réunit dans une même communauté de destin (texte) qui concerne la Terre entière (Albert Jacquard texte). C'est plus qu'un scénario catastrophe, c'est un avertissement.

    2) Pour comprendre cet avertissement, nous devons voir la crise actuelle dans toute son amplitude, nous devons comprendre en quoi elle est systémique. L’expression systémique renvoie à une totalité dans laquelle les différents éléments sont étroitement reliés les uns aux autres par des processus de rétroactions, de sorte qu’ils composent en un seul tout un système organisé. Le modèle cybernétique le plus simple est donné dans l’exemple du four électrique. Les résistances qui produisent la chaleur sont contrôlées par le feedback d’équilibre produit par le thermostat. Si la température est trop élevée, la lamelle de métal du thermostat se dilate et déconnecte l’électricité. Si la température est trop faible, elle revient à sa position d’origine pour rétablir le contact. Ainsi, la température demeure constante. C’est un processus homéostatique tel qu’il en existe de très nombreux exemples dans la Nature.  Si maintenant le thermostat est cassé et bloqué sur le contact, le processus de chauffe va s’emballer et le four risque de prendre feu. Il n’a plus de feedback de régulation vers l’équilibre et un processus d’amplification chaotique le domine. Celui-ci retentit sur le système supérieur dans lequel il est emboîté. Par exemple le four va produire l’incendie qui peut se propager dans la maison, dans le jardin etc. Là, devra intervenir le feedback de régulation des pompiers, pour stopper le processus de destruction. Mais ce sera avec une perte majeure, ici  au moins matérielle pour la famille et peut être pour la communauté. Le système global, en raison de l’emballement incontrôlé de un des ses sous-système, est dès lors descendu à un palier d’équilibre inférieur, moins riche, moins satisfaisant, appauvri pour les éléments qui le compose par rapport à ce qu’il était auparavant.

    Dans la Nature, les écosystèmes fonctionnent de manière analogue, comme dans l’exemple du four, ils sont capables d’absorber une certaine variation de désordre et de la corriger, mais à conditions que les systèmes de régulations restent intacts. Les thermostats naturels sont nombreux et même redondants, de sorte que la tendance à conserver un degré élevé d’équilibre favorable à la vie est très protégée. Cette évolution et le maintient dans un équilibre optimum s’appelle le climax. L’action de l’homme sur l’environnement peut aller dans le sens d’une restauration qui tend vers le climax, l’action est alors homéotélique, elle préserve le tout et sa complexité ; ou bien elle peut aller dans le sens de la destruction du climax, l’action est alors hétérotélique, en s’attaquant aux thermostats naturels elle peut mettre en péril l’écosystème qui perd alors de sa richesse et se dégrade. On peut aller assez vite de la forêt luxuriante vers le désert mortel, tomber d’un stade riche de la biomasse, vers le stade pionnier ou encore plus bas dans la régression minérale. C’est le palier d’équilibre le plus bas, celui qui est alors livré le plus fortement à l’entropie. Planter des arbres, retenir la terre, remettre de la végétation, restaurer la faune etc. bref une action homéotélique, est favorable à la croissance qualitative de l’ensemble, la coopération  (texte) des éléments, leur diversité, travaillant à consolider le climax.

    Une société humaine, en conjonction étroite avec son environnement naturel, est aussi une totalité systémique, elle comporte des systèmes de régulation et des processus de feedback qui peuvent : a) soit contribuer à l’équilibre, permettre l’accès à une qualité de vie plus élevée. Une société saine est une société qui en tant qu’organisme est prospère dans le sens de la vitalité de l’ensemble. Le bien général a alors le sens de la promotion de la vie. b) Ou bien conduire à un emballement qui précipite l’ensemble dans une série descendante de paliers d’équilibre élevés en palier d’équilibre inférieurs, vers le stade le plus bas. Ce qui se produit alors, c’est un processus morbide de dégradation de la qualité de la vie. La crise est ce moment où nous prenons dra

 

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Vos commentaires

Questions :

1.  Que répondre à celui qui dirait: "La crise actuelle, c'est une invention des médias, il n'y a pas de différence entre aujourd'hui et hier, on a toujours été en crise"?

2.   Quelles relations pouvons-nous trouver entre le mythe du progrès du XIX ème et la crise actuelle?  

3.   Quel sens aurait la notion de fatalité appliqué à un contexte de crise? 

4.    Le notion de crise est-elle une objection majeure à la philosophe de l'Histoire?

5.    Une crise peut-elle être prévisible?  

6.    Peut-on expliquer la convergence des facteurs de destruction que nous connaissons à l'heure actuelle en invoquant des coïncidences malheureuses où faut-il d'emblée les relier?

7.  L'évolution consciente ou inconsciente, exclut-elle l'apparition de crises?

 

     © Philosophie et spiritualité, avril 2009, Serge Carfantan,
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