Leçon 143.   Recherches sur la vie dans l’univers     

    Le cinéma et la science fiction se sont appropriés depuis bien longtemps l’hypothèse d’une vie dite « extraterrestre ». La récurrence  de ce thème est expliquée par des psychologues en disant que nous aurions dans la postmodernité répliqué en quelque sorte le mythe du nouveau monde des hommes du XVII ème siècle découvrant des continents insoupçonnés. Le mythe des extraterrestres serait un avatar de l’inconscient collectif de notre époque. Une autre forme de réduction psychologique consiste à voir dans ce thème une forme de compensation propre à une crise de la conscience collective qui, ne parvenant pas à résoudre ses propres problèmes, tourne les yeux vers le ciel en espérant qu’un miracle va se produire, que des petits hommes verts vont débarquer pour sauver la Terre. Il faut dire que la littérature fleurit sur le sujet et qu’elle nourrit effectivement tous les fantasmes.

    La saine raison voudrait que l’on s’occupe avant tout des « intra-terrestres » et que l’on ne perde pas son temps avec des « extra » qui ne sont que le fruit d’imaginations bouillonnantes. Il vaut mieux porter un regard lucide sur la Terre que de rêver les yeux ouverts. Ce qui justifie amplement que ce genre de question puisse être écartée. Que l’homme apprenne déjà à marcher sur Terre avant de se prendre les pieds dans des spéculations floues! De fait, devant une telle confusion, la réaction des philosophes est de se moquer ou d’ignorer. Cette position est claire, et parfaitement justifiée.

    Cependant, cela ne nous empêche pas de tenter de poser le problème philosophiquement de manière précise. Nous y gagnerons beaucoup, ne serait-ce que de comprendre à partir de quelles conditions il peut apparaître. Est-il rationnel d’admettre l’existence de la vie ailleurs que sur la planète Terre ? La réponse n’est pas simple et se contenter de l’éviter n’est pas satisfaisant. Notre propos ici sera donc réduit. Nous avons vu plus haut que la rationalité scientifique ne devait pas être considérée de manière dogmatique. La raison n’est ni une doctrine, ni une idéologie et moins encore une religion. Nous savons que toute explication scientifique de l’univers doit être encadrée dans la formule : « dans l’état actuel de notre savoir, nous pouvons dire que ». Il est parfaitement possible de ...

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A. Le paradoxe de Fermi

    Un point de départ très intéressant nous est donné par un physicien italien, Enrico Fermi, prix Nobel de physique en 1938, célèbre aussi pour avoir produit la première réaction nucléaire en chaîne en 1944. Durant l’été 1950, Fermi travaillait au laboratoire de Los Alamos. En se rendant au restaurant, il discutait d’un dessin humoristique du New Yorker. Suite à une série de vols de poubelles, le dessinateur s’était amusé à représenter une soucoupe volante posée sur une autre planète avec des petites hommes verts portant chacun un container de déchets. Fermi demanda alors à Edward Telle, le père de la bombe H, une estimation de la probabilité que dans les dix ans à venir, nous aurions la preuve de l’existence d’objets se déplaçant plus vite que la lumière. Il présupposait bien sûr que les visiteurs se déplaçant pour nous voir, devraient avoir découvert un mode de propulsion supraluminique. Teller avança le chiffre 1sur 1 million. Fermi répondit que le chiffre était bien trop faible, et que son estimation se portait plutôt à 10%. La discussion se tassa un peu et tout d’un coup, Fermi se leva de table, et lança dans le fou-rire général de la cantine : « Mais où sont-ils ? » !! Par la suite, l’astronome Carl Sagan, baptisa la question « le paradoxe de Fermi ». (texte)

    1) Le point de départ, c’est v la vitesse de déplacement  d’un vaisseau spatial. Dans l’état actuel de notre savoir en physique, nous ne pouvons admettre qu’une propulsion  de

  v = 1% de c, la vitesse de la lumière.

    En supposant des nefs d’une taille colossale, avec une haute maîtrise de la technologie, on peut penser qu’une civilisation A peut se déplacer et mettons 500 ans plus tard, atteindre les plus grosses planètes de leur propre système solaire. Ils s’y installent durablement. 500 ans plus tard, les voilà qui repartent vers d’autres mondes à coloniser de la même manière. Les 500 années d’installation s’ajoutent donc aux 500 années de voyage et donnent la vitesse de colonisation :

    Soit 1% /2 = 0,5 %.

    Etant donné que notre galaxie fait au minimum 100.000 années lumière de diamètre, il faudrait donc pour la parcourir :

    100 000 x 0,5% = 20 000 0000 d'années.

    Etant donné que les étoiles les plus anciennes ont un  milliard d'années, si au début de l'existence de notre galaxie une civilisation avait décidé de la coloniser, elle devrait être partout maintenant. D’où la question de Fermi : « mais où sont-ils ? ». Nous n’avons pas de trace de leur existence.

    Donc, conclusion, nous sommes seuls dans le cosmos. CQFD.

     Précisons que cette analyse n’est pas de Fermi lui-même. C’est plutôt une sorte d’exercice de physicien. Comme toute démonstration, elle se développe en admettant des présupposés ; pour être précis, nous devons dire, une série d’hypothèses dont la validité sous-tend la pertinence du raisonnement. Si nous étudions de près les arguments ci-dessus, nous trouverons ceci :

    H1 : On admettra qu’il est technologiquement impossible qu’un vaisseau spatial puisse se propulser à une vitesse approchant celle de la lumière.

    H2 : On admettra qu’il faille restreindre le champ d’application spatial de l’argumentation volontairement aux limites de notre galaxie. Or il est raisonnable de penser que l’univers comporte entre 50 et 125 milliards de galaxies. La plus proche de nous est la M31 d’Andromède, à la distance de  2.200.000 années lumière. A la vitesse admise, il faudrait 220 millions d’années pour y faire un saut.

    H3 : On admettra implicitement ou bien, au sens fort, a) que la vie est une denrée extrêmement rare dans l’univers. Ou bien au sens faible b)  que la rareté concerne uniquement les formes de vie capables d’évoluer vers une structure vivante consciente et intelligente. Nous avons là tout le pan biologique du problème.

    H4 : On admettra  qu’il est nécessaire de raisonner de manière anthropomorphique concernant les modalités de comportement de A. La civilisation A est supposée colonialiste et impérialiste.

    H5 : On admettra que le concept de civilisation galactique doit être pensé par analogie (R) avec celui de civilisation humaine, ce qui suppose une forme de culture spécifique.

    H6 : On admettra qu’une civilisation puisse se maintenir identique 5 millions d’années.

    H7 : On admettra que les motivations de colonisation de A puisse demeurer constantes durant 5 millions d’années, sans par exemple ne serait-ce que changer en volonté d’exploration ou d’installation entre temps.

    2) Pour soutenir ces hypothèses, les scientifiques avancent que :

    ---------------H1 est choisi dans une version paramétrée de manière faible, ce qui reste réaliste, eu égard à nos connaissances actuelles. Avec  0,01 C on aurait déjà 11 millions de kilomètres/heure. Cette vitesse permet d’atteindre Pluton en 3 semaines. C'est beaucoup, mais c'est technologiquement réalisable. Partant de nos acquis, on admettra qu’il peut existe des difficultés physiques aux voyages interstellaires dont nous n'avons pas connaissance. Plus radicalement, autant dire qu’elles sont peut être insurmontables et qu’il n’y a même pas de solution aux problèmes que nous nous posons déjà. Ce qui liquide la question posée de manière élégante.

     H2 est aussi paramétré à un niveau faible. Il est possible cependant de tenter de donner une formulation plus précise du nombre de civilisations analogues à la nôtre dans le périmètre de la voie lactée. On doit à Frank Drake l’équation suivante :

       N = R x Fp x Ne x Fl x Fi x Fc x L.

   Dans laquelle :

 N est le nombre de civilisations.

 R est le nombre d’étoiles naissant chaque année dans notre galaxie. R est proche de 1 mais sa valeur semble décroître avec le temps. Elle était proche de 5 il y a quelques milliards d’années.

 Fp est la fraction d’étoiles qui possèdent un système planétaire. Le chiffre était inconnu jusqu’en 1996, date à laquelle les astronomes prouvèrent par le calcul l’existence de systèmes planétaires extra-solaires. Récemment, une planète extra-solaire de type jovienne a été photographiée.

 Ne est le nombre moyen de planètes analogues à la Terre.

  Fl est le taux de planètes sur lesquelles une forme de vie a pu apparaître. La vie présente une tendance à se développer dès que les conditions le permettent et une planète tellurique n’est pas nécessaire. Ce terme serait donc proche de 1.

 Fi est le taux de planètes sur lesquelles l’évolution pourrait engendrer une vie intelligente. C’est le paramètre le plus intéressant de la formule de Drake en terme de recherche scientifique, car il admet un lien direct entre la vie et l’intelligence.

 Fc est le taux de planètes sur lesquelles une vie intelligente serait susceptible de développer des technologies de télécommunication avancées. Si des civilisations extraterrestres existent, on supposera qu’elles utilisent nécessairement la radio. D’où le lien avec le programme SETI.

 L est la durée de vie moyenne d’une civilisation intelligente capable de communiquer à travers l’univers.

    Au final, l'équation de Drake fournit un  cadre de travail. Elle donne un nombre de civilisations possibles dans notre galaxie se situant entre 100 et plusieurs milliers. Or étant donné le nombre d'étoiles dans la Voie Lactée, nous aurions dû déjà rencontrer des civilisations extraterrestres. Le fait que cette rencontre ne se soit jamais produite donne à penser que nous sommes la seule espèce intelligente de la galaxie. Par extension on dira aussi dans l'univers. Beaucoup de scientifiques trouvent pertinent le résultat N=1.

    H3 : La biologie mécaniste contemporaine soutient que la vie est apparue à partir d’un hasard extraordinaire sur la Terre. Il est quasiment impossible que le phénomène ait pu se reproduire ailleurs, compte tenu de ce que nous savons aujourd’hui. Jacques Monod, dans Le hasard et la Nécessité n’hésitait pas à dire que nous sommes exilés dans le cosmos, sur un bout de Terre, comme des Tziganes errants sur un territoire vide et hostile. Le paradigme actuel de la biologie exclut radicalement la possibilité d’une vie ailleurs dans l’univers.

    H4 : Etant donnée que notre histoire est une bonne illustration du principe de Darwin, struggle for life,  étant donné que celui-ci est, d’après le consensus actuel largement admis par les biologistes, nous avons de bonnes raisons de penser qu’il doit aussi en être de même pour d’autres civilisations. D’ailleurs cette idée a été largement reprise dans la science fiction : l’extraterrestre doit, soit en raison de son développement démographique excessif, soit en raison de la menace d’extinction de sa planète liée à l’absorption de son soleil, en venir à migrer. Même s’il ne faisait qu’explorer son espace environnement, il n’aurait en vue que sa conquête expansionniste, comme les conquistador de Cortès. Voyez La Guerre des Mondes de H.G. Wells. Mais il peut aussi très bien échouer en cours de route.

    H5 : Une espèce tend à vouloir maintenir son identité. Le fait qu’elle soit intelligente ne change rien à ce postulat biologique. La culture est l’identité d’une civilisation. Le développement technologique est nécessaire et implacable certes, mais il ne change pas la structure d’une société qui reste fondée sur sa culture. Tout au plus, on admettra que le voyage dans l’espace aboutira à une unification forcée de l’identité des membres d’une même planète. Ce qui risque d’être très lent et conflictuel.

    H6 : Dans la mesure où le problème de la survie à long terme est résolu par le voyage stellaire, l’identité d’une civilisation cherchera à se conserver dans le temps. Il faudrait toutefois qu’elle puisse surmonter les risques attenants à ses tendances autodestructrices, tels que ceux que l’on trouve dans les cultures humaines. Si nous n’avons pas pu établir de contact, c’est probablement parce que le taux d'autodestruction des civilisations serait bien plus fort que prévu. Dans ce cas, beaucoup de civilisations disparaîtraient avant d’avoir pu coloniser des régions éloignées de leur berceau originel, ou de pouvoir communiquer avec nous.

    H7 : La seule survie poussera à conserver intacte la motivation conquérante. Sur une période aussi longue, les progrès technologiques fourniront des moyens de plus en plus sophistiqués, ce qui ne peut qu’alimenter l’expansionnisme inné d’une civilisation. On peut aussi compter sur les prouesses de l’évolution biologique pour assurer la survie des plus aptes sur une durée aussi colossale. Cependant, il faut encore compter sur les accidents cosmiques pour éliminer les tentatives de la vie.

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B. La représentation d’une civilisation avancée

     Il y a encore des gens pour croire qu’une hypothèse scientifique peut apparaître par une sorte de génération spontanée, sans aucun présupposé, sans un terrain sur lequel elle aurait pu fleurir. A ceux-là il faut demander de s’informer sérieusement sur l’histoire des sciences pour enfin comprendre qu’il y a toujours eu un terreau dans lequel apparaissent les idées. Nous avons vu ailleurs sur l’exemple de Newton à quel point une physique est intimement liée à des convictions religieuses, philosophiques, ou même aux croyances d’une époque. Il ne faut jamais oublier que la science est une activité qui reste humaine et profondément sociale. Kuhn l’a bien montré. Les hypothèses ci-dessus peuvent et doivent être passées au crible de la critique.

1)      Revenons ...

    H1 est un argument qui contient une étrange pétition de principe. Comment, à partir de notre technologie actuelle, fondée sur une propulsion thermique, formuler la moindre inférence sérieuse sur le futur ? L’argument est tout de même assez gonflé et en totale contradiction avec l’histoire des sciences et des techniques. Songeons à la loi de Moore en informatique. Il est raisonnable de penser qu’il pourrait fort bien exister des systèmes de propulsion bien plus rapides que ceux que nous possédons aujourd’hui. Il y a, dans les aperçus offert par la physique quantique, en matière d’énergie du vide, des plis de l’espace-temps, assez de suggestions pour que l’on puisse supposer dans l’avenir une dépassement colossal de nos technologies actuelles. En vertu de quoi notre ignorance actuelle pourrait-elle fixer les limites du possible ? A partir du moment où nous raisonnons sur l’hypothèse de civilisations différentes de la nôtre, il faut prendre en compte a) à la fois qu’elles peuvent être plus jeunes que la nôtre, moins avancées techniquement que nous, b) mais aussi qu’elles peuvent être plus âgées et beaucoup plus avancées que nous. Dans cette perspective, H1 est logiquement nul et non-avenu.

    H2. L’autolimitation est tout à fait justifiée, cependant, là encore, elle ne tient qu’à nos structures technologiques actuelles. A supposer que celles-ci puissent être dépassées de très loin, l’argument ne tient plus. Or, toute réflexion solide sur la question posée doit précisément admettre  le paramètre de possibilités technologiques supérieures aux nôtres, sinon, ce n’est tout simplement pas la peine de la poser, ce serait faire les choses à moitié, sans aucune cohérence avec le problème posé. Il est nécessaire de prendre en compte un nombre de civilisations bien plus important que ne le prévoit le calcul le plus optimiste de l’équation de Drake. A ne compter que 50 milliards de galaxies, cela fera déjà pas mal de beau monde, dans pas mal de Mondes. Difficile de croire qu’une civilisation très avancée ne serait pas capable de franchir les espaces entre les étoiles. (texte)

    ---------------H3. A supposer que l’hypothèse du hasard à l’origine de la vie ne soit qu’une forme d’ignorance déguisée en feinte modestie, doublée de rhétorique existentielle dépassée, le château de cartes s’effondrerait. Or le dossier à charge à ce sujet est si énorme, que l’on peut se demander si ce n’est pas qu’une croyance qui ne tient plus que par l’inertie de l’enseignement de la biologie. Qui peut encore adhérer aujourd’hui aux thèses du Hasard et de la nécessité ?  Nous avons vu ce problème. Aller au-delà de l’hypothèse du hasard comme origine est indispensable. (texte)

    H4. Indéniablement, le propre d’une civilisation primitive est de se fonder socialement sur le principe de la « lutte pour la vie ». Il faut se demander si ce darwinisme primitif ne date pas un peu et s’il ne doit pas être sérieusement révisé dans le problème posé. Seule une civilisation primitive aurait l’idée de saccager sa planète, de menacer d’extinction la totalité des espèces vivantes qui s’y trouvent, d’empoisonner son atmosphère et de mesurer la paix à une menace de la bombe atomique. Une civilisation réellement évoluée ne ferait certainement pas des choix aussi stupides. Elle aurait dépassé depuis des lustres le concept de « lutte pour la vie ». Aller au-delà des principes darwiniens est indispensable.

    Le paradoxe de Fermi –par principe- nous demande de mettre entre parenthèses notre anthropomorphisme spontané et de cesser de partir de notre modèle actuel pour penser une civilisation différente. Cette leçon, nous l’avons déjà apprise en ethnologie, mais ici l’exercice est encore plus amusant, car il consiste à imaginer que le primitif  c’est nous ! C’est bien ce qui est intéressant dans cette question. Supposer par avance que toute civilisation est par nature colonialiste et impérialiste est une sottise ou le reflet de préjugés d’une époque (les années 1950 le contexte de la guerre froide explique pas mal de choses). Ou les deux à la fois. Aller au-delà de l’ethnocentrisme est indispensable.

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    H7. La longueur des durées évoquées ne pose pas seulement un problème sociologique. Nous ne sommes plus ici dans le temps historique, nous sommes dans le temps de l’évolution de la Nature, ce qui pose le problème des mutations possibles de l’espèce qui chercherait à essaimer ailleurs. La forme d’origine et celle adoptée posent encore un autre problème qui conduit éventuellement à une falsification du modèle de Darwin. Celui-ci stipule que des conditions de vie différentes devraient nécessairement donner des espèces différentes. Si jamais l’évolution d’une forme de vie non-terrestre aboutissait à des formes humanoïdes, cela sonnerait le glas du darwinisme. De toute manière, la motivation conquérante et l’idée même d’expansionnisme n’ont de sens qu’à partir d’un modèle de civilisation essentiellement humain.

    2) Oui, mais lequel ? Il amusant de remarquer que Fermi et ses collègues ont révisé N de manière pessimiste au gré des événements de l’actualité. En clair, même en partant d’un raisonnement mathématique et physique, nous ne pouvons pas éviter  une forme d’anthropocentrisme consistant à puiser  l’idée de civilisation dans ...

    On pourrait penser que ces critiques balayent d’un revers de main l’intérêt du paradoxe de Fermi, mais il n’en n’est rien. Le paradoxe de Fermi nous met devant une question proprement philosophique, celle de savoir en quoi pourrait consister une civilisation avancée, différente de la nôtre. Et la  question n’est pas vraiment nouvelle. Elle tient à la représentation de l’univers qui est la nôtre. Ouverte ou fermée. Dans l’ancienne astronomie indienne, jyotish, il y avait déjà l’idée de système planétaire en mouvement autour du soleil. Les spécialistes ont d’ailleurs été étonnés de remarquer que la datation de l’âge de la Terre est étrangement semblable à celle que nous donnons aujourd’hui. C’est encore aujourd’hui cette datation qui sert de base à l’élaboration d’un thème astrologique dans le système de jyotish. L’idée de pluralité des mondes était déjà présente. En Grèce, l’école atomiste admettait un système analogue aux nôtre, composé d’une Terre, de planètes et d’une étoile fixe. Epicure disait que l’on ne saurait concevoir un champ de blé avec une seule tige et donc que d’autres mondes comme le nôtre devaient exister. Aristarque de Samos partageait l’idée d’héliocentrisme, bien avant que cette hypothèse ne fasse scandale dans l’Occident chrétien, pour mener au procès de Galilée.  

    La domination du géocentrisme au Moyen Age tient à la conjugaison de deux facteurs : la reprise du modèle  du cosmos d’Aristote dans l’astronomie de Ptolémée et l’attachement dogmatique de la doctrine chrétienne à l’idée que la Nature a été donnée par Dieu à l’homme en partage et que l’homme en est le centre. Saint Augustin croyait que nous sommes seuls. Saint Thomas d’Aquin posait explicitement que si d’autres mondes existaient, cela mettrait en doute la perfection divine. Il ne devait exister qu’un seul monde. L’hypothèse de la pluralité des mondes était perçue comme menaçante pour l’Eglise. C’est une des raisons, pour lesquelles Giordano Bruno fut brûlé par l’Inquisition sur la place Campo di Fiori à Rome, car il soutenait ouvertement qu’il existait une infinité de mondes. Nous avons vu que Bruno admettait aussi une autre hypothèse dangereuse pour l’Eglise, celle de la renaissance.  

     Alexandre Koyré a démontré magistralement que cette vision éclate à la modernité, comme on peut le voir dans les Pensées de Pascal. Le paradigme astronomique bascule de l’idée d’un cosmos limité à l’idée d’un univers infini. Pascal fait sentir le vertige de l’illimité quand il entrevoit qu’il pourrait y avoir autant de mondes dans l’infiniment petit que dans l’infiniment grand. Dans l’hypothèse de Copernic, notre position dans l’univers ne peut pas être exceptionnelle. D’autre part, de Galilée à Newton la science moderne va montrer que les lois physiques sont les mêmes partout. Dans ces conditions, à moins de conserver une position idéologique du géocentrisme, on ne voit vraiment pas pourquoi la planète Terre serait une exception dans l’univers. Le géocentrisme a produit suffisamment d’erreurs dans l’histoire pour que nous puissions tirer un trait dessus, la science est désormais copernicienne. Le tout est de savoir si nous avons assez d’audace pour aller jusqu’au bout de ses conséquences. (texte) Les Lumières ont tracé la voie. Fontenelle en 1686 badine avec une marquise dans ses Conversations sur la Pluralité des Mondes, mais il prend aussi son sujet au sérieux pour aller aussi loin que le peut son imagination. (texte) Désormais, le thème des civilisations extra-terrestres s’installera définitivement dans la littérature pour produire un genre, celui de la science-fiction. On peut rendre hommage à la science-fiction sur ce point, elle a ouvert notre imagination à des possibles que nous ne pouvions entrevoir sous le règne du géocentrisme. Nous sommes sortis de notre nombrilisme et c’est pourquoi il nous est devenu très difficile d’admettre que nous serions seuls dans l’univers. Un renversement singulier s’est produit : si autrefois on ne pouvait avancer qu’avec difficulté la croyance dans l’hypothèse de la pluralité des mondes ; aujourd’hui, c’est l’idée que nous serions seuls dans l’univers qui nous paraît relever d’une croyance (document). Bien sûr en amont, il n’y a plus le Dogme (quoique ?!), mais il est tout à fait possible d’y trouver l’idéologie.

C. Changer notre paradigme de l’univers

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     © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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