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Les trois yeux de la connaissance selon Ken Wilber - Serge Carfantan
 
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Leçon 241. Les trois yeux de la connaissance 

    Nous avons vu tout l’intérêt d’une anthropologie trinitaire, tant pour la clarification de la nature de l’être humain, que pour ses conséquences dans l’art de vivre. C’est un enjeu très important qui a suscité des débats passionnés en Occident qui sont loin d’être anecdotiques. Nous avons vu que Giordano Bruno  estimait que l’Église s’égarait en adoptant le dualisme d’Aristote, les Évangiles optant nettement en faveur d’une conception tripartite de l’être humain. Argument, entre autres, qui lui a valu le bûcher de l’Inquisition. Le spiritualisme tiré de Descartes s’est maintenu dans un dualisme corps-esprit, avec de grandes difficultés liée au fait qu’il assimile l’âme et l’esprit. Le matérialisme procède lui à une réduction drastique en ne prenant en compte que la valeur du corps.

    Dans la leçon présente, nous allons reprendre cette question à partir d’un livre de Ken Wilber, Les trois Yeux de la Connaissance.  Si en effet nous admettons qu’un être humain est tout à la fois corps, esprit et âme, il y a nécessairement trois manières d’envisager la connaissance selon qu’elle se fonde sur les sensibilia liés à l’expérience charnelle, sur les intelligibilia de l’expérience de l’esprit ou sur les transcendelia de l’expérience de l’âme. Il s’ensuit alors des types de connaissances très différents qu’il ne faudrait pas confondre, mais intégrer à la place qui leur convient. En quel sens pouvons-nous parler d’une connaissance fondée sur le corps, l’esprit où l’âme ? Dans quels domaine sommes-nous en droit de parler de théorie possible, voire de science et de quelle manière ?  

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A. L’œil de chair, l’œil de raison, l’œil de la contemplation

    Autant citer directement Wilber pour commencer : « Saint Bonaventure, le grand Docteur séraphique de l’Église, philosophe apprécié des mystiques occidentaux, enseignait que les hommes et les femmes possèdent au moins trois moyens d’accéder à la connaissance – « trois yeux », comme il disait… l’œil de chair, par lequel nous percevons le monde extérieur de l’espace, du temps et des objets ; l’œil de raison, par lequel nous acquérons une connaissance de la philosophie, de la logique et du mental lui-même ; l’œil de contemplation par lequel nous nous élevons jusqu’à la connaissance des réalités transcendantes".

    1) Poursuivons. Nous avons évoqué ailleurs la relation connaisseur-connaissance-connu. Le connaisseur est le sujet, la connaissance forme le lien, ce qui inclut les moyens corrects de connaissance (dans la philosophie indienne les pramana), et l’objet, le connu. Dans une philosophie intégrale, empreinte de spiritualité, qui ne nie rien, mais cherche plutôt ce qui est vrai, l’affirmation pertinente dans chaque système, la connaissance est ultimement un regard de l’âme. Notons que pour Saint Bonaventure « toute connaissance est une sorte d’illumination. Cependant, il faut se garder de tout confondre. Il y a la lumière extérieure, lumen exterius, « qui éclaire l’œil de chair et nous donne accès à la connaissance des objets tangibles. Il y a la lumen interius qui éclaire l’œil de raison et nous donne accès aux vérités philosophiques ». Enfin, « il y a la lumen  superius, la lumière de l’Être transcendant qui éclaire l’œil de la contemplation et révèle… une vérité qui mène à la libération ». Il est intéressant de noter que pour Saint Bonaventure, nous ne trouvons dans l’extériorité, précisément parce qu’il y a ex-tériorité, donc manifestation dans l’espace-temps-causalité, que des objets séparés : des « vestiges de Dieu ». Si maintenant nous nous tournons vers nous même, sur le plan de l’esprit, nous rencontrons dans la triple activité de la mémoire de la raison et de la volonté, « l’imago de Dieu », « laquelle est révélée par l’œil mental ». Enfin, « grâce à l’œil de la contemplation, éclairé par la lumen superius, nous accédons à l’ensemble ...

    « Cette terminologie particulière –œil de chair, de raison et de contemplation – est d’origine chrétienne, mais on trouvera des idées similaires dans les principales écoles de psychologie, de philosophie et de religion traditionnelle ». Nous dirions avec Wilber que ... philosophia perenis, La Philosophie éternelle. - C’est le titre d’un livre méconnu d’Aldus Huxley-. ...Toutefois, pour éviter de longues énumérations comparatives, nous nous en tiendrons seulement à quelques unes. Dans le Vedanta la distinction entre shtula, suksma et karana est très claire et très détaillée. Wilber distingue « le grossier (charnel et matériel), le subtil (mental et animique), et le causal (transcendant et contemplatif) ».

    L’œil de chair « participe de l’expérience sensorielle commune, qu’il crée en partie et qu’il révèle en partie. C’est le « domaine grossier », celui de l’espace, du temps et de la matière… le domaine partagé par tous ceux qui possèdent un oeil de chair semblable ». Il est essentiel de bien marquer les spécificités sous peine de commettre des erreurs préjudiciables. Ainsi, « dans le domaine grossier, un objet n’est jamais A et non-A ; il est soit A soit non-A. Une pierre n’est jamais un arbre ; un arbre n’est jamais une montagne, une pierre n’est pas une autre pierre, etc. ». L’œil de chair pose une constance objective des choses, c’est tout à la fois la fonction sensorimotrice et l’œil empirique de l’expérience sensorielle. Ce qui peut « être décelé par les cinq sens humain ou leurs extensions ». Wilber ajoute que dans la mesure où cet œil de chair est partagé par ceux qui en possèdent un semblable, ce domaine humain est dans l’ensemble partagé avec les autres animaux, surtout les mammifères, quoique avec des nuances importantes.

    « L’œil de raison, ou de façon plus générale, l’œil du mental… participe du monde des idées, des images, de la logique et des concepts ». En raison d’une influence très forte de l’empirisme, la pensée moderne a tendance à dépendre fortement de l’œil de chair, cependant, il est essentiel de se souvenir que « l’œil mental ne peut être réduit à l’œil de chair. Le champ mental comprend mais transcende le champ sensoriel. L’œil du mental, quoique n’excluant pas l’œil de chair, s’élève bien au-dessus de lui. Par l’imagination, il est capable de se représenter des objets sensoriels qui ne son pas présent physiquement, et donc de transcender l’emprisonnement de la chair dans le monde ». Par la logique il parvient à agir intérieurement sur son monde. Par la volonté il est à même de « retarder les décharges instinctives et impulsives de la chair et donc de transcender les aspects simplement animaux et sub-humains de l’organisme ». Et puis, c’est un débat très classique en philosophie : si l’œil de la raison dépend en grande partie d’un avoir qu’il tire des sens, il reste que « notre connaissance n’est pas entièrement empirique et sensorielle ». L’implication que nous allons devoir suivre, c’est qu’il est indispensable de laisser une grande latitude d’ouverture au concept d’expérience pour ne pas le réduire à de l’empirique au sens trivial du mot. L’expérience est un domaine bien plus vaste que le simple constat de fait, elle ne se réduit pas non plus à l’expérimentation et il existe une forme d’expérience spirituelle qui n’a rien à voir avec l’empirisme brut. Nous avons vu par le détail que l’existence même des mathématiques et de la logique témoigne de cette aptitude de l’esprit à pouvoir penser au-delà de l’expérience empirique. « Personne n’a jamais vu, avec l’œil de chair, la racine carrée d’un nombre négatif. C’est une entité transempirique, que ne peut être appréhendée que par l’œil de raison. La majeure partie des mathématiques, ainsi que le dit Whitehead, est transempirique et même a priori… Il en va de même de la logique. La vérité d’une déduction logique se fonde sur une cohérence interne – et non sur sa relation aux objets sensoriels ». Comme nous l’avons démontré précédemment.

    L’œil de la contemplation de la même manière, ...« L’œil de contemplation est à l’œil de raison ce que l’œil de raison est à l’œil de chair. De même que la raison transcende la chair, la contemplation transcende la raison. ... la raison ne peut être réduire, ni dérivée de la connaissance sensorielle, la contemplation ne peut être réduite à, ni dérivé de, la raison. Si l’œil de raison est transempirique, l’œil de contemplation est transrationnel, translogique et transmental ». C’est exactement de cette manière que Shri Aurobindo conçoit la Gnose. C’est un point sur lequel il faudra revenir.

    2) Pour l’heure contentons nous de résumer : « Tous les hommes et toutes les femmes possèdent un œil de chair, un œil de raison et un œil de contemplation » (le célèbre troisième œil des traditions spirituelle). « Chaque œil a ses propres objets de connaissance (sensoriels, mentaux et transcendantaux) ; qu’un œil supérieur ne peut être réduit à – ni expliqué par – un œil inférieur ; que chaque œil est

(A compléter vous-même)

Œil de chair

Œil de raison

Œil de la contemplation

lumen exterius

 

lumen  superius

Objet tangible

 

L’Être

« les vestiges de Dieu »

   
 

Mémoire, raison et volonté

Domaine transcendant

Sthula le domaine grossier

Suksham le domaine subtil

 

Expérience sensorielle

 

Expérience transcendantale

 

 

Rationnel et logique

Transrationnel, translogique, transmental

Domaine des faits

 

Domaine de l’Être

Constance objective

 

Ce qui est au-delà de l’opposition objectif/subjectif

Cf. exemples typiques des sciences « empiriques »

 

Cf. exemples de la spiritualité et de la mystique

Fonction sensori-motrice

Intellect et intelligence

 

 

    De là suit

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B. L’erreur catégorielle

    Cette distinction clarifiée, nous pouvons passer au point suivant qui est la confusion possible des trois ordres. L’erreur catégorielle se définit comme  « l’usurpation par un œil des rôles des deux autres ». Le texte de Wilber est ici très dense et bien charpenté. Nous allons nous contenter de le condenser en reprenant ses formulations.

 1) La première erreur catégorielle, la plus récente et la plus répandue, concerne le rôle que nous pouvons attribuer à la science empirique. On croit que la science Moderne, celle de Galilée, était à son origine rationaliste et qu’elle aurait affronté une sorte d’empirisme médiéval plus ou moins décadent. C’est complètement faux. « La science fut à son origine un anti-rationalisme, qui se voulu une révolte contre les systèmes rationnels de l’ère scolastique ». Whitehead le dit très bien : « Galilée ne cessait de parler de la manière dont se produisent les choses, tandis que ses adversaires (à l’esprit rationnel) avaient élaboré une théorie complète sur le pourquoi des choses. Hélas les deux théories ne donnaient pas les mêmes résultats. Galilée insistait sur les « faits irréductibles et obstinés » et Simplicius, son rival parlait, lui, de « raisons ». Or le choc entre « faits irréductibles et obstinés » et « raisons satisfaisantes » correspond exactement à un affrontement, entre l’œil de chair et l’œil de raison, entre empirisme et rationalisme; dit autrement : une revendication du fait brut de l’œil de chair contre la rationalité inflexible de la pensée médiévale. C’est ce qui explique la remarque très juste de Bertrand Russel disant que la science ne fut rien de plus que « du bon sens cohérent », ce qui signifie qu’elle s’appuya sur l’organe le plus susceptible de bon sens que nous possédons tous : l’œil de chair ». Whitehead ajoute encore : « Nous n’accorderons jamais trop d’attention au fait que la science a débuté par l’organisation d’expériences ordinaires ». Elle fut une révolte contre le rationalisme d’une époque qui usait et abusait de la logique hérité du système d’Aristote. Comme nous l’avons vu, par nature la logique transcende l’œil de chair, au point de paraître souvent déroutante, désincarnée, coupée des objets sensoriels. Et attention, ce n’est pas ni un reproche, ni une faille !  En effet, dès que nous raisonnons au sujet d’une activité ou d’une autre, nous n’avons pas besoin de l’accomplir au moyen de l’œil de chair. C’est précisément le grand pouvoir que recèle la logique, la transcendance qu’elle possède à l’égard des objets sensoriels. Comme Piaget l’a très bien reconnu, la pensée formelle opère sur et donc par là même transcende l’expérience sensorielle. Le seul test final d’un raisonnement correct consiste à vérifier si la chaîne de propositions qu’il comporte possède oui ou non une cohérence interne, si elle enfreint une règle logique et par là se trouve invalide. Tout raisonnement part de prémisses, mais ce qu’il nous faut ajouter maintenant, c’est qu’elles-ci peuvent ressortir de n’importe lequel des trois domaines .... Si le point de départ a son origine dans l’œil de chair et qu’il est valide, nous parlerons avec Galilée, de « faits irréductibles et obstinés ». Si ... nous parlerons avec Descartes de « vérités intuitivement évidentes », ou encore « d’appréhensions phénoménologiques directes » chez Husserl. Si la proposition est empruntée à l’œil de la contemplation, le religieux parlera de « révélation », ou plus modestement dans la spiritualité vivante nous dirons « intuition noétique » qui est le terme choisi dans le cours.

Et là nous retombons sur nos pieds dans la tradition philosophique. « Un vrai rationaliste est une personne qui affirme que toute connaissance valable provient exclusivement de l’œil de la raison et considère que l’œil de chair (sans parler de la contemplation) est totalement indigne de confiance. Descartes comptait au nombre de ces philosophes, lui qui disait qu’il ne faut « recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment pour telle ». Cette connaissance devait être procurée par la raison et non par les sens. Pour Descartes, la raison – rien que la raison – était susceptible de dévoiler des vérités évidentes. Il parlait à ce propos d’intuition ». Le texte est donné dans le cours. Une intuition « qui naît de la seule lumière de la raison ». Donc l’intuition initiale et la déduction, l’esprit ne doit pas en admettre davantage, les autres voies « devant être à rejeter comme suspectes et exposées à l’erreur » ». « Déclaration d’un homme qui ne croit en rien sinon en l’œil de la raison, et qui rejette purement et simplement l’œil de chair et l’oeil de la contemplation. Désormais l’œil de la raison se voit contraint de révéler des vérités empirique aussi bien que des vérités contemplatives, une tâche pour laquelle il n’est pas équipé – une tâche qui le mènera de façon inexorable à commettre des erreurs catégorielles ». L’œil de raison ne peut à lui seul dévoiler des vérités qui se situent dans le domaine du monde objectif et sensoriel. C’est Pascal l’expérimentateur plutôt que Descartes qui a suivi la voie qui allait être celle de la science moderne. «  ..."

2) Nous pouvons tout aussi bien comprendre que l’œil de contemplation est mal équipé pour dévoiler les faits de l’œil de chair, de même que celui-ci est incapable d’appréhender les vérités de l’œil de la contemplation. Ken Wilber est particulièrement incisif sur ce point : ce type d’erreur a été le grand problème de presque toutes les religions. Admettons qu’à travers leur mystique, chacune ait ouvert à un degré plus ou moins grand l’œil de la contemplation. Disons que les sages inscrits dans les grandes traditions de l’humanité ont ouvert le troisième œil. « Mais ceci n’implique pas qu’ils devinrent automatiquement des experts dans les domaines des deux autres yeux. L’éveil, par exemple, ne communique pas l’information selon laquelle l’eau est composée de deux atomes d’hydrogène et d’un atome d’oxygène. S’il dispensait un tel enseignement, celui-ci figurerait au moins dans un texte religieux – or ce n’est pas le cas ». Et que s’est-il passé ? Dans les religions monothéistes l’argument d’autorité de la Révélation a pris au fil des siècles une importance colossale. Il s’en est suivi inévitablement une erreur catégorielle qui mène droit à l’interprétation littéraliste des textes sacrés.

En 535 de notre ère, le moine chrétien Comas écrit une Topographie chrétienne, fondée sur une interprétation littérale de la Bible. Il montre que la terre n’a ni pôle nord ni pôle sud, mais qu’elle est un parallélogramme plat dont la longueur est égale au double de la largeur. Ce type d’erreur est fréquent dans le cadre d’une théologie dogmatique. Elle vaut pour toutes les religions. Penser comme les bouddhistes et les hindous que la terre repose sur un éléphant, lui-même posé sur une tortue relève encore du même genre d’interprétation littérale d’une vision contemplative qui use d’une métaphore poétique.

Bien entendu, la science moderne releva ces erreurs et, après des siècles de persécutions, réclama vengeance. En 1600 de notre ère, en Occident, le savoir était dominé par l’Église et le dogme confondait et combinait les yeux de contemplation, de raison et de chair. Avec un résultat asse confus. Au point que Descartes jugea dans son Discours de la Méthode qu’il n’y avait guère dans ses études au collège de La Flèche, que les mathématiques qu’il pu sauver. Dans le contexte dogmatique de l’époque, si la Bible dit que la terre fut crée en six jours, eh bien, qu’il en soit ainsi ! Si le dogme affirme qu’un objet dix fois plus lourd qu’un autre tombe dix fois plus vite… qu’il en soit ainsi ! « La confusion était telle que personne ne se souciait de faire fonctionner l’œil de chair et de regarder en toute simplicité le monde naturel. Voyons, est-il vrai qu’un objet plus lourd qu’un autre tombe plus rapidement ? Pourquoi ne pas faire l’expérience ? Et c’est ainsi qu’un certain Galilée monta sur la tour de Pise d’où il laissa tomber deux objets – un lourd, un léger. Tous deux heurtèrent le sol en même temps. A dater de ce jour, le monde n’a plus jamais été le même ». La méthode scientifique a été inventée de façon indépendante et simultanée par Galilée et Kepler vers l’an 1600. Ils utilisèrent l’œil de chair pour regarder le domaine de chair, mais attention, d’une manière très particulière, ... de la Nature. Aristote savait très bien le faire. L’expérience de Galilée consista à trouver un moyen expérimental de répondre à une question en fixant toutes les variables d’un phénomène, sauf une. Prendre plusieurs objets tous de même taille, lâchés au même moment d’une même hauteur, de sorte que si les objets tombaient à des vitesses différentes, ce ne pouvait être qu’en raison de leur poids. L’expérience montra qu’ils tombaient tous à la même vitesse. La proposition « les objets plus lourds tombent plus vite » était donc infirmée. Le taux d’accélération est identique. Nous avons une preuve empirique et inductive.

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3) Mais par malheur ... Le scientisme grandissant en vint dans son arrogance, surtout au XIX ème siècle, à tomber dans une autre erreur catégorielle.  Au lieu de dire « ce qui ne peut être vu par l’œil de chair ne peut être vérifié de manière empirique », ce qui est tout à fait correct, le scientiste en vient à affirmer : « ce qui ne peut être vu par l’œil de chair n’existe pas ». Le scientiste,  imposant une méthodologie qui ne convenait qu’à l’œil de chair et son domaine subséquent, revendiqua le monopole des trois yeux et tomba aussitôt dans l’erreur catégorielle. Il en vint à nier la connaissance obtenue sur le plan mental et sur celui de la contemplation. Ajoutons, Wilber insiste, que ce n’est pas une erreur de la science, mais bien une erreur du scientisme ce qui est différent. Une erreur qui conduit à toutes sortes de réductionnismes. Pour Willar Quine par exemple, il n’existe qu’une sorte d’entité dans le monde, celle étudiée par les scientifiques naturels, les objets physiques. Il n’existe qu’une sorte de connaissance dans le monde, celle que possèdent les scientifiques naturels. Et Quine est le représentant le plus en vue de l’Université. Comme Whitehead le fait remarquer, vue à travers l’œil scientifique, « la nature est inodore, incolore et insipide ; une simple agitation infinie et insensée de matériaux ». Et ce n’est pas tout, toujours pour citer Whitehead, ce modèle est le paradigme directeur incontesté des études scientifiques. Il règne toujours. Toutes les Universités du monde s’organisent en fonction de ce modèle. Aucun paradigme alternatif  ... Non seulement il règne, mais il est sans rival. Et le plus fort ajoute Whitehead, c’est que malgré tout … il est parfaitement incroyable !  Le psychiatre Karl Stern va plus loin jusqu’à dire que sa vision relève de la démence car elle a de très fortes correspondances avec la structure typique de la pensée d’un schizophrène. Le plus drôle, c’est que ceux qui partagent une telle vision diront illico que nous devons être fiers de notre science, qu’elle est significative, satisfaisante et utile. Ce faisant, ils sont en train d’introduire des concepts non-empiriques correspondant à des intentions et des valeurs. Qui relèvent bien entendu d’un plan supérieur. Erreur ! En conséquence de quoi, le « bon scientifique »… n’est plus scientifique sur le plan personnel. S’il devait l’être rigoureusement, il faudrait le remplacer… par un robot ! Le techno-scientifique parfait est une idole de métal.

Le plan de l’œil de raison implique la réflexion de l’esprit sur lui-même et le domaine mental est très complexe, vaste et d’une richesse incommensurable avec le domaine de l’œil de chair. (texte) Pour être plus précis – cette question est admirablement traitée par Michel Henry – nous sommes dans le domaine du qualitatif et non du quantitatif. Wilber écrit : « Une qualité peut être meilleure qu’une autre, un nombre pas. L’amour est intrinsèquement meilleur que la haine, mais trois n’est pas intrinsèquement meilleur que cinq. Donc à peine avez-vous traduit le monde en mesure et en nombres empiriques, que vous obtenez un monde dépourvu de qualité – ce qui revient à dire : un monde dépourvu de valeur ou de signification ». (texte) Or c’est ce monde de l’objectivité qui a été partout imposé comme standard. Il est donc logique qu’une telle vision devenue dominante devait nécessairement produire… un monde dépourvu de valeur ou de signification. A la différence, « la vision traditionnelle de la réalité prétendait que l’existence est ordonnée de manière hiérarchique, que le domaine contemplatif est plus réel et plus estimable que le domaine mental, qui a son tour est plus réel et plus estimable que le domaine sensoriel. Les trois domaines devaient être appréciés et utilisés, mais il fallait se garder de confondre leurs valeurs relatives : le causal est supérieur au subtil, lequel est supérieur au grossier… le supérieur est plus réel que l’inférieur parce qu’il est plus saturé d’Être ». (texte) La connaissance doit s’étendre vers tous les plans de l’Être. ll est évident que le savoir actuel ne rend pas justice à la complexité de l’Être, pas plus qu’il ne rend justice au sens de la vie. Et comme la vie en toute chose cherche à se connaître elle-même, à faire l’expérience d’elle-même dans sa Plénitude, il y a 

C. Théories et connaissance

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Vos commentaires

Questions:

1. Quel contenu donner à la philosophie éternelle?

2. Quelle est donc l'originalité de ce que l'on a appelé "la révolution copernicienne"?

3. Quelles seraient en définitive les les limitations de l'oeil de raison?

4. En quoi consiste les limitations du savoir fondé sur l'oeil de chair?

5. Comment justifier l'importance fondamentale d'une connaissance fondée sur l'oeil de la contemplation?

6. Pour quoi Kant aboutit-il à l'agnosticisme?

7. Que penser dans ces conditions du positivisme logique?

 

  © Philosophie et spiritualité, 2014, Serge Carfantan,
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