Leçon 180.    Les cinq sens            

    Nous avons vu précédemment que la vue et l’ouïe et étaient les deux seuls sens retenus par l’esthétique.  Plotin au début de son Traité du Beau, dit qu’il ne nous est possible de parler de beauté seulement à l’égard de ce qui est par exemple vu dans la peinture, ou de ce qui est entendu dans la musique. Et encore, l’esthétique classique ne laisse que très peu de place à la musique, elle est surtout axée sur le sens de la vue. Il en est ainsi en raison du privilège de la représentation. C’est en effet dans l’espace visible que se constitue la conscience d’objet et si le support de l’ouïe est important, c’est surtout par ce que le son est le véhicule le support du concept. Seulement, à partir du moment où c’est la pensée qui a l’initiative de la perception, la sensation est seconde et la sensibilité est faible.

    Le toucher, le goût et l’odorat sont des sens moins intellectualisés et plus sensuels, mais qui restent assez négligés chez l’être humain. Parler d’une relative infirmité humaine à ce niveau n’est pas exagéré. Nous faisions précédemment une comparaison avec l’univers olfactif du chien. Il nous est difficile d’imaginer ce que pourrait être une relation au monde qui est fondée à 80% sur l’odorat.

    Ce qui est certain, c’est que l’approfondissement du sens du toucher, du goût et l’odorat produirait une transformation profonde dans notre appréhension ce qui est. Il est aussi hors de doute que notre mode de vie à l’occidentale nous porte aussi à surintellectualiser nos sensations, ce qui les stérilise. L’art de vivre présent dans bien des cultures traditionnelles témoigne souvent d’un raffinement des sens dit « non esthétiques ». Nous avons certainement à gagner à renouer avec une forme de sensualité que nous avons négligé.  Est-il possible d’éveiller nos cinq sens ? Quelle est la spécificité ou la profondeur de chacun d’entre eux ?

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A. Le domaine de l’ouïe et le son

    Dans l'ancienne science védique, chacun des cinq sens cf. Arthur Avalon (texte) était associé à l’un des cinq Éléments de la Nature. L’ouïe est en relation avec l’akasha, ce que l’on traduit approximativement par l’Éther. L’akasha est l’élément le plus subtil, porteur de l’information et de la mémoire dans la forme du son. Le sens de l’ouie est intimement lié à l’idéation et à la Manifestation du monde phénoménal comme vibration primordiale.

    ---------------1) Le son existe sous différentes formes : a) des bruits variés qui nous entourent et de la musique dépourvu de signification ou b) dans la parole en association avec l’élément du langage, le concept porteur d’une signification. L’activité mentale s’éveille, se déploie et s’agite même dans la pensée conceptuelle ;  tandis que le simple son, comme musique ou comme bruit naturel, a plutôt tendance à réduire notre activité mentale. La sensibilité et la sensualité de l’ouïe résident dans cette vibration antérieure à la pensée conceptuelle. Nous savons bien que notre esprit n’est pas du tout sur le même registre quand il chevauche des pensées ou quand il est dans l’écoute. L’écoute est plus sensible et elle défait l’identification, la pensée est plus intellectuelle et elle implique souvent une forte identification. La signification est communément ce qui nous semble sérieux et digne d’occuper notre esprit dans notre monologue intérieur. D’où la honte évoquée par Saint Augustin dans Les Confessions : « il m’arrive d’être ému du chant que des paroles chantées, j’avoue que mon péché mérite pénitence, et alors je préfèrerais ne pas entendre de chants ». Dans le livre X il se met en recherche de la concupiscence présente dans les cinq sens, le péché de la jouissance charnelle. Ici pour ne pas céder aux charmes de la musique, il faut surtout porter attention aux paroles des Cantiques. Quand la musique se fait lascive, envoûtante, elle entraîne l’âme dans la direction du péché. Platon condamnait certains modes musicaux pas assez virils. Augustin réprouve ce que la musique contient de sensualité.

        Maintenant, cela ne veut pas dire que le son, détaché du mot qui nous sert à étiqueter, à nommer, n’ai en lui aucune valeur d’intelligence. Il en a parce qu’il existe une intelligence perceptive. Elle se manifeste dans la disponibilité par laquelle la conscience se fait réceptive. Ce qui est différent de la compulsion continuelle qui nous porte à moudre des pensées pour juger,  coller sur les objets des étiquettes mentales, à projeter des concepts. Il existe une puissance immanente du son, qui condense sa valeur vibratoire d’énergie et d’intelligence, elle parcourt toute une gamme de sonorités ; et il existe de la même manière des degrés, une ouïe grossière qui n’est interpellée que par le bruit sous une forme agressive et une ouïe subtile ouverte à des niveaux très fins du son, jusqu’à écouter dans les espaces, de silence entre les pensées. Affiner l’ouïe c’est découvrir que l’univers tout entier est murmure et vibration. C’est aussi découvrir la profondeur du silence de l’esprit. En effet, un esprit qui n’est pas intérieurement silencieux ne peut pas écouter. Il n’entend que son propre bruit. (texte) Il ne peut se mettre aux aguets et pressentir un mouvement, une respiration et les milles petits bourdonnements de la Nature. Il ne peut pas écouter une voix dans ses tremblements et recueillir ce qu’elle ne peut confier à la parole. Il ne peut pas non plus être attentif à l’activité de son esprit et encore moins être conscient des Idées. Par conséquent, il est facilement piégé par ses propres pensées, car il n’y a pas autour un espace de silence. Tant qu’il n’y a pas d’espace silencieux en nous, il ne peut pas y avoir d’intelligence lucide. Écouter, (texte) c’est ouvrir un espace à ce qui est et le laisser vacant. Écouter, c’est autoriser l’entrée en scène de ce qui advient, sans faire barrage, sans vouloir par avance contrôler, sans chercher à fuir ce qui est. C’est-à-dire sans être obnubilé par ce que nous sommes en train de dire ou de penser. L’écoute fait de l’observation une méditation vivante (texte) en donnant à la conscience une profondeur qu’elle n’aurait pas sans cela. L’écoute permet qu’affleure en permanence la Conscience qui est en toile de fond de toute expérience.

    Ce n’est certes pas l’expérience de la conscience habituelle dans laquelle nous sommes bien trop préoccupés par nos pensées pour écouter. Dans cet état, pour reprendre Ravaisson : l’ouïe n’est « plus l’instrument simple d’une réceptivité immédiate ». « Le son n’est plus uniquement une sensation, mais un objet de perception distincte ». Et c’est en réalité la pensée qui produit la transformation qui « d’une sensation inexplicable, en un objet distinct d’imagination et de conception, en une idée qui a ses parties, qui peut être décomposée et recomposée, expliquée et enseignée ». Ce que nous appelons notre état de veille est précisément cette condition dans laquelle la sensation est noyée dans la trajectoire intentionnelle de la pensée et ses motivations. Cela n’a rien à voir avec le feeling immanent à la sensation qui, dans le moment présent, laisserait s’épanouir le son et le monde sonore.

     2) Bergson disait (texte) que chez l’artiste la Nature a oublié d’attacher un des sens aux préoccupation pratiques, de sorte que l’artiste conserve un rapport virginal à ce qui est, une innocence perceptive qui est ce qui le rend sensible et fait précisément de lui un artiste. En fait cette soi-disant « préoccupation pratique » n’est rien d’autre pour la plupart des hommes qu’une activité mentale compulsive. C’est elle qui crée ce voile dont parle Bergson, le voile tissé entre nous et la réalité, ce voile qui fait que nous ne percevons que de manière distraite et en rapport avec notre intérêt intellectuel. La conscience n’est vulnérable et réceptive qu’à cette seule condition que prenne fin pour un temps le bavardage habituel de l’esprit et que s’ouvre l’espace de l’écoute.

    Un musicien n’est pas une personne douée d’on ne sait quel talent extraordinaire, c’est d’abord un être sensible à l’univers des sons, plus sensible que la plupart du commun des mortels. Dans un domaine particulier des cinq sens il a conservé un certain degré de présence. Dans les autres il peut être aussi insensible que la plupart des hommes. Mais dans le royaume de l’ouïe a conservé un degré de liberté, car il sait écouter. Ce qui n’implique, encore une fois, aucun effort intellectuel de sa part, mais une simple ouverture. C’est pour cette raison qu’un musicien est le premier à savoir apprécier les qualités esthétiques d’une œuvre musicale. Ce n’est pas parce qu’il aurait emmagasiné tout un tas de concepts dans son esprit qui lui permettraient de juger, de classer, de définir. Non, il peut dé-couvrir par lui-même ce qui est présent dans la richesse harmonique de la musique, car il garde ouvert le domaine de l’expérience du son. Nous ne pouvons dé-couvrir qu’en enlevant ce qui couvre et ce qui couvre la sensibilité musicale, c’est la lourde chape de nos préconceptions, de notre savoir, du savoir de l’intellect qui tend à pré-juger de ce qui est senti, c’est-à-dire de ne pas sentir vraiment. Ainsi, dans un monde tel que le nôtre qui est très envahi par des nuisances  sonores, dans lequel on ne peut pénétrer dans un café sans être agressé par une mauvaise musique, le sens de l’ouïe peut rester infirme. Si nous étions plus sensible, nous veillerions à ce que l’univers sonore ne soit pas pollué, autant que l’univers visuel, car cette pollution ne fait que contribuer à une agitation mentale constante qui fait que la capacité réelle d’écouter est constamment inhibée.

     ---------------3) Dans la plupart des traditions spirituelles de l’humanité  la Manifestation du Monde est décrite comme ayant sa Source dans le son primordial. Les chrétiens disent le Verbe divin. L’âme peut effectuer un passage depuis le verbe mental humain dans le Verbe divin. Ce que dit Maître Eckhart dans ses Sermons. En Inde, on admet que la création est tout entière spanda, une vibration qui est une harmonique du murmure présent dans l’Univers (texte) contenu dans les trois lettres de aum. Toute chose qui apparaît au niveau de nos sens de la vue en tant que forme se ramène ultimement à une vibration dont la formule est en quelque sorte une fonction d’onde vibratoire. Un son. Les anciens disaient que celui dont la conscience serait parfaitement pure pourrait, en prononçant les sons primordiaux, faire jaillir la forme. Cependant, dans la période historique qui est la nôtre qui est un âge d’ignorance, cette connaissance a été perdue, car il fallait protéger la puissance de la parole. C’est le sens secret de la puissance des mantras qui a été perdue car les hommes de doivent pas mal utiliser la puissance créatrice des sons. Ils en ont donc été privés. Ainsi, la pensée humaine a perdu sa puissance d’idéation créatrice et elle devenue simple représentation. Noter que les auteurs du Veda, les rishis védiques ne sont jamais présentés comme des artisans laborieux qui auraient agencé des paroles de leur propre cru. Le Veda a été entendu au niveau le plus subtil de la conscience, il est même présenté comme étant l’émanation du langage subtil de la Nature. Parfois, ce sont plusieurs rishis qui ont entendu le même hymne et c’est noté dans la compilation du Rig Veda au début de chaque sukta. Il n’y a rien de « personnel » dans

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                             B. L’espace vivant du toucher

Dans le Vaisheshika, le système de philosophie de Kanada, les substances se distinguent par les qualités de leurs paramanus ou atomes. Il existe  quatre qualités : l’odeur,  (gandha), le goût (rasa), la forme (rupa), et le toucher (sparsha). La Terre possède les quatre qualités, l’Eau possède la saveur, la forme et le toucher. Le Feu possède la forme et le toucher. L’Air possède uniquement le toucher.

 1) Le sens du toucher est très élémentaire, au sens archaïque du mot. L’enfant, après entendu la voix de sa mère explorera son monde par le toucher, ce monde alentour qui reste encore indifférencié. Le toucher comporte le sens thermique du glacé, du froid, du tiède, chaud, brûlant etc. et le tact comme le doux, le rugueux, le soyeux, le rêche etc. Indifférencié veut dire ici que le toucher est purement qualitatif. Ce qui est seulement touché comporte des nuances, mais pas  aussi nettement «d'objet » qu'il peut y avoir un objet dans l'identification par concept associée à la vue. Le toucher nous donne une présence palpable et il est significatif que c’est au sens du toucher que l’homme se réfère pour appuyer sa représentation de la réalité empirique. Le tact est moins sujet à illusion que la vue. On voit mal comment le rêche, le lisse, le froid etc. pourraient être autre chose que ce qu’ils nous paraissent et se révéler différent. Au toucher les choses prennent vie et ne sont pas seulement des objets utilitaires. Le canif dans ma poche, puis dans ma main a sa forme, son poids ; prendre le temps de le sentir au creux de la main, c'est lui accorder une existence à part entière, sentir qu'il est une réalité sensible qui mérite quelques précautions. L'utilisation comme « couteau » nous met dans la pensée utilitaire, et dans la pensée utilitaire une chose ne reçoit plus d'accueil. Si nous laissions les choses être ce qu'elles sont en les touchant, en les caressant, nous ne serions pas loin d'éprouver leur présence comme une énergie subtile, ou comme celle d'une entité. « Objets inanimés avez-vous donc une âme ? » dit le poète. Il faut une grande qualité de sensibilité du tact pour entrevoir l'âme des choses, pour pressentir qu'elles pourraient bien chacune d'entre elles, avoir une structure de conscience. Si nous accordions au toucher toute l'importance qui lui revient, notre commerce avec les choses serait profondément modifié. De la sensibilité du tact dépend le sens du raffinement qui nous porte  à nous entourer  de belles choses. L'amour des choses n'a rien à voir avec l'avidité qui consiste à nourrir l'ego en possédant des objets à n’en plus finir. Le plaisir du tact a partie liée avec le soin que nous accordons à la beauté. Passer la main sur la frise d'une armoire, tout en respirant l'odeur de la cire, prendre au creux de sa paume une poignée de porte, toute lisse des milliers de mains qui l'on ouverte, toucher le grain d'un papier peint, la courbe impeccable d'une assiette de faïence, soupeser la pince qui sert à mettre du bois dans le feu: il y a mille et un gestes du toucher que nous pourrions faire consciemment. Nous pourrions connaître ce plaisir de la rencontre des choses. Au lieu de cela, nous sommes tellement accaparés par nos pensées que errons comme un fantôme au milieu des choses sans percevoir leur individualité (texte). Nous vivons coupés du monde des choses et nous ne les appréhendons que comme objets relatifs à une utilité. Cette séparation, ainsi que la relation purement utilitaire, produit l'indifférence et l'indifférence produit la négligence,  la saleté et le mauvais goût. Nous devrions apprendre très tôt à nos enfants le contact des choses  Il n'y aurait plus alors à leur crier dessus de prendre soin de leurs affaires! Un tout petit amour se noue dans le toucher des objets qui est déjà un élément de culture. C'est aussi à partir de là que nous pourrions faire sentir à un enfant la différence entre un objet technique et son caractère très fonctionnel et le supplément d’âme contenu dans un produit artisanal fait à la main.

    ---------------2) Nous avons vu que contact avec l'animal est important pour l'équilibre psychique de l'homme. Caresser la fourrure d’un chat qui se blotti sur nos genoux est un moment délicieux. Pour un temps nous n’avons plus besoin d’être entièrement « dans la tête », nous pouvons être là et en quelque sorte laisser le chat nous enseigner cette incroyable lâcher-prise que manifeste spontanément l’animal au repos. C’est aussi un moment où nous n'avons plus besoin de produire une image de nous-mêmes. Le chat nous accepte tel que nous sommes. Nous pouvons lui donner une affection sans introduire d’attente. D’ailleurs le chat ne fait jamais ce que nous voulons. Il est très indépendant. Quand il se laisse caresser, c’est une grâce qui est en fait aussi riche que la chance en forêt d’avoir pu croiser un chevreuil. Aussi étrange que cela paraisse, le contact avec l’animal nous permet d’être nous-mêmes. Il nous permet de sentir ce qu’est une spontanéité, une vitalité, libre de tout concept, une célébration de la Vie qui ne garde rien en réserve pour plus tard mais célèbre le moment présent. Le chien est incroyablement doué dans la célébration de la Vie. Malgré  la cruauté avec laquelle son espèce a  souvent été traitée, il conserve une bonté et une affection sans limite. Nous n’y faisons pas attention, mais caresser un chien est réellement un privilège. Du contact, nous irons spontanément vers cette vitalité libre et facétieuse qui n’existe plus guère que chez l’enfant. L’homme adulte est si souvent mortellement sérieux et il a besoin de se ressourcer au contact de l’animal pour se sentir revivre dans la joie simple d’exister sans autre but que la célébration de la Vie. Mettez un chien dans une salle d'attente et tout le monde se mettra à parler. Cette joie simple du chien est aussi Sacrée. Il n’est pas étonnant que nous ayons des exemples de saints entourés d’animaux. Saint François d’Assises bien sûr, mais plus près de nous Ramana Maharshi avait une relation touchante avec les animaux. Le sens du Sacré nous rapproche de la Nature et le contact avec l’animal nous y introduit. Là aussi, ce n’est qu’une question de conscience ou d’ouverture de la conscience au domaine du sensible. (texte)

     3) Difficile d’évoquer le toucher dans la relation humaine. La question est piégée par une contradiction : elle évoque ou bien le registre de l’attirance plus ou moins vulgaire de la sexualité, ou bien  la répulsion tout aussi brutale à l’égard d’un contact déplacé. Ou bien la relation humaine est soit trop charnelle et la proximité n'est que désir, ou bien elle est envahissante et la promiscuité n'est que répulsion. Il n’y a pas de juste milieu, ou il ne se rencontre que dans les civilisations hors de l’Occident. Aux USA, il faut être très précautionneux dans ses moindres gestes, car l’accusation d’avances sexuelles ou de comportements pédophiles n’est jamais très loin. Le contact devient très cérémonial, froid et très formel. Il y a des endroits où on vous regarde de travers et le seul fait de prendre par la main son petit garçon pour le conduire à l’école devient presque indécent. Or la contradiction n’est pas mince, car dans ce monde de relations glacées qui est le nôtre, l’être humain a  énormément besoin d’un contact chaleureux, ce qui veut aussi dire aussi parfois… d’une accolade. Le succès de la campagne free hugs lancée dans le prolongement du travail d’Amma devrait nous faire réfléchir. Il vient certainement d'un profond besoin et le besoin est l’exact contrepoids de ce que nous sommes devenus. Nous sommes tellement engoncés dans des rôles formels,  tellement transis dans notre isolement ! Nous avons beau pérorer dans nos discours, il y a des moments où cela nous ferait un bien fou, ne serait-ce que quelques secondes, d’être pris dans les bras d’un être humain. C’est là que l’on peut déceler à quel point dans nos sociétés qui se prétendent conviviales, parce que consommatives, l’être humain vit dans la séparation. Nous avons plus de contact avec des objets techniques, du  carton, du plastique, ou du métal qu’avec des êtres humains.

     Il y a une richesse du toucher et des degrés depuis le contact grossier à la perception des niveaux les plus fins du tact. (texte) Ce n'est pas seulement, comme le pensait Condillac, que le toucher donne une base permanente aux images du mouvement. Il ne fait  pas qu'activer une expérience de réflexion du moi où la pensée vient palper ce qu'elle ne voit pas.

C. Le sens de la vue et la forme

    Continuons de la même manière que précédemment. La vue est associée à l'élément du Feu, (tejas) à la lumière et elle déploie l’univers visible dans lequel nous distinguons les formes (rupa) associée à un nom (nama). (texte) Le sens de la vue est le plus intellectualisé des sens, car il est le sens en rapport direct avec la représentation. Mais comme précédemment, il y une différence entre le perce-voir qui perce pour atteindre ce qu’il sait déjà, et le Voir qui ne se sert pas de la vue comme d’un simple moyen au service de la pensée, mais en fait le terrain de son expérience.

     1) Nous avons vu qu’il y a une différence entre la perception orientée de part en part, via la reconnaissance conceptuelle, et la contemplation qui laisse être le paysage, s’en imprègne, en goûte l’impression. Nous faisions la différence entre la perception habituelle de la vigilance prise sur l’objet et la vision panoramique qui diffuse l’attention dans toutes les directions. Nous avons souligné à de nombreuses reprises que l’intelligence est inséparable du Voir de la lucidité, tout en remarquant aussi que la lucidité impliquait un très haut degré de sensibilité. Enfin, il nous est apparu que l’expérience esthétique dans sa forme la plus pure n’est pas un simple sous-produit du savoir, mais relève du pur sentiment que communique la présence d’une œuvre.

    Nous devrions donc maintenant être à même de comprendre que l’expérience que nous livre le sens de la vue n’est pas, contrairement à ce que soutient l’intellectualisme, toute d’un seul tenant et qu’elle comporte une infinité de degrés et la possibilité d’un raffinement depuis le niveau le plus grossier que peut appréhender la vue, vers des niveaux plus subtils. La position de l’intellectualisme, qui ne retient que la perception conceptualisée et nie la possibilité de la sensation, de la profondeur sensible du monde est en réalité le reflet de notre manière habituelle de percevoir et rien d’autre. Nul besoin d’aller chercher ici une quelconque position philosophique. C’est d’une banalité très commune. Mais il faut bien reconnaître que c’est aussi celle du penseur avec ses exemples : le cube d’Alain, (texte) le coupe-papier de Sartre, la table de Husserl (texte). La perception pour autant qu’elle est le lieu d’une identification conceptuelle parfaitement définie. La pensée est très à l’aise avec le sens de la vue parce qu’elle y met les distinctions, les découpures nettes du concept. Si nous observons attentivement la qualité de notre rapport avec la perception au moyen de la vue, nous verrons tout de suite qu’elle est en grande partie téléguidée par l’intellect. C’est tout simplement humain. C’est notre état de conscience habituel. Ce n’est que très rarement que nous mettons entre parenthèses la cavalcade continuelle de nos pensées pour nous laisser prendre au charme d’un paysage, pour nous laisser toucher par la vie des couleurs, la danse des formes. Il faut dire aussi que le conditionnement ambiant par l’image (texte) abîme beaucoup le sens de la vue. Il détruit la pose nécessaire à l’attention. Il entretient une agitation de la pensée nuisible à l’empreinte sensible de ce qui est. Il crée une bulle dont nous ne sortons presque jamais. (texte) Comme dit Bergson, nous croyons voir et en fait nous nous bornons à reconnaître. Nous ne sommes pas ému. La plupart des hommes passent leur vie dans une sorte d’atonie sensible qui implique au niveau du sens de la vue une sorte de voile gris jeté sur les choses. En fait ils ne voient que leur propre grisaille intérieure parfois déchirée en un éclair par un joli sourire (et c’est à ce moment là que l’on tombe amoureux). Le monde visible est émouvant, parfois déchirant dans ses contrastes entre laideur et beauté. Quand il est spectacle de la Nature, il est souvent magnifique et d’une puissance prodigieuse (texte).

    ---------------Et pourtant d’ordinaire nous n’y faisons pas attention. Nous ne voyons pas la beauté de la Terre. (texte) Or c’est seulement l’embrasement de la beauté qui touche en plein cœur et soulève l’élan de l’amour. Un seul moment de plénitude éprouvé aux cimes d’une montagne devant l’immensité d’un paysage fait bien plus pour l’amour de la Terre que des heures de leçons sur l’écologie. Cette richesse-là n’est pas de seconde main et si les hommes étaient doués d’une vue beaucoup plus libre et d’une très haute sensibilité, nul doute qu’ils se comporteraient de manière totalement différente dans leur rapport au monde. L’irresponsabilité, la cruauté, la bêtise et l’indifférence ont partie liée avec une affligeante insensibilité.

     2) Nous n’apprenons pas à nos enfants, à nos étudiants à voir, à observer. Il suffirait pourtant de peu de choses pour communiquer davantage d’éveil au sens de la vue. Ce n’est qu’affaire d’attention renouvelée à chaque instant. Krishnamurti ne cesse de le répéter : « observez, observez, observez tout le temps ! » Ce que l’être humain comprend à partir d’une observation directe entre bien plus aisément dans le registre de la connaissance que ce qu’il peut apprendre par le raisonnement et l’analyse. L’observation continue maintient la relation avec ce qui est, renforce l’autonomie de l’intelligence et entretient sa clarté. Le sens de l’observation invite à la question juste, il nourrit le sens du réel et communique son appui au bon sens. Tout enseignant fait cette expérience : les questions les plus pertinentes viennent toujours des étudiants qui sont très observateurs. Qui ont une vision globale. Coupé de l’observation, l’intellect risque toujours de vouloir discuter pour discuter, de couper les cheveux en quatre, de théoriser à vide, de rationaliser ce qui devrait être au lieu de répondre à ce qui est. Le contact avec ce qui est réduit l’entrée en scène de l’ego. Il implique l’ouverture du champ de la perception et la présence au sein de la perception. Il inscrit toute communication avec autrui dans notre monde commun. Celui qui nous est offert au niveau des sens. .Ainsi, la lucidité ne peut pas vraiment être détachée de la vision, de sorte que dans la lumière de l’intelligence, la plus haute lucidité est en même temps insight, vision en profondeur.

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 Il y a des gens qui se disent très « visuels », comme d’autres se prétendent très « auditifs ». On entend par là une prévalence esthétique  pour la peinture, ou la sculpture chez les premiers, pour la musique pour les seconds. Mais un sens n’en remplace pas un autre et tous méritent d’être développés. Le sens de la vue ne peut être négligé, sans qu’il y ait péril, car il fournit un appui essentiel à l’intuition. On peut sourire des intellectuels au café capables de d’argumenter sans fin sur la prise de conscience et qui ne prêtent pas la moindre attention à la confrontation qui se déroule quelques tables plus loin. Pourtant la résonance est là dans la perception. Il suffit de Voir et le voir a une importance considérable car à cet instant et par tous nos sens, la réalité nous interpelle. (texte) La réponse dans l’instant à ce qui est suppose qu’il n’y ait pas de césure entre ma conscience et le monde. Or cette coupure est entretenue quand l’esprit est transi dans la pensée, quand il ratiocine indéfiniment et perd tout contact avec le champ immense de la vision. Le plus étrange, c’est que nous vivons dans une culture qui  entretient cette séparation. Nous construisons au fil des ans un mur entre notre expérience du visible et celui de la pensée. Il y a l’artiste qui joue avec la plastique des choses, ne se préoccupe que de l’effet et n’a pas d’appréhension globale dans le retrait de l’intelligence. Il y a l’intellectuel savant en exil dans la sphère de la théorie, des idées, des représentations et qui ignore ce qui se passe autour de lui et mange au restaurant dans des concepts sans prêter attention à ce qu’il a dans l’assiette. Il y a l’homme pratique pressé d’atteindre son but et dont le regard va de la montre au planning, du panneau de circulation à la prochaine voiture qu’il faut doubler, d’un signal à un autre et pour qui rien d’autre n’existe que dans la pensée attelée à la tâche. Pas le temps de voir. (texte) Et pourtant, au bond de la route, les couleurs de l’automne sont magnifiques, toute une gamme de rouges éclatants s’étale dans les bois. Une brume légère enveloppe la colline. La vision s’étend, l’horizon est immense et mystérieusement, chaque chose semble à sa place. Il y a en toute chose une présence. (texte) Mais bien sûr, cela ne compte pas, il y a toujours quelques problèmes plus importants à penser. Qui maintienne dans la tête. Ce qui dispense de voir. C’est pour cette raison que le regard des passants dans la rue a l’air éteint. (texte) Une absence caractéristique au monde perçu. Une extinction de la lumière de la vision. Du coup plus rien n’a de présence, plus rien n’a de couleur, plus rien n’a de vie et il n’y a plus qu’un arrière plan flottant dans le gris de mornes pensées. Qui est attentif et qui sait observer ?

D. Du goût et des saveurs

    Le goût est la qualité essentielle de l’Elément Eau, (apas) il se trouve dans la langue qui est également l’organe de la parole. Il est un de nos sens les plus communément négligé.  S'il était plus développé, par exemple, nous sentirions immédiatement qu'une nourriture est dévitalisée et si nous avions simultanément la sensation globale qui est portée par un goût raffiné, nous pourrions sentir une répulsion dans le corps. L'insensibilité du goût se traduit aussi par l'inaptitude à  reconnaître une palette riche de saveurs, ce qui implique une manière assez frustre de se nourrir dans laquelle domine surtout sucré et salé. L’Ayur-veda conseille d'être attentif  non seulement à l'impression  immédiate éprouvée dans le goût, mais aussi à l'ambiance du lieu, à l'aspect, aux couleurs, à l'odeur, à la réaction globale du corps. Au niveau subtil, le goût rejoint les quatre autres sens et une intelligence du corps accompagne la sensation globale. C’est elle qui dit de manière subliminale qu’une chose est bonne ou mauvaise.  Ce dont la pensée est incapable.

    1) La plupart du temps, l'immixtion de la pensée dans le goût consiste dans le fait de détourner l'attention depuis ce que nous mangeons vers une autre macération, toute mentale celle-là, de nos réflexions et de nos problèmes. « J'ai beaucoup de choses importantes à penser...! » et du coup je suis absent à ce qui est, et même à ce qui est… dans l'assiette. Complètement identifié à mes pensées, je n'apprécie plus rien… J'avale. Ce que font la plupart des gens. Il suffit d’observer pour s’en rendre compte. C’est l’atonie de la conscience normale que nous entretenons par la restauration rapide.

    Plus étrange encore : la pensée est capable de créer une suggestion dans le goût, par exemple dans la satisfaction snob, qu'un plat est forcément « excellent » parce qu’il est l’apanage d’un standing élevé. On peut se convaincre qu'une chose est bonne parce qu'elle est un luxe... alors que si nous écoutions notre corps, il nous dirait tout le contraire ! L’attention est encore identifiée à la pensée, elle n’est pas dans la sensation. Ainsi, la sophistication du concept est capable de s’introduire là où on l’attendrait le moins, au niveau gustatif ! Notons aussi que nous disons avoir du goût en matière esthétique, quand est présente une sensibilité élevée à la forme dans l’art. Mais il est possible de dénaturer le goût en mettant à sa place les complications du concept, ou un savoir historique et technique, là où il n’y a aucune sensibilité, aucune émotion esthétique. C’est ce qui fait dire à Pascal qu’il y a une vanité de la peinture. La même chose peut se produire au niveau du goût cette fois-ci gustatif. Qu’il y ait une dénaturation du goût peut s’entendre dans ce que le mot goût désigne car il ne peut avoir un sens que s’il y a une véritable expérience, une découverte même. Ce n’est pas un hasard si le terme de « goût » est emprunté de la relation de la bouche aux aliments et employé aussi dans le domaine de l’esthétique. Goûter c’est apprécier le rasa, la saveur, la sentir se répandre dans la bouche dans milles éclats. Apprécier de manière esthétique, c’est en éprouver la résonance et se laisser porter par les harmoniques de la beauté, par le charme d’une présence. Si c’est la pensée qui prescrit ce qui doit être senti, ce n’est plus de l’émotion, ce n’est plus une sensation. C’est un concept et un concept n’est qu’une forme. On peut donc sans contradiction être très sophistiqué et en même temps complètement insensible, dans la mesure où la sophistication, c’est toujours du mental. Ce n’est pas le domaine vivant de la sensibilité. De même que la pensée est capable de créer de toute pièce de la peur, elle peut  aussi bien créer la réaction associée à « c'est bon », ou « c'est mauvais », « c'est infect ». Le garçon qui a décidé que les épinards « c'est mauvais » peut les trouver délicieux... le jour où c'est sa petite amie qui les prépare!

    2) Laissons de côté les surimpositions psychologiques. Supposons que pour une fois nous soyons disponibles, présents à ce que nous mangeons. Nous rendrons alors au goût sa réceptivité et nous verrons qu'il est un royaume à lui seul, au même titre que les dimensions de l'espace pour la vue. En cuisine, on parle d'avant-goût et d'arrière-goût. La variété des saveurs est au niveau du goût est comparable au feu d'artifice des couleurs et aux nuances multiples des parfums.

    La variété présente dans le goût n’est pas seulement affaire de notre subjectivité personnelle et de ses préférences. Les saveurs sont en rapport étroit avec la Nature, le corps et ses fonctions ; elle peuvent les stimuler ou les ralentir et elles sont aussi en relation avec l’activité mentale qu’elles  influencent. Ce qui est connu depuis des temps très anciens.

     L'Ayur-veda distingue dans le goût six saveurs fondamentales. a) La saveur douce ou sucrée  Madhura rasa (comme dans le miel et les fruits) est liée à  la Terre et l'Eau, elle est de nature froide et rafraîchissante. Le doux et rattaché à l’amour et l’attachement. Il calme et apporte une sensation de plaisir. En excès, il donne un développement anormal des tissus, ralentit le fonctionnement du corps, donne de la lourdeur et un sommeil excessif. b) La saveur acide ou aigre, Amla rasa, (comme dans les tomates et les prunes acides) est liée à la Terre et le Feu. Elle stimule le feu digestif et aiguise l’appétit. L’acide est rattaché à l’envie et au ressentiment. En excès, il augmente la soif et ronge. c) La saveur piquante, katu rasa, (comme dans les piments et le gingembre) est liée à l'Air et au Feu, elle est de nature chaude et échauffante. Elle assèche l’humidité des aliments. Le piquant est rattaché à l’hostilité et la haine. En excès, il augmente la chaleur interne et brûle. d) La saveur salée, lavana rasa (comme dans le poisson et les crustacés) est liée des éléments Feu et Eau, de nature chaude et échauffante. Elle renforce le corps en pénétrant les tissus. Elle améliore la perception gustative. Le salé est rattaché à l’avidité. En excès, il retient l’eau et provoque une hypertension. e) La saveur amère tikta rasa (comme dans l’absinthe) est liée à l'akasha et l'Air. Elle est froide et rafraîchissante. Elle rehausse les autres saveurs. Elle tend à clarifier l’esprit. En excès, elle assèche et diminue la perception du goût.  f) La saveur astringente, kashhya rasa, (comme dans les

 

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Vos commentaires

Questions :

1.       En quel sens pourrions-nous parler d’une véritable esthétique du goût ?

2.       S’il est possible de parler d’une esthétique du goût, est-elle seulement culturelle ?

3.       Comment comprenez-vous cette affirmation d’un auteur contemporain selon laquelle l’éveil est plus près des sens que de la pensée ?

4.       Selon la tradition indienne, il existe une ouïe, un toucher, une vue, un goût et un odorat subtil (cf. les Yoga-sutras de Patanjali). Comment le comprenez-vous 

5.       Quelle relation y a-t-il entre la présence et l’expérience des sens ?

6.       Comment expliquer la prédominance de la vue chez l’homme ?

7.       Pourquoi le son est-il associé la Manifestation de l’univers ?

 

   © Philosophie et spiritualité, 2008, Serge Carfantan. 
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