Leçon 207.     Enquête sur le matérialisme  

    Un concept en –isme peut être employé de deux manières : ou bien il désigne une position assumée en tant que telle. Sartre revendique une doctrine qu’il appelle existentialisme, comme Marx le matérialisme historique. Ou bien on utilise le vocable en –isme pour caser un auteur dans une boîte conceptuelle, le plus souvent pour le critiquer. (texte) On reprochera par exemple à Heidegger son irrationalisme et à Michel Foucault son anti-humanisme.

    Laissons de côté les polémiques et attachons-nous au sens et à sa portée. Le matérialisme est une doctrine qui part du principe qu’il n’y a qu’une réalité, celle de la matière, le reste devant s’y réduire ou bien être considéré comme inexistant. (texte) Il peut chez certains auteurs être soutenu comme une thèse ou bien être repéré comme une orientation caractéristique. Comme le mental est très à l’aise dans les constructions duelles, le petit jeu de l’intellect consistera à l’opposer à un autre –isme. On dira que Platon incarne en Occident au mieux la position de l’idéalisme qui s’opposerait au matérialisme présent chez Démocrite. De même, Bergson incarne très clairement le spiritualisme français contre les formes variées de matérialisme scientifique.

    En fait l’enjeu du matérialisme est beaucoup plus large que les débats d’école et de portée bien plus radicale. Il met d’abord directement en question le paradigme du savoir scientifique. Ce qui tient dans une question toute simple : la science est-elle matérialiste ? D’autre part, le matérialisme désigne aussi une orientation générale de la culture occidentale, car s’il est bien un fait incontestable, c’est que le développement de l’Occident Moderne a propagé massivement une vision du monde matérialiste. A quoi devons-nous le matérialisme présent dans le monde occidental ? Est il dû à l’empire grandissant de la technique ? Au développement logique de notre culture ? Est il notre conquête ou bien notre perte ? Une errance de notre histoire ou son apogée ? Doit-il et peut-il être dépassé ?

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A. La banalité même

    Convenons pour commencer qu’il n’y a dans notre société rien de particulièrement original à revendiquer le matérialisme, ce serait simplement dire tout haut ce que dans l’opinion tout le monde pense tout bas. Le matérialisme est alors une attitude. Il est utile de faire un rapide état des lieux. Juste pour examiner ce que représente le matérialisme ambiant. Il est en effet d'usage de distinguer l'attitude matérialiste du matérialisme philosophique. 

    1) Dans une émission de Daniel Mermet, Là bas s’y j’y suis, en compagnie de Paul Ariès, on peut entendre au forum des Halles des propos d’adolescents très drôles sur le sujet : « la société, elle est matérialiste, M’sieur. Société de consommation. Il faut se montrer avec des marques pour avoir de la valeur, il faut le style…le style ça catalogue les gens…si t’as pas de marque, t’es un looser…  les filles, elles sont matérialistes, quand elle regarde un mec, ce qui compte, c’est le jean, le style. La fille, elle se dit : tiens, il a de l’argent, je vais pouvoir me mettre avec lui… ». (Brut d’enregistrement  et sans rire).

    Ce n’est pas un texte philosophique, mais il vaut le commentaire ! A ras-le-bitume, en immersion complète dans les banlieues, tout est dit. Quelle est la forme la plus achevée du matérialisme ambiant ? Le système de la consommation. Comment se traduit l’idée que la matérialité seule importe en tant que réalité ? Par le règne des apparences. Dans l’attitude matérialise, être, c’est vouloir paraître, et paraître de telle manière que l’on soit reconnu parce que l’on exhibe une valeur que tout le monde partage. Et comme la valeur partagée de la consommation a son exemplarité et son emblème dans les marques, porter des marques, c’est être quelqu’un, et quelqu’un de socialement bien intégré. Dans une société qui n’a plus guère de traditions et d’enracinement, où la culture est secondaire, que reste-t-il qui puisse jouer le rôle d’un terrain commun ? Le dictat du marché dans le conformisme du vêtement. Comme le dit Beigbedder, avec la publicité, le logos platonicien a été remplacé par les logos des marques. (texte) Et effectivement, nous avons vu que dans l’Allégorie de la Caverne, le mur du fond symbolise la cora, la matière et l’ombre l’apparence. Nous avons montré que la conversion de l’esprit consistait à se détourner de la matérialité, de l’hypnose des images sur le mur du fond, pour faire le chemin de la raison en quête du logos.

    La fin de la tirade est remarquable. Comment va-t-on acquérir cette apparence qui vous donne une valeur ? Avec de l’argent. Dans l’attitude matérialiste, l’argent est la valeur des valeurs, car c’est la valeur avec laquelle on peut se procurer tout le reste, de sorte que, si l’unique problème dans ce monde est d’avoir pour être, tous les problèmes se ramènent en définitive à des questions d’argent. Dans un monde matérialiste, le pré réquisit à toute décision est ; combien cela coûte ? Ou combien cela va coûter ? De même, l’implication directe de  toute entreprise appelle : combien ça va rapporter ? Le reste est optionnel. De toute manière, c’est très clair dans le texte, la valeur, c’est ce qui se paye, ce qui permet de s’exhiber, d’obtenir ces trucs que l’on achète, que l’on jette après usage, mais qui sont désirables et enviées sous le regard des autres. Dans l’extraversion publicitaire. Avec la publicité, le matérialisme ambiant a trouvé son idéologie. Avec la publicité il fabrique ses modèles, ses idoles, il structure son espace, son monde, ses fantasmes et ses valeurs. Avec le marketing, il a formé son propre système de conditionnement. Avec l’argent, il  se représente la valeur des valeurs. Mais la fin de notre micro-trottoir est aussi très intéressante : s’il est entendu que le garçon cherche la fille pour le sexe, la fille elle cherche le garçon pour trouver une sécurité financière. Ce qui nous donne deux idées importantes : a) c’est une opinion très convenue dans les milieux financiers : l’homme apporte l’argent et gagne la sécurité sexuelle, la femme apporte le sexe et gagne la sécurité financière. C’est le contrat relationnel implicite du matérialisme ambiant. b)  Le concept de sécurité n’a qu’un sens possible, c’est la sécurité matérielle et celle-ci est assurée quand l’argent coule à flot. Quand des parents veulent « assurer la sécurité de leurs enfants », ils leur donne de l’argent, ou se débrouillent pour en faire en sorte qu’ils en gagnent beaucoup.  

    2) Ce qui est sous-entendu, mais pas vraiment exprimé, c’est l’adhésion inconditionnelle à une échelle de valeurs caractéristique qui forment autant de croyances inconscientes.

    Retour sur une précédente leçon. Au sommet trône la valeur économique et plus bas, en degrés descendants, les autres valeurs. Suivent immédiatement les valeurs vitales. Il va de soi que le matérialiste définit le sujet par son corps, (la conscience ne peut qu’en être le sous-produit). Mais il se préoccupera davantage de son apparence que des soins réels dont il a vraiment besoin, il aura souci de sa santé davantage ce qui concerne la quantité d’années à vivre, un allongement de la durée de vie, qu’en ce qui concerne la qualité de vie. La question de la mort sera dans ce contexte sévèrement occultée.

    Pour ce qui a trait aux valeurs morales, le matérialisme ambiant privilégie des aptitudes orientées dans la visée de la réussite, du profit : volonté de puissance, initiative, compétence, efficacité, habileté, agressivité dans le domaine du marché etc. Bref, tout ce que l’on enseigne dans les écoles de commerce. L’honnêteté, l’intégrité sont louée, mais surtout pour la bonne conscience.

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    Bien sûr, les valeurs affectives subsistent, même si on peut se demander si dans pareil contexte des mots comme amour, amitié, bonheur ou compassion n’ont pas perdu beaucoup de leur substance. Et ne parlons pas de spiritualité, car c’est vraiment le dernier degré des valeurs. Un élan spirituel dans un milieu matérialiste, c’est un peu le chien dans un jeu de quille. On demande ce qu’il vient faire là. Il n’a pas de place. Sur le plan spirituel, le matérialisme ambiant, c’est avant tout l’athéisme d’indifférence, adossé à des certitudes scientifiques et à une suprématie technologique. Pour le père banquier, l’intérêt soudain de son fils pour le spirituel est un sujet d’incompréhension, ...

Que pourrait signifier le renversement des valeurs. du matérialisme (texte)? (quelques suggestions)

 Ce serait l’émergence du spirituel dans le matériel et un changement des priorités. Le matérialisme ambiant serait mortellement atteint si jamais se produisait un effondrement du système financier. L’argent est sa clé de voûte, s’il ne vaut plus rien, tout s’écroule. Le plus grave, serait la contagion d’une prise de conscience qu’il n’y a rien de substantiel dans l’argent et qu’il n’est que virtuel, alors que l’on croit dur comme fer qu’il est la réalité. Ce serait terrifiant. Et comme tout le système est structurellement lié à la valeur économique, ce serait à coup sûr une déconstruction du monde… Mais pas de souci, Les infos habituelles sont toujours rassurantes. Il serait aussi dérangeant qu’une prise de conscience nouvelle émerge sur le sens exact de l’incarnation. Nous ne savons pas prendre soin du corps. Nous le gavons de substances toxiques. Nous sommes ignorants de l’influence directe de l’esprit sur le corps ; autant que de l’importance du contact avec la Nature. Le matérialisme n’a pas le sens de l’art de vivre. Regarder la mort en face au lieu de l’occulter nous obligerait aussi à rompre immédiatement avec la posture matérialiste. Il se pourrait même que l’enquête sur les états proches de la mort nous oblige à des remises en questions radicales. Une vision historique de l’esprit du commerce serait incendiaire, le matérialisme est-il lié à une corruption généralisée? Ie jour où des hommes sains d’esprit auront assez de force morale pour promouvoir l’honnêteté et l’intégrité, l’histoire du capitalisme occidental paraîtra comme la plus grave dégénérescence spirituelle que l’humanité ait jamais connue.  Il serait aussi tout à fait possible que nous prenions conscience de ce que l’homme a besoin de vivre dans la beauté, comme il a besoin de se nourrir et de respirer de manière saine. Le sens esthétique n’est pas un luxe superflu, mais ce qui est inquiétant, c’est qu’un notre mode de vie passablement nous désensibilise. Le matérialisme ambiant laisse l’intelligence en friche. Mais le corollaire humiliant de cette proposition est qu’avec lui la bêtise gagne du terrain. Sur le plan des valeurs affectives, nous pouvons certes mettre en avant pas mal de sensiblerie et de sensualité notre monde ses représentations romantiques de l’amour ! Si d’aventure nous prenions conscience que dans nos attachements et nos désirs fébriles nous ne savons rien de ce que l’amour peut être, ce serait assurément un choc. Et ce serait un choc tout aussi énorme de déchirer ce voile de pitrerie et de gaîté frelatée que nous appelons notre « joie de vivre », pour découvrir l’énormité de la souffrance humaine. Si nous pouvions la voir ne serait-ce qu’une seule fois, nous saurions… ce qu’est la compassion. ... il vous invite constamment à réassurer le matérialisme ambiant pour vous enfoncer dedans, comme dans un fauteuil trop mou. Alors on peut dormir sur les deux oreilles, ce n’est pas demain la veille qu’il y aura un renversement des valeurs !  Le matérialisme ambiant bénéficie d’une énorme force qui est l’inertie.

B. Le matérialisme philosophique

 

    La question se pose ensuite de savoir en quoi le matérialisme philosophique peut se distinguer de l’attitude matérialiste, appelé aussi matérialisme vulgaire. Le mot "matérialisme" est récent, il date de la Modernité. Il apparaît pour la première fois en langue anglaise en 1668 chez Henri More. Le mot apparaît en français sous la plume de Leibniz en 1702. Il faut noter ici la formulation proposée : Leibniz nous dit que nous pouvons appeler matérialisme une doctrine de ceux qui n'admettent que l’existence des corps. Ces deux points, à savoir le lien entre matérialisme et Modernité et d’autre part, la réduction de l’existence au seul statut de la chose, au sens cartésien de « corps », sont d’une importance prodigieuse. Commençons par là.

    1) Nous l’avons vu, ceux qu’aujourd’hui on nomme les « matérialistes » étaient auparavant appelés les « mécaniciens ». Cela a été noté par les historiens. En 1866, Friedrich Albert Lange écrivait dans son Histoire du Matérialisme : "il est à remarquer qu’au commencement du XVIII è, les matérialistes avant d’être appelés de ce nom, étaient désignés comme des mécaniciens (mechanici), c’est-à-dire des gens qui considéraient la nature du point de vue de la mécanique ». C’est l’essor formidable du paradigme mécaniste à la Modernité qui a engendré la position philosophique appelée matérialisme. Pour le dire autrement, le matérialisme est alors devenu une position socialement admise et très largement partagée. Bien sûr, en remontant dans l’Antiquité et en sélectionnant soigneusement ses textes (pour exclure tous ceux qui ne cadrent pas du tout avec !) on pourra toujours trouver des références à des thèses matérialistes, mais en réalité, pendant des siècles, le matérialisme est resté une position très marginale. Il n’est pas du tout certain que les auteurs que l’on cite auraient réellement accepté la réduction de leur philosophie à une position matérialiste. Si on a l’honnêteté intellectuelle de lire tout ce qu’il nous reste de Démocrite, bien sûr on trouvera quelques passages qui vont dans ce sens. Mais on trouvera aussi de larges extraits qui ne cadrent pas du tout avec le matérialisme. Et on peut répéter le même exercice avec tous les auteurs soit-disant matérialistes qui précèdent la Modernité pour y trouver à la pelle des hérésies ! « Lucrèce lui-même, tout matérialiste qu’il était, avait par exemple écrit une invocation à Vénus et considérait encore la Nature comme le déploiement d’une mystérieuse énergie vitale ». Il est par contre incontestable que dans la lignée du mécanisme cartésien se soit inscrit toute une série de matérialismes assumés en tant que tels. Il faut se méfier des reconstructions rétrospectives qui donnent l’illusion de croire qu’une thèse très réductrice formulée aujourd’hui aurait été entièrement partagée par les penseurs d’autrefois. En fait, ce que l’on vise la plupart du temps dans ce cas, c’est la recherche d’une caution d’autorité dans le passé. Le pire serait ici de se berner avec nos projections. La tentation réductionniste est une calamité, car elle ignore la complexité. Les grands auteurs sont toujours complexes. Or, le problème, c’est justement que le matérialisme est par définition réductionniste !

    ---------------Revenons à Descartes par la petite histoire. En 1614 Descartes a 18 ans. Il s’est retiré pendant deux ans à Saint-Germain-en-Laye. Là se trouve un château royal avec un jardin extraordinaire. Six terrasses dominant la Seine. Une cascade, avec des grottes aménagées par les frères Francini. Venus de Florence, les Francini avaient été chargés de s’occuper des fontaines. Ils avaient créé un bijou de mécanique : dans les grottes éclairées par des torches, on pouvait voir des statues hydrauliques se déplacer et des oiseaux mécaniques chanter. En agissant sur certains carreaux, grâce à des mécanismes cachés, on voyait disparaître Diane ou surgir un Neptune avec son trident. Plus loin, un monstre marin vomissait de l’eau à la face des visiteurs. Le biographe de Descartes, Adrien Baillet, raconte qu'il fuyait sa famille et ses amis, mais adorait se promener dans les jardins royaux. Les automates le fascinaient. Il a d’ailleurs laissé traces de ses promenades dans le Traité de l’Homme. Ces phénomènes ne dépendaient que du « caprice des ingénieurs » et Descartes ne cachait pas que les prodiges des fontainiers lui avaient inspiré son explication du comportement humain. Son admiration pour les frères Francini l’avait même conduit en 1635 à appeler Francine la fille illégitime qu’il avait eu d’une certaine Hélène. D’où une légende vivace : Descartes, voulant montrer « que les bêtes n’ont point d’âme, avait construit un automate auquel il avait donné la figure d’une jeune fille, et qu’il appelait en plaisantant sa fille Francine. Dans un voyage

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    On devine sans peine ce qu’il adviendra par la suite des thèses inspirées par la fascination mécaniste (texte) de Descartes contenue dans le Traité de l’Homme. Par voie de conséquences, elles mèneront directement aux spéculations de La Mettrie dans L’Homme-Machine. Toutefois, nous avons vu que dans les Méditations Métaphysiques Descartes professe un dualisme. La réalité est composée de deux substances : la substance pensante (texte) qui caractérise l’esprit et la substance étendue qui caractérise la matière. L’homme est une totalité (texte) enveloppant une dualité, d’un côté l’âme immortelle et toujours pensante et de l’autre un corps mortel et dépourvu de pensée : le corps-machine. Cependant, Descartes par moment néglige l’incarnation : « je ne suis point cet assemblage de membres que l’on appelle le corps humain ». L’âme en son être n’est pas le corps. Du coup, la relation entre l’âme et le corps devient très problématique ; cela d’autant plus que le corps, si on le ramène à son essence de machine, n’est qu’un cadavre : « Je me considérais, premièrement, comme ayant un visage, des mains, des bras, et toute cette machine corporelle composée d’os et de chair, telle qu’elle paraît en un cadavre, laquelle je désignais par le nom de corps ». Pierre Thuillier commente, « singulier spectacle : Descartes se décrivait ici comme une âme hantant son propre cadavre, comme une sorte de mort-vivant… En identifiant de façon répétée le corps humain à un automate, Descartes avait élaboré à l’usage des Occidentaux un fantasme de nécrophile ». Pour un penseur qui était censé mettre en avant l’idéal scientifique d’une pensée claire et distincte, (texte) on tombait là dans des obscurités impénétrables. Il est tout à fait compréhensible que la lignée des cartésiens qui suivit ait voulu faire place nette. Descartes avait soutenu fermement que ce qui séparait l’homme de l’animal était qu’il n’était pas seulement un corps, mais était une âme douée de raison. En bon cartésien, Nicolas Malebranche affirmera ensuite que les animaux ne sauraient avoir ni sensation, ni intelligence, ni sentiment : « Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir : ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connaissent rien ». (texte) Une position pareille du dualisme devenait carrément idéologique et avait de quoi irriter d’un point de vue moral.

     2) La Mettrie va trancher le débat à la hache, et éliminer carrément le dualisme par réduction : l’homme n’est qu’une machine. (texte) Cette machine pense parce que la matière organisée peut penser. (texte) Descartes avait raison d’identifier l’homme à une machine, mais tort de lui attribuer une âme ! En 1770, le baron d’Holbach, dans son Système de la Nature, n’ira pas par quatre chemins : « Puisque l’homme, être matériel, pense réellement, il s’ensuit que la matière a la faculté de penser ». Monisme matérialiste. Il n’est pas question de faire de la pensée une substance distincte, elle n’est qu’une sorte de sécrétion du corps.

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 que ce sont les qualités premières qui définissent les caractéristiques de la matière ; les qualités secondes elles en dérivent et ont trait seulement à l’expérience de l’esprit. Du point de vue de la science, elles sont effectivement secondaires.  Pour le matérialisme, cela ne fait aucun doute, la mesure nous donne la réalité objective et la réalité objective est matérielle. Une objectivité forte ne peut s’édifier que sur le fondement de la mesure et elle doit écarter le caractère flou et variable de la subjectivité liée à l’esprit. Et comme le dit G. Politzer, « la matière existe en dehors de tout esprit et elle n'a pas besoin d'esprit pour exister ». Il revient à Pierre Gassendi, contemporain de Descartes, d’avoir cherché un lien, comment, selon le matérialisme, les qualités secondes, peuvent dériver des qualités premières. (texte) Pour y parvenir, Gassendi ressuscite l’atomisme de l’antiquité. Selon Épicure, les objets que nous percevons sont faits de très petits éléments, les atomes. Les objets que nous percevons à l’état de veille à notre échelle sont des corps  solides, corps que Descartes définit comme ayant une forme impénétrable dans l’espace. Quand par l’analyse on brise un corps quelconque, on doit trouver les éléments très petits et insécables, les corpuscules dont il est composé. La matière organisée des atomes, forme les molécules qui sont la « semences » des choses sensibles. Gassendi admet alors une mystérieuse « force séminale » d’organisation de la matière qui nous communique des sensations. Une vapeur d’esprit émergeant de la matière ?

    De fait, l’atomisme introduit dans la chimie allait très largement contribuer à l’installation définitive du matérialisme dans le champ de la pensée scientifique. Avec lui on avait découvert les briques ultimes de la matière avec lesquelles tous les corps sont composés. La physique héritée de Newton donnait pleinement satisfaction. Au point qu’un peu avant l’apparition de la relativité d’Einstein, on trouvait des manuels pour dire que nous étions parvenus à la connaissance complète de l’univers. Il suffisait de tirer le fil des équations de Newton. L’autosatisfaction de la représentation matérialiste était à son zénith.

    Notons la cohérence des points de vue dans la lignée de Descartes. Remarquons aussi que, dans ce type de doctrine, on se situe toujours dans le concept des choses qui nous sont données dans la perception vigile. Dans son essence, le matérialisme est chosique. Il est un prolongement philosophique du réalisme de l’attitude naturelle.

    ---------------3) Mais pour bien le comprendre, il ne faut surtout pas perdre de vue son nerf polémique. Sa combativité face à un adversaire, sa répulsion face à l’idéalisme ou au spiritualisme. Historiquement d’abord l’idéalisme. Remontant jusqu’à Platon, l’idéalisme soutient que la matière est née de l’Esprit (texte) ; à quoi le matérialisme rétorque que non, c’est l’esprit qui naît de la matière. Comme le dit encore G. Politzer : « les idéalistes croient que l'homme pense parce qu'il a une âme alors que les matérialistes pensent que l'homme pense car il a un cerveau… c’est la matière qui produit l’esprit… scientifiquement, on n’a jamais vu d’esprit sans matière ». Le petit mot « scientifiquement » est important, car le matérialisme met toujours la science de son côté.

    Pour les matérialistes, admettre l’existence première de l’Esprit reviendrait surtout à reconnaître l’existence de Dieu, or depuis la Modernité, toute l’histoire du matérialisme a été férocement… anticléricale ! (Voyez les textes de Jean Meslier, du baron d'Holbach, (texte) d’Helvétius, de Diderot (texte) ). Et elle l’est encore. Matérialisme et athéisme sont des mots qui vont ensemble, comme deux doigts sur une même main. L’hostilité contre la religion est un trait constant et même assez répétitif des écrits matérialistes. De même que l’on a pu utilement se débarrasser de l’âme, comme « fantôme dans la machine » de Descartes, on peut aussi se débarrasser du Dieu moral des religions. Du Dieu chrétien de Descartes. En quoi Descartes lui-même n’est certainement pas matérialiste. On peut même dire au qu’il est au contraire le père de ce que l’on appellera plus tard le spiritualisme français : Maine de Biran, Félix Ravaisson, (texte) Henri Bergson, Louis Lavelle, Teilhard de Chardin etc. Dans les controverses, il vaut mieux employer le terme spiritualisme pour marquer une opposition avec le matérialisme. Et le combat a repris de la vigueur en philosophie de l'Histoire avec l’opposition entre L. Feuerbach et Hegel, combat qui va conduite à l’élaboration chez Marx et Engels d’un matérialisme historique, appelé matérialisme dialectique. Marx rejette la prééminence des idées dans la Devenir de l’Histoire et lui substitue un déterminisme économique. (texte) On retrouve chez lui l’athéisme de Feuerbach et une représentation qui définit l’homme par la matérialité de son existence. (texte)

    Nous pourrions continuer ainsi à suivre la trace du matérialisme jusqu’à notre époque. De même que le technicisme s’est solidement installé au-delà des clivages idéologiques dans le domaine pratique, le matérialisme a lui fait sa niche au niveau théorique, reléguant le spiritualisme au rang des vieilleries historiques. Effrayé par ses propres audaces mécanistes, Descartes n’avait pas voulu publier le Traité de l’Homme. Il préférait donner au public les Méditations métaphysiques dont la vision était bien moins réductrice. L’histoire en a décidé autrement, elle a tiré du mécanicisme toutes ses conséquences, ce qui a donné... le matérialisme.

C. La science et le matérialisme

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Vos commentaires

     © Philosophie et spiritualité, 2011, Serge Carfantan,
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