Leçon 255.    Internet entre information et pouvoir     

    Les nouveautés techniques ont depuis toujours apporté avec elles des bouleversements et soulevé un enthousiasme qui n’a que bien peu de rapport avec une appréciation claire, distanciée, mesurée de leur effet réel. S’agissant d’Internet c’est peu de dire que nous manquons de distance. Nous y sommes tous complètement scotchés et engloutis que nous n’avons plus de recul pour comprendre. C’est presque comme s’il fallait n’écouter que les réfractaires qui refusent d’y jeter un œil pour entendre un discours différent de la rhétorique dégoulinante de superlatifs que l’on entend d’ordinaire.

    Il est important de cerner le phénomène Internet car, tel l’éclairage électrique envahissant les villes au siècle dernier pour ne plus laisser de recoin obscur, Internet est présent absolument partout et il n’est pas un seul secteur de la vie sociale où son incidence ne soit pas marquée. Une véritable révolution technique dit-on. Oui. L’expression est méritée et la révolution est d’une ampleur colossale. L’image de la toile que nous utilisons est assez parlante. C’est l’araignée qui tisse sa toile à partir d’elle-même. Les fils vont d’un objet à un autre, l’araignée les multiplie et au bout d’un moment il n’y a plus gère d’espace où puisse circuler la moindre bestiole sans y être accrochée. Rapprochement curieux : c’est exactement la même métaphore que nous avions utilisé dans un cours précédent pour désigner l’empire de l’ego sous la forme de l’attachement, chacun des fils désignant un lien de pouvoir (mieux peut être un croc) où s’exprime l’appartenance, la volonté de puissance de l’ego dans la conquête de son monde. Internet fonctionne-t-il comme une sorte de super-ego collectif prédateur en définitive d’une individualité et d’une pensée libre?

    Comment comprendre l’enjeu d’Internet entre échange d’informations et trafic de pouvoir ? Alors que tout le monde nous parle abondamment de marché, d’information, de pensée globale, nous allons dans cette leçon essayer de dresser un portrait d’Internet qui prenne...

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A. Une définition indispensable

      Il est dangereux de se lancer dans une discussion sur un sujet sans avoir clairement à l’esprit ce que nous désignons comme objet ; il n’est pas possible de faire l’économie au début de quelques définitions sans quoi on reste dans le vague des abstractions. Ce qui donne le vague de l’argumentation. Nous avons par exemple vu précédemment tout l’intérêt de définir clairement ce que nous devons entendre clairement par machine pour ensuite être à même de comprendre le paradigme mécaniste. Il en est de même avec Internet, il faut avoir l’animal sous les yeux pour en parler avec un peu de pertinence et au moins poser des questions justes. Cela va peut être de soi pour les spécialistes, mais en fait la plupart des gens entretiennent des idées fausses sur la nature d’Internet.

    1) Dans les années 1960, en pleine guerre froide, les militaires du Pentagone se demandaient comment il serait possible de protéger l’appareil d’État face à la menace d’une attaque nucléaire soviétique. Le point sensible était le centre de commande. Ils se disaient que s’il était situé en un seul point névralgique, il suffirait que les soviétiques y pointent leurs têtes nucléaires pour que le pays soit entièrement paralysé et que le commandement soit défait. La solution proposée en 1964 par Paul Baran était de construire un réseau qui n’aurait aucun centre, de sorte que si un de ses nodes, de ses nœuds, était détruit, le réseau pourrait tout de même résister et rester fonctionnel, l’information circulant alors différemment, en passant par d’autres nœuds, déjouant ainsi toute tentative de l’ennemis de paralyser l’information vitale dans un conflit. C’est donc à une agence du ministère américain de la Défense, l'Advanced Research Projects Agency, l’Arpa, qu’a été confié le financement et la mise en place progressive de ce réseau décentralisé. Il devait relier les chercheurs des universités, de l'industrie et du ministère de la Défense. Le projet d’ArpaNet est né en 1969 et il était au début constitué d’une toile assez légère, car ne comportant que quatre nœuds, trois en Californie et un à Salt Lake City. Au commencement de cette affaire, il s’agissait d’échanger des paquets de données pour ensuite les traiter sur des ordinateurs ; mais très vite, dans les années 70, les bricoleurs branchés sur l’Arpanet se sont mis à détourner le réseau à des fins plus personnelles pour échanger des travaux, des conseils, des affaires personnelles, jusqu’aux dernières blagues sur le président en fonction, Richard Nixon. En 1972, c’est la première liste de diffusion électronique (sur la science fiction). Évidemment, justement en raison de

    Progressivement Arpa (doc) perdait le contrôle et les fins du projet étaient oubliées ou plutôt dépassées par d’autres plus ouvertes qui se surimposaient au projet initial. Logiquement, Arpanet finit en 1983 par se détacher du reste du réseau qui deviendra alors Internet, International Network ou Interconnected Network. L’armée passait la main à la National Science Foundation qui allait se consacrer au financement du blackbone, de la moelle épinière du réseau, « l’os central » du système en quelque sorte. La suite est connue et elle appartient à l’histoire : une expansion fulgurante, une pléiade d’autres agences, comme la Nasa, les agences de recherche, les entreprises de communication etc. vont brancher leur propre réseau de communication interne au nouveau réseau en développement croissant. Le système fondé sur un répertoire FTP (File Transfer Protocol) était encore assez obscur pour un usage aisé de la part d’un visiteur qui n’était pas rompu à la technicité du réseau. La surcouche apportée dans les années 1990 d’un système de

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...titre de phénomène Internet, comme étant typiquement un phénomène technique et cela en deux sens. Primo, Internet partage une caractéristique que l’on rencontre dans une multitude d’inventions techniques : le fait que sa provenance soit liée à des motivations militaires. Secondo, le fait qu’Internet se soit développé de manière phénoménale, tel un flot qui ne cesse de grandir et devient un raz-de-marée emportant tout sur son passage ; ou encore, tel une locomotive lancée à toute vapeur et que plus rien ne peut arrêter. Ce que l’on dit du progrès technique en général quand on voit qu’il s’agit clairement d’un processus en auto-développement. Les deux cas sont différents, mais ils impliquent une forme de pouvoir.

    2) Procédons maintenant par distinctions (Je condense ici des éléments empruntés à Benjamin Bayart avec quelques ajouts). Internet est donc un réseau, mais il n’est pas le seul, ni le premier, ni le concept qui en pose la notion. On pourrait encore aller bien plus loin, en amont de la technique humaine, si nous cherchons comment l’information se communique dans le vivant et entre les vivants, entre les vivants et la planète Terre et quel rôle elle joue dans la structuration des formes dans l’univers matériel. L’univers tout entier est en réseau, il cohère avec lui-même. Le vivant sensifie en permanence, l’Univers est informatif ; Internet n’a rien inventé, il a dupliqué technologiquement le concept d’une trame d’intelligence qui est déjà dans la Nature.

    commutation de circuits (36 15… quelque chose) pour un service, il fallait se déconnecter et se reconnecter à un autre 36 15. A la différence, Internet commute des paquets de data, de données. Ces paquets sont des contenus très variés (du texte, des images, de la voix, de la vidéo etc.). Le réseau fait suivre les paquets, parfois il en perd des bouts, mais la grande différence, c’est que contrairement aux anciens réseaux, il permet de faire plusieurs choses à la fois. Ce qui n’est pas possible dans une commutation de circuits. Internet est aussi un réseau passif, à la différence des réseaux à l’ancienne qui étaient actifs, centralisés et contrôlés par un superviseur, type réseau de chemin de fer de la SNCF. Internet est a-centralisé, cela veut dire qu’il forme un patchwork de réseaux indépendants (plus de 40.000) qui se servent du même protocole et s’entendent pour ne jamais utiliser simultanément la même adresse. Donc pas de centre. On ne peut pas dire tout à fait qu’il est hors contrôle, puisque chacun des sous réseaux peut faire ce qu’il veut sur les données qui le traversent vers tel ou tel point ; cependant, le fait notable, et d’une immense importance demeure, il n’y a pas de centralisation. C’est là depuis le début et c’est justement ce qui fait la force et la résistance du système. Ce qui veut dire par exemple que si dans la toile on fait une coupure en deux, il y aura alors deux Internet, mais… qui ne se parlent plus, tout en restant vivants chacun de leur côté. Cela arrive avec la censure d’un État et cela peut aussi se produire par accident. Mettons des câbles sous-marins qui cassent dans un séisme. Donc les seuls points d’entente des 40.000 réseaux sont l’usage du protocole IP qu’ils ne vont pas changer et la gestion d’un stock d’adresses reçu de l’organisme qui gère toutes les IP. Un peu comme les numéros de téléphones. Et là non plus ils ne vont rien changer. En fait le réseau fonctionne justement quand personne n’intervient pour modifier quoique que ce soit, car si chacun voulait bricoler dans son coin « son » Internet, il se mettrait immédiatement hors jeu du réseau global. Internet est donc de ce fait extrêmement résistant, parce que sa base protocolaire est très simple. Il n’y a qu’un seul service centralisé c’est le service de nommage, les DNS et il pourrait être décentralisés.

    Enfin, pour finir, Internet n’est pas un réseau de diffusion comme l’est le réseau de radio ou la télévision qui émet un contenu par des antennes et l’envoie vers un récepteur avec une autre antenne, à sens unique, ce qui est typique de l’information mainstream en général. Mais Internet permet de faire de la diffusion. Internet n’est pas non plus un réseau de communication comme celui du téléphone (à deux en conférence à trois, quatre). Mais Internet permet aussi de faire de la communication de ce type, mais il est visiblement plus que cela. De même, ce n’est pas non plus un média : comme tel ou tel journaux sont des média. On ne peut donc pas comparer d’un côté ce que dit « Le Monde » ou "le Point" et ce que dit « Internet ». C’est idiot. Internet est un outil permettant de relier toutes sortes de contenus à des personnes qui vont les consulter et éventuellement en envoyer aussi : cela va de la diffusion de milliers de journaux, en passant par des messages mails, des tweet, du téléphone, des chats et tout ce que l’on veut et même que l’on pourra encore imaginer dans le futur. Cette polyvalence d’Internet lui donne un statut très particulier d’une ouverture sociale de très grande ampleur. C’est ce qui est assez délicat à cerner. Nous qui sommes nés avec la voiture, nous avons un peu de mal à cerner ce que pouvait être la vie sans. Il y a toutes sortes d’implications qui jaillissent dans cette relation, des expériences humaines, un mode de vie. Il faut tenter la même réflexion avec Internet ...

B. Internet et la formation du citoyen

    D’un point de vue philosophique il y a dans le phénomène Internet une caractéristique qui fait mouche. Un pouvoir sans hiérarchie, ni centre, un pouvoir dans lequel chacun est doué d’une autonomie, mais demeure en relation avec tous, cela s’appelle l’anarchie. Si on comprend bien le terme, au-delà des caricatures, l’anarchie n’est pas un régime politique parmi d’autres, an est un privatif, arkhé, c’est le pouvoir, donc anarchie veut dire « non pouvoir », qui refuse les régimes politiques. Pourquoi ? Les régimes politiques  instaurent un pouvoir centralisé et pyramidal ; tandis que l’anarchie au sens positif de l’idée, laisse le pouvoir entre les mains de chacun et place sa confiance dans la capacité d’auto-organisation des communautés humaines. On comprend dès lors pourquoi la demande de l’armée a du émoustiller les geek de l’époque, tendance anar, qui ont du se frotter les mains car dès le début, le concept même d’Internet était anarchiste, il n’en fallait donc pas de beaucoup pour qu’il soit détourné vers un usage grand public pour révéler sa véritable nature échappant par là très vite au contrôle. Le paradoxe c’est que ce soit l’armée (pouvoir archi centralisé, hiérarchisé, pyramidal) qui ait mis en œuvre un dispositif qui est dans son essence tout le contraire, anti-étatique au possible. Pour la même raison, le pouvoir politique, au sens actuel des gouvernements représentatifs, a toutes les raisons de craindre Internet : la principale étant celle-ci : c’est un outil extrêmement efficace pour former des citoyens qui ne veulent pas être soumis à un contrôle étatique.

    1) Commençons par un rapprochement ... avec l’invention de l’imprimerie. Nous disions ailleurs qu’au Moyen-âge, on interdisait à la Sorbonne l’étude du Grec pour empêcher les érudits d’aller lire dans le texte original grec des Évangiles, alors que seule demeurait la version canonique en latin, la Vulgate de Saint Jérôme. Le savoir possède un pouvoir d’organisation. Le savoir permet de contrôler l'organisation de la société et le contrôle dépend de l’autorité. ... L’Église veillait à ce que le dogme soit respecté. A une époque où très peu de personnes savaient lire et écrire et où le livre était le résultat d’années de travail des copistes, quand ce n’est pas d’une vie entière avec les enluminures pour la Bible, on comprend que le bon peuple n’avait aucun accès aux Écritures. Seulement par un ouï-dire soigneusement verrouillé. Il ne pouvait qu’écouter la voix du prêtre à l’Église, lui-même n’ayant retenu que ce qu’il avait appris au séminaire. Les livres étaient très rares. Une Bible coûtait plus cher qu’une église. Pas moyen donc d’aller vérifier si ce qui était dit à la prêche était vrai dans le texte et ceux qui savaient lire évitaient de s’éloigner de l’interprétation officielle sous peine d’être soupçonnés d’hérésie. Et pourtant, l’ouverture de l’humanisme, la poussée du libre examen faisait naître un besoin irrépressible de connaissances donc de davantage de livres, besoin que ne pouvaient pas assurer les copistes. D’une certaine manière Gutenberg n’a fait que répondre à un appel présent dans la conscience collective de son époque, appel qu’il n’a pas créé. Au XIIIème siècle, la demande des livres était déjà très importante et ils étaient très recherchés notamment par les nouveaux étudiants issus de la bourgeoisie. Il y avait des ateliers de copies mais le système de reproduction était lent. Sans compter les fautes. Au XVeme siècle, l’appétit du savoir ne faisant que grandir, tout le monde se demandait comment multiplier rapidement et à faible coût le nombre d'exemplaires d'un même livre. L’idée géniale consistant à fondre en plomb des caractères mobiles que l’on pourrait réutiliser sur des pages différentes était une vraie trouvaille. Nous n’avons même pas besoin de savoir où elle a pu germer, ce qui est important c’est de voir l’impact prodigieux de cette réponse au besoin d’une nourriture de l’intelligence par les livres. 1455, le premier livre imprimé

 

...  cours autant que l’esprit critique. L’intelligence gagne une indépendance et une liberté qu’elle n’avait pas auparavant. La raison dispose avec le libre examen de « raisons » qui ne sont pas seulement celles de l’autorité reçue. Elle peut dès lors remettre en cause les hiérarchies de pouvoir qu’elle ne faisait auparavant qu’accepter. Conséquences qui vont s’avérer d’abord dramatiques, car le libre examen va enfanter la Réforme, la rupture entre catholiques et protestants et dans la foulée les guerres de religions, avant le triomphe symbolique que constitue la publication de l’Encyclopédie sous la direction de Diderot. Qui sera suivi peu de temps après… de la Révolution. Sans les moyens de diffusion des idées offerts par l’imprimerie, il n’y aurait eu aucun de ces processus historiques. Les outils d’accès au savoir sont donc tout sauf anodins d’un point de vue politique. Qui maîtrise les moyens d’information d’un peuple, contrôle aussi ses croyances et comme les croyances sont à la racine de nos raisons d’agir, celui qui contrôle l’information dispose ...

    2) Alors ? Peut-on imaginer ce qui pourrait advenir de la structure de pouvoir d’une société si le contrôle de l’information éclatait ? Quels changements pourrait générer un réseau non-centralisé qui met à la disposition de chacun quasiment tout ce que l’homme a pu écrire ? Qui diffuse toute information, de la plus sérieuse, la plus savante, aux opinions les plus futiles, mais permet aussi de la commenter en public, de la discuter, de la critiquer, le tout en temps réel ? C’est incon­testable, potentiellement, c’est la révolution de l’imprimerie, mais à la puissance 2. Potentiellement. A condition qu’effectivement les êtres humains s’emparent du dispositif qui est mis entre leurs mains avec une conscience citoyenne...

    ... une révolution consciente, tout en espérant qu’elle fera moins de dégâts que d’autres mutations techniques d’envergure du passé. Dans quelle mesure Internet est-il à même de provoquer un éveil citoyen ? De quelle ampleur ?

    Nous avons ébauché ailleurs la théorie du développement moral de Laurence Kholberg. Selon lui, de la petite enfance à 13 ans l’enfant traverse différents stades dans lesquels mûrit sa représentation morale. Depuis le stade dit pré-conventionnel, vers les étapes de la moralité conventionnelle et éventuellement il peut la dépasser dans un sens élevé de l’autonomie d’une conscience morale post-conventionnelle.  Benjamin Boyart ébauche une théorie de ce genre avec l’évolution de l’internaute, avec en fil conducteur la formation du citoyen.

    - 1) Elle commence avec le stade consommateur : au début, surtout chez les personnes qui ne sont pas des « natifs » d’Internet, l’usager transpose ses habitudes d’achat du monde réel vers le réseau : un billet de train, une commande d’objets quelconques, puis la fonction de remplissage de formulaires qui remplacent le papier etc. A ce stade il est néophyte dans sa compréhension du système, il parle de « mon Internet » qui tombe en panne alors que c’est juste sa connexion qui est hors service et il est aussi passif que le consommateur ordinaire.

    - 2) Ensuite vient le stade kicoolol, le stade où débute les « natifs » d’Internet et celui où évoluent souvent les consommateurs du premier stade. L’individu se sert alors du mail et des réseaux sociaux, pour envoyer des images « lol », genre photos de chats sur la cuvette des toilettes et autres blagues potaches, avec la tendance porno, mais aussi des messages tous azimuts vides du genre : « je suis en train de faire des nouilles à la carbonara ». C’est l’individu postmoderne par excellence, celui du narcissisme, de la « lol generation » qui se prend sans arrêt en photo (l’adepte des selfies), qui dépense une énergie folle pour s’exciter les zygomatiques tout en croyant qu’il est drôle et qu’il en fera rigoler d’autres, croyant aussi que ce qu’il fait sur son ordinateur, c’est de la « communication » : à savoir « s’exprimer » sur le mode rigolade, même si il n’a rien à dire. C’est le stade bébé d’Internet. Ce débutant ne comprend pas grand-chose au réseau et sa maîtrise informatique est très rudimentaire. Il est facilement captif de tous les pièges com­merciaux. Il erre souvent sur le réseau en sautant d’une chose à l’autre par association.

    - 3) Ensuite vient le stade lecteur. Intéressé par un article paru dans son journal habituel, l’apprenti internaute va un jour ne pas pouvoir le trouver et par dépit aller le chercher sur Internet. Le fait nouveau qui n’existait pas avant Internet, est que simultanément il découvre qu’il peut accéder à des sources d’information différentes. Il découvre aussi qu’il y a une fonction « commentaire » à la fin. Il va alors balancer une réaction rapide genre : « cet article dit vraiment n’importe quoi !!!!... » Il fait des phrases courtes, bourrées de fautes souvent, avec adjonction de !!! et autres sigles. Il est très reconnaissable sur les sites de diffusions des grands journaux. C’est donc un lecteur débutant, mais qui se lance dans des interventions souvent maladroites.

    - 4) Vient alors le stade du râleur. Celui qui poste des trucs du genre : « Le ministre fait n’importe quoi, je vais m’acheter un bonnet rouge ». Selon Benjamin Bayart, ce n’est pas anodin du tout, c’est même très intéressant. Il y a quarante ans c’était impossible, même en utilisant le courrier des lecteurs d’un journal, très peu d’interventions étaient publiées et sûrement pas une sortie de râleur. Cela veut dit que des gens qui n’avaient pas accès à un parole publique y ont désormais accès. Peut importe après tout s’il en font d’abord n’importe quoi. Ce qui compte, c’est qu’il y a déjà un intérêt pour un sujet, il y a déjà expression, même si le contenu n’est pas brillant. Et bien sûr l’individu en question peut plafonner un peu, ce qui donne les trolls qui traînent sur les forums. Et pourtant, le râleur est un internaute véritable, c’est une personne qui saute le pas de la communication et prend la parole en public. Le fait de piocher dans plusieurs sources change aussi profondément la donne.

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    - 5) Vient ensuite le stade commentateur. Au lieu de s’en tenir à des phrases hachées, bourrées de points d’exclamation, le commentateur va commencer à s’exprimer dans un langage plus soutenu, plus riche, plus réfléchi, mieux construit. La différence avec le stade précédent, c’est que désormais il a pris conscience qu’il va être lu. On le reconnaît en ce qu’il lit les commentaires des autres. Il s’est fait suffisamment rembarré au sujet de ses post qu’il a pris l’habitude de voir ce que les autres ont dit auparavant pour ne pas répéter la même chose. Il se met à tenir des propos plus cohérents. Il est devenu quelqu’un qui lit, qui argumente, qui s’attend à être lu et critiqué. S’il dit une ânerie, il se fait reprendre et il n’est pas indifférent à la parole d’autrui. Comme dirait Platon voilà quelqu’un qui a de la vergogne. La qualité exigée du citoyen qui participe à la vie publique. Avec Internet c’est devenu une pratique courante et chose tout à fait remarquable, devant l’écran, il n’y a plus vraiment d’argument d’autorité qui vaille: ministre, député, ou simple citoyen, c’est du pareil au même dans un forum de discussion. Nous sommes dans une agora virtuelle et nous discutons. Si quelqu’un sort une bêtise, quelqu’un d’autre le dit et mieux, il existe des outils pour renvoyer à un solide exposé sur le sujet il suffit de poster un lien vers la page en question. Encore une fois, c’est le comportement d’un internaute normal. Ordinaire. Ce à quoi ne sont pas encore habitués nos politiques aujourd’hui. Certes la maturité pour y venir peut prendre plus ou moins de temps, des années même, mais la plupart des gens qui entrent sur Internet en arriveront un jour au stade commentateur. Cela se passe mieux chez les jeunes que chez les personnes proches de la retraites qui ont derrière elles toute une vie de passivité à l’égard des médias et un respect quasi-religieux de la télévision et ce qui en sort (on l’a dit à la télé). Cela veut dire que sur un thème qui l’intéresse, sur lequel il s’est documenté, le commentateur est capable de peser ce que raconte un journaliste, d’échanger des arguments, d’écouter ce que les autres disent et de modifier sa manière de voir. Du point de vue de la démocratie c’est fondamental. Ces gens là ne sont pas loin de pouvoir s’engager dans des responsabilités publiques.

    - 6) Vient ensuite le stade de l’auteur. Ce passage intervient quand l’internaute se met à poster des billets qui sont trop longs pour la petite fenêtre réservée aux commentaires sur les sites de diffusion. Il a pas mal potassé son sujet et il est devenu expert dans un domaine à force d’études, ce qui veut dire de longues lectures et une vraie passion pour un thème en particulier. Donc pas des généralités, mais un sujet plutôt pointu où les questions sont sérieusement posées (mettons la révolution de 1917, la nature de l’argent, la question du droit de l’animal, le pétrole et la question de l’énergie etc.) Il vient donc à l’idée de l’Internaute d’ouvrir un blog et d’y mettre les articles de synthèse qu’il a rédigé,  il peut alors y renvoyer des lecteurs, au lieu de refaire vingt fois la même argumentation dans des post de commentaire. Ce stade, contrairement au précédent, ne sera pas franchi par beaucoup, mais c’est tout de même une énorme transformation, tant dans la capacité réflexive qui est développée, que dans la participation à l’échange des idées à grande échelle.

    - 7) Enfin, nous arrivons au stade de l’animateur. Du blog personnel on passe à la fédération d’auteurs autour d’un thème commun. C’est un peu la fonction de rédacteur en chef d’une revue, mais en élaboration plus libre et plus ouverte. Même remarque que précédemment, savoir que peu nombreux seront les internautes qui arriveront à ce stade. Ajoutons qu’à ce niveau, comme au précédent, la maîtrise de l’outil est très achevée. La capacité de discerner les enjeux de la liberté d’expression est parvenue à maturité. Jusqu’à pouvoir fédérer des volontés autour d’une grande idée, d’un grand projet. C’est là que nous voyons le sentier parcouru, car ceux qui étaient capables de parvenir à un tel rayonnement avant Internet étaient très rares. Ils devaient surtout prêter allégeance au système idéologique, au système politique et économique en place, ou s’avancer masqué comme disait Descartes à son époque.

    La conclusion s’impose d’elle-même. T

 

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     © Philosophie et spiritualité, 2015, Serge Carfantan,
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