Leçon 250. L’argent comme outil de pouvoir   

    Même si, sans que l’on n’y prête attention, dans l’opinion commune les termes sont interchangeables il y a une différence subtile entre l’argent et la monnaie. Quand nous employons le terme de monnaie, nous devrions surtout avoir en vue l’intermédiaire par lequel s’effectue nos échanges marchands. Pas tous les échanges bien sûr. Ni la relation de don. Nous avons vu avec Aristote sa justification. D’autre part, nous avons vu la différence entre la monnaie fiduciaire, émise par les États, ou par une fédération d’États, comme l’Union Européenne et la monnaie scripturale générée par les banques par le biais des emprunts. Enfin, nous avons aussi vu la différence considérable entre monnaie d’État et monnaie locale.

    Le terme "argent" a lui un sens qui en appelle d’emblée à l’idée de thésauriser de la richesse. Le métal argent dans son aspect brillant évoque l’idée d’une valeur qui échappe à la destruction du temps. La cassette d’Harpagon. L’or parle dans le même symbolisme : un métal de la couleur du soleil, le métal incorruptible par excellence. Donc, encore une fois, qui échappe au temps. D’où l’idée que l’argent est le symbole de la richesse qu’un individu peut posséder, qui lui permettrait d’éviter la destruction du temps et celui qui en possède beaucoup est quelqu’un que l’on dit « à l’abri » ! Et il est appelé riche. Mais la notion de richesse est en fait très subtile, car la richesse de l’argent n’est que la richesse extérieure visible. Mais quand l’homme n’a plus de regard que pour la comédie des apparences, quand la hiérarchie des valeurs d’une société met au sommet l’argent, alors de toutes évidence, la volonté de puissance ne peut faire autre chose que d’identifier à l’argent la proie de tous les désirs. Et à travers cette identification, l’argent est « vu » comme une concentration de la puissance, il est alors entendu que c’est par lui que l’on peut accéder à tout le reste. Une étrange hallucination en fait, car tout bien pensé, la Valeur de toute les valeurs est plutôt la Vie, et c’est une étrange folie qui s’empare de nous quand nous entrons en adoration devant l’argent.

    Maintenant, est-ce que ce n’est pas justement dans la volonté de puissance qu’il faut chercher l’origine de ce déplacement ? En quel sens peut-on dire que l’argent est un outil de pouvoir ?

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A. De la fascination exercée par l’argent

    Stiglitz termine in extremis son livre sur la crise de 2008, Le Triomphe de la Cupidité, par quelques considérations sur la psychologie humaine, brèves, trop brèves. Eh bien nous allons commencer par là. C’’est un aspect qui a été très peu étudié par les économistes et pour cause, l’économiste est un théoricien et il a tendance a ne prendre en compte que l’abstraction objective et non le vécu dans lequel l’abstraction est nourrie quand la pensée se met à y croire. On peut indéfiniment se perdre dans des abstractions il restera qu’en amont de toutes nos conduites, il y a la subjectivité humaine, et en elle la foi que nous investissons dans nos croyances. Si nous sommes à ce point fasciné par l’argent, c’est parce que nous vivons une société dans laquelle l’adhésion au credo de la puissance de l’argent est en permanence réassurée. Ce fondement psychologique est premier, il faut toujours et revenir.

    1) Revenons sur la genèse du désir. Être fasciné, ce n’est pas admirer. Nous pouvons admirer la ligne d’une belle voiture et en rester là. Nous pouvons admirer les jardins d’une propriété et une demeure magnifique et en rester là. Il y a un plaisir esthétique et sans aucun doute les apparats du luxe offrent un plaisir esthétique. Mais voici que naît dans l’esprit un train de pensées subconscientes: « comme j’aimerais posséder cette voiture, au volant d’un coupé sport de cette allure on doit se sentir comme un dieu… Ce doit être vraiment extraordinaire d’être riche, de vivre comme dans ce genre de palace, au milieu du luxe. Profiter de la vie et ne plus penser à rien. Le rêve…  ». La pensée a fait naître le désir. En soi le désir n’est pas en lui-même un problème, il a son énergie et son mystère, c’est la pensée qui en est un à partir du moment où elle fabrique un double hallucinatoire du réel ou l’esprit se perd. Fasciné. La pensée produit alors une énorme amplification de l’ego et susurre à l’oreille la petite voix dans la tête : « si j’avais, comme ces gens beaucoup d’argent, je me sentirais plus puissant, je pourrais en imposer d’avantage,… je pourrais être davantage moi-même ». Encore une fois, toujours sur un plan subconscient, dans le monologue de l’ego, pas sur un plan vraiment conscient et verbalisé. D’ailleurs, dès que nous verbalisons toutes ces sornettes, cela devient complètement ridicule. Mais dans l’intimité secrète des pensées, cela fonctionne très bien. C’est tout simplement ce que l’on appelle un fantasme. Le même processus se développe ... d’abord la perception d’une très belle femme, ou d’un bel homme, puis le désir et ensuite le flot des pensées autoalimentées par l’ego, le flot des pensées obsessionnelles. Dans les deux cas, le résultat fait que l’attention n’est plus du tout une appréciation, elle n’est plus dans la perception, elle n’est plus du tout dans le réel, elle est subjuguée par la pensée, elle est complètement identifiée aux pensées. Et c’est le commencement de la folie.

    Cela peut aussi s’appeler rêver les yeux ouverts. Le plus étrange c’est que cette hallucination tend d’elle-même à effacer l’appréciation sensible. Vous luttez comme un diable pour gagner plus d’argent pour vous payer un belle maison, vous l’obtenez et assis sur le canapé, il y a toujours ce moment où la pensée revient : « bon. Alors… Oui c’est confortable…mais où est le sentiment que je cherchais d’être enfin moi-même ? ». La satisfaction ne fait que passer. « Il m’en faut encore plus pour me sentir vraiment moi-même. Peut être une plus grande maison ? Peut être une trophe wife pour aller avec ? » Qu’est-ce que je peux ajouter encore à moi pour être enfin moi-même ? ». Bien évidemment, cette pensée ne peut fonctionner que dans la comparaison : « les voisins ont une piscine magnifique. Il m’en faut une… ». Le sens de l’ego n’existe que dans la comparaison. « Pour que je me sens d’avantage moi, il m’en faut au moins autant qu’un autre, il m’en faut d’avantage, je me sentirais d’avantage moi quand je pourrais montrer que je possède d'avantage. Ils verront que je suis bien plus puissant ». Et il faut que cette supériorité soit visible, il faut qu’elle soit reconnue, enviée. Il faut qu’elle ait une valeur telle qu’elle suscite chez les autres l’envie. Le luxe. « Je ne le dirais pas, mais j’envie les aut

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    2) Et autour de cette valeur l'ego développe de gigantesques constructions mentales. Des cathédrales de concepts pour construire un réel à la mesure d’un désir halluciné. Des toiles d’araignée d’argent pour relier tout ce qui a une existence et une valeur. De sorte que tout soit évalué par l’argent. Il faut bien que l’argent soit la valeur suprême, puisque c’est par son moyen que l’on peut obtenir tout ce que l’on veut. Il faut donc présupposer qu’ici bas l’argent condense toute la Valeur, car tout le reste lui est lié et en dépend. Le Monde est de part en part un monde économique, tous ceux qui s’entendent la–dessus font partie de la même coterie. Et celui qui n’y croit pas est un rêveur, un fou ou un idéaliste qui d’emblée en est exclus. Les gens « réalistes » pensent en termes d’argent et ils mesurent la réalité avec l’étalon de l’argent. Point barre. Cela ne se discute pas. Ils sont comme les croyants dogmatiques, l’âme chevillée à leur foi. Ils peuvent se piquer d’un zeste de tolérance et admettre du bout des lèvres qu’existent d’autres « religions », mais au fond de leurs pensées, il ne peut y en avoir qu’une, la leur. Point barre. Cela ne se discute pas. Les « réalistes » postmodernes ont une foi inconditionnelle dans l’argent mais dans leur grande largesse ils tissent de propos vaguement élogieux les autres valeurs, la valeur de l’amour, de la culture, de la famille, de la Terre, mais leur pensée centrale rester la même. « Les affaires c’est les affaires ». « Le profit, c’est le profit ». "L’argent, il en faut pour se payer une bonne vie". « L’argent ne fait pas le bonheur… mais il y contribue ». Dans les paroles du réaliste c’est ironique et complètement hypocrite. Le sous entendu, c’est : « cause toujours… Moi je sais que l’argent, c’est ce qu’il y a de plus important, alors tes fadaises philosophiques sur le bonheur, tu peux te les garder, je n’en n’ai rien à faire ».

    La foi inconditionnelle ... enferme l’Absolu dans le dogme. Les « réalistes » postmodernes font de l’argent un absolu et de tout le reste le relatif qui en dépend. Ils pensent à l’intérieur du culte monothéiste de l’argent. Même quand ils se rendent à l’Église ou au temple… pour prier Dieu de protéger leur commerce. Mais il y a pire. Nous avons vu que les croyants dogmatiques, parce qu’ils ne font qu’exprimer une forme d’ego collectif, ont besoin d’ennemis pour renforcer le sentiment qu’ils ont d’eux-mêmes, d'être un « nous » face à «eux». Le même schéma égotique se réplique dans la religion avec l’argent. Ceux qui font de leur richesse une identité, ont besoin de leurs ennemis, les pauvres pour sentir leur supériorité, car cela renforce leur sens du moi. Nous disions que si tout le monde était croyant de la même foi, cela affaiblirait le sens de l'identité. Si tout le monde était riche l’argent perdrait illico sa valeur comme investissement égotique. Inversement, ceux qui font de leur pauvreté une part essentielle de leur sens de « moi », ont ...tout en les enviant en secret. ... dans la même illusion dans une société dans laquelle il est implicitement admis que la valeur d’une personne se mesure avant tout par la taille de son compte en banque. Hegel disait que le dominant savoure sa supériorité en lisant la peur dans le regard terrifié de celui qui est dominé. L'esclave reconnaît lui la puissance de celui qui le domine et voit confirmé son statut de dominé qu’il reconnaît. L'un et l'autre renforcent leur sens du « moi ». La supériorité de classe n’a donc pas besoin pour être étayée d’idéologie politique, elle n’est pas sociale fondamentalement, à sa racine elle est psychologique. d'ailleurs quand les idéologies politiques ne sont plus que des joutes verbales, demeurent en sous-main les hiérarchies de l’argent et les luttes égotiques qui les justifient.

    Jean-Claude Carrière dans L’argent, sa vie, sa mort,  ajoute encore quelques remarques à cette « théologie » de l’argent. Tout d’abord, une observation : « Si les Grecs et les Romains honoraient un dieu du commerce, l’argent, l’argent en soi, simple outil d’échange, où les maître du moment aimaient à frapper leur profil », n’était pas perçu comme une divinité (texte) « à laquelle il serait possible d’élever des statues, d’adresser des prières. Il servait à lever des troupes, à payer des rançons, à achever des alliances, à se procurer des terres, des esclaves ou des femmes ». Bref, l’argent était instrument de pouvoir. L’argent « ne méritait ni prière ni sacrifice. On n‘adore pas un outil ». « Que de chemin parcouru ! Quand nous nous rapportons aujourd’hui à l’argent, c’est bien d’une vie qu’il est question, d’une nouvelle forme de vie». La seule que nous sommes parvenue à déifier, celle de l’argent. Et comme il ne reste plus que cela qui semble encore avoir une valeur, il faut bien y mettre tout l’attirail de la religion, des prophètes : les économistes avec les « orthodoxes » et les « hérétiques ». Des sacerdotes qui célèbrent des rites simples et répétitifs (les applaudissements de clôture des bonnes séances de Wall Street). Et c’est en toute bonne foi que les mêmes diront devant les caméras qu’être à Wall Street, c’est être du conseil de Dieu ! (Si, si véridique voyez Capitalism a love story de M. Moore) Wall Street en lieu et place de la basilique Saint Pierre. (texte) Et en dessous des cardinaux, toute la hiérarchie vénérable de la finance jusqu’aux prélats du marketing qui vendent la bonne parole au peuple. Ces derniers temps, la fascination que l’argent exerce n’ayant fait qu’empirer, les croyants se sont dit que les seules études méritoires dans ce monde étaient la finance  ou le marketing. Mais attention la vérité c’est que « le vrai riche est né pour être riche. Il est prédestiné. Il s’agit d’un destin, d’un état naturel, qui ne peut se discuter ni se refuser. C’est pourquoi les riches réservent le plus grand mépris aux nouveaux riches ». Dit autrement, pour calquer la religion monothéiste il faut considérer qu’y a des élus ou des miraculés. dans les 1% de la population mondiale. Et si les 99% leur doivent respect, ultimement, c’est parce qu’ils sont les élus du dieu argent que l’on contemplera extasié dans la lucarne de la télévision dans des émissions et des séries télé sur les riches. Très populaires. Et nous comprenons pourquoi. On pourra prolonger l'extase du peuple lui faisant croire dans les miracles (par définition rarissimes) de l’ascension sociale. On lui dira, pour lui laisser croire qu’ils en fera un jour partie, que « les riches méritent de l’être par leur travail, leur invention, leur activité ». Mais par contre, avec la même morale, il faudra culpabiliser les pauvres. « Dans un pays de libre entreprise généralisée comme les États-unis d’Amérique, si la misère est un malheur… elle est aussi, et surtout une honte ». La preuve que si vous avez manqué de travail, de persévérance, de rigueur, pour ne pas avoir suivi à la lettre les conseils donnés par les apôtres de l’argent, vous avez mérité votre échec. « Toutes les portes leur étaient ouvertes, toutes les armes fournies… They did’t make it ». (texte) Donc vous êtes responsable de votre état lamentable et vous méritez le blâme ; la pauvreté est « le fruit d’une activité « immorale ». Tout pauvre est suspect. Tout pauvre a commis une faute. Il la paie. Par effet de miroir, tout riche est méritoire et doit être félicité. Peut être même récompensé » ! Fascination ultime : la société doit idolâtrer et couvrir d’or les très riches pour leur richesse et vilipender et mépriser les pauvres pour leur indécrottable pauvreté. Ou bien vous êtes de basse naissance et vous devrez ramer pour survivre (le métro c’est pour les rats), ou vous n’avez pas bien appris les leçons du capital et c’est bien fait pour vous si vous galérez. Mais vous pouvez élever vos regards vers le ciel et regarder ...

    B. L’histoire réelle du pouvoir et la dette

    Adam Smith dans La Richesse des Nations, en 1776, inventait un mythe devenu depuis un présupposé majeur de l’enseignement de l’économie, l’idée selon laquelle les premiers hommes auraient d’abord pratiqué le troc (les flèches contre le poisson) et qu’ensuite on aurait inventé la monnaie pour donner aux échanges plus d’ampleur, l’État débarquant à la fin pour garantir que la monnaie était bien légale et non pas fausse et que tout un chacun devait respecter des contrats. En fait, comme le montre David Graeber, cette représentation est dépourvue de tout fondement historique ; plus grave, elle a pour effet de dissimuler les rapports de pouvoir et de violence qui fondent historiquement l’usage de la monnaie. Nous avons déjà examiné la question de la dette avant que ne paraisse La Dette, 5000 ans d’Histoire et pour l’essentiel, les analyses  de Graeber ne font que confirmer ce que nous avions pressenti. Arrêtons nous sur les relations de pouvoir exercées par l’argent.

    1) Sautons directement au chapitre II de son livre. Que dit Graeber ? Qu’on nous a raconté une histoire : « Il était une fois des gens qui utilisaient le troc. Voyant que cela ne marchait pas très bien, ils ont créé la monnaie. Et l’argent nous a amené le crédit. » Du troc au crédit, une sorte de ligne droite nous amènerait donc à la situation actuelle. Si on regarde plus attentivement l’histoire, cela s’est passé bien différemment ! Le crédit a d’abord été créé. La monnaie physique est apparue quelques milliers d’années plus tard ». Nous avons vu qu’un des grands mérites de Marcel Mauss a été de démontrer que tout rapport social se fonde primitivement sur des obligations mutuelles, sur ce qu’il appelle le don et le contre-don.  Le service rendu implique une dette morale à venir, mais qui n’est jamais mesurée, on peut rendre plus que ce que l’on a reçu ou moins, mais à travers le don mutuel se crée un lien social fondamental. Il y a une différence entre dette morale et dette marchande. (texte) Graeber ne cite pas Mauss, mais développe exactement les mêmes idées. Depuis les débuts de l’histoire humaine, les êtres humains se sont sentis redevables les uns envers les autres, envers leurs parents et envers les dieux. En fait on a depuis toujours utilisé comme interchangeables les notions de devoir et de dette, et ce n’est qu’au fil du temps que la notion d’obligation a été très adroitement déplacée vers le pouvoir temporel pour justifier l’allégeance envers la puissance de l’État au nom de la moralité. « Notre vie sociale a toujours été un tissu d’obligations mutuelles, pour le meilleur comme pour le pire. Par exemple, on a trop longtemps raconté que l’économie primitive était fondée sur le troc. Balivernes ! Pour nourrir un échange en nature quotidien, il aurait fallu que chaque habitant d’un village soit assez spécialisé pour fournir une production particulière, ce qui semble aberrant. Ce n’était d’ailleurs pas le commerce, mais le don, qui animait les relations sociales et générait des obligations mutuelles, parfois généreuses mais aussi teintées de mauvaises intentions. Un cadeau peut dépanner une personne dans le besoin, mais il induit parfois une humiliation ou une relation d’obligé lourde de conséquences. Je te donne ma vache, mais ne t’étonne pas si je viens un jour demander la main de ta fille… Notre langage est façonné par la référence à l’obligation : « thank you », qui vient du verbe to think et signifie « je repenserai à ce que vous venez de faire ». Le « merci » français signifie que vous vous mettez « à la merci de », en position de subordination face à votre bienfaiteur ».

    Adam Smith n’avait que très peu de connaissances anthropologiques et il s’est livré dans sa théorie de la monnaie à une reconstruction artificielle sans rapport avec l’histoire réelle. « Il concevait une société idéale où personne ne doit rien à personne, un monde mû essentiellement par l’intérêt personnel et le besoin d’échanges instantanés entre égaux. La réalité est bien différente ». En fait le crédit au sens où je suis redevable par rapport à un autre a été le premier mode d’échange, ce n’est qu’ensuite qu’a été crée la monnaie. Le troc n’a été utilisé que de manière exceptionnelle. Souvent quand on manquait de pièces pour les échanges. Nous disposons de trésors d’informations remontant jusqu’à l... « En Mésopotamie, une bonne part des écrits cunéiformes concerne des documents financiers. Les bureaucrates des temples dressaient une comptabilité précise des loyers dus sur les terres agricoles louées aux paysans, et des prêts accordés, par exemple, après de mauvaises récoltes. La monnaie était rare, on ne savait pas la produire à des millions d’exemplaires, et elle ne constituait qu’une unité de compte interne qui ne circulait pas vraiment. Dans la plupart des civilisations, la monnaie a été  utilisée comme convention abstraite pour définir dans les registres, une valeur précise des biens lorsque cela est nécessaire, en cas de litige ou de dédommagement ». De plus, point sur lequel insiste Graeber, si on y regarde de plus près - et les exemples sont très nombreux- , la monnaie a été instituée dans les conquêtes pour obtenir des peuples conquis des provisions de bouche destinées aux soldats, en complément de quoi la collecte de l’impôt était instaurée. « L’État romain ou les rois indiens distribuent des pièces à leurs soldats pour qu’ils puissent s’approvisionner par eux-mêmes pendant les campagnes militaires, et se chargent ensuite de récupérer cet argent par l’impôt » C’est le marché de dupes : Ou bien je te prends ta récolte et tu y perds la vie ou tu acceptes mes rondelles de métal et je reviendrai l’an prochain te demander une contribution ! Contrairement à ce que soutient Adam Smith rien de très « rationnel » dans cette instauration, car il ne s’agit de rien d’autre que de légitimer après coup un rapport établi par la force et de le faire perdurer en établissant à l’égard du conquérant une obligation que la morale pourra sanctionner. « L’histoire montre que le meilleur moyen de justifier des relations fondées sur la violence, de les faire passer pour morales, est de les recadrer en termes de dette – cela crée aussitôt l’illusion que c’est la victime qui commet un méfait. Les mafieux le comprennent. Les conquérants aussi. Depuis des millénaires, les violents disent à leurs victimes qu’elles leur doivent quelque chose. Au minimum, elles « leur doivent la vie » (expression fort révélatrice), puisqu’ils ne les ont pas tuées ». (texte)

    Les rapports de domination ne peuvent perdurer quand ils ne sont fondés uniquement sur la violence physique, ils doivent être institués et c’est bien ce qui se produit quand sont inventées des obligations. Ces obligations ne peuvent donc pas être des « devoirs » abstraits à la manière de Kant. Le procédé est bien plus subtil et bien plus machiavélique, la dette jette un filet d’asservissement cautionné ensuite par la morale sociale. Et cela ne date pas du « capitalisme », car ce processus d’asservissement de l’homme par l’homme ne fait que suivre l’empire de la domination de l’homme par l’homme, de moi sur un autre. Par exemple : «  Dans la civilisation sumérienne, on trouve une immense caste de captifs de la dette. Les prêteurs ont les moyens de saisir leurs actifs, leurs maisons, et même leurs proches – par exemple, les enfants du débiteur – en gage de remboursement. Ceux-ci peuvent alors être vendus comme esclaves ou prostitués. Le premier mot jamais utilisé pour exprimer le concept de liberté date de l’époque sumérienne, et se prononçait «amargi ». Au premier degré, il signifie « revenir chez sa mère » et décrit le retour dans sa famille de l’enfant gagé pour une dette. La chaîne que l’on brise ».

    Preuve que la pression du pouvoir de domination exercée via la dette était terriblement efficace est la nécessité ressentie dans les périodes d’extrême tension d’apurer la dette pour relâcher  la pression sur les peuples. «  Dans l’Antiquité, chaque fois que la société est réduite au désespoir et au chaos par le surendettement, le pouvoir lâche du lest, efface certaines ardoises, lors de grands jubilés cosmiques. Ou bien, comme à Rome ou à Athènes, il allège directement le fardeau des plus démunis par des distributions de monnaie. C’est ainsi que l’on maintient la paix. Dans l’Histoire, les révoltes et révolutions ont été plus souvent motivées par l’envie de brûler les livres de comptes des créanciers que par celle de changer la société, de renverser les hiérarchies, voire d’abolir le servage ». (texte) Si les grandes religions ont pu faire contrepoids vis-à-vis du pouvoir, ce n’est pas en contestant les hiérarchies, mais parce que fidèles à leurs enseignements elles ont condamné l’usure. « Le Moyen Âge a mauvaise réputation, mais c’est pourtant à cette époque que l’on crée des institutions pour adoucir le sort des débiteurs et maintenir l’ordre : catholiques et musulmans bannissent le prêt avec intérêts. En Asie, les temples bouddhistes contribuent à humaniser le système de crédit et à lui donner une éthique ».

    2)  Il y a donc nécessité d’opérer une clarification. Nous pensons que l’abus de pouvoir en politique c’est la liberté mise en servitude, la contrainte de l’enfermement des opposants, la suppression de la liberté d’expression et tuti quanti. Nous croyons que les puissances de l’argent constituent un autre pouvoir, un spectre qui est une menace permanente quant à l’exercice du pouvoir politique motivé par le souci du bien commun. Ce faisant, nous avons tendance à compartimenter ce qui de fait ne l’est pas. Depuis 200 ans dans le système de gouvernement représentatif l’argent permet de se faire élire et de s’acoquiner de plus en plus étroitement avec les puissances de l’argent. L’intrication est telle qu’au final la volonté politique sert majoritairement les intérêts des 1%  bien plus qu’elle ne se met à la disposition du bien commun pour les 99%. Historiquement, le gouvernement représentatif a été fondé par la bourgeoisie montante et elle ne s’est même pas cachée pour dire que le gouvernement représentatif n’était pas la démocratie. ... il ne restait plus qu’à inventer en direction des masses la plus extraordinaire supercherie : prétendre que nous étions en démocratie, que la démocratie était notre conquête, alors même que nous n’avons eu de cesse, décennie après décennie, de construire en sous-main une oligarchie financière.

    Si ... côté de l’argent, nous pourrions nous rendre compte que bien des horreurs que nous attribuons aux violences des abus de pouvoir peuvent aussi être réalisées sous couvert de la domination de l’argent et à une échelle encore plus vaste. Il existe un pouvoir de l’argent capable de mettre en servitude, de contraindre à l’enfermement des opposants, d’attenter à la liberté, tout cela à l’intérieur du cadre parfaitement légal du processus de dette. Il est entre les mains des banques. Nous avons évoqué précédemment la puissance hallucinatoire de l’argent et provisoirement laissé de côté le registre en apparence plus neutre et fonctionnel de la monnaie. Tout le monde sait qu’il y a un lien entre ceux qui ont beaucoup d’argent et qui prêtent et ceux qui n’en n’ont pas et doivent emprunter. Mais peut-on séparer la monnaie et la dette ? Seulement en théorie, pas dans la réalité, nous avons vu en effet que nous sommes aujourd’hui parvenus à un point où 95% de l’argent en circulation est de l’argent-dette. Un peu de lucidité toute de même, il complètement stupide de raisonner sur la monnaie avec un concept d’échange qui n’a pas court, qui n’a plus rien à voire avec l’état de fait actuel. Cela reviendrait à se laisser abuser par des abstractions et ne plus voir les choses en face.

    Certes, Aristote avait raison, l’usage sain de la monnaie ferait d’elle un simple intermédiaire. Mais déjà à son époque, il ne ménageait pas ses critiques quant à la corruption de l’échange.  Il savait très bien dans quelle perversion nous pourrions tomber à partir du moment où l’usure deviendrait non l’exception mais la règle. Nous ne sommes pas dans le cas de figure d’une société saine dans laquelle l’échange serait équilibré et équitable. Nous sommes dans une économie malade ou les déséquilibres et les inégalités sont extraordinaires, et la maladie dont souffre l’économie est une leucémie provoquée par la dette ; une leucémie car c’est le sang qui est atteint et qui gangrène tout le reste. Donc, si la dette a toujours été un instrument de pouvoir, par quelle opération magique pourrait-il en être autrement aujourd’hui ? C’est la même histoire qui continue et l’homme n’a pas changé. La même avidité, mais surmultipliée, magnifiée, déifiée sans que l’on y prenne garde. La même hubris démentielle de l’ego devenue le mot d’ordre de la dernière idéologie qui tienne encore debout, le profit. Il fallait une sacrée propagande pour nous faire avaler le contraire en prétendant que le système laissé à lui-même allait se « réguler ». Ah « la main invisible » ! Parangon de toutes les vertus. Le « marché » ! Ce tour de magie a été accompli dans le discours des économistes libéraux qui, par un enchantement prodigieux, sont parvenus à nous faire croire que nous pourrions ne tirer de la dette que des avantages, sans qu’elle ne vienne gangrener nos libertés… En les rendant fictives. Illusoires. Il fallait donc lors de la crise de 2008 « sauver les banques ». C’est incroyable les sommes d’argent que l’on peut trouver pour les banques, des milliards, quand on doit par ailleurs mendier auprès de l’État pour le service véritable du bien commun !

    Mais du tréfonds de cette illusion règne l’atout maître : la croyance que toutes les dettes sont légitimes, que toutes les dettes sont arrimées à une obligation morale de devoir être remboursées. Le détour historique proposé par David Graeber fait hurler la sonnerie du réveil. Non l’échange vertueux entre les êtres humains n’est pas marchand et ne se mesure pas en termes d’argent. Non, toutes les dettes ne sont pas légitimes, il faut faire la part de celles qui le sont et de celles qui ne le sont pas. Par ailleurs, pour éviter l’exposition sociale d’une pression mortifère de la dette, les anciens avaient la sagesse de prononcer le jubilée de l’abolition des dettes. Ce qui nous sauverait aujourd’hui. Ce qui bride le courage d’une telle décision est l’attachement moral à un principe qui semble condenser à lui seul l’idée d’obligation. Le devoir par excellence, ce n’est pas de ménager un avenir pour nos enfants, ce n’est pas de porter secours aux défavorisés, ce n’est pas de tout faire pour améliorer les conditions de vie, d’accorder une importance cruciale à l’éducation, non, non, le devoir… c’est de rembourser les dettes auprès des banques ! Impé

 

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  © Philosophie et spiritualité, 2014, Serge Carfantan,
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