Leçon 249.  Énergie et société         

    Commençons ... Pour comprendre l’envergure du problème actuel de l’énergie dans nos sociétés, il est indispensable de faire retour sur sa naissance à la Modernité, retour sur les déclarations prophétiques de Descartes dans le Discours de la Méthode. L’approche objective de science moderne se proposait en effet comme un savoir tourné vers l’action, capable de délivrer un savoir « fort utile à la vie ». Un savoir par lequel connaissant « la force et les actions du feu, de l’eau de l’air, des astres, des cieux », nous pourrions contribuer au « bien général de tous les hommes ». Le projet techniciste était lancé ; et dès le début, il présupposait la maîtrise de l’énergie comme condition de sa réalisation. Voilà un raisonnement très Moderne : Sans l’énergie, pas de contribution au « bien générale de tous les hommes », pas d’avantages « fort utiles à la vie », pas de technique, et surtout pas de puissance technique, car tout est là : la puissance technique dépend de la puissance de l’énergie déployée. Il a existé des cultures qui plaçaient leurs motivations ailleurs, seule la culture occidentale en a fait une préoccupation centrale. Sous cet aspect, Descartes est toujours à nos côtés, nous n’avons pas dévié d’un pouce du projet dont il s’est fait le porte parole dans le Discours. Un projet qui n’est pas le sien, mais celui de tout l’Occident. Et les illustrations fourmillent : pensons aux conséquences prodigieuses de la multiplication en Europe des moulins à vent et des moulins à eau, à cette ingéniosité fantastique que nous avons déployé dans notre Histoire pour essayer de capturer de l’énergie fossile pour l’utiliser ensuite.

    Puisque nous sommes ici au niveau des conditions de déploiement du projet  techniciste, tout ce qui relève de l’énergie constitue un enjeu vital, un enjeu de contrôle, un enjeu de pouvoir. Combien de guerres au XX ème siècle motivées en sous-main par le contrôle de l’énergie ? Cela devient presque obsessionnel : Faire la guerre pour trouver du pétrole… pour pouvoir faire la guerre pour... (?) En fait la guerre objective de la technique suppose la conquête de l’énergie, sans laquelle il n’existerait tout simplement pas de société moderne. Prenons donc un peu de distance pour contempler le tableau dans son ensemble : En quoi la question de l’énergie est-elle essentielle dans nos sociétés modernes ? Il est important d’avoir des idées claires sur le sujet car il conditionne la ....

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A. La problématique de l’énergie et le pétrole

    Nous avons déjà proposé une présentation de la notion d’énergie dans le cadre de la relation entre la technique et le nucléaire.  L’énergie est une grandeur qui exprime la capacité d’un système à modifier l’état d’autres systèmes avec lesquels il est en interaction. Dans toutes les analyses de la question de l’énergie, on souligne ce qu’on appelle principe de la conservation de l’énergie qui stipule qu’un système isolé possède une énergie totale constante, d’où suit qu’il ne peut y avoir création ou disparition d’énergie, mais seulement transformation d’une forme d’énergie dans une autre. Ce principe est constamment corrélé avec un autre, le second principe de la thermodynamique, qui dit que le dégagement d’énergie ne peut se faire qu’avec un accroissement de l’entropie. Il y a donc une différence entre l’énergie utilisable, mettons celle d’un litre de fuel et l’énergie inutilisable déployée en chaleur et fumée. Si la loi de l’entropie n’existait pas nous pourrions réutiliser le litre de fuel à volonté. Nous disions qu’un habitant d’une société technologiquement avancée consomme 115 fois plus d’énergie que celui d’une société traditionnelle, ce qui situe bien le problème auquel nous sommes confrontés. Nous devons impérativement trouver des sources d’énergie utilisables, les rendre disponibles ce qui se traduit par le fait de les relâcher en énergie inutilisable dans la consommation.

    1) Les deux principes ci-dessus sont très limitatifs et en contradiction flagrante avec la déclaration qui les suit. Nous ne pouvons que puiser dans l’énergie qui est disponible et en l’utilisant sous la forme de transport, de travail mécanique, d’éclairage, etc. mais elle nous échappe irrémédiablement, tandis que par ailleurs la demande elle n’arrête pas d’augmenter de manière exponentielle. Il faut donc en trouver toujours plus. Logiquement, pour arriver à suivre le toujours plus, qui est le rythme d’enfer du progrès, la technique doit donc se mettre en quête de la source d’énergie la plus facilement accessible, la plus concentrée possible, la moins chère. Et si on suit les politiques au pouvoir aujourd’hui, le salut, c’est : toujours plus de croissance, alors cela veut dire toujours plus de consommation, donc toujours plus d’appropriation des ressources de la Terre et donc toujours plus d’énergie. Imparable ; et cela marche aussi en sens inverse : pas d’énergie, pas d’appropriation des ressources de la Terre, pas de consommation, pas de croissance, ...

    Mais, ... don merveilleux qui répond parfaitement à notre appétit vorace d’énergie, la Terre nous l’a fourni depuis des décennies sous la forme du pétrole. L’ère industrielle a vraiment commencé quand on a creusé pour obtenir le noir solide du charbon, et elle s’est envolée, quand on a foré pour obtenir le noir liquide du pétrole. Aussi sale l’un que l’autre, mais quelle débauche de puissance ! Avec le pétrole, on obtient le rêve d’une énergie bon marché, transportable, très répandue, facile et universelle d'usage et que rien ne peut concurrencer. C’est un peu bête à dire, mais le pétrole, c’est liquide ; extraordinaire qualité : facile à transvaser via un pipe line, facile à stocker et beaucoup plus simple à utiliser qu’un charbon qu’il faut casser, qui laisse trop de résidus, ou qu’un gaz qui peut s’évader dans des fuites ou être explosif à température élevée. Une densité énergétique qui ridiculise l’effort mécanique de l’être humain : un kilo, 11,6 kWh d’énergie, soit 10 kWh par litre, c’est énorme. Un ouvrier qui effectue un travail très "physique" pour creuser un trou à la pelle, consomme environ 5 kWh par jour. Avec 1 litre d’essence acheté on a l’équivalent de deux ouvriers travaillant une journée complète ... 1 euro. C’est un prix ridiculement faible pour un saut quantitatif énergétique fantastique, utilisable directement par une machine qui va creuser beaucoup plus vite. De là suit que le pétrole devait catapulter le développement technologique de l’humanité à des hauteurs telles que c’est bien une nouvelle ère qui s’ouvrait dans l’Histoire. On est sorti de la société traditionnelle pour entrer dans l’ère de l’énergie fossile par le charbon, pour atteindre un développement exponentiel grâce au pétrole.

    Non seulement cela, mais les largesses du pétrole ne se limitent pas à l’énergie qu’il contient mais aussi au bonus de ses produits dérivés : de quoi faire des plastiques, de la peinture, des engrais, des tissus etc. Cette spécificité a permis coup sur coup le développement parallèle de l'industrie, des transports et de la pétrochimie. Tous les objets et les gadgets que nous utilisons contiennent des plastiques dérivés des hydrocarbures, toute la nourriture que nous consommons est produite aux moyens d’engrais liés au pétrole et nécessite le pétrole pour être récoltée. Si les plastiques régressaient vers leur origine, nous serions dans le cambouis du matin et soir ! Nous ne pourrions ni manger, ni nous habiller, ni nous déplacer sur de longues distances.

    C’est très simple à comprendre, l’intégralité de ce que nous appelons la société de consommation est harnachée indéfectiblement au pétrole. C’est directement du pétrole que sont issus les développements économiques de tous les secteurs d’activité industrielle, et le tout fonctionne désormais en boucle et fait système : le marché crée une demande toujours plus forte du pétrole pour que s’accélère la distribution du pétrole, tandis qu’une bonne partie de la manne financière dégagée par l’industrie revient directement dans les investissements titanesques requis pour l’extraction, le transport, la transformation et la distribution des produits pétroliers. Les grandes compagnies pétrolières disposent d'une capacité financière faramineuse, mais leur rôle est si fondamental dans nos sociétés qu’elles sont pratiquement intouchables et peuvent même se payer le luxe de faire appel à des subventions publiques. Sans que personne n’y trouve à redire.  Souvenons-nous des remarques faites dans une autre leçon : pour faire la guerre, il faut du pétrole et beaucoup de pétrole, donc autant que ceux qui le distribuent arrosent les deux camps dans un conflit. Ils sont dans une position méta-politique intouchable. Il est indispensable de voir les documentaires sur le sujet. La technique, nous l’avons montré, est dans une position méta-politique dans toutes les sociétés avancées, incontestable et incontestée, alors, que dire que l’énergie qui la fait tourner ! Elle met illico les cinq méga-compagnies pétrolières dans une position de force exceptionnelle. Face aux gouvernements. Et au bas de l’échelle, en tant que consommateur, nous avons tellement besoin du pétrole que nous sommes au stade d’une addiction collective entrée en phase critique. Ce n’est pas du tout exagéré : notre dépendance est telle, dans la société actuelle, que si nous n’avons pas notre dose, toutes nos conditions de vie sont remises en question, tout s’arrête et le chaos n’est pas loin.

    2) Pas loin du tout, nous avons déjà reçu en guise d’avertissement des chocs pétroliers, mise en demeure politique. Mais nous entrons irrémédiablement dans le problème économique de fond : l’or noir est une ressource limitée et en voie de disparition. (texte) Il s’est formé il y a des millions d'années, à partir de la décomposition d’organismes au fond des océans. Avec le temps ils se sont mélangés au limon pour former des poches de sédiments riches en matière organique : le kérogène. Avec le mouvement des plaques tectoniques le kérogène s’est enfoncé dans le sol, s’est réchauffé dans les profondeurs pour se transformer dans la pâte des hydrocarbures, le pétrole brut ; et il s’est accumulé dans ce qu’on

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    Il y a beaucoup de régions du monde, comme Bakou en Russie et le Texas aux États-unis, dans lesquels on rencontre d’immenses champs de puits de pétrole abandonnés. On doit à un géologue K. Hubbert, une méthode prédictive qui vise à déterminer le moment où la production d'un gisement pétrolifère atteint son point culminant. On parle alors de peak oil, de pic pétrolier et l’expression est passée dans le langage, pic de Hubbert. Il est d’usage de rassembler les statistiques de production par pays et l’on peut dire lesquels ont atteint leur pic et sont en phase descendante et lesquels sont sur la courbe montante avant le pic. On apprend ainsi que la Grande-Bretagne a piqué en 1999, la Norvège en 2001, le Danemark en 2004, Les USA ont connu leur pic de production en 1971, pour se lancer vers 2008 à corps perdu dans les schistes bitumineux et remonter leur courbe. Il faut consulter les chiffres - ils sont globalement très inquiétants. Personne ne peut aujourd’hui se permettre d’évacuer  le problème du pic mondial de production du pétrole sans mentir sciemment. Il est très difficile de le prouver, mais il est possible que nous ayons déjà dépassé le pic mondial, un indice sérieux étant la prospection actuelle qui investit dans des défis de plus en plus coûteux et très peu rentable d’exploitation des pétroles non-conventionnels. Ce n’est pas une gloire, c’est le signe de la fin, la tentative désespérée d’aller chercher du pétrole même dans des conditions extrêmement difficiles. Pour tirer du pétrole des schistes bitumineux, on en arrive à brûler un baril de pétrole pour en extraire deux !

    Les stocks de ces combustibles fossiles étant fixes, il faut nécessairement envisager avec lucidité la date de leur épuisement et se réveiller, sortir d’une ébriété énergétique qui n’a que trop duré. Au rythme actuel, l'humanité aura en moins de deux siècles épuisé les réserves accumulées sur terre pendant plusieurs centaines de millions d'années. Vertigineux : un million de fois plus vite que le temps que la Nature a mis pour les constituer. La question peut alors être formulée de manière simple : Connaissant le montant des réserves de pétrole et le taux de consommation actuel, combien de temps faut-il pour épuiser tout le pétrole? En jargon technique, c’est le ratio R/P. La firme BP elle-même donnait en 2003 40,6 années (cf. la rengaine qu’on nous ressort depuis 40 ans : « il y en a encore pour 40 ans»). En 2013 La production de brut totale des cinq majors a reculé de 2,05 %, ce qui porterait le déclin à 27,35 % depuis un pic en 2004, et pourtant ce n’est pas faute d’avoir dopé les dépenses d’investissement qui ont triplé.

    Ce n’est plus une question d’écologiste rêvant d’un monde plus propre, c’est carrément une butée qui se profile devant nous. Un mur. Pesons les mots, la parole à Yves Cochet : « La fin imminente du pétrole et du gaz bon marché est la plus grande épreuve qu'ait jamais affrontée l'humanité. Désormais inévitables, les conséquences sociales de cette épreuve seront dévastatrices. Afin d'en repousser un peu la date et d'en réduire un peu les effets, la seule conduite possible est l'apprentissage de la sobriété. Soit, politiquement, une perspective d'autosuffisance décentralisée, par minimisation des échanges de matières et d'énergie, une mobilisation générale de la société autour d'une sorte d'économie de rationnement organisé et démocratique ». « trois facteurs inédits : 1) le déclin définitif de la production de pétrole (géologie) ; 2) l’excès structurel de la demande mondiale sur l’offre de pétrole (économie) ; 3) l’intensification des guerres et du terrorisme pour l’accès aux ressources non renouvelables (géopolitique). Ces trois facteurs, se renforçant mutuellement, provoquent d’abord une hausse des prix des produits pétroliers, puis du gaz et de l’énergie, enfin de toutes les denrées et services qui en dépendent ».

B. Branle le bas de combat énergétique

   

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    1) La position implicite à notre époque, consiste à relativiser fortement la menace (on en a encore au moins pour 40 ans de pétrole au moins…) : tant qu’elle n’est pas là de manière patente, on ne change ni le modèle de la croissance, ni le modèle de société ; toutefois comme elle est dans l’air, on sonne le clairon pour trouver à moyens termes une alternative énergétique viable. Mobiliser toute notre puissance technique en faveur d’une transition énergétique pour un développement durable. L’opinion traîne des pieds : personne n’a envie de revenir aux charrettes d’autrefois, ni d’adopter le mode de vie des Amishs, cela irait à l’encontre du progrès. Donc s’ensuit un déplacement du problème vers la technique chargée de  relever le défi et de faire en sorte de soutenir notre standard actuel de notre mode de vie à l’occidentale.

    Entre, d’un côté, quelques rares images de documentaires apocalyptiques sur la fin du pétrole et de l’autre le battage permanent des images de la publicité qui nous montre des grosses cylindrées, il n’y a pas photo. Pour le consommateur, la vie rêvée ne va pas sans la jouissance de la beauté fringante de l’automobile et il en est de même pour le confort dont il profite et dont le gratifie la technique. La seule concession dans l’automobile serait de trouver des moteurs qui consomment moins, couplés à un système électrique. Pour le reste, dans toutes formes de consommation d’énergie : les transports collectifs, l’industrie, la nourriture, le chauffage, le confort du logement, le mot d’ordre qui fait consensus est de diversifier et de multiplier les sources. Comme l’opinion n’est pas sourde et que les messages d’alerte ne cessent de se multiplier, elle a entendu et intégré le message de l’économie de l’énergie. Mais ce n’est pas suffisant. Par ailleurs, il est très difficile de se dérober devant l’accumulation de preuves du changement climatique, difficile d’éviter de voir la corrélation avec l’augmentation du rejet de CO² dans l’atmosphère due aux activités humaines. La conjugaison des deux facteurs de la disparition de l’énergie fossile et du dérèglement du climat lié aux activités humaines conduit tout droit à une mise en cause de notre mode de vie à l’occidentale. Ce qui constitue une pression que l’opinion a du mal à accepter et on comprend dans ces conditions la réaction défensive qui consiste à légitimer par avance toutes les positions révisionnistes contre le consensus scientifique. Dans l’opinion un seul article prétendant que le changement climatique est une « imposture », est mieux relayé que 10.000 démontrant qu’il est réel. Exactement le même phénomène avec la déplétion du pétrole : un seul article qui prétend que nos réserves sont « quasi infinies », pèse toujours plus que 1000 autres qui prouvent qu’elles se raréfient à une cadence effroyablement rapide. .... l’idée un peu molle qu’il n’y a pas de souci à se faire et que l’on peut continuer comme si de rien n’était.

    Par nature la conscience collective enveloppe de l’inertie, les mentalités sont lentes à changer. Mais elles peuvent pourtant le faire quand l’urgence est ressentie. Mais encore faut-il la voir. Celui qui sent que la maison brûle se démène pour aller chercher de l’eau pour arrêter l’incendie, mais ce n’est pas le cas de celui qui est pris dans l’illusion et ne voit que ses jeux et ses petites affaires. Il y a urgence. Il faudra bientôt fournir de l'énergie à 1,6 milliard de personnes supplémentaires dans le monde, tout en maintenant la consommation des pays développés, il faudra faire face à une demande accrue de tous les pays émergeants, tout en évitant de contribuer au réchauffement climatique. Si ce n’est pas une situation d’urgence, alors qu’est-ce que c’est ?

    La société d’abondance que nous voulons perpétuer suppose une production gigantesque de béton, d’acier et de plastique qui n’est pas possible sans le pétrole. Pour conserver le statut quo il faudra : 1) se donner les moyens d’assurer la consommation actuelle de pétrole en allant le chercher partout où il y en a, dans l’Arctique, dans les schistes au moyen de la fracture hydraulique etc. 2) Fabriquer des substituts de pétrole avec des algues, détourner l’agriculture de la production alimentaire vers les agro carburants (le maïs). 3) Relancer au maximum l’énergie nucléaire pour la consommation électrique. Vu les dégâts collatéraux, pas sûrs que ce genre de choix recueille un consensus.

    Les énergies renouvelables doivent bien sûr être développées, elles offrent d’immenses possibilités, mais est-il vraiment raisonnable de penser qu’un monde converti aux énergies renouvelables sera identique à celui que nous connaissons ? Une conversion même massive aux énergies renouvelables d’un point de vue physique reste encore très loin du niveau actuel de besoins. Rien qu’en Europe, il faudrait couvrir la totalité des territoires de barrages, accélérer de manière intensive la production des forêts pour le bois de chauffage, multiplier partout les éoliennes, la culture intensive pour les biocarburants… et on serait encore très loin du compte. Il y des facteurs aléatoires difficilement maîtrisables : on ne va pas demander au vent de se déplacer à volonté à la vitesse qui nous convient. Ce qui est en revanche certain, c’est que ce genre de choix est en contradiction flagrante avec un développement « propre ». Combien d’environnements seront détruits pour capter de l’énergie à partir du charbon, de la tourbe, des schistes bitumineux ? Du coup, c’est à se demander si le concept même de « développement durable » ne devient pas alors une gigantesque fumisterie. Les données scientifiques dont nous disposons sont accablantes, elles montrent que les tendances énergétiques actuelles ne seront pas viables ni à long terme ni même à court terme. Si seulement nous avions le courage de regarder les choses en face, nous verrions que l’abondance énergétique dans laquelle nous vivons va prendre fin avec la disparition des combustibles fossiles. Dans l’état actuel, les énergies renouvelables sont incapables de les remplacer et il va s’écouler un grand nombre d’années avant qu’elles puissent occuper une place décente dans l’approvisionnement énergétique. Bref, et là nous ne faisons que répéter les conclusions de Jean-Marc Jancovici, le plus sage serait « de prendre le chemin d'une division de la consommation d'énergie par 2 ou 3, et non de l'augmenter "tant que ça passe", en pensant que les renouvelables permettront de prendre le relais quand nous le souhaiterons », ce qui est complètement irréaliste.

    2) Ou bien nous prenons le taureau par les cornes : il faut abandonner le modèle de la croissance infinie et le modèle actuel de société et inventer, en étant plus sobre, un monde plus convivial. Jusqu’à présent, la question du choix de société se posait en termes idéologiques. (texte) Les projets politiques pouvaient être plein vent dans le libéralisme, mâtinés de socialisme, inspirés d’écologisme, de communisme etc. Mais nous avons dans la dernière décennie commencé à comprendre qu’il s’agissait de débats de façade, ce qui tirait véritablement les ficelles était en fait l’économie, du coup, pour les observateurs les plus lucides, les affrontements droite/gauche commençaient à prendre l’allure d’une fiction bien organisée. Depuis trop longtemps. Et l’évidence a commencé à s’imposer que finalement d’un bord comme de l’autre une fois au pouvoir, ils faisaient la même chose. Personne n’avait assez d’audace pour ...

   

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    Les philosophes apprécieront cet extraordinaire changement de perspective dont l’ampleur est proprement inédite dans toute l’histoire humaine. L’ironie du sort, c’est que jusqu’à présent, dans la lignée de Hegel, nous avons pensé l’Histoire dans la temporalité linéaire de l’humanité, planant bien au-dessus de la temporalité naturelle. (texte) C’est bien connu, la Nature n’a pas d’Histoire ! Et voilà que la Nature nous rattrape et qu’elle entre par effraction dans notre Histoire en nous imposant partout une contrainte que nous avions complètement oublié : la finitude de la Terre. Si la Terre est un monde fini, les ressources fossiles de la Terre le sont aussi. C’est un fait. Ce n’est négociable avec aucune idéologie ou abstraction spéculative. C’est une contrainte physique et nous vivons sur un monde physique. Tout projet de société qui n’en tient pas compte est au mieux une rêverie sentimentale, au pire un fantasme démentiel. La question de l’énergie occupe une place qui si fondamentale en tant qu’infrastructure de toute société humaine que tout politique qui ne la prend pas en compte, ou même qui fait semblant de la prendre en compte sans lui reconnaître la priorité qui lui revient, doit être taxé d’incompétent et renvoyé sur les bancs de l’Université. Michel Serres a raison quand il dit que nous devrions délaisser le concept de citoyen pour celui d’écocitoyen. De la même manière, la politique pensée en dehors de l’insertion de l’homme dans la Nature est ... et la politique qui met entre parenthèses la problématique de l’énergie n’est que parlotte irresponsable. Étant donné que le débat sur l’énergie transcende tous les clivages politiques, il serait temps de les oublier et de mesurer la valeur des discours des uns et des autres à l’aune de la contribution qu’ils apportent comme solutions au problème qui est devenu notre problème à tous.

    Deux mots sur le discours marxiste. Hans Jonas a brillamment démontré dans Le Principe Responsabilité qu’il partageait la même religion dogmatique de la technique que le capitalisme auquel il prétendait s’opposer. Marx a très bien compris les rouages internes du capitalisme conduisaient inéluctablement à la structuration en classes sociales vouées à une lutte constante. Il a bien vu dès 1850 que le développement du machinisme ne ferait qu’accentuer ce processus. Il a cru dans une mission historique du prolétariat à même de transformer la lutte des classes en révolution. C’était bien plus dans son optique qu’une sorte de combat pour arracher des acquis sociaux : une prise de pouvoir des peuples par les peuples. L’importance de cette idée que les peuples ont trop cédé de leur pouvoir à des puissances qui ne les servent pas allait être oubliée. Le  discours marxiste a lui-même cessé d’être audible et s’est perdu dans la nuit. Mais il y a un paramètre important que Marx n’a pas vu, c’est celui de l’énergie. Il a été victime d’une mécompréhension sur le sens de la technique qui a été celle de toute une génération. La véritable question n’était pas d’attribuer l’émergence du capitalisme au développement des techniques, la vraie question était de rechercher la cause qui rendait possible le développement de ces mêmes techniques. Or, encore une fois, et cela depuis la Modernité, la technique suit une processus d’auto-développement autonome, elle se fiche éperdument des idéologies que l’on greffe par-dessus. Et le nerf de la guerre objective qu’elle mène et des victoires qu’elle remporte, c’est l’énergie. Point final.

    Toutefois il semble que pour la majorité des citoyens du monde civilisé, ce qui prédomine, c’est une croyance inconsciente : la technique, c’est le progrès et le progrès technique, c’est le génie humain. Comme c’est une croyance qui n’est jamais investiguée, elle subsiste partout comme allant de soi et comme un dogme qui ne souffre pas la moindre contestation. Bien sûr, on est près à admettre que les ressources de la Terre ont « favorisé » (!) ce développement  mais comme c’est le pur génie humain qui s’y manifeste, on pense que l’élan irrésistible du progrès depuis la Modernité ne pourra pas s’arrêter, ni même régresser. C’est de l’ordre de la foi. Cournot disait que le progrès est une idée religieuse. La foi dans l’autonomie de la volonté de l’homme face à la puissance de la divinité ! Alors qu’elle est l’attitude la plus répandue ? Balayer d’un revers de main l’objection de l’épuisement des ressources en prétextant : que les techniciens s’en occupe ! Aux ingénieurs de se mettre au boulot. Donc : « Continue

 

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Vos commentaires

Questions:

1. Pourquoi la problématique de l'énergie est-elle si importante en philosophie politique?

2. Est-il correct de penser que dans les sociétés traditionnelle la question ne se posait pas?

3. Dire qu'avec un litre de pétrole on a l'énergie du travail de mettons dix ouvriers pendant un mois suggère qu'une telle quantité énergie nous offre dix esclaves dans cette même durée? Que doit-on en penser?

4. Quel est le lien entre énergie et finitude de la Terre?

5. En quoi le débat sur l'énergie est-il biaisée quand on dit que "la technique nous sauvera de toutes façons"?

6. Toutes conditions réunies, est-il raisonnable de s'attendre à une mutation tranquille de nos sociétés?

7. Que faut-il mettre en avant pour penser un projet de société qui soit viable?

 

   © Philosophie et spiritualité, 2014, Serge Carfantan,
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