Leçon 267.   Désir et consommation   

    Développons maintenant ce que nous disions au sujet de la relation entre désir et consommation et du rôle que joue la publicité dans la postmodernité. Notons tout d’abord le sens élémentaire du mot consommation. Nous disons qu’un fruit a été consommé quand il a été ingéré. De la pomme il ne reste que le trognon. Consommer revient à absorber, détruire un objet qui est nourriture pour l’incorporer à soi-même. Dans ce processus se manifeste un certain plaisir, ici le plaisir physique de manger, puis au bout du compte aussi une saturation, quand nous sommes repu. L’objet a été consommé et le sujet a en même temps évacué son désir et supprimé le manque correspondant : une petite faim. Le plaisir est consommé et le sujet a éliminé un manque. Il en est momentanément débarrassé. Ce qui procure un sentiment d’aise.

    Curieusement, nous employons le même mot dans le registre de la sexualité. On dit aussi que le plaisir sexuel est consommé. Le désir se manifeste dans un manque qui en est le ressort, puis la pulsion est satisfaite, en fait quand elle est évacuée, et les amants repus de jouissance s’endorment sur la couche. Avec un sentiment d’aise. Là encore, momentanément, car le désir ne manquera pas de renaître pour être à nouveau consommé etc.

    Le processus est donc tout à fait semblable et il est donc tentant de se demander s’il n’est pas toujours présent dans le désir, surtout quand il est vécu comme un besoin irrépressible. Prenons l’acte d’achat compulsif. Je me sens intérieurement vide... Allons donc faire un tour dans une galerie commerciale pour nous offrir une petite folie ! Un petit plaisir en achetant quelque chose. Un peu de mousse émotionnelle. Une petite extase. Cette jouissance de pouvoir comme absorber un objet inédit : un gâteau au chocolat, une paire de chaussures, un appareil, un gadget etc. Une excitation momentanée au moment de déballer l’objet, une excitation qui ne dure pas. Qu’à cela ne tienne… Ah le désir quand il nous tient… le désir revient mais on peut toujours retourner au temple de la consommation et s’offrir encore une autre petite jouissance. Et la question qui ne manque pas alors de se poser est la suivante : le système de la consommation n’est-il pas fait pour piloter nos désirs ? Le capitalisme n’est-il pas par excellence le système économique qui a su avec une habileté remarquable faire naître, multiplier et entretenir la pulsion désirante ?

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A. L’ostentation… ou la lutte des classes inversée

    Sur une question de ce genre, impossible de faire l’impasse sur les thèses du sociologue grincheux, mais à la vision pénétrante, Thorstein Veblen dans la Théorie de la classe de loisir. Il a en effet dégagé une logique du désir liée à la consommation qui demeure excessivement actuelle. Nous sommes en  1899 aux États-unis, Veblen est né dans un milieu rural qu’il n’oubliera pas. Il est d’un profil plutôt non-conformiste et rustique, ce qui le rapprocherait assez de Thoreau. Ce qui fait son originalité c’est son approche à la fois psychologique et sociologique de l’économie. Au lieu de penser les rapports de classe du point de vue du système de la production industrielle comme le fait Marx, il s’attache à les examiner du point de vue de la consommation ; et il découvre alors toute l’importance du jeu ostentatoire du désir et de celui de l’imitation sociale. Ce qui bouleverse en profondeur l’idée même des rapports de classe comme nous allons le voir.

     1) Commençons par une citation directe : « Toute classe est mue par l’envie et rivalise avec la classe qui lui est immédiatement supérieure dans l’échelle sociale, alors qu’elle ne songe guère à se comparer à ses inférieures, ni à celles qui la surpassent de très loin ». Nous avons vu précédemment que l’envie suppose la comparaison sans laquelle elle ne peut pas apparaître. L’employée de bureau issue d’un milieu modeste lorgne sur le train de vie de la des patrons, elle aspire secrètement à leur ressembler. Elle n’aura pas l’idée de se comparer à ceux qui sont pour elle d’une classe inférieure. Elle se détournera de ceux qui sont de la même classe qu’elle. Elle rêvera d’un train de vie dispendieux qui lui permettrait de côtoyer la classe supérieure des riches. Et c’est exactement ce que plus tard la publicité va étaler dans l’émulation sociale et la comparaison avec l’autre.

    Plus près de nous, nous pouvons très bien repérer l’amplification de ce processus, pensons par exemple aux années 1980, à toutes ces émissions sur « la vie des riches » qui ont explosé sur les chaînes de télévision : même propagande, même logique immanente au capitalisme : inciter le consommateur à se comparer avec ceux qui possèdent tout et à rêver la vie dans le haut standing du luxe et de l’apparat. La dynamique interne du désir dans la consommation a depuis le début été commandée de l’intérieur en jouant sur une ficelle psychologique : augmenter le sens de l’ego chez le consommateur, et l’artifice proposé est alors qu’il peut s’élever dans l’échelle sociale en se montrant à ces hauteurs que l’argent peut offrir en exhibant les attribut du luxe des riches.

    Dans les années 1920, avec l’explosion de la production de masse, la naissance de la Persuasion clandestine, les thèses de Veblen deviennent d’une criante évidence qui ne sera plus jamais démentie jusqu’à nos jours. Il suffisait d’ouvrir les yeux sur cette société, dites des trente glorieuses pour entrevoir ce qui allait prendre ensuite une ampleur sans précédent. La consommation devient très ostentatoire et elle sera de plus en plus ostentatoire. L’américain moyen d’alors se compare avec son voisin. Quand celui-ci achète une Chevrolet, il veut la même ou une voiture encore plus impressionnante; si les voisins ont acheté un nouveau jouet à leur fille, il faut à tout prix l’avoir et même montrer que l’on a plus que l’autre. Si la voisine a acheté une nouvelle machine ménagère, une nouvelle robe, il faut l’avoir. Il s’agit d’afficher ce que l’on est en montrant ce que l’on a. La rivalité ostentatoire et l’imitation sociale jouent à fond. La « rivalité sociale » est l’expression fétiche de Veblen et il n’est pas loin de comprendre qu’elle relève de la nature même de l’ego. En effet, c’est l’ego qui désire être admiré, flatté, envié pour se sentir non seulement reconnu mais supérieur à d’autres. Ceux qui se situent dans la classe inférieure. Les désirs qui se multiplient dans la consommation sont très faciles à identifier, ce sont les  désirs de l’ego.  

    Veblen explore le versant psychologique du capitalisme avec l’œil amusé, distancié et critique d’un moraliste, capable de décocher de temps à autre des piques assez féroces contre les riches. En effet ce sont les 1% qui possèdent les moyens du capitalisme marchand qui fixent le standard de vie, ce sont eux qui bénéficient directement de la production de  richesse et qui organisent la rivalité ostentatoire.  Ils l’excitent, la stimulent, la relancent sans cesse : ceux-là plus bas dans l’échelle sociale, sont dévorés par l’envie et en mal de reconnaissance, n’aspirent qu’à une chose, s’élever dans la pyramide sociale. Ils sont donc préformés et seront les meilleurs clients que l’on puisse imaginer. Ils achèteront la panoplie des classes supérieures pour leur ressembler, n’importe quoi, dès qu’ils en auront les moyens, du moment qu’ils croient que ce qu’ils achètent sert leur désir de paraître. Ils consommeront comme des fous pour nourrir l’envie frénétique de paraître davantage qu’ils ne sont… jusqu’à la vantardise.  (texte)

    La conséquence étonnante est que dans le système de la consommation du capitalisme, les rapports de classes ne sont plus organisés à partir de  la férule sévère d’une religion, l’autorité brutale d’un pouvoir politique, ni même sur le conflit ; c’est beaucoup plus subtil, puisqu’il s’agit partout du jeu du désir dans l’envie et l’imitation. Il n’est pas question dans la société de consommation de supprimer la classe dominante, mais plutôt de lui ressembler, (texte) donc de lui vouer une adoration dans le désir secret de pouvoir en faire partie ! On est donc très loin l’idée de lutte des classes, de renversement nécessaire du maître par l’esclave. Non, ici le consommateur apprend dès l’enfance à idolâtrer les valeurs nouvelles, il se voit déjà parvenu, il se voit ressembler aux riches au point de se confondre avec eux. Il ne souhaite qu’une chose, qu’on oublie ses origines prolétaires. Sa manière de consommer encore et encore sera autant de façons de réitérer son désir d’ascension sociale, de confirmer son désir d’accéder à la classe supérieure. Il s’agit donc, dans la société d’abondance de démontrer sous le regard des autres (texte) que l’on  fait déjà partie des privilégiés. D’où la puissance de cet individualisme qui pousse le consommateur à envier l’attribut de la dernière voiture, du dernier téléphone portable, de la trousse, du cartable, du sac griffé, des  vêtements de marques. Le consommateur voudra se « distinguer » en se montrant (formule absurde c’est du mimétisme, il a été dressé pour cela), il a besoin de se faire voir, même s’il n’a rien à montrer qui le distingue vraiment. On lui a fait croire et il a complètement intégré l’idée que consommer, c’est s’affirmer socialement. Il est devenu tellement accro et soumis aux injonctions du capitalisme qu’il en fait des tonnes, même si comme dans une chanson de Brel :

  « …. Faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou ».  (Ces gens-là)

    2) Veblen tente une analyse de l’origine de la propriété. Nous l’avons montré, si nous voulons aller au fond du problème, nous trouverons toujours que la propriété, c’est l’appartenance, l’appartenance, le sens du « mien », de ce qui est « à moi ». Il est inutile d’aller chercher plus loin, l’amplification de l’ego, est à la racine de l’excitation de l’émulation, de la rivalité, de la compétition sociale ; mais on peut aussi en chercher l’expression historique dans la genèse de la propriété.

    Pour Veblen il aurait existé un stade antérieur de sociétés pacifiques dans lesquelles la notion de propriété était quasiment absente. Les sociétés de chasseurs-cueilleurs n’ont pas développé le concept de propriété. Nous avions pris ailleurs l’exemple délicieux du film Les dieux sont tombés sur la tête. Veblen donne en exemple les Andaman, les Todas des monts Nilgiri ou encore les Aïno de Yéso. Nous avons aussi développé des idées semblables en reprenant le travail de Pierre Clastres.

    Veblen pense qu’il se produit un changement considérable quand une société passe du stade pacifique au stade qu’il nomme « prédateur ». Selon lui, le développement des outils, en permettant un mode de subsistance aisé, va libérer du temps libre qui sera  investi dans une nouvelle catégorie d’action, « l’exploit » : celui de la chasse et de la guerre, d’où l’importance du butin, des trophées qui sont autant d’occasions de rivaliser avec d’autres pour montrer sa vaillance et son courage de guerrier. Cette mentalité rapace qui s’affirme dans la razzia et les rapines, vient renforcer un concept de propriété dans un sens qui est directement ostentatoire. Ce qui est très original ici, c’est l’idée que la propriété découlerait du rapt, notamment celui des femmes : « La propriété des femmes  prend son essor aux stades inférieurs de barbarie : c’est apparemment l’âge des premières captives. À l’origine, il semble que l’on ait capturé des femmes et qu’on se les soit appropriées comme trophées. L’usage de s’emparer des femmes, vivant butin pris sur l’ennemi, donna naissance à une forme de propriété mariage, d’où provint la famille et son chef mâle. Il s’ensuivit une extension de l’esclavage à d’autres captifs et êtres inférieurs, et une extension de la propriété – mariage à d’autres femmes que les captives ». Il semblerait en effet que, si on suit la logique du développement de l’ego, la première propriété ne soit pas d’abord celle de la terre, mais plutôt la possession du trophée guerrier, un emblème qui affirme une supériorité devant le clan, supériorité acquise par le rapt et que l’on peut exhiber.

    De là, petit à petit, s’est creusée la distinction entre des activités nobles : la chasse, la guerre, la parade qui l’entoure etc. et les activités viles, parce que serviles, tournées vers la subsistance. Et donc dans la foulée, va se développer la distinction entre le guerrier dominant, affirmant sa supériorité par l’exhibition de signes de sa condition supérieure et le paysan, le marchand, le roturier, le domestique, enchaînés à la satisfaction des besoins.

    Dans cette lignée va se développer une classe de loisir affranchie des occupations utiles (texte) liées au besoin et bénéficiant des prérogatives du pouvoir. L’aristocrate ne travaille pas, il fait travailler ; le noble ne s’investit pas, il affirme son indépendance en s’adonnant à des occupations inutiles qui sont tout autant de divertissements : promenade dans des jardins soigneusement entretenus, équitation, courses hippiques, réunions sportives, art d’agrément, bals et festin ordonnés pour convier à la fête des invités, membre de la même classe sociale. Tout est fait pour qu’il s’abstienne au maximum de tout travail, mais paradoxalement, ses privilèges supposent beaucoup de petites mains ouvrières, de serviteurs et d’esclaves. Cependant, un pas est franchi, lexploit devient le fait de pouvoir s’abstenir de tout travail, le trophée, celui de pouvoir dans son habillement, dans son ameublement, dans son appareillage, exhiber un train de vie supérieur sans jamais avoir à s’abaisser aux activités répugnantes du travail.

    La bourgeoisie montante est certes roturière et d’une classe différente, mais elle ne va certainement pas renier l’idéal et l’ostentation de l’aristocratie désormais sur le déclin ; au contraire, elle ne cessera de vouloir accéder au seul mode de vie digne d’estime dont elle présente le modèle. Rapport d’admiration et non de haine donc, rapport universellement partagé, car nous le voyons bien, dans la société de consommation, la seule chose à quoi tout le monde aspire, - surtout celui qui s’estime pauvre -, c’est de devenir riche, de pouvoir de manière très ostentatoire montrer sa propre valeur dans la possession du luxe. Il faut que la consommation soit ostentatoire pour qu’elle serve les besoins de l’ego, il faut que des objets soient hors de prix pour qu’il figure l’inaccessible, il faut du gaspillage pour montrer le mépris supérieure de la juste mesure et de l’usage, il faut des attributs du luxe pour remettre les pauvres à leur place, il faut de la rareté pour posséder ce que personne d'autre ne peut avoir, il faut une jet set, pour nourrir l’envie, quelque part humilier, et obtenir ce petit plaisir de l’ego de montrer sa supériorité. (Si vous n’avez pas la montre X à quarante ans, vous êtes un minable !) etc.

    Que l’on songe à la diversité apparemment infinie de nos désirs dans la consommation, tout en prêtant attention à la rivalité ostentatoire et l’imitation sociale : on s’apercevra que la multiplicité des désirs se réduit soudainement à très peu de choses. Dans cet affolement du désir on ne cherche pas du tout ce dont on a besoin, mais ce qui susceptible de nous faire valoir aux yeux de tous, affirmer sa __________________________________________________________

B. Désir et système des objets

    Comment nos désirs pourraient-il seulement échapper à la consommation ? L’homme de masse n’en sait rien et la preuve que nous sommes dilué dans cette identité collective « homme de masse », c’est bien la stupeur que provoque cette simple question. L’homme de masse n’imagine même pas qu’il puisse y avoir de vrais désirs en dehors de la consommation. Quand il entend « le » désir, il pense au sexe, parce que le message est rabâché en permanence dans les médias et il évoque directement la consommation. Quand il entend « les » désirs, il pense à l’étalage des boutiques, entre un jean, des parfums, des gadgets: toute l’excitation sensorielle déjà mise en place par Aristide Boucicaut dans « le grand marché », développée en fiction par Emile Zola dans Le bonheur des dames. Tout un programme dans le seul titre. Un étalage luxuriant d’objets censé capter tous les sens. Nous allons maintenant nous arrêter sur ce monde des objets de la consommation pour envisager l’hypothèse qu’il fait en quelque sorte système.

    Baudrillard a esquissé cette question dans deux livres: Le systèmes des objets, datant de 1968 et la suite en 1970, La société de consommation. La thèse qu’il soutient est tout à fait paradoxale : oui, la société de consommation est effectivement le trait majeur de la société occidentale ; mais non, elle n’est pas un moyen pour obtenir une satisfaction, elle est un système de signes différenciation au sein du système social. Et attention, cela va bien plus loin que l’ostentation. Nous en sommes au point où ce sont les objets qui se développent et prolifèrent d’eux-mêmes à travers un sujet factice, le consommateur. Ce sont les objets qui nous consomment, ils ont pris une telle importance qu’ils ont fini par gagner le statut de « sujet » au point de le remplacer. Nous vivons dans un univers qui a tellement été travaillé par l’objectivation qu’elle s’est insinuée partout, chassant la subjectivité, générant cette créature fantomatique, pur produit du marché qu’est le « consommateur ».

    1) Notons pour commencer que le mot « objet » est loin d’aller de soi. Tout d’abord, les objets ne sont pas les choses. Il y a une présence sensible des choses toute empreinte de subjectivité quand nous la laissons être. Le couteau familier au fond de la poche dont nous sentons la rondeur et le poids, le côté lisse et les aspérités. La douceur de la rampe d’escalier en bois. Il existe un rapport aux choses qui est vivant, sensible et conscient. Inversement, l’expression les « objets » sonne tout à fait autrement, elle est bien plus objective, bien plus utilitaire ; nous ne percevons pas les « objets » dans leur individualité, mais en ne faisant pas vraiment attention à eux, en n’étant pas vraiment présent. Dans un monde dominé _________________________________________________

    Muni de ces remarques, nous allons pouvoir lire Baudrillard. C’est incontestable, avec le consumérisme, nous vivons dans un monde très encombré, surchargé d’objets, nous pouvons ne pas leur prêter une grande attention. « La civilisation urbaine voit se succéder à un rythme accéléré les générations de produits, d’appareils, de gadgets, en regard desquelles l’homme paraît une espèce particulièrement stable ». Mais en retour, nous sommes à ce point happés par le monde des objets, que notre (texte) conscience de nous-même, la conscience de soi, semble mécaniquement disparaître en faveur des préoccupations fébriles qui tournent autour de l’objet. La fabrique du consommateur commence dans une explosion, une extase, une extraversion de l’attention poussée jusqu’à l’extrême, une dispersion dans les objets, dans une sorte d’égarement entretenu. Et c’est sur ce terrain d’inconscience que la logique de l’objet en vient à s’imposer.

    Baudrillard propose au début une analyse de l’ameublement où il oppose l’environnement traditionnel, à l’espace postmoderne. Il note que l’intérieur d’autrefois est d’ordre très patriarcal, construit autour de la famille dont la dignité symbolique organise les lieux. Les meubles personnifient les relations et ils ont une âme, « ce qui fait la profondeur des maisons d’enfance, leur prégnance dans le souvenir », ce qui fait que les choses se disposent dans un lieu qui est une demeure. C’est assez pesant, il faut l’admettre, mais signifiant.

    Il en est tout autrement dans l’espace postmoderne qui se voit d’abord apuré, rétréci, alors même que l’abondance d’accumulation d’objets ne fait que croître.  D’où l’obsession du rangement et les manies hygiéniques. La vielle salle à manger surchargée de symboles a laissé place à un espace que l’on veut très fonctionnel, un espace symboliquement très déstructuré, mais non restructuré, car plus rien ne vient compenser la pesanteur de l’ancien ordre symbolique. D’où le disparate et l’absence de style. Ce qui compte avant tout, c’est « la libération de la fonction de l’objet, et non l’objet lui-même », « le côté pratique », la fonctionnalité, la commodité de la table neutre, légère, escamotable. Encore et toujours le fonctionnel. L’objectif donc. C’est l’argument qui devient central dans le catalogue de meubles : un ameublement « fonctionnel ». Dans la même logique sont alignées la disposition, l’ambiance et la couleur ; l’inertie propre au consumérisme pousse vers ce qui lui ressemble le plus, le fonctionnel, comme si l’univers technique dictait partout ses normes en effaçant discrètement la dimension symbolique et la subjectivité. Un exemple très intéressant est l’utilisation du verre. Pourquoi est-il devenu si envahissant dans nos sociétés? Il y a un bon côté dans le fait de laisser entrer la lumière dans des lieux sombres, d’offrir une ouverture vers la nature. Cependant, ce que nous oublions, c’est que dans l’univers technique, le verre évoque la transparence mais dans un sens très spécial : le « tout apparent », le « tout visible », le « tout dehors », le « tout exposé au regard », sans aucune profondeur, sans aucune âme ni aucun secret. Bref, une seule forme d’existence, chez Platon l’apparence sur ce mur du de la Caverne qui désigne la matière ; donc implicitement la négation de l’intériorité qui est précisément le non apparent, l’Invisible qui demeure soustrait au regard, ce qui ne peut être ex-posé. Le Soi. Une civilisation complètement extravertie mettra donc du verre partout, pour conjurer la tentation de l’intériorité. Le verre est « symbolique de la congélation, donc de l’abstraction », la maîtrise totale par le concept expose la matérialité, mais ne laisse plus aucun mystère. Si autrefois on prenait soin de garder les espaces d’étude de trop de lumière pour inviter au recueillement, à la méditation, aujourd’hui on ex-pose et on sur-expose le plus possible, on fait voir les ressorts de la montre, l’intérieur des boîtes, les tuyaux et les fils des machines, dans les nouveaux bâtiments scolaires on incite à regarder au dehors en mettant du verre partout, conformément à l’extraversion propre au consumérisme. De même que la télévision devra suivre la pente de l’étalage, de l’ex-timité, du voyeurisme universel, comme si la seule loi du monde de la postmodernité était de l’extériorité, de l’objectivité partout, sans intériorité, sans subjectivité. Un monde sans âme, mais rempli d’objets. Il existe par conséquent une forte cohérence entre la profusion des objets, la domination technique de la Nature, la géométrisation des paysages, la rationalité technique, l’empire universel qu’exerce la technologie et notre rapport habituel aux objets dans la consommation.

     2) « Il y a aujourd’hui tout autour de nous une espèce d’évidence fantastique de la consommation et de l’abondance constituée par la multiplication des objets, des services, des biens matériels et qui constitue une sorte de mutation fondamentale de l’écologie de l’espèce humaine. A proprement parler, les hommes de l’opulence ne sont plus tellement environnés, comme ils le furent de tout temps, par d’autres hommes que par des objets »… « Nous vivons… sous le regard muet d’objets obéissants et hallucinants qui nous répètent toujours le même discours, celui de notre puissance médusée, de notre abondance virtuelle, de notre absence les uns aux autres ». Et nous ne devons surtout pas oublier que tout le faste des objets n’a rien à voir avec l’efflorescence spontanée de la flore ou de la faune dans la Nature, mais est issu d’une activité humaine régie par l’échange économique. Cela veut dire du travail, une longue chaîne où se multiplient les profits et au bout du compte, il faut célébrer les profiteurs. Les consommateurs. (texte)

    ____________________ vêtements, de biens alimentaires, de confection, sont comme le paysage primaire et le lieu géométrique de l’abondance ». Ce que l’on donne à voir, c’est la prodigalité spectaculaire sans limite des objets sur un mode quasiment magique. Ce que l’on cherche alors à recréer artificiellement, c’est la fête, non pas la fête paysanne au contact de la Nature dont parle Giono, mais « l’ambiance festive » du consumérisme, celui des lumières et de la musique des grands magasins, du supermarché, de la galeries commerciales ou des lieux de restauration rapide. De la même manière, il s’agit de s’approprier le sens de la culture. Le « centre culturel » devient une partie comme une autre du centre commercial. On doit tout trouver sur place, on doit pouvoir tout acheter, du magazine porno au traité d’anthropologie. Le consumérisme postmoderne est même parvenu à

 

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  © Philosophie et spiritualité, 2016 Serge Carfantan,
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