Leçon 273.  Le pouvoir de l'intériorité    

    La compréhension de l’intériorité à notre époque est d’une incroyable confusion. D’abord dans les mots entre intérieur et interne, sous l’influence du matérialisme ambiant, d’aucuns interprètent « intérieur » comme « quelque part dans le ventre ». Comme si le chirurgien qui opérait allait trouver quelque chose comme l’âme au bout de son scalpel. Interne ne veut pas dire intérieur, l’intériorité chez le chirurgien est tout à fait de l’autre extrémité du scalpel, elle est sa conscience et chez son patient, elle est sous anesthésie en retrait du monde extérieur, repliée en elle-même. Pour chacun d’eux, dans l’état de veille, elle a part au vécu conscient.

     L’intériorité est liée au vécu conscient, mais le terme conscient n’est même pas clair. Les notions de conscient et d’inconscient, sont devenues confuses. La psychanalyse enseigne qu’il faut se méfier de l’inconscient et on a fini par y voir la partie dangereuse de soi-même qu’il faut contrôler et repousser. La psychanalyse a aussi installé l’idée que le conscient n’est pas fiable et qu’il est manipulé, il faudrait donc aussi s’en méfier. Tout cela accrédite l’idée fausse qu’il existerait une division interne du psychisme et donne le sentiment que l’homme est vraiment perdu et complètement impuissant. L’expérience montre pourtant que ce qui est inconscient à un moment peut redevenir conscient à un autre. Une motivation inconsciente peut très bien devenir consciente si elle est éclairée. Il n’existe pas de séparation, pas de division entre le conscient, le subconscient et l’inconscient.

Et ne parlons pas de la notion de l’âme, car elle est quasi délirante dans le sens commun. Les gens disent qu’ils « ont une âme » sans même se demander ce qu’est l’âme. Ils la considèrent comme un objet précieux en leur possession, mais curieusement dont ils ne tirent aucun pouvoir. Ils croient que l’on peut « perdre son âme », comme on perdrait des clés tombées de la poche. Mais on ne perd que ce que l’on a et pas ce que l’on est, l’âme n’est pas un objet que l’on possède, c’est Soi-même dans son amplitude intégrale. (texte) Idem pour l’idée de « vendre son âme » qui ne veut strictement rien dire, car qui possède sinon l’âme elle-même ? L’ego? Mais l’ego appartient à l’âme comme son extension vers le plan physique. La question de fond ici est en définitive, quel est le pouvoir de l’intériorité ?

A. Le rapport conscient-inconscient et l'intériorité

    Considérons tout d’abord la relation entre le conscient et l’inconscient. Les concepts sont simplement descriptifs eu égard aux contenus visé, ils ne sont pas à prendre au pied de la lettre, le psychisme forme une totalité non-scindée. Le conscient, ou esprit conscient, est l’aspect de l’esprit tourné vers le monde extérieur, là où nous sommes dans l’état de veille. Nous dirons qu’au niveau conscient, les contenus sont immédiatement accessibles. Ce sont les objets dont nous faisons l’expérience. Le subconscient est la zone adjacente du conscient, plus en profondeur du lac de l’esprit, la seule différence étant que ses contenus sont médiatement accessibles. Par exemple dans l’effort pour retrouver un nom que l’on a comme sur le bout de la langue. Ce qui requiert dans la veille une intention, voire un effort. Nous avons vu que le rêve est décrit par Bergson comme un contenu typique du subconscient. Nous avions ajouté que justement que dans le rêve nous sommes dans cette région mitoyenne du subconscient. Enfin, nous avons vu que le terme inconscient, dans sa signification topologique, désignait cet aspect plus profond de l’esprit qui échappe au sujet. Nous ne pouvons pas volontairement nous rappeler notre première année de maternelle et pourtant le travail de l’hypnose démontre que les souvenirs sont bien là dans l’esprit, mais en apparence inaccessibles.

    1) Tout le problème tient dans cette expression en apparence. Freud insiste lourdement sur l’idée qu’entre le conscient et l’inconscient se trouve une instance de censure. Le censeur serait un gardien qui empêche certains contenus de remonter en surface et qui les refoule dans l’inconscient. Freud maintient aussi que le sujet a intériorisé le refoulement au point qu’il se refuse à ouvrir le placard de ses souvenirs, qu’il peut dénier ses intentions inconscientes et qu’il est par-dessus le marché inconscient du déni lui-même. Dans cette interprétation ce n’est plus en apparence, mais en réalité que l’inconscient est inaccessible au sujet. La théorie fait tout pour conforter l’idée qu’il existerait une barrière fermée entre le conscient et l’inconscient que seul le psychanalyste peut ouvrir. La discussion avec Sartre est très féconde sur ce point. Sartre maintient l’autonomie, la liberté et la transparence du sujet conscient. La question est de savoir qui censure. Ce ne peut être le conscient qui est considéré comme hors-jeu dans ce processus. Ce ne peut pas être l’inconscient primal, le çà freudien, car il est régi par le principe du plaisir et la pulsion cherche avidement la satisfaction sans aucune retenue : c’est le singe de l’homme, l’animalité brute, la bestialité, le Mr Hyde caché derrière le docteur Jekyll. On est obligé d’admettre que l’instance de censure qui produit le refoulement doit se trouver au niveau subconscient. Ou encore, on peut faire encore plus compliqué en disant que le sujet a fabriqué au cours de son éducation une entité répressive, le surmoi, logé au niveau subconscient, tel un parasite dans l’esprit, qui agirait en repoussant certaines représentations et en projetant un fort sentiment de culpabilité. Mais l’utilité de ce concept n’est pas du tout avérée, le surmoi n’est rien d’autre qu’un aspect de l’ego lui-même. Ce qui fait surtout problème, c’est que, puisque le sujet censure un contenu, il doit savoir qu’il y a des choses qui sont interdites. La dualité, ici comme bien/mal, est inscrite dans la structure de la veille. On ne fuit que ce qui nous fait peur, ou plutôt ce que nous croyons effrayant, repoussant et inacceptable, ce qui veut dire qu’au fond de nous, nous savons très bien quel est le secret enfoui. Nous croyons qu’il serait dévastateur s’il était déterré… et c’est exactement ce qui nous rend encore plus malade. Il faudrait avoir une totale honnête vis-à-vis de soi-même pour accepter ces miasmes enterrés et enfin les libérer, ce que nous seul pouvons faire et personne d’autre.

    Il n’existe pas de séparation réelle entre le conscient et l’inconscient. Admettre exactement l’inverse et faire admettre cette séparation en tant que croyance culturelle est très commode ; elle légitime par avance l’idée que le sujet est impuissant et qu’il a donc besoin d’une aide extérieure pour investiguer son propre inconscient ; d’où la justification du psychanalyste placé en position d’autorité, prétendant en savoir bien plus sur le sujet que le sujet ne peut en savoir lui-même. D’où l’instauration d’une posture de passivité et de dépendance en attente d’une révélation par le docteur de ce que le sujet ne peut découvrir par lui-même. En fait la révélation chez Freud est toujours la même, c’est la régression à une sexualité de petite enfance et on peut la trouver dans n’importe lequel de ses livres. Le secret qui n’en n’est pas un ; à une époque, dans les années 70 le fameux complexe d’Œdipe expliquait tout et dans n’importe quel domaine ! Or ce qu’il faut bien noter en conséquence, c’est l’image de l’intériorité qui en résulte. Freud a réussi à faire admettre l’idée que l’inconscient se ramène à un théâtre de conflits psychiques et qui plus est, un lieu de répression de la sexualité. Donc, ou bien cette prétendue connaissance de soi doit susciter une inquiétude légitime qui porte à fuir toute enquête sur soi-même, ou il faut accepter avec une complaisance narcissique que le soi n’est qu’un amas de pulsions dans les marécages d’une animalité glauque ; il ne reste plus qu’à donner libre cours aux forces primales pour les libérer de la censure. Dans un cas comme dans l’autre l’image de l’intériorité est un repoussoir et elle barre la route de la connaissance de soi, le mieux est d’éviter de s’aventurer dans ce domaine, donc de rester à la surface de l’existence, léger et insouciant, ce qui s’accorde très bien avec le consumérisme ambiant. Et il y a encore plus malin, si l’intériorité se confond avec le çà, que le çà en question est mû par le principe du plaisir et que la bonne entendre règne pour dire que le bonheur n’est rien d’autre que le plaisir, que le plaisir et la sexualité ne sont qu’une seule et même chose, on n’arrive donc à une dernière falsification. Le consumérisme n’a plus qu’à récupérer cette image de l’intériorité en projetant la satisfaction sexuelle sur les objets qui en deviendront désirables, si bien que par ce biais le bonheur sera confondu avec l’extase érotique de l’accumulation d’objets connotés en termes de désirs sexualisés: Le capitalisme pulsionnel. Et sur cette pente on arrive illico à l’hyper­sexualisation de notre époque qui prolifère sur le fond d’une représentation de l’intériorité vidée de toute spiritualité.

    2) L’esprit conscient communique avec la totalité de l’âme et dispose d’un pouvoir beaucoup plus grand que celui que la plupart des psychologues veulent bien lui concéder.  Il est exact, c’est le mérite de la théorie du refoulement, qu’il peut y avoir logé dans l’inconscient des nœuds psychiques irrésolus liés à l’expérience passée. Leur persistance draine énormément d’énergie et elle est la cause des névroses. Un travail sur soi pour dénouer ces blocages est salutaire et indispensable ; il est exact que beaucoup d’êtres humains sur cette planète vivent avec un passif inconscient très lourd qu’il ne faut pas prendre à la légère. C’est déjà un premier pas que de reconnaître que l’être humain a sa part d’ombre. Il ne faudrait pas au nom du principe purement abstrait d’un libre arbitre absolu le nier ; mais cela ne veut pas dire que l’inconscient soit par nature une arène conflictuelle, ni que l’être humain ne dispose d’aucune ressource au niveau de l’esprit conscient pour résoudre ses tensions intérieures et se libérer. Evitons de confondre l’inconscient et son contenu de mémoire blessée ; enfin, le résiduel n’est pas nécessairement personnel, il est tout simplement humain.

    Les régions de l’inconscient forment une géographie psychique vaste et complexe ; par l’inconscient nous sommes en relation avec l’humanité et la Nature tout entière. L’inconscient dans son fond communique avec l‘âme et toute l’Energie et l’Intelligence créatrice qu’elle recèle. Cette unité avec Soi et cette ouverture donne à l’esprit sa puissance d’affirmation et sa créativité. Toutefois, la situation est banale, un esprit divisé entre une partie consciente et une partie inconsciente est affaibli, non pas parce qu’il existerait une séparation, mais parce que l’esprit conscient est alors déconnecté de l’être intérieur, en exil vis-à-vis de Soi, ou tellement en guerre contre lui-même que l’ego ne laisse plus de recoin où se réfugier qu’un minuscule territoire de pensées triviales. Le résultat c’est que dans l’ignorance, c’est le tacatac des pensées ordinaires que l’on appelle « intériorité », alors même que son fonctionnement montre plutôt l’expulsion du sujet de sa propre intériorité, le fait même qu’il soit jeté dans l’extériorité. Exactement comme dans les formulations de Sartre : « là-bas, jeté de dehors, près de l’arbre », quand l’intériorité n’est plus qu’un courant d’air, elle devient exactement son contraire, l’extériorité. Ce qui est le statut de la conscience dite normale, celle que nous voyons partout autour de nous dans une constante agitation mentale qui ne prend fin qu’avec le sommeil et c’est là que nous observons aussi un cruel manque de sens, d’énergie et de créativité.

    _________________________ système de croyances collectives. Le stade dans lequel l’intériorité est interprétée comme intimité sexuelle est bien sûr celui de l’adolescence, ce qui est tout à fait naturel ; mais quand toute une civilisation n’a plus d’image de l’intériorité que celle des émois de la puberté, on peut dire qu’elle cherche par-dessus tout à régresser vers l’adolescence. Une forme d’inconscience ordinaire. C’est exactement ce que nous observons partout aujourd’hui, la plupart des productions médiatiques sont orientées massivement dans cette direction ; les preuves évidentes inondent le Web, la publicité et le cinéma commercial. Au stade actuel, la seule « intériorité » que l’Occident est capable d’offrir. Une propagande de l’illusion, mais qui laisse en souffrance un sentiment de vide, un grand vide qu’il faudra camoufler avec beaucoup d’images, de jeux, de bruit et de musique.  Le sentiment de rester étranger à sa propre vie, à la surface, sans jamais avoir part à la puissance de ses vagues, sans faire corps avec la plénitude de l’être.

B. Le rapport entre les croyances et l'intériorité

    En tant qu’être humain nous sommes limités par nos sens de perception qui nous permettent de percevoir le monde en trois dimensions et sur une échelle de fréquence limitée. La propension naturelle fait que notre esprit conscient est davantage tourné vers l’extériorité, la « réalité » quotidienne qu’il ne peut l’être à l’égard du monde qui l’environne, de la Nature et de l’être intérieur. La vigilance détermine la manière dont nous percevons les dimensions de la réalité dans laquelle nous nous engageons en tant qu’être humain, mais elle est aussi travaillée par nos croyances au sujet de la réalité. Ce qui fait une énorme différence.  Dans l’état de conscience normal nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, mais tel que nous nous attendons à le trouver et surtout tel que nous croyons qu’il est. En fait tel que nous croyons qu’il doit être, car nous ne faisons pas attention à ce qui est inédit, neuf et vivant. Le fait que nous n’ayons pas conscience de cette opération en sous-main de l’esprit n’empêche pas qu’elle se produise, c’est juste que nous sommes tellement excentrés  que nous ne remarquons pas que nos pensées débordent en et enveloppent le réel. Nous ne sommes pas vraiment inconscients à l’égard de nos croyances, nous choisissons de l’être. Nous pourrions très bien nous en rendre compte. Mais le résultat habituel, c’est que les constructions mentales nées de nos croyances balisent par avance toute notre reconnaissance perceptive. Nos croyances subconscientes alimentent le bavardage ordinaire, la pensée irréfléchie et elles offrent un boulevard aux préjugés. Elles sèment de-ci de-là de la réactivité émotionnelle, un peu comme on jette pendant les fêtes sous les pas des passants des artifices qui pètent quand on marche dessus. Tout vient de notre intériorité, mais nous ne le remarquons pas, parce que nous n’accordons aucune attention à nos pensées.

1) Tout vient de notre intériorité, mais nous ne le remarquons pas, parce que nous n’accordons aucune attention à nos pensées. Pourtant l’idée qu’il existerait d’emblée une réalité indépendante de notre esprit et de nos croyances est une pure abstraction, une fiction, une illusion. Dans la vie quotidienne, c’est l’inverse qui est vrai, ce que nous appelons réalité n’est rien d’autre que la cristallisation de nos pensées au sujet de la réalité et qui préforment la réalité. Etant donné que la démarche scientifique part du postulat inverse, celui d’une existence objective qui serait indépendante, elle donne donc… une image complètement abstraite, fictive et illusoire de ce qui se produit à chaque instant dans notre esprit dans sa relation au réel. D’emblée ce dont nous faisons l’expérience c’est une réalité de part en part informée par l’esprit, le concept d’objectivité est une construction mentale après-coup et de valeur assez limitée ; en effet, si on retire l’opération de l’esprit préformant des objets dans le réel que reste-t-il ?

Arrêtons-nous sur quelques exemples. Supposons que pendant l’enfance (texte) on dise à quelqu’un qu’il est intelligent, d’apparence agréable et de bon caractère. Laissons de côté le fait que cela puisse être vrai ou non, voyons juste l’effet de la croyance. Ce n’est pas une idée en l’air, il est très probable qu’elle ne va pas rester dans le registre des croyances périphériques mais s’installer comme une croyance centrale. Une fois installée, la personne aura bien sûr tendance à se comporter en conformité avec l’idée. Sa vie aura tendance à renforcer le concept, de sorte qu’elle aura tendance à voir ce qu’il y a de meilleur en elle-même et en autrui. Non seulement cela, mais la croyance dans sa valeur personnelle aura aussi un effet sur les autres, elle les incitera à avoir une bonne opinion d’eux-mêmes. La personne peut très bien se rendre compte qu’elle n’excelle pas dans tous les domaines, mais elle peut l’accepter sans se sentir menacé, ou diminuée, parce qu’elle n’entretient pas de doute sur sa valeur personnelle.

On se moque de la « méthode Coué » en sous-entendant que l’autosuggestion est illusoire, que c’est une méthode de charlatan. Mais c’est soit très naïf ou carrément hypocrite. Il suffit d’observer attentivement autour de nous y compris chez les gens qui se croient très rationnel et qui en fait ne le sont que sur le papier. Dans tous les domaines l’autosuggestion fonctionne à plein régime sans qu’on la remarque. Et des croyances fortement installées il y en a partout. Y compris dans les sciences dites objectives où elles tiennent un certain temps, avant d’être remises en question. Y compris dans la médecine occidentale allopathique avec l’effet placebo qui joue un rôle énorme. Une croyance, aidée et renforcée par le dialogue intérieur du sujet, agit de manière hypnotique, et ceci, quelle que soit son domaine d’application. Le monologue que chacun tient en lui-même joue un rôle essentiel dans le renforcement des croyances. Et pourtant, la croyance n’est qu’une croyance, la croyance n’est pas la vérité, c’est juste une option sur la vérité. (texte) Forcement partielle. Exposée à la réfutation. Par nature une croyance a donc besoin d’être nourrie et réassurée pour être maintenue. Dans ce processus, il n’y a aucune différence entre de « bonnes » ou de « mauvaises » croyances. La psyché apporte son soutien à l’esprit conscient, elle est indifférente à la morale. Celui qui croit, dur comme fer, qu’il est pauvre, c’est-à-dire qui a intégré cette croyance à son identité personnelle, s’il reçoit un jour de l’argent, court le risque de le perdre, de mal l’investir ou ne pas savoir l’utiliser. La croyance qu’il porte en lui le met dans une situation de contradiction qui génère un problème qui n’existerait pas si la croyance n’était pas là. L’existence du problème ne vient non pas de l’état de fait mais de la contradiction entre la croyance et l’état de fait. De même, celui qui croit fermement qu’il est irrémédiablement abandonné, seul, isolé et loin des autres peut s’hypnotiser tellement qu’il se sentira abandonné, seul et loin des autres… même entouré d’une centaine d’admirateurs et d’amis. Il se sentira malgré tout très mal à l’aise car il n’aura pas modifié sa croyance.

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La personne qui réassure sa croyance dans la maladie commence par se défaire de son pouvoir de guérir et s’en remet à son médecin et au pouvoir mystérieux des médicaments. Le médecin reçoit le mandat tout en partageant très souvent la même croyance effrayée dans la maladie que le malade, plutôt que la confiance dans la capacité innée du corps à se guérir. L’un et l’autre coopèrent donc dans le cadre de la même croyance. Plus le malade remet son pouvoir hors de lui, plus le rééquilibrage du corps se fait sans lui, dès lors la sagesse innée du corps est compromise et sa relation avec l’esprit devient très confuse. Le malade, se sert du  médecin pour renforcer avec son autorité sa croyance dans la maladie, il lui impose la charge d’une maladie « réelle » que le médecin reçoit avec la très lourde responsabilité que cela implique. Le même schéma de croyance partagée se perpétue et la certitude de la maladie devient si écrasante qu’elle se transforme en destin et ne laisse plus la moindre place pour la confiance dans la santé et l’autoguérison : Effet de système. Comme l’explique bien Ivan Illich, le corps médical a autant besoin de patients que les malades d’hôpitaux, le système s’auto-entretient dans une foi indéfectible dans la maladie en négligeant les mesures qui seraient ouvertement favorables car confiantes dans la santé. Donc on enferme les malades dans des lieux stérilisé et confinés, ce qui favorise le développement d’agent pathogènes agressifs qui demandent encore plus de restrictions sévères, donc de contrainte dans la guerre contre la maladie. Et les pathologies s’enchaînent, de nouvelles maladies apparaissent les unes après les autres. La croyance sous-jacente étant maintenue, son effet, à peine un symptôme soigné, réapparaît sous la forme d’un autre symptôme et d’une autre pathologie. On finit par célébrer la multiplication des hôpitaux comme une victoire, alors que si les gens se portaient bien, ce serait leur fermeture qui serait une victoire.

2) Une croyance peut se dupliquer dans la société en réseau comme un virus pour aboutir à des conséquences très réelles et de grande ampleur. La cause est toujours dans l’intériorité, mentale, invisible, donc négligée, mais quand l’effet se produit au bout de la chaîne, il est physique et bien réel. Jusque dans la démence. Par exemple, si une société croit que la force réside seulement dans la jeunesse, alors les vieux ne sont plus considérés que comme des faibles et les symboles d’une déchéance qui fait très peur. Il faut les isoler, parce qu’on a rejeté sur eux le sentiment d’impuissance. Inconsciemment ils incarnent une menace. Implicitement on devra écarter les personnes âgées, on les éloignera du contact avec la Nature, de la vie sociale, de l’exercice physique, on stérilisera leur nourriture en lui ôtant sa vitalité par peur des microbes qui attaquent nécessairement les plus faibles etc. Et bien sûr la croyance est insensée. Ces personnes qui pourraient incarner la plus belles des sagesses, la joie de vivre pétillante, et bien plus d’audace que les jeunes qui n’arrêtent pas de dire qu’ils sont « blasés ». Mais si jamais elles sont converties aux croyances ambiantes elles n’ont plus qu’à avoir honte d’elle-même.

Quand une société en vient à croire que la violence est synonyme de pouvoir, alors elle exhibera la police et l’armée et punira les criminels avec un sentiment jouissif de vengeance. L’idée dominante sera que la vie est une lutte et toute l’attention sera alors focalisée dans les actualités sur les actes de violence, cette focalisation répondant exactement à la nature des croyances collectives. Les comptes rendus de la presse permettront de réassurer la croyance ; ceux-là qui seront les plus convaincus de tous (convaincu ou conditionné ?) ne tarderont pas dans leur vie à se retrouver confrontés à la violence. Ce qui permettra bien sûr de renforcer leur conviction une fois de plus. et pourtant, en réalité, le pouvoir réel n’a aucun rapport avec la violence, c’est le pouvoir avec qui n’est pas le pouvoir sur autrui.

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Quand une société laisse traîner dans la conscience collective l’idée que la connaissance spirituelle ne sert à rien ou qu’elle est mauvaise, alors l'idée fera son chemin, conformément à cette croyance il faudra faire des efforts pour apprendre et tous les efforts seront vains et n’engendreront que de la frustration et de l’ennui, ce qui est tout à fait normal, puisque la croyance a par avance sapé l’enthousiasme, de désir d’apprendre et de se connaître soi-même. La confiance dans une connaissance limpide, facilement acquise sera perdue. Le sérieux deviendra être pénible et il faudra payer pour obtenir un peu de savoir. Ce qui est remarquable, c’est qu’en tout point on pourra trouver des tonnes de citations pour confirmer cette croyance, citations absurdes, mais émanant d’autorités incontestables et même de textes religieux découpés à dessein ou de l’histoire. Comme le disait Paul Valéry l’histoire justifie ce que l’on veut, elle peut alimenter n’importe quel discours. Toujours est-il que l’on aura tout fait pour saper l’élan du désir de connaître, une impulsion pourtant vive et naturelle et la quête de la connaissance deviendra une activité rébarbative, si ce n’est parfois taboue dès que l’on touche à l’essentiel.

Et le doute dans cette histoire ? Le doute face aux croyances ? Quand il s’agit d’aspects de la vie susceptibles d’apporter des satisfactions, nous n’entretenons aucun doute sur nos croyances de base : nous sommes puissamment capables de nous hypnotiser avec l’idée que la sexualité, l’argent, l’ambition, la réputation mènent invariablement au bonheur. Personne ne va se plaindre si la croyance devient réalité. Avec les émissions sur la vie des stars, la mode, la téléréalité, la vitrine du luxe, les potins du showbiz on peut faire mousser cette croyance dans les rêves les plus fous. L’ennui, c’est que le même principe marche aussi très bien sur les aspects de la vie qui sont les plus déplaisants et sur lesquels nous n’entretenons pas non plus le moindre doute. On peut être profondément convaincu, hypnotisés par l’idée d’être malade, pauvre et malheureux, et la croyance deviendra dans chaque cas réalité, fera le malade, le pauvre et le malheureux, avec en prime la plainte, car on trouve toujours une oreille complaisante pour se réassurer en boucle dans la même conviction que je suis effectivement malade, pauvre ou malheureux etc. Cela marche très bien, les résultats se produisent automatiquement.  

   C. Le pouvoir de l’intériorité et le moment présent

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  © Philosophie et spiritualité, 2016, Serge Carfantan,
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