Leçon 247.  Cinq corps  

    Quand nous pensons  le corps, nous pouvons, comme Descartes, avoir en vue un corps, comme un objet défini par sa forme, rûpa, une chose occupe un espace qui possède trois dimensions, le concept dont la physique a besoin quand elle pense la matière de manière chosique. Mais quand nous entendons « corps », nous pensons mon corps, ce qui est assez différent car le corps-physique n’est pas un objet comme les autres, il est plutôt ce par quoi je peux manier différents objets. Mon corps est le lieu de mon incarnation, il est doué de sensibilité, il est composé du point de vue de l’individualité vivante, jîvâtman, d’abord des organes des sens, les cinq sens jnanendriyas, et des organes de l’action karmendriya. Et la physiologie complète le tableau avec l’ensemble des organes internes et leurs fonctions. Le corps-physique est  le premier objet d’identification, celui que nous prenons le plus facilement pour « moi », ce qui donne lieu à toutes sortes d’erreurs, mais qui sont tout à fait normales dans une culture matérialiste telle que la nôtre, car où l’homme vital peut-il bien placer son identité si ce n’est d’abord dans son corps-physique ?  

    Pourtant, dans une leçon précédente, nous avons étudié un autre corps, le corps émotionnel, ou corps subtil, sukshma sharira. Il existe toute une variété d’expériences qui nous montre que notre sensibilité va au-delà des limites du corps-physique. Surtout quand nous voyons qu’il est très chargé émotionnellement de réactions. D’où le terme de pain body employé par Eckhart Tolle. Nous sommes donc invités à penser la notion de corps au-delà du concept seulement physique. C’est exactement ce que propose le Vedânta. Dans la continuité de la leçon précédente, nous allons nous livrer à une exposition, un peu à la manière d’Arthur Avalon, de la notion correspondante de kosha présente dans le Vedânta. En sanskrit kosha signifie étui ou encore, fourreau, exactement comme on dit que l’épée est rangée dans son fourreau. Les kosha désigne les enveloppes au nombre de cinq qui recouvrent âtman, le Soi. A quoi correspondent les cinq enveloppes de l’âme? C’est ce que nous allons examiner ici.  

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A. La première et la seconde enveloppe

    Nous sommes en Occident habitués à nous représenter le corps sous l’angle de l’objectivité, c’est-à-dire de l’observable et nous avons déployé la formidable puissance d’analyse de l’intellect pour la décomposition des objets. Nous ne sortons pas de cette position quand il s’agit de « mon » corps. Le corps est alors considéré d’un point de vue de troisième personne : par exemple sous l’angle médical, le corps d’un homme, d’une femme, allongé sur une table d’opération. Son état,  ses organes etc. Entrant dans l’âge adulte, nous avons appris à ne voir notre corps-propre que comme un objet sous le regard des autres. Jeté en pâture au regard comme le dit Sartre. Dans l’extraversion. Pourtant, ce n’est pas ainsi que nous avons vécu enfant, enfant notre vision était d’avantage à la première personne ce qui est très différent. Nous avons vu ce point avec Douglas Harding. La phénoménologie a tenté avec Merleau-Ponty, de retrouver ce point de vue qui n’est plus celui de l’observable, mais plutôt du participable, comme dirait Raymond Ruyer. Il faudra se souvenir dans ce qui suit que la philosophie indienne ne détache pas sa description de la conscience du sujet. Par conséquent, ... il faut toujours considérer la notion de corps sharira, en lien avec les états de conscience, avastha, les stases de la conscience, ...

    1) Quand faisons-nous l’expérience du corps-physique ? A l’état de veille, jagrat, bien sûr, et seulement dans l’état de veille. Dans l’état de rêve, svapna, le sujet ne s’appuie pas sur le corps-physique, il se trouve sur un plan mental. Le sentiment qu’il a d’une forme est purement subjectif et dans le monde onirique, il n’éprouve plus les limitations du corps-physique. De même, dans le sommeil profond sushupti, quand la pensée vient à s’effondrer, il n’y a plus d’ego, ni de forme corporelle qui vaille. Nous ne pouvons raisonnablement parler du corps-physique que du point de vue d’un seul des trois états relatifs, avasthatraya, l’état de veille.  Au sortir du sommeil, au petit matin, nous émergeons de la torpeur  pour entrer dans la vigilance, nous « rassemblons nos esprits », nous retrouvons notre sens de l’ego, dans un face à face avec le monde des objets que nous partageons avec tous les êtres éveillés dans la vigilance. Et cela implique réinvestir le corps, ses puissances et... C’est dans l’état de veille que la dualité sujet/objet est la plus marquée. « Je », aham, et « Cela », idam, semblent très nettement opposés et le sens de la différence démultiplié à l’infini. Nous pensons que « les objets perçus dans l’état de veille – les sensations sonores, tactiles etc. – diffèrent les uns des autres à cause de leurs particularités », l’ekstase de la multiplicité des objets nous fascine,   tant et si bien que nous ne nous rendons pas compte que « la conscience qui les perçoit, elle est distincte d’eux ; étant homogène, elle n‘est pas fragmentée ». Pour le dire autrement, dans l’état de veille, la conscience-de-soi semble happée par la conscience-de-quelque-chose. Le soi semble égaré dans le monde du nom et de la forme, nama-rûpa. Cet égarement est appelé avidya, la nescience individuelle qui voile la nature véritable de l’âtman, le Soi. Non-fragmenté, tel qu’il demeure en lui-même. La Connaissance véritable, vidya, nous apprend à voir, elle permet de lever le voile de l’ignorance et de reconnaître la présence du Soi. Ainsi, la Conscience qui perçoit n’est pas sthula-sharira, le corps-grossier. Elle est plus subtile que lui et c’est en remontant de niveau plus subtil ________________

    De quoi est-il fait ? Le Vedânta l’appelle annamayakosha, l’enveloppe composée d'anna, de nourriture, tissée primitivement sur les cinq Eléments, Éther, l’akasha, l’Eau, apas, le Vent, vâyu, le Feu, tejas, la Terre, prithivi. On dit « corps de nourriture », non seulement parce qu’il est fait de la nourriture que nous tirons de la Terre, mais aussi parce que ce corps à la mort redeviendra nourriture pour d’autres créatures. (texte) Le corps grossier (sthûla-sharîra), c'est-à-dire l'organisme physique, ne contient qu'une enveloppe, tandis que le corps-subtil en comporte plusieurs. Pour être plus précis, sthûla-sharîra  dispose des tanmâtra : son, contact, vision, goût, odeur, il est fait des cinq éléments, les mahâbhûta : éther, air, feu, eau, terre), de trois humeurs, les dosha : (vata, pitta, kapha), de six tissus (les dhâtu : chyle, sang, chair, graisse, moelle, semen). C’est « l’âme végétative » d’Aristote, commune à tous les vivants, le domaine qu’explore avec un grand luxe de détails et de manière très technique l’Ayur-Veda, l’ancienne médecine indienne. Notamment dans les traités de Sharaka. Noter que cette vision est très ancienne, puisque l’on en trouve déjà des traces dans le Rig-Veda dont la datation pourrait selon certains spécialistes être plusieurs fois millénaire. Nous ... il existe des ouvrages très complets dans ce domaine, le lecteur peut s’y rapporter. ...le corpus védique n’a pas ignoré la physiologie, il l’a même exploré en profondeur, mais sur des bases métaphysiques très différentes de l’approche occidentale, puisqu’il part d’une procession en hypostases graduées depuis la Conscience pure vers l’univers matériel, tandis qu’en Occident nous raisonnons à l’inverse. Nous partons de l’univers matériel, de l’objet, de l’observable, de l’organe et nous faisons dépendre la conscience et ses facultés des organes. En toute bonne logique, en vertu de l’approche adoptée, nous sommes forcément inclinés à penser le corps comme une machine, la vie comme un processus physico-chimique et la conscience comme un épiphénomène du corps. C’est la vision dominante, mais partielle, produite par le seul quadrant SD, comme dirait Ken Wilber, tandis que le Vedânta se situe dans la perspective du quadrant SG. De même, nous aurions une représentation très différente en prenant en compte le quadrant IG qui parle de la dimension culturelle du corps et enfin du quadrant ID qui ...

    2) Ce que le Vedânta nomme la Vie, prâna, n’est pas un processus physico-chimique, mais l’Énergie universelle à l’œuvre dans la totalité du Cosmos. Prâna n’a rien de spécifiquement humain. Ce corps énergétique est aussi présent chez l’animal. Si nous considérons l’être humain, prâna constitue la seconde enveloppe, le second corps ; prânamaya-kosha, est l'enveloppe vitale qui anime le corps et dont la manifestation la plus apparente est la respiration. Quand quelqu’un meurt, nous disons que le souffle s’en est allé. La vie s’en est allée. La circulation normale du prâna s’est retirée du corps qui retourne alors vers les éléments. Et sur ce point, l’idée qu’Épicure se fait de la mort est tout à fait correcte. Pour activer l’énergie dans le corps à un haut degré, le yoga utilise des techniques appelées prânayama, tandis que les postures, les asanas, concernent le corps-grossier. Les pranâyama de base sont très doux, ils équilibrent l’énergie et calment le mental. Mais il existe aussi des pranâyama plus difficiles, bien plus risqués sans la surveillance d’un instructeur compétent, qui développent l’Énergie. En Chine prâna est appelé le Chi et les arts martiaux ont développé des techniques avancées pour le mettre en œuvre directement, sans faire usage d’une force physique. Ce qui est assez spectaculaire. Les maîtres de Tai’Chi sont très au fait de la maîtrise du prâna, tandis que les étudiants ne voient au début dans les  exercices que des pratiques purement physiques. En fait il s’agit avant tout d’une maîtrise de l’Énergie. Il est souvent question dans les récits de voyage en Inde ou au Tibet, comme dans l’Autobiographie d’un Yogi de Yogananda, de saints parvenus à une haute maîtrise du prâna qui peut se substituer à l’usage de la nourriture. Nous avons déjà cité l’exemple de Ma Anânda Moyi et il y en a beaucoup d’autres. Y compris en dehors de l’Orient chez les mystiques occidentaux.

    Si l’on veut entrer dans plus de détails, Prânamaya-kosha apparaît dans le corps sous la forme de cinq prânas majeurs (prâna pour la vitalité, (texte) vyâna pour la circulation, samâna pour l'assimilation de la nourriture, apâna pour l'élimination, udâna pour l’activation  de l’esprit). Sont aussi mentionnés dans les textes, cinq prâna mineurs (nâga pour les vomissements, juma pour le sommeil, krikara pour la faim, devadatta pour le bâillement, dhananiaya pour l’assimilation). Enfin, prâna régit les cinq organes de l’action, les karmendriya : langue, mains, pieds, organes d'excrétion, organes de reproduction. Le prâna est aussi en relation étroite avec kundalini la force qui connecte entre eux les centres psychiques. Le prâna est déjà un niveau subtil, mais, par rapport aux enveloppes suivantes, il se situe à un niveau qui est considéré comme grossier. Annamaya-kosha et prânamaya-kosha forment ensemble la base grossière, sthûlopâdhi, de l’existence physique. Mais ce n’est pas le Soi. « Le souffle vital qui emplit le corps et procure leur énergie aux organes des sens constitue l’enveloppe de vitalité ; elle non plus n’est pas le Soi, car elle est dépourvue de conscience ».

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Vos commentaires

Questions:

1. En quoi la théorie des cinq corps modifie-t-elle notre conception actuelle de l'incarnation?

2. Replacé dans cette perspective quel est le sens du matérialisme ?

3. En suivant les conséquence, pourquoi est-il important de différencier le mental de l'âme?

4. Où situer le sujet psychologique?

5. Parler de "corps" est-ce immédiatement parler d'identité?

6. En  quoi les états de conscience sont-ils si importants pour comprendre l'incarnation?

7. Peut-on imaginer religion qui ne s'appuierait pas sur une représentation complexe de l'incarnation?

 

  © Philosophie et spiritualité, 2014, Serge Carfantan,
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