Leçon 153.    Le travail sur  l’ego     

    Il devrait être possible d’écrire une histoire de l’ego en occident dans l’avènement de l’autobiographie. Nous avons vu que dans Les Confessions  Saint Augustin inaugurait un style, celui de l’expression de la subjectivité. De celle du moi ? Non, Saint Augustin visait une intériorité plus radicale, en disant de Dieu qu’il est « plus intime à soi-même que moi-même ». Cette approche situait d’emblée l’approfondissement de la subjectivité en territoire spirituel. Cependant, Augustin en mettant en avant la nécessité de la conversion chrétienne, donnait déjà à l’introspection la forme d’un examen de conscience moral, avec Dieu pour témoin et juge. Il faut attendre Montaigne pour que l’introspection se libère de l’examen de conscience et que la question du moi occupe désormais le champ littéraire. Les Essais restent thématiques, mais libèrent une parole du moi vis-à-vis de lui-même. Pascal ne s’y trompe pas : « sot projet que de se peindre ! » Chez Pascal, le moi est donc haïssable ! Avec Rousseau, le projet d’une peinture de l’intériorité renaît. Elle est placée sous projet de la recherche de « l’homme originel », mais dérive trop souvent dans l’autojustification devant la postérité. Enfin, l’élan du journal intime va plus tard offrir à l’introspection son entrée dans la littérature, notamment, avec le précieux Journal Intime d’Henri Frédéric Amiel.

    L’autre versant de cette histoire de l’ego en Occident prend son  origine chez Descartes. La découvertes extraordinaire de Descartes est celle de la subjectivité transcendantale, celle du Je du je suis, donnée dans le je pense. Le Je, principe central de la conscience, ce que nous appelions la pulsation temporelle du je suis  a été découvert par Descartes. Kant l’a repris sous le terme de Je transcendantal  en le distinguant du moi empirique et de son idiosyncrasie. Qui est exactement l’objet de l’introspection. Cependant, Kant en reste à un principe purement formel et vide. De son côté, l’empirisme anglais continuait avec David Hume, à ne voir de subjectivité que dans celle du moi empirique, au point d’en dénier toute existence, thèse phénoméniste que l’on retrouve chez Schopenhauer, Nietzsche ou dans le bouddhisme.

    Nous sommes aujourd’hui, dans la spiritualité contemporaine, dans un renouvellement complet de cette problématique, dans une ère de procès de l’ego. Procès qui ressemble parfois carrément à une mise à mort, mais, paradoxalement, en prélude à la manifestation d’une subjectivité plus radicale. Celle du Soi qui transcende l’ego. La spiritualité tend surtout à mettre en avant l’importance d’un travail sur l’ego. Mais que veut dire travailler sur l’ego ? Pourquoi devrions-nous travailler sur l’ego ? Quel est l’enjeu d’un travail sur soi ?  

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A. L’ego, le mental et le temps psychologique

    Commençons par souligner le paradoxe de cette formule. Pour qu’il puisse y avoir un travail sur l’ego, il faut nécessairement que celui qui l’opère en demeure distingué. C’est seulement Je qui peut travailler sur moi. (texte) On connaît la formule de Rimbaud « je suis un autre » qui trouve ici un sens inédit, car ici elle signifie ultimement : Je ne suis pas l’ego sur lequel je travaille, et pourtant, moi reste aussi mon territoire intime. Poser la question : « qui suis-je ? » c’est rencontrer ce paradoxe. Nous l’avons vu, ce que je peux connaître, c’est ce que je puis définir et ce que je peux définir, c’est justement « moi ». Le « Je » ne peux pas être connu, (texte) car il est le témoin (texte) qui permet de connaître toutes choses, y compris le moi. Même la formule « le Je » est encore trompeuse, car elle invite, sur la pente habituelle du mental, à faire du Je une sorte de substance dotée de caractéristiques. Ce qui est encore le moi et son idiosyncrasie. C’est donc avec des précautions infinies que dans le Vedânta on dit le Soi, l’âtman, en sachant très bien que la méprise est un risque constant. La majuscule est un risque, car en majusculant le Soi on risque d’en faire un super ego pour rater ce qui est effleuré, comme en passant, l’intériorité la plus intérieure, dont jamais le fond ne peut être dévoilée au regard du mental pensant. L’âme. (texte)

    1) Si le Soi se dérobe et ne peut être saisi, l’ego par contre peut très bien être amené sous le regard de la conscience et cela pour une raison très simple : il est inséparable de la pensée, plus exactement, de la pensée se courbant sur elle-même pour s’affirmer comme une entité à part : « moi ! » (texte) Moi, moi, … et les autres.

    Le travail sur soi commence par cette découverte. C’est une découverte, parce que dans l’attitude naturelle, -c’est sa caractéristique fondamentale- il se produit une identification à l’ego qui n’est comme telle jamais perçue. Elle est aussi rapide que la pensée, de sorte que, nous avons l’habitude d’endosser l’ego, sans même nous en rendre compte. Il faut une grande attention et grande promptitude de l’intelligence pour en prendre conscience.

    Le plus facile, c’est d’abord d’observer que l’ego, dans les trois états relatifs de conscience, n’a pas de constance. (texte) Dans le sommeil profond, quand la pensée disparaît, il n’y a plus d’ego. Cette absence de l’ego coïncide avec la paix du visage de celui qui dort, libéré du fardeau du moi. Dans l’état de rêve, l’ego n’est qu’à demi-manifesté, il n’a pas l’appui du corps qu’il possède dans l’état de veille. Il est aux prises avec ses propres contenus subconscients. Ce n’est que dans l’état de veille que l’ego se donne carrière, et tout particulièrement quand la dualité sujet/objet devient nette, quand le moi est en lutte contre le monde extérieur et qu’il défend bec et ongle son identité. Ceci explique l’insistance dans le Vedânta sur l’importance de la compréhension des trois états, (texte) car elle révèle, sans aucun doute possible, l’impermanence de l’ego. Avec un peu d’attention, nous remarquerons qu’au sortir du sommeil, nous avons besoin de « rassembler nos esprits », pour ramener de la mémoire ce moi qui avait été effacé. C’est là que l’identification à l’ego se reproduit, mais de manière plus lente qu’au milieu de la vigilance. L’ego est inséparable de la mémoire et comme la mémoire est pleine de trous, il est facile de comprendre qu’elle est incapable de structurer une véritable identité, (texte) même si elle peut étayer la croyance dans une certaine continuité

    ---------------Ensuite, nous pouvons aussi observer qu’il se produit parfois des moments dans notre vie dans lesquels il y a comme une suspension du sens de l’ego. En reconnaître un seul, c’est pouvoir en découvrir ensuite un grand nombre. Le ravissement musical dans la beauté par exemple en fait partie. Comme le contact direct avec la Nature. La musique est par nature méditative. Regardez un visage profondément ému par une musique de très haute qualité : il est comme illuminé d’un rayonnement spirituel. Détendu et sans masque. Un moment, la transparence de l’existence communique avec l’Être. L’ego n’est pas là. Il reviendra tout à

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    2) Pour se maintenir, l’ego a besoin de l’aliment de la pensée. Mais pas n’importe quelle pensée, la pensée qui effectue des constructions mentales, les dote d’une permanence, tout en les rattachant à un sujet (texte) avec lequel elles sont dans une relation étroite d’appartenance. Moi veut dire : ce qui est mien. Cela s’appelle la moïté. D’abord ma pensée à moi et tout ce qui est à moi. L’ego est possessif, car il est le siège de l’appartenance. En vérité, la pensée est pleine de trous. Il y a des espaces entre les pensées et précisément dans ces espaces, il n’y a pas non (doc) plus de sens de l’ego. Vivant sous l’emprise de l’identification à l’ego, nous ne le remarquons pas. D’où la tension caractéristique que l’ego impose finalement en imposant une continuité de pensée : ce qui s’appelle avoir l’air préoccupé. Occupé avec une pensée que je pense et qui est littéralement moi pensant. Par exemple, et le plus souvent, le mélodrame continuel qui constitue ma vie soi-disant intérieure, qui est plutôt la vie intime de l’ego aux prises avec lui-même. Le mélodrame personnel est un discours continu, celui de mon dialogue intérieur. Le monologue de l’ego. L’ego n’existe que dans son monologue et nulle par ailleurs, et si le monologue venait à être suspendu, immédiatement une autre conscience adviendrait. Pas celle que l’ego produit. La présence, là, ici et maintenant. En attendant –et justement il y faut du temps- l’ego, lui, continue sa ronde dans le cercle de ses pensées. L’ego se prend la tête. L’ego se prend toujours la tête, car il est pensée et une pensée compulsive qui ne cesse de se penser elle-même. ... sous l’emprise de l’ego est une prise de tête constante !

    Elle est aussi une tension continuelle en rapport étroit avec le temps psychologique. C’est le mental qui déploie le temps psychologique. Eckhart Tolle explique cela à merveille. L’ego dit : « donnez moi encore du temps »… Du temps pour atteindre un but lointain, un accomplissement personnel intensément espéré, et toujours repoussé à plus tard. L’ego assure sa propre réalité dans l’effort continuel pour devenir conformément à un idéal qu’il s’est lui-même donné en pensée. L’ego n’est jamais ici, il est toujours là-bas, à bientôt, à demain. Il sait fort bien que s’il était entièrement ici et maintenant, il se fondrait dans la Présence et disparaîtrait en elle. Il fait de la résistance et pour se maintenir, il lui faut donc constamment se projeter dans un ailleurs attendu ; ou encore, pour se rassurer, ressusciter un souvenir et le transformer en fantasme. Ce qui permet indéfiniment de demeurer dans les constructions mentales et d’éviter ce qui est, la réalité présente. Sa ruse est de donner à croire que le temps sera une amélioration. (texte) Je vais m’améliorer. Je serai un meilleur mari, une meilleure amie, un compagnon fiable et sérieux etc. Donnez-moi du temps. Remettre au lendemain ce qui peut en soi-même être immédiatement transformé est la spécialité de l’ego. L’ego joue à se défiler constamment dans le temps. Il est la mauvaise foi du rapport au temps.

    Si, dans un éclair, dans une vision en profondeur, nous pouvions voir ce petit jeu, immédiatement l’ego serait démasqué. Si, coupant la possibilité d’une dérobade temporelle, nous arrêtions le temps psychologique, l’ego n’y survivrait pas. Dans l’intemporel, il n’y a pas de sens de l’ego. Toute agitation mentale prend fin et la respiration de la vie devient plus ample, plus simple, et elle n’a plus rien à voir avec la frénésie et les complications de l’ego. La tension disparaît et le temps chronologique retrouve sa fonction qui est purement pratique. La vie retrouve sa résidence en elle-même dans le maintenant et cesse de continuellement se déporter ailleurs. La pensée ordinaire  retrouve aussi sa juste place, qui n’a jamais consisté dans un harcèlement constant de l’existence, mais dans un usage réglé, rationnel, pratique des choses de la vie dans lesquelles il faut procéder avec un tant soit peu de méthode. Sous l’empire de l’ego, le mental est hyperactif, instable, agité et inquiet. L’intellect mis au service de l’ego engendre l’anxiété. Il projette dans le futur toutes sortes de menaces et de craintes, il ronge le présent de manques qui sont sortis de sa propre fabrique. L’ego est parfaitement incapable d’apporter un soin diligent à quoi que ce soit. Il interdit cette coïncidence totale avec l’instant dans laquelle ce qui est fait est bien fait. Ce qui est bien fait est aussi fait avec amour. Pour aimer ce que l’on fait, il faut avoir effacé la traction du temps psychologique, être là totalement à ce que l’on fait, sans aucune distance. Planter un clou

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B. L’ego spirituel et la rencontre du Minotaure

    Une aube nouvelle se lève quand un être humain comprend l’importance du travail sur soi et c’est dans cette lumière naît le chercheur de vérité. C’est lui qui se sentira attiré par les livres traitant de spiritualité, qui ira suivre des stages de développement personnel, pratiquera une forme de yoga, ira visiter des ashrams et des monastères, ou encore fera du tourisme spirituel de gourou en gourou. ... est périlleuse. Elle est une conversion de l’existence dans une quête orientée par la question fondamentale : « qui suis-je ?». Celui qui est taraudé par cette question ne revient jamais entièrement à son ancienne manière de vivre. Il est dans le monde, mais sans y appartenir vraiment. Mais d’un autre côté, le chercheur spirituel est sur un fil, car l’ego, loin de retrouver la place modeste qui lui revient, va se réfugier dans la quête elle-même et devenir ego spirituel. 

     1) L’ego spirituel est une énergie sublimée de l’ego, il est, sous les auspices d’une éthique bien affirmée, le vouloir bien faire, mais aussi et simultanément, le vouloir être reconnu ; le vouloir aider les autres, mais jamais sans le vouloir être apprécié des autres dans une conduite spirituelle. L’ego spirituel se sert très habilement de la générosité, du service, du sacrifice consenti, de l’aide apportée à autrui etc. De toutes les conduite méritant l’éloge. Kant dirait que c’est le boutiquier qui agit conformément au devoir, mais pas par devoir. Ce n’est pas une image exacte, mais, c’est une approximation utile. En réalité, celui qui agit par devoir, c’est déjà l’ego ; mais cet ego qui agit de manière désintéressée a la secrète intention de voir reconnaître sa propre valeur désintéressée sous le jugement d’autrui ! L’altruisme est le dernier masque. En vérité, l’amour authentique n’attend pas de reconnaissance et l’aide véritable ne s’attend pas à être payée d’éloge et de remerciements. Ce qui est une manière subtile de renforcer l’ego. L’ego spirituel est beaucoup plus fourbe parce que beaucoup moins facile à détecter que l’ego de la vie quotidienne. Il a trouvé une niche pour se maintenir sans éveiller les soupçons, la niche du devoir, de l’aide apportée, des bons sentiments, de la religion, de l’éthique, ou d’une fierté responsable. Il peut même se ranger dans un camp, le camp des « spirituels », évidemment bien supérieurs au camp des « matériels ». En termes religieux, l’ego spirituel, ce sera « le bon chrétien », ou « le bon musulman », face à ces misérable « païens », ces « infidèles » etc. L’ego entretien la dualité. L’ego spirituel est un poseur qui aime à se parer de belles phrases, à citer les sages, et même à arborer les attributs extérieurs d’une vie spirituelle. Quitte à porter le costume du moine quand on n’a pas en réalité la véritable simplicité intérieure, l’humilité la plus profonde et le vrai sens du Sacré. L’habit ne fait pas le moine. L’ego n’existe que par rapport à un autre ego, c’est entendu. Ici, la question devient très complexe, car la culture éthique donne les moyens de déguiser dans l’altruisme le désir de reconnaissance dont l’ego a besoin pour perdurer de manière inchangée. Le terrain est donc délicat et il importe au plus haut point de ne pas relâcher la lucidité. Dans toute initiative consciente se pose la question : « dans quel état d’esprit est-ce que je fais cela ? »  Ou encore : « quelles sont mes motivations

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     C’est là aussi que se jouent l’ambivalence du reniement et de l’estime de soi. Un certain goût pour le sacrifice peut tout aussi bien se dissimuler dans le reniement de soi et une manière de se voir confirmer sous le jour héroïque d’une grandeur morale irréprochable. Il est assez facile de repérer l’enflure égomaniaque, il est plus délicat d’identifier son contraire, le reniement de soi, car il est drapé dans une valeur digne d’éloge. C’est ce qui rend trouble le masochisme ascétique. Souvenons-nous de Pascal dans Les Pensées, disant que la supériorité de la religion est d’enseigner la haine de soi ! Mais la haine de soi conduit à la haine d’autrui et n’a rien de spirituel. C’est l’amour du Soi qui conduit à l’amour d’autrui. Le martyr peut très bien n’être qu’une figure de l’ego spirituel. Le déficit de l’estime de soi et la surestimation  de soi sont à ranger dans une même catégorie, celle de l’amour-propre et ses travers dans l’expérience de la dualité : de l’ego, avec la marque signalétique qu’il attache à sa mise en représentation. L’ego est un poseur. Qu’il se montre sous la forme d’une volonté de puissance ou celle d’une volonté d’impuissance, c’est toujours de lui dont il est question. Et, il ne faut certainement pas le cacher, cela reste vrai y compris sur le terrain philosophique. L’ego n’est pas séparable de la pensée. La pensée la plus élevée, la Pensée spéculative est pour l’ego spirituel une tour d’ivoire inaccessible, là où le culte de l’ego confine au sublime… ou au ridicule. Inversement, une bonne dose de ressassement existentiel qui prétend défier le penseur spéculatif et mâchouille l’absurde en se donnant un air théâtral est encore un bon repaire pour l’ego spirituel.

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  Il n’y a donc pas de fin au processus de la lucidité, pas de limite au travail de mise en lumière. Le mental au service de l’ego est extrêmement rusé. Il ne se laisse pas prendre, dès qu’un de ses artifices a été découvert, il en cherche un autre plus efficace. L’insoupçonnable en la matière réside dans l’usage pernicieux que l’ego fait de ses souffrances et dans leur provenance la plus intime, qui n’est rien de moins que celle de l’ego lui-même.

     2) Quiconque entreprend sérieusement de mettre à découvert le sens de l’ego doit s’attendre à un moment à rencontrer les traces de son passé et les nœuds du cœur qui y sont noués. Pierre Lévy a écrit à ce sujet un texte magnifique :

    « Un jour ou l’autre, il faut affronter son dragon. Chacun de nous a dans sa vie un monstre différent. Ce qui semble terrible aux uns n’est pour les autres qu’une gêne passagère. Mais pour tous il existe une «grande peur», un Minotaure au centre de son labyrinthe intérieur, une bête immonde qui arbore notre visage. Un jour, il faut se battre pour soi, pour sa propre cause, non pour quelque finalité élevée, sociale, politique, humanitaire, spirituelle ou autre. Décides-toi à affronter ce qui t’empêches de vivre pleinement. Guerroie pour ta vie. Bats-toi contre ta grande peur. Aujourd’hui est un bon jour pour accepter le combat, cesser de fuir, lutter avec ce qui te terrifie le plus. Comprends-tu que les gens et les situations qui font ton malheur sont les déguisements de cette peur, les masques du dragon qui t'habite ?

    Toute vie contient une descente en enfer. Le labyrinthe est une représentation classique du monde infernal (le roi Minos était juge des enfers), mais aussi de la matrice. Comment sortir du Labyrinthe ? Comment revenir du pays des morts ? Comment ressusciter ? Comment renaître ? Comment naître ? » (texte)

    Thésée doit combattre le Minotaure dans le labyrinthe avant de suivre le fil d’Ariane pour retrouver la sortie et recouvrer sa liberté. Thésée est l’ego spirituel, il n’est ce qu’il est que comme héros capable de vaincre son dragon intérieur. Le labyrinthe est la complexité mentale dans laquelle il s’est enfermé. Le fil est ce qui le relie au Soi. Rencontrer le dragon, c’est rencontrer l’origine de toutes les peurs, logée dans les chambres de l’inconscient. Descendre dans le labyrinthe, c’est aussi mettre en lumière ces nœuds psychiques dont les émanations troubles projettent toutes nos hantises  et finalement :

     «Le scénario qui a pris possession de notre être et dans lequel nous nous sommes enfermés : voila notre dragon. Affronter le dragon consiste à retrouver la situation, exactement la situation dans laquelle le piège s’est refermé. Revenir à l’instant de la chute, au lieu même ou nous avons perdu la liberté. A la phrase qui nous a condamné. A l’âge où nous avons perdu la vue. Nous devons retrouver cet instant que nous voulons fuir de toutes les cellules de notre être. Et là, il faut rejouer la partie mais, cette fois-ci, en sortant du piège par le haut. Si l’événement a engendré la peur ou l’orgueil, en sortir par la plénitude ou l’humilité. En sortir par l’innocence si la situation fondatrice a engendré la culpabilité ».

     Tout scénario bien écrit a un dénouement. Nous avons vu à quel point il était pertinent de dire que la vie écrit notre histoire. Le dé-nouement, c’est le moment où le nœud est défait et la liberté reconquise. Quel que soit la manière dont nous pouvons nous y prendre, il est impossible de faire l’économie de ce travail. Même dans une approche aussi douce que celle du yoga et de la méditation, les textes anciens disent que nous ne pourrons pas indéfiniment nous faufiler entre les éléphants ! Ils vont forcément se réveiller ! Il me faudra bien un jour faire face à la somme de toutes mes peurs. Le dénouement sera aussi un dénuement.

    Dans La Dialectique du moi et de l’inconscient, Carl Gustav Jung explique que l’enjeu d’une thérapie n’est rien d’autre que de mettre fin à la séparation entre le conscient et l’inconscient et de réunifier la psyché. D’où ce travail qu’il appelle l’assimilation des contenus inconscients.

    Là réside le sens du travail individuel sur soi-même. Ici, il n’y a pas de règle générale qui vaille, car l’obstacle, c’est le mien et pas le vôtre. Les problèmes sont les miens et pas les vôtres et nul ne peut se mettre à ma place pour les résoudre. Nul ne peut constituer un modèle, toutes les trajectoires individuelles sont uniques, irréductiblement, singulières. Aucune généralisation n’est possible et l’explication qui convient à l’un peut très bien n’avoir pas de sens pour un autre.

    Le vrai problème, c’est de savoir si la démarche de l’analyse (R) peut vraiment en venir à bout. Ce que Jung remarque, c’est que la voie de l’analyse, dans « l’assimilation de l’inconscient est un processus qui entraîne et détermine des phénomènes inattendus et singuliers : au cours de la prise de conscience de leurs matériaux inconscients, certains sujets édifient une consciente d’eux-mêmes et un sentiment de leur moi qui ont quelque chose de provocant et qui, s’affichant de façon désagréable, frappent l’entourage par leur aspect excessif ; ils savent tout et de prétendent totalement avertis de ce qui se fomente dans leur inconscient». Bref, le mental est nourri et l’ego en ressort renforcé. L’inverse aboutit au même résultat : « d’autres sujets, au contraire, s’assombrissent, se dépriment ; ils se sentent comme écrasés par les contenus de l’inconscient. Le sentiment qu’ils ont d’eux-mêmes leur assurance s’amenuisent et ils en savent que regarder avec une morne résignation tous les élément extraordinaires que crée leur inconscient ». Ce qui revient à ne pas assumer quoi que ce soit, en restant, dit Jung fascinés par la révélation

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    ---------------L’analyse enclenche une partie de cache-cache avec l’ego qui va ruser en s’appropriant tous les contenus, pour éviter toute confrontation directe. Seul le voir lucide, instantané, foudroyant est libérateur. L’analyse peut indéfiniment développer la complexité, comme elle enveloppe le temps, elle permet de différer la confrontation réelle. C’est une expérience banale. On peut passer 15 ans en analyse et devenir un fin spécialiste de la chose freudienne… sans avoir accompli de pas décisif. L’analyse va aboutir à la constitution d’un ego spirituel avec une belle étiquette : ego spirituel freudien ! Lacanien ! Jungien ! etc. Si on se donne du temps, on perd son temps et c’est l’ego qui en profite. D’où les critiques cinglantes de Krishnamurti à l’égard de la psychanalyse.  Le travail de la lucidité, c’est maintenant. C’est maintenant, dans les réactions émotionnelles que l’ego se manifeste et se manifeste avec l’arrière-fond d’où il tire son identité. C’est maintenant que s’exerce la vision en profondeur sur ce qui est et dans lequel se déroule toute l’histoire de l’ego et cette histoire plonge ses racines dans un passif qui n’est jamais coupé de ce qui apparaît. C’est cette coupure prétendue, que Freud justifie par la censure et qui n’est rien d’autre qu’une mauvaise foi. L’ego vit avec son passé. Même quand le passé est lourd, il ne va pas s’en délester, car précisément le sens de l’identité qu’il entretient est lié à ce passif. A une somme précieuse de problèmes ! Si l’ego déposait son fardeau, il perdrait son identité ! Ce qu’il n’est pas du tout prêt à faire ! Le dragon peut rester dans le labyrinthe. Cela me justifie moi, parce que cela justifie mon identité de victime. Je ne vais pas déposer la valise et partir en sifflotant. Libre. Non, je vais continuer à la porter et me plaindre qu’elle est terriblement lourde ! Je trouverai toujours des voix compatissantes pour me réassurer. Un autre ego qui trimballe un wagon de malheurs sur ses épaules. Avec l’analyse on peut rationaliser (texte) très adroitement le discours du malheur et se fabriquer des histoires. Entretenir le mélodrame de l’ego. Ce qui ne fait que perpétuer le dysfonctionnement de la conscience qui se maintient dans l’inconscience. ...

     "Les problèmes du mental ne peuvent pas se résoudre sur le plan du mental. Lorsque vous avez saisi la base de ce dysfonctionnement, il n'y a pas vraiment grand-chose d'autre que vous ayez besoin d'apprendre ou de comprendre. L'étude des complexités du mental fera peut-être de vous un bon psychologue, mais cela ne vous amènera sûrement pas au-delà du mental. Tout comme l'étude de la folie ne suffit pas à instaurer la santé mentale. Vous avez déjà compris le mécanisme de base de l'état d'inconscience, c'est-à-dire de l'identification au mental, qui crée un faux moi, l'ego, et le substitue à votre véritable moi, qui irradie de l'Etre et comme Jésus l'a dit, vous devenez un rameau coupé de la vigne.

    Les besoins de l'ego sont infinis. Comme celui-ci se sent  vulnérable et menacé, il vit dans un état de peur et de besoin. Du moment que vous en connaissez le dysfonctionnement fondamental, vous n'avez pas besoin d'en explorer les innombrables aspects. Pas besoin d'en faire une problématique personnelle complexe. Il va sans dire que l'ego adore ça. Il cherche constamment à s'accrocher à quelque chose pour maintenir et renforcer sons sens illusoire de soi. Il s'accrochera donc facilement et volontiers à vos problèmes. Voilà pourquoi, chez un grand nombre de gens, le sens du moi est en grande partie intimement lié à leurs problèmes. Une fois le sens du moi établi, la dernière chose qu'ils veulent, c'est se débarrasser des problèmes. Car les perdre reviendrait à perdre leur moi. L'ego peut inconsciemment investir beaucoup dans la douleur et la souffrance". (texte)

   Il faut nécessairement dépasser le processus de l’analyse, car sur ce registre, l’implication de l’ego est entière, encore une fois parce que le mental et l’ego ne sont qu’une seule et même chose. Dans la mise en lumière, ce qui apparaît c’est la nature du moi lui-même, tandis que dans l’intériorité brille d’une lueur d’autant plus vive le sens véritable du Soi. Percevoir cette subtile distinction entre la structure de l’ego mental, devenu un champ d’exploration continu, et le sens intime du Soi est déjà une libération. Une expansion de conscience aussi. Une ouverture du champ de conscient vers l’inconscient. Notons à cet égard la définition de Jung : "J'entends par moi un complexe de représentations formant, pour moi-même, le centre du champ conscientiel, et me paraissant posséder un haut degré de continuité et d'identité avec lui-même...

    Mais le moi n'étant que le centre du champ conscientiel ne se confond pas avec la totalité de la psyché; ce n'est qu'un complexe parmi beaucoup d'autres. Il y a lieu de distinguer entre le moi et le Soi, le moi n'étant que le sujet de ma conscience, alors que le Soi est le sujet de la totalité de la psyché, y compris l'inconscient". (texte)

C. La réintégration consciente

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Vos commentaires

  © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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