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L'énergie de la pensée - Serge Carfantan
 
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Leçon 138.      L’énergie de la pensée    

    L’opinion a tendance à sous-estimer l’importance de la pensée. On croit communément que la pensée n’est qu’un reflet, qu’une sorte de peinture de la réalité, comme si on pouvait s’en passer. On s’imagine pouvoir penser n’importe quoi sans que cela n'ait un quelconque effet. Il faudrait séparer intériorité/extériorité. Bref, c’est un peu comme si nous faisions de nos fantasmes nocturnes, des vapeurs du rêve, toute la réalité de la pensée. Un brouillard qui vous embrume l’esprit. Ou bien une sorte d’activité dont il faudrait se débarrasser (penser cela « vous prends la tête »). Nous concédons alors que peut importe ce qu’un homme a dans la tête, ce qui compte, c’est ce qu’il fait. Ce qui veut dire que nous séparons la conduite de la pensée. Le comportement voilà ce qui compte ! C’est ce que dit le béhaviourisme. A la limite, l’homme ne serait qu’un robot sans pensée que l’on n’y verrait que du feu.

    Comme si la conduite n’était pas dans la droite ligne de la pensée ! La pensée trace la direction de l’intention. La pensée fournit les raisons, les motifs, le but. En-deçà de toute conduite, il y a des choix, un système de préférence, des valeurs, des idées et des croyances. Que les idées soient confuses, la pensée étroite, fragmentée, ou dans l’illusion, ou que les idées soient clairement distinguées, la pensée large et d’une assise globale, en accord avec la réalité ; de toute manière la pensée agit. Elle se transforme en action. Toute conception de l’homme qui fait l’impasse sur la pensée, raye l’esprit et se fourvoie entièrement.

    Cependant, apprécier dans toute sa valeur la dimension dynamique propre à la pensée n’est pas chose facile. Notre tradition en Occident met surtout l’accent sur le problème de la représentation et de sa valeur. Elle n’étudie pas l’énergie propre à la pensée. Or toute pensée contient en elle à un certain degré une intelligence et une énergie. Mais en quel sens ? D’où la pensée tire-t-elle son énergie ? Quelle est sa puissance propre? Peut-on parler d’une énergie de la pensée ? L’énergie de la pensée n’est-elle ...

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A. Le psychisme et la relation corps-esprit

    La pensée est présente en moi à la fois comme une activité dynamique et une construction mentale. L’œuvre des constructions mentales -son produit final- est ce que nous appelons la représentation. La représentation est tissée au moyen de concepts, elle enveloppe des jugements, sollicite l’imagination, se réfère à la perception et au souvenir. Elle est à la fois individuelle et collective. Nous pouvons dire que tout ce que la science élabore se situe dans la représentation. C’est le champ d’exercice propre à la réflexion que de considérer en propre sa valeur, ce qui revient à poser dans toute son ampleur la question de la vérité. Tel est le domaine privilégié de la philosophie. Cependant, il ne faudrait pas négliger la dimension dynamique de la pensée et celle-ci n’existe que dans l’activité mentale elle-même, nous dirons ici le psychique. (texte)

     1) Revenons un moment sur ce que nous avons dit plus haut de la relation entre la conscience et le corps. Nous avons vue en reprenant Le Corps quantique de Deepak Chopra, que nos pensées ont leur traduction subtile sous la forme de molécules dans le corps. Le corps est une extraordinaire usine chimique qui transforme en permanence la pensée en matière. Nous savons par expérience qu’une pensée joyeuse n’a pas le même effet sur le corps qu’une macération dépressive. Aucune pensée n’est sans effet. Il y a des pensées qui nous donnent des ailes et d’autres qui nous abattent et nous laissent ternes et sans énergie. L’activité intellectuelle elle-même a son propre pathos et son influence. La compréhension, explique Spinoza, comporte une joie qui retentit dans le corps. Ce n’est pas pour rien que Spinoza enjoignait de cultiver les passions joyeuses que les passions tristes. La médecine est en train de redécouvrir aujourd’hui avec surprise l’effet placebo et l’effet nocebo qui montrent bien à quel point la pensée du sujet a une incidence directe sur le corps et sur la maladie. Les rémissions spontanées qu’étudie Chopra nous reconduisent directement à ce travail mystérieux de l’intelligence du corps en étroite coopération avec la pensée du sujet. Il n’est plus utile d’invoquer des « miracles », ou encore ces prétendus miracles n’existent que dans un ignorance de la relation corps-esprit. Tant que nous nous représentions le corps dans le schéma duel du paradigme mécaniste, nous ne pouvions tout simplement pas comprendre cette interaction. La médecine allopathique ne connaît encore que la loi : le matériel agit sur le matériel. Il faut une pilule chimique pour traiter une pathologie physique. Nous savons aujourd’hui que le paradigme mécaniste est un modèle très superficiel et complètement obsolète au regard des nouvelles découvertes scientifiques actuelles. Il n’y a pas de dualité infranchissable corps/esprit. Nous avons vu plus haut qu’il était plus pertinent de concevoir l’homme plutôt comme la totalité âme-esprit-corps. L’incidence directe de la pensée sur le corps est une évidence qui nous a été longtemps masquée en raison de la prégnance du paradigme mécaniste. C’est un des mérites de la psychanalyse après Freud, d’avoir montré que les maux du corps ne sont pas totalement indépendants des maux et des mots de l’esprit. Ce qui est noué dans l’esprit vient se nouer dans le corps. Le corps a ses raisons que la raison ne connaît guère, il raconte une histoire qui est celle du psychisme qui y a imprimé ses m --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    ------------------------------Nous devons comprendre ces processus à leurs racines. Que nous en ayons conscience ou non, c’est une loi de notre nature, la pensée agit sur le corps et elle a une énergie formatrice qui lui est propre. La forme-pensée émise par l’esprit rayonne dans l’immanence. "La conscience n'est pas seulement le pouvoir de se percevoir soi-même et de percevoir les choses, elle est ou possède aussi une énergie dynamique et créatrice. Elle peut déterminer ses propres réactions ou s'abstenir de réagir; elle peut non seulement répondre aux forces, mais créer des forces ou en émaner".  (texte) A chacune de nos pensées émises ou simplement senties, nous générons un déploiement d’énergie. L’énergie de la pensée est de la qualité même de l’intention qui en est la matrice. L’énergie de la pensée est subtile, mais extrêmement puissante. Elle peut être support de vie, comme elle peut être porteuse de mort. Le fait de porter l’attention sur un point douloureux ou malade dans le corps polarise un effet. L’intention répétée de restaurer la partie du corps qui est malade dans sa globalité sollicite le champ de forme de l’organisme. Elle passe dans la répétition du plan conscient du mental au plan subconscient et contribue à la guérison. Mais c’est exactement la même énergie de la pensée qui produit l’effet inverse quand l’intention portée par la pensée est morbide et entre en contradiction directe avec l’aptitude innée du corps à se régénérer lui-même. La nature photocopie nos pensées.

    2) De là suit la nécessité du travail spirituel consistant dans la purification du mental et la maîtrise de la pensée. Le premier pas de la maîtrise de la pensée, c’est de l’observer en demeurant témoin. De passer de l’inconscience ordinaire où je suis mené par le bout du nez par mes pensées, sans les penser vraiment, au stade où je pense ce à quoi je pense. Sur la voie de la maîtrise, je me surprends empêtrée dans la négativité parce que je suis collé à mes pensées. Je m’entraîne ensuite à repenser cette pensée, ce qui revient à inverser l’entraînement habituel consistant à ne pas y penser. Que nous marchions dans le monde en somnambule, ou que nous marchions dans le monde en pleine conscience, nous sommes toujours créateur de notre réalité. Autant prendre en main l’intention et décider en toute lucidité. A neuf. C’est mieux que la seule vigilance à l’ordre des objets. La qualité du dialogue intérieur de notre pensée n’est pas sans conséquence. Quitte à se livrer à d’inutiles bavardages, qu’au moins ils ne soient plus un ressassement anxieux des problèmes. Une pensée qui rumine des problèmes ne les résout pas mais les accentue. Elle donne au problème plus de réalité qu’il n’en n’a. Elle tombe dans l'inconscience profonde. Elle ferme le possible, crée la condition carcérale de l’angoisse, la prison mentale où la vie s’enferme et finit par étouffer. Le mental maîtrisé est un instrument qui a son utilité pratique, mais non maîtrisé il devient un ennemi. Le bon sens dit qu’il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu. C’est une image assez juste. La pensée accomplit cet office avec brio. Mais pourquoi donner en permanence de l’énergie à ce dont nous voudrions nous débarrasser ? La parole, comme la pensée contient une énergie qui a une puissance immense. La parole est un verbe créateur ici même, dans le corps-physique. Alimenter la souffrance en la nourrissant lui donne un empire grandissant, ce qui signifie que la pensée au bout du compte finit par posséder celui qui croit naïvement la maîtriser. Toute pensée est une création mentale et même un enfant de l’esprit. Qu’elle soit un enfant désiré ou non désiré, il n’empêche qu’elle consomme une énergie psychique, qu’elle suit son cours et alimente le bain psychique dans lequel ...

    Il paraît que chez les indiens Navajos, on ne disait pas « je suis déprimé », mais « mon esprit est accompagné de tristesse ». C’est important, car cela veut dire qu’il est juste de garder la position de témoin, en évitant l’identification à la pensée.

    Il est toujours possible de tourner les talons à la négativité et de partir dans un grand rire, de laisser la joie nous emporter comme une vague. La magie du rire, c’est de défaire l’implication, de mettre fin à l’identification du sujet à sa pensée et de laisser là le sinistre sérieux des pensées parasites. Le rire crée une distance. Rien de plus tonique, quand le piège du mental tend à se refermer, que de se moquer de soi et de rire. Défaire les liens quand partout nous sous sommes ficelés, attachés de ces cordes invisibles que sont nos pensées obligatoires. Décider de lâcher-prise pour laisser de côté, ce qui dans nos pensées n’est pas utile à la vie. Goûter un peu d’insouciance, au bonheur simple d’être là. Perdre un peu la tête pour revenir cœur, quand cette tête n’est plus qu’une usine, tournant à plein régime produisant des pensées-machines qui nous rendent la vie infernale. Arrêter la production. Pratiquer le boycott interne de la consommation effrénée de pensées toxiques. Il existe une pollution mentale de l’esprit, comme existe une pollution vitale du corps dans la nourriture que nous consommons et l’air que nous respirons. Et il faut dire que sur ce registre, nous ne sommes pas aidés par le monde ambiant dans lequel nous vivons, ce monde qui aurait plutôt tendance à surenchérir sur la négativité, plutôt qu’à la dissoudre dans la joie, la paix et la bonne humeur. C’est une tendance chronique dans notre monde. A l’égard de la pollution de la pensée, il est bon de se souvenir en toutes circonstances que le rire purifie, guérit la souffrance et la peur. Le rire défait les nœuds. Ce n’est pas pour rien que l’on se tord de rire. Le rire va chercher dans le corps ce qui est crispé, bloqué, retenu. Le rire est thérapeutique. Le rire est sacré car il émane de la spontanéité de la vie. Du Sacré.

B. Le mental universel et la pensée

    Maintenant, il est aussi important de comprendre que la pensée-énergie n’a pas seulement son incidence sur mon corps, mais va au-delà. Elle rejoint le mental universel. Aussi bien, nous pourrions dire qu’elle en provient. C’est une découverte surprenante qui a été faite par Shri Aurobindo dans son yoga. Elle est racontée dans la biographie écrite par Satprem Shri Aurobindo et l’Aventure de la conscience. L’exploration de la conscience a amené Aurobindo à voir que la cloison que nous prétendons ériger entre intérieur/extérieur est fictive. Le chercheur finit par s’apercevoir qu’il est poreux et qu’une conscience plus large implique de recevoir les pensées d’autrui, être traversé sans protection par des volontés, des désirs sans nombre. Le cuir épais de l’homme ordinaire ne jouant plus, le chercheur n’aura à un moment plus de carapace et deviendra très perméable. Cette condition est inévitable dès que la conscience gagne plus de transparence et précisément dès qu’elle s’établit de plus en plus dans le silence.

    1) Le plus étrange, c’est que « dans cette transparence silencieuse nous ferons une autre découverte, capitale dans ses implications. Nous nous apercevrons que non seulement les pensées des gens nous viennent de l’extérieur, mais que nos propres pensées aussi nous viennent par la même voie, du dehors. Lorsque nous serons suffisamment transparent, nous pourrons sentir, dans le silence immobile du mental, comme des petits remous qui viennent frapper notre atmosphère, ou comme de légères vibrations qui tirent notre attention, et si nous nous penchons un peu pour ‘voir ce que c’est’, c’est-à-dire si nous acceptons que l’un de ces remous entre en nous, nous nous retrouverons soudain en train de penser à quelque chose : ce que nous avons saisi à la périphérie de notre être était … une vibration mentale avant qu’elle n’ait eu le temps d’entrer à notre insu et de ressortir à notre surface pourvue d’une forme personnelle, qui nous fera dire triomphalement : c’est ma pensée ».

    ------------------------------L’expérience est assez renversante, car s’il est par excellence quelque chose que nous voulons défendre de toute intrusion externe, c’est bien notre pensée ! C’est le for intérieur où campe fièrement l’ego qui s’est en fait approprié telle ou telle pensée qui lui convient. « Ma pensée personnelle ». Nous ne sommes pas capables de créer une pensée, nous ne pouvons que la puiser dans le mental universel. « Le mental intérieur est quelque chose de très vaste qui se projette en l’infini et finalement s’identifie à l’infinité du mental universel ».
    Dans la pensée ordinaire, le mécanisme est imperceptible, parce que nous vivons pro-jeté dedans : a) parce que ce que nous appelons notre pensée est un vacarme indescriptible, un cliquetis continuel, b) parce que « le mécanisme d’appropriation des vibrations est presque instantané automatique ; une fois pour toutes, par son éducation, son milieu, l’homme est habitué à sélectionner dans le mental universel un certain type de vibrations, assez réduit, avec lequel il est en affinité, et jusqu’à la fin de sa vie il accrochera la même longueur d’onde, reproduira le même monde vibratoire, avec des mots plus ou moins sonores et des tournures plus ou moins neuves ». Le défi n’est pas de faire une pirouette de plus dans le même milieu, c’est d’effectuer un saut, un véritable changement de conscience.

    Comme l’indique Satprem, une fois que l’on a réellement vu cela, vu la part de suggestion que comporte le travail du mental, on détient la clé de sa maîtrise. « S’il est difficile de se débarrasser d’une pensée que nous croyons nôtre, quand elle est déjà bien installée dedans, il est aisé de rejeter les mêmes pensées quand nous les voyons venir du dehors ». Cette découverte décisive Aurobindo l’a faite lors des trois jours qu’il passa avec Bhaskar Lélé :
    « Tous les êtres mentaux développés, du moins ceux qui dépassent la moyenne, doivent d’une façon ou d’une autre, à certains moments de l’existence et dans certains buts, séparer les deux parties de leur mental : la partie active, qui est une usine de pensées, et la partie réservées, maîtresse, à la fois Témoin et Volonté, qui observe, juge, rejette, élimine ou accepte les pensées, ordonnant les corrections et les changements nécessaires, c’est le maître de la maison mentale, capable d’indépendance. Mais le yogi va encore plus loin, ; il est non seulement le maître du mental, mais tout en étant dans le mental, il en sort pour ainsi dire, et il se tient au-dessus ou tout à fait en arrière, libre. Pour lui, l’image de l’usine de pensées n’est plus valable, car il voit que les pensées viennent du dehors, du mental universel ou de la nature universelle… J’ai une grande dette envers Lélé pour m’avoir montré ce mécanisme : ‘Asseyez-vous en méditation, me dit-il, mais ne pensez pas, regardez seulement votre mental, vous verrez les pensées entrer dedans. Avant qu’elles ne puissent entrer, rejetez-les et continuez jusqu’à ce que votre mental soit capable de silence complet’… En un instant, mon mental devint silencieux comme l’air sans un souffle au sommet d’une haute montagne, puis je vis une, deux pensées venir d’une façon tout à fait concrète, du dehors. Je les rejetai avant qu’elles ne puissent entrer et s’imposer à mon cerveau. En trois jours, j’étais libre. A partir de ce moment, l’être mental en moi devint une intelligence libre »,

    ...l’étonnement de comprendre que les hommes vivent avec elles, comme derrières des barrières qui définissent leurs impossibilités. L’homme « après avoir vécu vingt ans, trente ans dans sa coquille mentale, comme une sorte de bigorneau pensant, commence à respirer au large ». L’antinomie éternelle intérieur/extérieur se résout dans la foulée : le dehors est partout dedans et la conscience est toujours chez soi : « La substance mentale est tranquille, si tranquille que rien ne peut la troubler. Si les pensées ou les activités viennent… elles traversent le mental comme une bande d’oiseaux traverse le ciel dans l’air immobile. Elles passent, ne dérangent rien, ne laissent pas de trace ». C’est la naissance d’une intelligence différente, plus intuitive, plus impersonnelle en un sens et qui garde son assise dans le silence. Ce qui n’empêche certainement pas l’action, bien au contraire. Au moment où Aurobindo fait cette expérience, il dirige un mouvement révolutionnaire contre l’occupant anglais ! Il ne s’installe pas du tout dans un gentil quiétisme. Il écrit encore ceci : « le mental qui est parvenu à ce calme peut commencer à agir, il peut même agir intensément et puissamment, mais il gardera toujours cette immobilité fondamentale, ne mettant rien en mouvement par lui-même ». L’action devient spontanée. Ce n’est plus le résultat d’une humeur brouillonne et inquiète du mental. Ce que nous appelons d’ordinaire « l’activité ».

    2) Conséquence de cette découverte : si la pensée n’est pas seulement un phénomène intérieur, mais possède effectivement une dimension énergétique qui s’étend bien au-delà du sujet individuel pensant, elle est comparable à ces ondes radio que nous captons sur un tuner. Personne ne « voit » les ondes. Personne ne voit les champs. Pourtant, nous sommes bien obligés de reconnaître leur existence et notre technologie s’en sert. Il est tout à fait possible que le cerveau soit, à l’égard de la pensée, comme un poste radio récepteur et se comporte aussi comme un poste émetteur. Ce ne serait pas plus mystérieux que les ondes de champs que personne n’observe directement et que nous pouvons capter et décoder avec un tuner. Au bout du compte, « notre mental n’est qu’une machine de réception, d’amplification et de modification, à travers laquelle passe constamment, de moment en moment, un flot étranger ininterrompu, une masse disparate de matériaux se déversant d’en-haut, d’en-bas, du dehors".

     Que la pensée soit un champ d’informations dynamique, c’est une hypothèse inévitable et une hypothèse éclairante, dont la fécondité est remarquable :

    a) Par exemple, il n’y aurait dans ce cas aucun mystère dans les découvertes simultanées qui jalonnent l’histoire des sciences. C’est plutôt l’inverse qui serait surprenant. L’isolement complet de la pensée en dehors du mental universel est un mythe, de même que l’isolement des cultures. La pensée n’est pas un échauffement sous le crâne d’un individu, un bricolage d’enzymes ou une sécrétion du cerveau. Elle a plus de parenté avec un champ d’énergie subtil qu’avec un objet matériel. On peut très bien comprendre qu’un sujet conscient puisse établir une connexion intelligente avec une forme-pensée, qu’un autre sujet aura aussi appréhendé, même s’il est à une distance considérable dans l’espace. Il suffit dans ce registre de laisser tomber le concept de causalité locale, car il ne vaut qu’au niveau macroscopique. Jung appelle cela la synchronicité. Nous l’avons vu ailleurs. Si ultimement l’univers se résout en énergie, si l’énergie n’existe pas sans information et sans l’appui d’une causalité formative, on ne voit pas pourquoi il faudrait continuer à croire dans une représentation « atomiste » de la pensée. –Alors que la physique a elle-même abandonné l’atomisme- !
    b) On a hésité en occident entre la croyance naïve dans une étrangeté absolue vis-à-vis d’autrui et la reconnaissance de l’intimité par la sympathie. Nous savons qu’il y a en nous une aptitude naturelle à l’empathie et pourtant, nous ne pouvons pas nous transporter dans l’esprit de l’autre. Le mystère serait moins épais si nous comprenions la pensée comme une énergie subtile que nous pouvons très bien sentir en présence d’autrui. Comme le dit Aurobindo, la transparence de la conscience fait que l’on peut très bien attraper les pensées d’un autre. « Un bon lecteur de pensée peut ainsi lire ce qui se passe dans une autre personne dont il ne connaît même pas la langue, parce que ce ne sont pas des ‘pensées’ qu’il attrape, mais des vibrations auxquelles il donne en lui la forme mentale correspondante ». Satprem souligne aussi que ce n’est d’ailleurs pas du tout une expérience agréable que d’être comme envahi par la subjectivité d’autrui. C’est un talent dont on aimerait bien pouvoir se passer par moment, quitte à envier le cuir de protection de l’insensibilité ordinaire.
    c) Pour la même raison, il existe aussi un rayonnement de la personnalité qui va bien au-delà des limites du corps-physique. On disait que lorsque l’acteur Jean Gabin faisait son entrée, il « poussait les murs ». Le bon sens reconnaît très bien le charisme d’une personnalité. Il y a des présences qui sont psychologiquement palpables à des dizaines de mètres du foyer de la personne. C’est ce que l’Inde désigne par l’ampleur et le rayonnement du corps-subtil et c’est encore une fois un champ énergétique dont il est question. Il est parfaitement juste de parler d’une sorte de magnétisme de la personnalité. Ce que populairement on désigne par force ou faiblesse de personnalité n’est pas du tout un qualificatif « moral ». Il a d’abord une signification énergétique.
    d) C’est encore vrai dans un lieu habité où la présence imprègne pour ainsi dire les murs. Il y a des maisons imprégnées d’angoisse et d’autres où l’atmosphère est pure et légère. Il existe des lieux saints où le recueillement exercé par des générations de pèlerins s’est déposé dans un silence qui chasse très vite toute pensée dès que l’on y pénètre. La paix y est contagieuse. Inversement, quiconque a un tant soit peu éveillé en lui cette sensibilité, sentira dans les endroits les plus glauques de nos villes une atmosphère oppressante, à couper au couteau. Ce n’est pas seulement une question d’odeur de fumée et d’alcool ou de vacarme, c’est une qualité vibratoire très perceptible. Une vibration basse.
    e) De même, --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

C. En haut, en bas et du dehors

    Dans Métaphysique et Psychologie de S. Aurobindo on lit encore ceci : « Chaque homme a sa propre conscience personnelle retranchée dans son corps, il n’entre en contact avec son milieu que par son corps, ses sens et le mental employant ses sens. Et cependant les forces universelles déferlent continuellement en lui sans qu’il le sache. Il n’a conscience que des pensées, des sentiments, etc. qui s’élèvent à la surface et qu’il prend pour les siens. En réalité, ils viennent du dehors, par vagues mentales, vagues vitales, vagues de sentiments et de sensations etc. qui prennent en lui une forme particulière et s’élèvent à la surface après qu’elles ont pénétré à l’intérieur. Mais elles n’entrent pas tout de suite dans son corps. Il porte avec lui une conscience de son milieu… en laquelle elles pénètrent d’abord ». Nous avons vu aussi plus haut que la pensée comporte des matériaux venant « d’en haut, d’en bas et du dehors ». Dans ce registre, il faut être précis, ne pas tout confondre et ne pas réduire la complexité.

     1) Nous allons tout d’abord examiner les implications du terme du dehors. Dans les « forces universelles » venant du « dehors » ne faut-il pas  compter le magma collectif de la pensée humaine ?  Croyant furieusement dans la dualité intérieur/extérieur, du sujet humain face au monde, n'ayant pas la moindre idée de ce que représente le mental universel, nous ne prêtons pas non plus attention à nos pensées et à leur amalgame dans la conscience collective. (Cf. Gustave Le Bon Psychologie des foules) En l’absence de tout contrôle sur le mental, l’inertie prévaut, la pensée tourne à plein régime ; les pensées imprégnées de peur, de doute, de souci et d’angoisse suivent leur cours dans le mental universel et ont leur résonance collective. La pensée parcourt le monde et revient vers son auteur. Nous nous étonnons dans l’actualité de la loi des séries dans les événements. (C'est tout de même curieux ces phénomènes d'écho d'un bout à l'autre de la planète. On dirait qu’il existe des corrélations). Étonnement qui marque notre ignorance de ce que représente l’énergie de la pensée dans son effet dans la conscience collective. Étonnement qui est en fait un aveu d’ignorance de la causalité formelle de la pensée. La pensée n’est pas une petite bulle dans la tête, elle est une vague d’énergie autant qu’une impulsion d’intelligence. En  déchargeant nos pensées dans l’atmosphère, nous produisons des formes et propulsons de l’énergie. Comme si nous pouvions ne pas, ensuite, récolter ce que nous avons semé ! La pensée trace à chaque instant le champ formel dans lequel l’action s’engage. La pensée modélise le futur. Que nous le sachions ou non, que nous y croyons ou non, l’univers s’en fiche, il est une colossale énergie en devenir et en perpétuelle transformation et la pensée en fait partie. Y compris et surtout dans son incidence collective.

    La globalisation de l’information sur la planète ne date pas d’aujourd’hui. Elle n’a pas commencé avec l’ère de l’informatique. La Nature est systémique. Ce que l’arrivée de l’interconnexion des systèmes informatiques a produit, ce n’est pas « la » connexion -elle est dans la nature des choses- c’est d’une reproduction artificielle, par des moyens technologique, d’une inter­connexion existant déjà dans l’univers. Une surimposition de l’unité par un réseau. Ce qui ne fait que contribuer à renforcer le système nerveux de la planète et son fonctionnement global. C’est une naïveté que de croire que l’homme « crée » l’intelligence, qu’il « crée » la globalisation, qu’il « créé » l’unité. L’univers n’est pas une machine imbécile et  l’homme l’unique représentant de l’intelligence. La Terre n’a jamais eu de fonctionnement fragmentaire. L’univers, ce n’est pas la diversité seule, c’est l’unité dans la diversité.

    Maintenant, comprenons bien. Si chaque pensée est tel un enfant de l’esprit, ce sont des milliards d’enfants que nous propulsons chaque jour dans l’atmosphère de la Terre. Une pensée ne s’arrête pas, c’est une énergie dynamique. Il est inévitable qu’elle aille rejoindre le gigantesque flot mental qui enveloppe la Terre ; un flot qui doit, en ce moment, ressembler plus à un tout-à-l’égout qu’à un fleuve majestueux et clair. Quand il s’agit de pensées obscures, de haines sourdes, de suggestions destructrices, d’incitations malsaines, il ne faut pas s’étonner du climat qu’elles génèrent. Il ne faut pas non plus s’étonner que les hommes les suivent. Dans la conscience ordinaire, l’homme est fragile et il se laisse facilement suggestionner. Les phénomènes de foule montrent assez nettement qu’un individu, pris dans une masse, adopte un mode de comportement différent de celui qu’il adopterait, pris à part, s’il se cantonnait à ses seuls jugements. Il y a une résonance morphique des comportements conscient et inconscient. S’agissant de l’homme, nous ne pouvons pas comprendre ces effets d’écho sans invoquer la dynamique d’une pensée collective, jusqu’aux dimensions de la Terre. Il y a ainsi un effet hallucinatoire du mental collectif, effet qui explique assez bien l’illusion collective sous toutes ses formes, les errances idéologiques et les démences de l’Histoire. Personne ne peut penser tout seul et dans son coin. Nous cueillons la plupart de nos pensées dans le mental universel, ce qui veut dire aussi le milieu dans lequel nous vivons. Chacun de nous est pris dans la trame d’une situation d’expérience qui de proche en proche s’étend à la Terre entière. La toile est invisible, mais son réseau est bien présent et présent dans le présent : ici et maintenant. Si un choc se produit en un point, l’onde se propage partout.(texte)

    La pire des craintes que nous pourrions entretenir à ce sujet, est de penser qu’existeraient des organisations utilisant cette possibilité de manipulation. Cela nous mènerait droit aux théories du complot et à une représentation paranoïaque de la conscience collective. La science-fiction a trouvé là un de ces thèmes favoris, de même que le roman ésotérique. C’est vrai qu’il faut une singulière contention d’esprit pour refuser l’empire du conditionnement collectif et conserver une lucidité dans la grisaille tissée par le mental collectif, alors que personne ne peut y échapper. Il faut aussi une bonne dose de patience et un amour sans limite pour contrarier la négativité d’un tel phénomène. Il est un peu facile de se moquer des pratiques spirituelles qui tentent d’infuser plus de paix et de clarté dans la conscience mondiale. Le silence des moines a peut être un rôle à jouer dans l’équilibre psychique de cette planète. Un rassemblement de paix a son rayonnement. Si nous pouvions avoir une vision globale, une sorte de vision de l’âme de la Terre, nous serions très certainement inquiets et en souci de tout ce qui pourrait faire œuvre de bienveillance en ce monde. Nous ricanerions un peu moins. Y a-t-il un procédé pour lessiver l’inconscient collectif ? Un lavomatique cosmique ? En tout état de cause, nous ne sommes séparés de rien ni de personne ; ici-bas, nul ne peut quitter le vaisseau et nous sommes tous embarqués. Il est donc primordial pour l’avenir de la Terre que l’homme prenne conscience de l’importance du contrôle de ses pensées.  Dans l’état actuel des choses, l’humanité est largement soumise à la résonance de ses propres pensées collective, et elle a encore plus de difficulté à gérer l’énergie colossale qui la parcourt.

     2)  Dans le mental universel qui alimente la pensée, il y a aussi un ensemble de matériaux qui viennent d’en bas, dans la terminologie d’Aurobindo, il s’agit de l’infra-rationnel, des éléments du vital. Si nous observons avec attention notre activité mentale, il est évident qu’une part non-négligeable de nos pensées est alimentée par le vital. C’est d’ailleurs à ce niveau subconscient que puise une grande part de notre psychologie.  

    C’est ce domaine que Freud a redécouvert et généralisé au point d’en faire l’unique contenu de l’inconscient. Le psychisme qui intéresse Freud est celui qui est déterminé par la sexualité, il est lié au vital le plus obscur, le domaine des pulsions, de l’animalité la plus primitive : ce que Michel Henry désigne par « le singe de l’homme » en parlant de Freud. C’est à ce fond que puise la mémoire archaïque de l’homme. D’où le passage dans la doctrine de Freud de l’inconscient personnel, à une forme d’inconscient plus impersonnelle lié au vital. Dans Totem et Tabou Freud fait un lien explicite entre le contenu sexuel de l’inconscient personnel dans son état primitif (le Ça) et l’inconscient collectif, concept qui a été ensuite repris et développé par Carl Gustav Jung. Freud a fort bien compris l’importance du dynamisme de la sexualité, ce faisant, il n’a fait que redécouvrir l’importance de l’un des sept centres psychiques de l’homme, muladara, en bas de la colonne vertébrale. Il s’est arrêté là, alors que la connaissance du psychisme de l’être humain est bien plus complexe et qu’elle engage inévitablement une spiritualité. Ce que Freud détestait. Il existe une énergie liée à ce niveau du vital que Freud tente de décrire dans son développement par le concept de libido. Là encore, il fait un pas timide dans la direction de ce qui est décrit avec beaucoup de précisions dans les textes des Tantras dans le dynamisme de shakti dans le corps, sous le nom technique de kundalini. Il existe dans tout processus de pensée qui met en jeu le désir sexuel une charge émotionnelle dont l’énergie psychique provient effectivement « d’en bas ». La compréhension de ce domaine est très riche, complexe et difficile. La connaissance des Tantras n’est pas  un petit manuel de sexualité pour grand public. Elle va bien au-delà. Nous sommes très loin de rendre justice à la dimension spirituelle de la sexualité. Nous vivons pourtant dans une société qui sollicite en permanence la sexualité, ce qui veut dire qu’elle ouvre donc toute grande les vannes de cette source de la pensée en nous. Notre conditionnement social, appuyé par l’autorité de la psychanalyse, nous porte même à croire qu’il n’y a pas d’autre source de la pensée que « l’inconscient » freudien. Dans les années 1970, la réduction opérée par la psychanalyse a reçu un tel accueil, qu’elle s’est installée comme une opinion commune. Demandez à un lycéen, ou un étudiant : d’où vient la pensée ? Sans rire, avec le plus grand sérieux du monde, en croyant énoncer de profondes vérités, il argumentera pour ramener systématiquement la source de la pensée « en bas ». Réponse freudienne obligée, mais réponse fragmentaire. Ceux qui, désabusés, prétendent que « l’homme ne pense qu’à çà » n’ont pas vraiment tort quand ils désignent les motivations les plus communes de l’homme ordinaire et du consommateur moyen. Effectivement, ils ont été formés à consumer une quantité extraordinaire d’énergie psychique dans une activité mentale qui puise sa source dans le vital.

     La pensée d’en-bas est ego-centrée et intimement liée à l’affirmation vitale du moi, en relation avec son histoire personnelle et celle de ses relations. Elle jaillit dans la décharge émotionnelle issue des traces résiduelle du passé. Elle est présente dans l’énergie développée dans toutes les formes du désir de reconnaissance de l’ego, dans l’émulation sociale, la lutte et de la frustration. Elle est encore dans l’énergie mentale consumée dans la fabulation, le fantasme et la rêverie. Elle est l’énergie rassemblée dans la passion de la vengeance qui fera, qu’année après année, un homme préparera en secret sa revanche ou qu’un autre se pliera à une discipline de fer pour se montrer le meilleur et remporter une compétition sportive.

    En général, il appartient à la sphère de la Culture d’élever la pensée, d’opérer sa conversion spirituelle. L’homme éthique cherche dans le sens de la communauté morale un fondement de la pensée qui va au-delà de la sollicitation du désir naturel. Le scientifique, le musicien, le poète, le philosophe, l’intellectuel, s’alimentent à une source qui ne se réduit pas à la pulsion inconsciente. Mais ils sont aussi pris dans le brassage continu d’une pensée qui souvent vient d’en-bas.

     3) Il existe une forme d’énergie psychique, tout à fait différente de l’énergie du dehors et d’en bas, et dont nos livres de psychologie ne parlent presque jamais, celle qui vient d’en haut, ou encore, dans la terminologie d’Aurobindo, du supra-rationnel.
       D’abord cette énigme : d’où vient cette énergie hors du commun, sans rapport avec une source proprement vitale, chez les figures les plus authentiques de la spiritualité vivante ? Par exemple Ma Ananda Moyi, pendant une longue période de sa vie, ne s’alimentait que d’une cuillère de riz par jour. Elle « allongeait son corps » deux heures par nuit, entrait en samadhi et restait ensuite animée d’une énergie inépuisable. Très visiblement, elle avait accès à une source d’énergie intérieure dont nous nous ne servons pas d’ordinaire. Ce cas de réduction du temps de sommeil n’est pas du tout isolé mais très fréquent. Les mystiques ne sont pas de doux rêveurs proférant des paroles pleines de dévotion, ils sont comme des transformateur d’une énergie différente. Les textes anciens du yoga parlent à ce sujet de l’utilisation directe du prana, de l’énergie fondamentale à l’œuvre dans l’univers, dans la conscience d’unité. Ce qui expliquerait la réduction spontanée du besoin du sommeil, le changement du rêve et les modifications concernant la nourriture. David Bohm et Krishnamurti soulèvent dans Les Limites de la Pensée, cette question de l’autre  énergie. Le problème est très sérieux. Il existe une nette différence entre l’énergie vitale qui alimente le fonctionnement habituel de l’ego et l’énergie de l’Eveil. L’autre Énergie est comme un silence immense et affectueux, elle contient un enthousiasme créateur, la Passion et l’intelligence rassemblée. Krishnamurti admet explicitement que le travail sur le moi, qui met en lumière ses motivations, sape l’énergie habituelle dont se sert l’ego  pour exercer son empire. Si la lucidité n’était pas relayée par le déploiement d’une énergie nouvelle, elle conduirait, comme l’introspection, droit à la dépression. Ce n’est pas du tout le cas. Il y a dans l’éclat de la pure lucidité un Feu intérieur et un effet de bascule (shift) d’une énergie vers l’autre. Un effet de bascule d’un état de conscience vers un autre. Un saut quantique de la conscience. Dans ce saut, le sujet passe immédiatement du fonctionnement habituel du mental, à une intelligence déliée et ce saut dégage une énergie considérable. La philosophie des religions n’apporte pas d’éclairage à ce sujet et reste muette. Il faudrait créer de toute pièce une véritable phénoménologie spirituelle et aborder la question de manière neuve. En dehors des sentiers battus des doctrines. Sous l’angle de la transformation de la conscience. Sortir des préjugés des représentations ascétiques de la religion. Il semble que ce dont nous avons suprêmement besoin, ce n’est pas de la paix isolée et froide d’un quiétisme, mais du Feu de l’intériorité spirituelle. La Passion sans motif.

    Nous avons vu que l’inspiration artistique qui fait le génie n’est pas réductible à la rationalité. Le génie est une Puissance créatrice supra-rationnelle et non l’application méthodique et réglée de procédés déjà connus. C’est en quoi, disions-nous, il diffère du talent. Il semble que certains êtres humains possèdent de naissance une réceptivité qui les rend aptes à être un canal dans lequel se déverse abondamment un flot créateur. Ce genre de don ne semble pas maîtrisable. Nous avons vu aussi que, même chez les plus grands créateurs, l’inspiration pouvait parfois osciller entre une source supra-rationnelle qui donne lieu aux créations les plus brillantes, et une source infra-rationnelle où l’inspiration change entièrement de nature. Aurobindo en fait longuement la démonstration dans la poésie, notamment dans les études qu’il consacre à Rimbaud et Baudelaire. Voir à ce sujet La Poésie future. De même, en musique, le contraste est assez singulier entre « l’individu » Vivaldi, Bach, Scarlatti, Mozart ou Beethoven, et la puissance débordante de la création qui met très visiblement en jeu une dimension bien plus large, plus universelle qui touche à l’infinité.

    Aurobindo livre une description très détaillée des niveaux qui se situent au-dessus du mental ordinaire, chacun étant accompagné du déploiement d’énergie qui lui est propre. C’est comme un gamme de fréquence de plus en plus élevée de l’intelligence, qui part du mental ordinaire que nous trouvons dans la vigilance et s’élève, comme par degrés, à une pulsation de plus en plus raffinée et chargée d’une énergie plus dense. Au dessus du mental ordinaire, se situe le mental intuitif. (R) Un accès, même bref et partiel, au mental intuitif oriente de manière décisive la carrière d’un homme, le dirige vers un art, le porte vers une étude, crée une attirance irrésistible vers le monde des idées. Aurobindo appelle surmental  le plan d’intelligence où les artistes puisent abondamment leur inspiration, mais aussi celui où les philosophes et les grands savants captent des intuitions fulgurantes. (document) Le surmental, est apparenté avec ce que Platon appelle le monde intelligible, sauf que la description qu’en donne Aurobindo n’est pas le fruit d’une élaboration spéculative, mais est liée à une l’expérience directe, à yogadrishti comme on dit en termes techniques. « C’est du plan surmental, ou tout au moins à travers ce plan, que s’effectue dans le monde le préarrangement originel des choses, car de lui viennent les vibrations déterminantes ». Le penseur y trouve sa perspective propre, plus exactement ses idées-forces. Il y a à ce niveau une puissance synthétique, une puissance de totalisation, une cohérence, mais ajoute Aurobindo, une forme de division y subsiste, celle d’un point de vue. En terme cosmologique, « c’est le monde des grands dieux, des divins créateurs. Toutefois, chacun crée à sa manière ; il voit tout, mais il voit tout de son propre point de vue ».

    Shri Aurobindo appelle supramental ce qui est au-dessus du surmental, là même où tout point de vue s’estompe au sein de l’unité : « le supramental voit la vérité comme un tout unique et chaque chose trouve sa place dans ce tout ». Il est la texture dynamique, concrète, vivante et consciente de Soi de l’univers. « Le supramental … possède naturellement et réellement la vérité ». Toutes les divisions que nous pratiquons au niveau mental, entre sujet et l’objet, entre la représentation et son dynamisme, entre la pensée et l’idée, etc. cessent de valoir à ce niveau. Du point de vue du mental, le supramental est par nature paradoxal : à la fois un dynamisme conscient infini et un bloc cristallin de vérité, complètement transcendant (R) à toute objet relatif et complètement immanent à toute chose, englobant l’absolu et le relatif etc. Parce que le mental fonctionne avant tout dans la dualité, il est incapable de l’approcher, car en lui le principe de la division est premier et l’unité est une construction laborieuse qui reste hypothétique. « Dans le supramental, la lumière et la puissance infinie sont toujours présentes, même dans les activités les plus ‘finies’ et la conscience de l’unité embrasse la conscience de la diversité ». « Ce qui est un désaccord apparent pour le mental parce qu’il considère séparément chaque chose en soi, est pour le supramental un élément de l’harmonie générale toujours présente et toujours en développement, parce que le supramental voit toutes choses en une multiple unité ». En d’autres termes, il faudrait que le mental « perde la tête » pour éprouver par le sentiment ce qui dépasse son appréhension et qu’alors il entre dans une intelligence qui dépasse sa pensée et qui a cessé d’être la sienne. « Le plus élevé de ces sommets ou de ces hauts plateaux de la conscience, le supramental, échappe de loin à la possibilité de tout schéma ou croquis mental satisfaisant et à l’appréhension par la vision et la description mentale… de même que les sommets du mental humain échappent à la perception des animaux, les mouvement du supramental échappent à la conception mentale humaine ordinaire ».

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    © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
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