Leçon 270.   L'éthique de la Terre         

        Nous avons vu toute la richesse de sens que comporte la philosophie de la Nature, revenons maintenant sur une question seulement esquissée auparavant, la problématique de l'éthique de la Terre. C'est en fait une très belle expression d'Aldo Leopold dans un grand classique de l'écologie contemporaine, Almanach d'un comté des sables. D'un point de vue purement conceptuel nous avons distingué la morale de l'éthique. La morale est par définition collective sa forme en tant que devoir a été identifiée par Kant, l'éthique s'entend communément en deux sens: a) soit sous la forme technique comme la déontologie d'une profession, le mot sonne alors avec plus de rigueur que "morale", b) ou bien il peut s'entendre comme une ligne de conduite personnelle, une voie d'accès à une sagesse (l'éthique de Spinoza, des Stoïciens).

    Nous devrions donc plutôt écrire "morale de la Terre", mais l'expression transpire de moralisme justement et fait passer l'écologiste pour un donneur de leçons dogmatique. Ce n'est pas du tout dans cette optique que nous allons travailler. Le problème qui nous occupe ici a été  identifié sous la catégorie philosophique d'éthique environnementale, dont l'un des représentants contemporains les plus influents dans le prolongement d'Aldo Leopold, est John Baird Callicott. La difficulté majeure de cette question tient, nous l'avons déjà noté, au caractère excessivement personnaliste, anthropocentrique, de la représentation de la morale en Occident. Or nous assistons depuis des décennies maintenant à l'émergence d'une représentation écocentrique de la morale.

    Avons-nous affaire à une sorte d'aberration qui nous mènerait droit à un écofascisme ou à une sorte d'extension logique et naturelle de notre sens moral? La question est donc de savoir, à la lumière des connaissances nouvelles apportées par l'écologie contemporaine, en quel sens sommes-nous en droit de parler de devoir à l'égard de la Nature? Il ne s'agit pas, comme nous l'avons déjà examiné, de se demander si la nature peut être un modèle, mais s'il est légitime d'étendre la notion même de morale au-delà de l'humain, d'y englober le règne animal, végétal, voire minéral. .

A.  La position de l’éthique de la Terre

    L’idée que nous avons en tant qu’êtres humains des responsabilités à l’égard de la Nature est désormais assez bien intégrée dans nos mentalités. Cela ne veut pas dire qu’elle soit universellement pratiquée – il y a encore loin de l’idée à son incarnation dans les mœurs –,  mais il est incontestable que des progrès ont été faits, depuis la Conférence des Nations unies sur l’environnement à de Stockholm en 1972, la prise de conscience a fait son chemin. On en oublierait presque que la naissance d’une éthique de la Terre a des racines historiques très antérieures. Ne serait-ce qu’aux États-unis, il y a incontestablement un cheminement continu depuis Emerson et Thoreau jusqu’à Aldo Leopold et les penseurs environnementalistes contemporains. Il appert cependant que chez les transcendantalistes il était surtout question de former une sorte de vigueur morale au contact de la nature, non pas tout à fait de devoirs envers la nature.

    1) Commençons par quelques mises au point importantes pour notre propos avant d’entrer dans les textes de Leopold et Callicott.  Ken Wilber situe les différentes avenues de notre connaissance dans quatre quadrants ; le quadrant individuel et subjectif, SG consacré essentiellement à ce qui relève de l’intériorité ; le quadrant individuel objectif SD des sciences de la Nature, tout particulièrement la physique et la biologie ; le quadrant collectif culturel IG ; et enfin le quadrant du collectif objectif ID de la théorie des systèmes dont l’écologie est  le représentant le plus remarquable. Wilber démontre qu’il existe

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    Et c’est là que nous retombons à pieds joints sur le début d’Ethnique de la Terre de Callicott. Un regard rétrospectif sur l’histoire de nos origines culturelles révèle « un développement moral, lent mais régulier, sur trois millénaires » dans lequel une part de plus en plus importante de nos relations et de nos activités sont tombées sous la coupe de principes moraux. Ainsi, « les générations futures censureront l’esclavage banal et universel de la nature, comme nous condamnons aujourd’hui l’esclavage humain, tout aussi banal et universel il y a trois mille ans ». Nous pouvons parler « d’extension de l’éthique », or ce que montre Aldo Leopold, c’est que l'extension de l’éthique « est en réalité un processus d’évolution écologique ».  Nous savons que la morale est là pour apporter des limites à notre liberté d’agir. Nous savons d’après la théorie de Darwin que la « lutte pour l’existence » joue un rôle important dans l’évolution, mais comment dès lors comprendre que des « limitations de la liberté d’agir » aient pu se conserver et se propager à travers les âges jusqu’à nous ? Comment faire le lien entre le sens de l’altruisme et la moralité ?

    Impossible en écologie de s’appuyer sur des présupposés religieux, la vieille histoire d’un dieu moralisateur édictant des sanctions. La réponse qui semble par contre unanime, à quelques exceptions près dans la philosophie occidentale, est que c’est la raison qui en l’homme est à l’origine de la morale. C’est elle qui doit former à la vertu pour Platon, c’est elle qui constitue le pilier du Contrat social, c’est encore elle qui est à l’origine de l’impératif catégorique kantien. Bref, si nous sommes des êtres moraux, c’est parce que nous sommes des êtres rationnels. En des termes que nous avons explicités ailleurs, disons que c’est le développement du mental humain qui est à l’origine du développement complexe et sophistiqué de la moralité dans l’histoire.

    Mais l’explication reste très générale. De l’ordre des généralités philosophiques de base d’un cours de terminale. Il convient ensuite d’interroger de manière plus critique cette genèse et il y a plusieurs manières de s’y prendre. La moralité peut en principe (surtout en principe et de manière abstraite) être une application de la raison humaine, mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs, « La raison semble être une faculté variable et récemment apparue », son développement est lié à des compétences linguistiques complexes, à une matrice sociale hautement développée. Notons que Rousseau par exemple rechignerait à la présentation précédente, lui qui reconnaît l’empathie, la compassion, la pitié avant même que la moralité ne soit apparue. Il y a beaucoup de recherches contemporaines qui valident cette proposition, donc « nous avons été éthique avant que d’être rationnel ». Darwin tablait lui sur l’importance de l’affection filiale et parentale commune… qu’il étendait à tous les mammifères. Le lien affectif d’empathie entre les parents et les enfants permet la formation de petites unités sociales étroitement soudées, de là il a pu s’étendre à une communauté élargie. Et attention, pour Darwin, ce facteur de lien des sentiments sociaux n’est pas moins soumis aux mécanismes de survie que les facultés physiques. Il y est également soumis. Leopold prolonge ces idées dans l’écologie. On peut retourner la question en tous sens, mais on en reviendra toujours à cette affirmation : « toute éthique… se résume en un seul présupposé : que l’individu est membre d’une communauté de parties interdépendantes ». (texte) Et c’est la grande idée de l’écologie : l’interdépendance est partout présente parce que la vie est systémique. Tout est question alors d’élargissement du cercle.

    2) Il n’y a pas vraiment de mystère, les études anthropologiques démontrent à foison que les limites de la communauté morale sont coextensives aux frontières de la société. Selon Darwin, le sauvage qui risque sa vie pour sauver un membre de sa communauté, peut moralement être indifférent envers un étranger. Il s’agit en fait dans la morale sociale à la racine d’une identification au même, de l’identité. Toujours selon Darwin, il en résulte sans contradiction que les populations tribales sont à la fois modèles de vertu à l’intérieur des frontières de la tribu et à l’extérieur, dans l’identification de l’autre, « des voleurs inconditionnels, des meurtriers involontaires et des bourreaux ». S’il s’agissait à l’origine d’élaborer une défense efficace contre des ennemis éventuels, au fil du temps le contexte systémique à radicalement changé. Les sociétés humaines se sont partout agrandies. Les nations se sont constituées, avec ou sans État. Callicott rappelle que les Iroquois ou les Sioux proviennent de la fusion de tribus autrefois séparées. A cela vint s’ajouter la sédentarisation, la formation du bourg des bourgeois, le développement des villes, l’artisanat, l’agriculture, le commerce etc. puis beaucoup plus tard, l’industrialisation. La représentation du bien et du mal devait donc nécessairement changer pour s’accommoder du développement systémique de l’organisation des ordres sociaux émergents et de l’économie. Aujourd’hui c’est encore le même processus systémique qui nous conduit, malgré nous, à travers une forte résistance, à percevoir très nettement les limites des États-nation. L’État n’est pas compétent pour gérer le local et la mondialisation des échanges, ainsi que la communication de l’information nous mettent en route vers le village planétaire, une fédération des États. C’est donc en toute logique que « l’éthique humaine mondiale lui correspondant a, quant à elle, été plus précisément articulée : on l’appelle communément l’éthique des droits de l’homme ». Évoquer à titre d’explication tout au long de cette histoire l’intervention de la raison comme pôle directeur de la morale n’est pas suffisant, et c’est là que nous commençons à comprendre l’idée de Leopold selon laquelle l’extension de la morale est en réalité un processus écologique.

    T______________________ droits de l’homme ne sont pas exactement du droit, mais bien plutôt une reformulation d’exigences morales à portée universelle. Ce que l’écologie dirait c’est que cet idéal moral contemporain est né en réponse à la perception – même vague et indéfinie -, disons au pressentiment de l'unité, pressentiment que l’humanité répandue sur la Terre forme une même communauté, une même famille. Même si la plupart de nos contemporains ont un peu de mal à passer du pressentiment à l’intuition, l’idée est là et son concept peut être clarifié par l’écologie.

    « D’après Leopold, l’étape suivante de ce processus, l’étape d’après l’éthique (encore inachevée) de l’humanité universelle, l’étape que l’on discerne clairement à l’horizon, c’est l’éthique de la terre ». « L’éthique de la terre élargit simplement les frontières de la communauté de manière à y inclure les sols, les eaux, les plantes, les animaux ou, collectivement, la terre ». Nous l’avons vu, ce n’est pas du « comme si » : la Terre est une communauté et c’est le concept de base de l’écologie. Il appartient à l’éducation de faire en sorte que peu à peu, le sens commun finissent par percevoir la Terre pour ce qu’elle est, une communauté biotique, dès lors, il est assuré qu’une éthique de la Terre émergera d’elle-même dans la conscience collective. Comme nous l’avons vu avec Jonas, l’éthique de la Terre est non seulement possible, mais nécessaire, en raison du fait que l’homme a collectivement acquis une puissance gigantesque capable de détruire l’intégrité, la diversité, la stabilité de tout ce qui l’entoure, la capacité de porter atteinte de manière violente à l’économie de la Nature. La clé demeure une « alphabétisation universelle à l’écologie ».

    Nous en arrivons donc à la maxime morale synthétique de l’éthique de la terre formulée par Leopold : « Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste si ce n’est pas le cas ». (texte) Selon cette maxime il est injuste d’abattre massivement les forêts sur l’île d’Hispaniola dont il était question précédemment, car c’est toute la terre qui est ravinée par les pluies et part à la mer, ne laissant plus au final que le désert. Mais il est également injuste de laisser proliférer des plantes, des algues envahissantes, une population de tortues, de lapins si cela revient à menacer la communauté biotique dont ils sont membres. Il s’agit donc d’un holisme. En rupture nette avec toute la philosophie morale moderne qui prend au contraire l’égoïsme comme point de référence, tout en se demandant comment étendre la considération morale par un processus de généralisation. « Je suis certain que moi enveloppé dans mon ego, j’ai une valeur en moi-même et qu’ainsi, mes intérêts doivent être considérés, pris en compte… Je suis cependant ensuite obligé, à contrecoeur, d’accorder aux autres la même considération morale que j’attends d’eux, parce que ces autres peuvent aussi faire valoir qu’ils possèdent la même caractéristique ». Moi. La trajectoire est plutôt compliquée et si elle peut redresser la barre, elle demeure réductrice. Elle néglige le fait fondamental que l’altruisme est « aussi fondamental et présent dans la nature humaine que l’égoïsme ». David Hume insistait sur l’idée qu’il nous faut renoncer à justifier le sentiment moral par l’amour-propre, nous devrions plutôt admettre que les intérêts de la société ne nous sont pas indifférents, pour comprendre la morale, il faut adopter l’idée d’une affection publique qui se porte toujours sur la communauté. Et il n’y a pas de raison sérieuse de limiter la communauté, elle est plutôt comme les cercles concentriques dans la coupe d’un arbre.

B. Objections et réponses, la question de la valeur intrinsèque

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  © Philosophie et spiritualité, 2016, Serge Carfantan,
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