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L'engagement - Serge Carfantan
 
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Leçon 278.    L’engagement    

     « Engagez-vous ! » … c’est d'abord une injonction issue de la propagande militaire. On la retrouve dans les publicités de l’armée et elle revient dans l'histoire quand il s’agit de se lancer dans une guerre ou de défendre sa patrie contre l’oppression. Les Américains ont été incités à s’engager dans la guerre 39-45 par une campagne de propagande menée par la commission Creele. au moment de guerre d’Espagne, des hommes venus de toute l’Europe se sont, par conviction, engagés dans les brigades internationales pour combattre Franco, comme André Malraux qui y a participé très activement.

    Notons pourtant que nous voyons ici déjà apparaître deux sens du terme engagement : a) L’implication entière du citoyen pour sauver la nation auquel il appartient, ou apporter un soutien actif au régime qui le gouverne. Comme nous l’avons vu ailleurs, dans ce sens exact, l’art soviétique peut être dit un « art engagé », c’est un art de la propagande. b) La défense militante d’une cause dans la contestation, l’action, voire la position révolutionnaire cette fois contre un régime ou un gouvernement. En ce sens, Guernica de Picasso est une forme « d’art engagé » contre les atrocités de la guerre. L’étonnant l’un pouvant considérer que l’engagement de l’adversaire est celui d’un traître, d’un "valet impérialiste », l’autre qu’il relève d’un "idéaliste" qui se monte la tête avec des théories abstraites.

    Mais s’engager est-ce seulement une affaire de « pour » ou « contre » ? Et l’engagement est-il par nature politique ?  N’est-ce pas plutôt une sorte de mise en jeu de ma liberté à travers un choix que j’accepte d’assumer de manière concrète ? La question devient alors : s’engager est-ce renoncer à sa liberté ou bien l’affirmer ? Faut-il prendre les mots au pied de la lettre et considérer que dès que je m’engage, je « mets en gage » ma liberté en faveur d’un projet, quitte à la reprendre plus tard ? Ou alors n’est pas l’inverse ? Si je ne m’engage dans rien, si je me dégage de tout, n’est-ce pas pour jouir d’une liberté purement abstraite, virtuelle, sans la moindre réalité ? Vivre dans les marges en refusant de s’engager dans quoi que ce soit, n’est-ce pas se payer d’une liberté illusoire, car elle ne s’incarne dans rien ?

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A. A la recherche d’une définition englobante de l’engagement

    Partons de l’usage courant des mots, c’est-à-dire leur sens dans la dualité. Il faut prendre ensemble s’engager/se désengager. On peut s’engager dans une relation à travers le mariage, en politique en entrant dans un parti, dans l’armée, dans des vœux religieux pour devenir prêtre, pour servir une cause que l’on estime juste, dans un projet collectif qui nous tient à cœur, dans une société secrète ou un groupement ésotérique, etc. Auquel cas, se désengager revient dans l’ordre : à divorcer, quitter le parti, l’armée, rompre les vœux religieux, se désolidariser d’une cause que l’on a autrefois soutenue, se retirer d’un projet, ou de ce que l’on considère maintenant comme une secte, etc. Il s’agit dans tous les cas d’une démarche personnelle, d’une mobilisation tournée vers l’avenir qui a un sens au moment où l’on fait le pas en avant et inversement, le désengagement est motivé parce que, lié à certaines leçons, ce qui faisait sens dans l’engagement n’est plus là.

     1) Nous pouvons faire une remarque pour commencer : d’évidence penser l’engagement comme on a pu le faire dans les années 60 dans le fait d’adhérer au marxisme et de prendre sa carte au parti est très restrictif. Il se trouve que dans le contexte des années 68, quand la totalité (ou presque) des intellectuels étaient marxistes, « être engagé » n’avait qu’un seul sens : se situer et agir au côté du prolétariat dans la lutte contre le capital, ce qui se traduisait par l’adhésion au parti communiste. Cela allait de soi sans discussion. Dans l’ambiance de l’époque cela relevait presque d’un effet de mode intellectuelle ou du moins l’effet d’une forte propagande idéologique. Il fallait choisir son camp, ou plutôt le choix était déjà fait, l’engagement était donc forcément politique et révolutionnaire. Tout le reste n’était que peccadilles. Celui qui refusait de s’engager se voyait traité de « bourgeois », le refus de l’engagement, sous la forme du conformisme ordinaire, était qualifié de « petit bourgeois ». C’était expéditif, simpliste, mais très efficace. Et puis, il y avait des autorités intellectuelles en amont pour valider l’engagement : Sartre, Althusser, Foucault, etc.. L’accent était mis fortement sur la nécessité de l’urgence de l’action contre la spéculation. Marx avait dit : « les philosophes ont interprété le monde, ce qui importe, c’est de le transformer ». On prenait la formule au pied de la lettre. Du coup, les cellules comme les brigades rouges, action directe, la bande à Baader, qui justifiaient l’usage de la violence comme « fer de lance de la révolution, étaient largement perçues comme davantage « engagées » que les intellectuels et les partis. Sorel voyait dans les moyens démocratiques de changement une forme « d’abrutissement dans l’humanitarisme ». S’engager vraiment c’était prendre les armes contre le grand capital, tuer les patrons et saboter les usines. À L’époque, le parti communiste avait le plus grand mal à se désolidariser de ces groupuscules d’extrême gauche, bien plus à même d’exciter les passions politiques dans la lutte armée, que les partis engagés dans le débat démocratique. Il fallait agir, l’engagement avait une tonalité fébrile. L’intellectuel pour se racheter n’avait plus qu’à partir rejoindre les pays où le combat révolutionnaire était effectif, se battre aux côtés de Che Guevara et Fidel Castro, partout où la révolution appelait au soulèvement des masses.

     Nous n’avions pas encore compris à quel point les idéologies sont mortifères, ni suffisamment de lucidité pour nous rendre compte de la surenchère d’illusions projetées sur la politique, bien au-delà de ce qu’elle peut raisonnablement accomplir. A vrai dire, c’est une illusion de croire que l’engagement est avant tout idéologique et politique et, de manière secondaire, social et existentiel. Nous sommes aujourd’hui plus à même de comprendre que l’engagement peut être fortement militant sans être pour autant idéologique. Nous reconnaissons par exemple dans le travail des ONG une forme d’engagement tout à fait sérieuse et respectable, alors qu’il y a seulement quelques années, Greenpeace était encore considéré comme une secte. Aujourd’hui l’engagement associatif en faveur de l’économie sociale et solidaire a pris le pas sur l’engagement idéologique et sa propagande.

     2) D’autre part, l’engagement de type politique ne doit pas pour autant masquer la signification attachée aux origines du terme. Nous ne devons pas oublier que du point de vue du droit, l’engagement c’est la convention par laquelle une personne participe à une œuvre,  en contrepartie d’un salaire : elle reçoit des gages. Le terme était couramment utilisé autrefois pour les employés de maison qui recevaient des « gages ». Le contremaître doit verser des gages aux ouvriers sur un chantier. La tradition remonte à l’abolition de l’esclavage au XVIIIème siècle, elle lui fait suite. Par exemple, les coolies en Inde étaient dit « engagés » par les colons anglais pour toutes les tâches subalternes (engagisme=coolie trade). On cite aussi le cas de l’île Maurice qui vit l’expérience du passage de l’esclavage au salariat. Sur le terrain du droit, il y a contrat, celui-ci doit être légal et porter sur une période définie. Passée cette période (cinq ans) l’engagé avait la possibilité de regagner éventuellement son pays d’origine avec un petit pécule. Conséquence, les historiens n’ont pas de difficulté à montrer que le contrat de travail instauré par le capitalisme a été très largement inspiré de la pratique de l’engagement des champs de coton, des mines ou du chemin de fer.

    De là résulte un import de signification oubliée quand on a seulement en vue l’engagement politique: si l’engagement est intentionnel, s’engager, c’est littéralement mettre sa liberté en gage pour réaliser un objectif. On ne retrouve sa liberté qu’après résiliation du contrat, auquel cas, l’engagement implique un renoncement et il est donc contraignant. Même idée, encore plus forte avec l’engagement militaire. Le volontaire qui s’engage dans l’armée met aussi sa liberté en gage dans un choix d’une carrière et son désir de défendre sa patrie, mais au milieu d’un conflit, la rupture de cet engagement s’appelle désertion et elle est sanctionnée sévèrement au pénal, elle peut valoir la prison ferme. On ne s’est pas privé dans les guerres du XXème siècle de fusiller les déserteurs.  

    3) Toutefois, ne basculons pas d’un extrême à l’autre. Cela ne veut pas dire que dans l’engagement on soit « embarqué », selon la formule de Pascal, comme dans le cours furieux d’un torrent. Un engagement n’est engagement que s’il est choisi. On n’a pas laissé le choix aux enfants en Mauritanie, quand ils ont été embrigadés de force pour fabriquer des futurs soldats ; en pareil cas, il serait absurde de parler d’engagement, il faut employer un autre mot, embrigadement. Comme le dit Rousseau, devant celui qui me menace avec une arme, je ne donne pas ma bourse « en conscience », je suis sous la pression de la force, rien ne « m’engage » envers le brigand. Il n’y a pas de contrat moral. Pas d’engagement. Je cède pour protéger ma vie. Et si j’ai la possibilité de reprendre mon bien, je le ferai sans hésitation, car si l’autre a pris possession de ma bourse, il n’en a pas la propriété. Aucun engagement n’a été passé.

   Donc, pour qu’il y ait engagement, il faut que mon intention soit de choisir de mettre en gage ma liberté dans un projet. Je prends un risque en m’engageant. J’aurais pu ne pas le faire, mais je pense que cela en vaut la peine et les satisfactions rencontrées seront la plupart du temps supérieures aux renoncements éventuels qui seront vite oubliés. On saisira alors mieux le sens de l’engagement si on le compare à l’attitude qui consisterait à refuser tous les risques, quitte à prendre la fuite devant tout engagement. Il est possible dans une société du cocooning social comme la nôtre, de tenter de vivre dans les marges, d’être indifférent à tout, de ne s’engager dans rien, pour juste profiter. Ce qui est une autre manière de vivre très banale dans la seule identité qui reste, celle du consommateur. Celui-là ne s’engage dans rien et ne veut prendre aucun risque. C’est aussi un choix, une forme de liberté d’indifférence qui s’allie très bien avec l’irresponsabilité, le spectacle ou le jeu. Mais que vaut une liberté sans audace, sans risque, sans aventure, sans engagement ? Que vaut une liberté qui ne rencontrerait pas le défi, l’échec, la déception et l’ivresse d’avoir réussi ? Une liberté molle et végétative qui ne va pas à la rencontre du réel ne permet pas de se former soi-même en tant que sujet conscient et volontaire.

    Le plus drôle dans cette affaire, c’est que la vie ne cesse de provoquer des changements pour secouer l’apathie, faire pression sur l’indolence, faire sortir du principe de plaisir pour expérimenter le principe de réalité en s’engageant. Et il n’est pas seulement question de politique. Par exemple, tout va bien si on est juste « amoureux », mais quand il s’agit de construire réellement un futur ensemble, alors là, problème ! Cela fait très peur. C’est terrible de devoir s’engager et la tentation de la fuite pour retourner vivre dans les marges est compréhensible. Question de maturité et d’immaturité ? Et le paradoxe, c’est que l’engagement qui mène droit au contrat de mariage est recherché pour obtenir la sécurité, mais à travers un risque qui est dans l’engagement lui-même ! En fait, à y regarder de près, nous sommes cernés, il est impossible de vivre sans entrer d’une façon ou d’une autre dans des formes d’engagement.

B. Une philosophie de l’engagement

    Peter Benenson qui était avocat, « en 1960, est choqué par un article de journal qui relate l’arrestation de deux étudiants condamnés à sept ans de prison pour avoir porté un toast à la liberté pendant la dictature de Salazar. Révolté, il lance dans le journal l’observer[…] un appel en faveur « des prisonniers oubliés » […] ». A la suite de quoi, il va fonder, en 1961, Amnesty International !

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  © Philosophie et spiritualité, 2017, Serge Carfantan,
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