Leçon 157.   Dieu, la raison et l’existence        

    Dans le cadre de l’interprétation finaliste de la Nature, pour Aristote, rien de ce qui existe indépendamment de la puissance de l’homme ne peut être aléatoire. « La Nature ne fait rien en vain». Si une chose existe, ce n’est certainement pas par le seul effet du hasard. Chaque chose est à sa place et existe conformément à sa nature. La nature d’une chose définit sa finalité et trace son devenir. Ainsi, quand nous repérons dans la nature un ordre, nous devons en prendre toute la mesure ontologique. Nous le faisons, avec nos moyens humains, en disant qu’il doit y avoir une raison pour laquelle les choses sont ce qu’elles sont et ne sont pas autrement. Si ce n’était pas la puissance de la Nature qui était à l’œuvre dans l’univers, mais une sorte de divinité capricieuse, il y aurait de l’arbitraire, et à la limite n’importe quoi pourrait se produire n’importe comment. Mais le désordre n’est pas ce qui domine dans la Nature.

    Le hasard existe certes, mais il y a une telle puissance d’organisation dans la Nature qu’il n’est pas raisonnable de penser que l’arbitraire puisse avoir une place centrale. L’absurdité que nous trouvons dans la Nature, il vaut mieux la référer à notre ignorance plutôt que d’y voir un principe immanent. L’Univers est si intelligemment ordonné qu’une connaissance complète des principes, des causes et des forces à l’œuvre dans la Nature nous délivrerait de la prétention téméraire consistant à affirmer l’existence d’une totale contingence. Mais pouvons-nous avoir une idée juste du plan d’ensemble de l’univers ? N’est-ce pas une question qui nous reconduit directement à la théologie ?

Quel Dieu devons-nous supposer pour rendre raison de toute existence? La question du sens de l’existence peut-elle recevoir une réponse théologique ?

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A. Dieu et le principe de raison

    Le propre de la raison, explique Leibniz, c’est de chercher à rendre compte de tout ce qui existe, de rendre raison de l’existence. Il serait irrationnel d’affirmer que quelque chose soit sans raison. « Il y a deux grands principes de nos raisonnements ; l’un est le principe de contradiction… l’autre est celui de la raison suffisante : c’est que jamais rien n’arrive sans qu’il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c’est-à-dire qui puisse servir à rendre raison a priori pourquoi cela est existant plutôt que non existant et pourquoi cela est ainsi plutôt que de toute autre façon ». On peut donc dire qu’il y a deux principes parallèles, un principe interne propre au discours qui veut qu’il ne soit pas contradictoire, ce qui annihilerait son sens ; et un principe externe, que tout dans la Nature ait sa raison d’être, sans quoi subsisterait dans l’existence de l’incompréhensible. Il en va de la puissance de la raison que de les accepter et d’en tirer les conséquences qui s’imposent. La raison serait tout à fait impuissante si la nature était le lieu d’expression des fantasmes d’un dieu halluciné. Nous ne pouvons pas admettre une gratuité absolue de l’existence, sans détruire aussitôt toute tentative rationnelle de comprendre ce qui est. Nous devons postuler au contraire qu’en principe nihil est sine ratione, rien n’existe sans raison. (texte)

 ---------------1) Nous avons déjà discuté du problème posé par le principe de contradiction et de la limitation posé par le principe du tiers exclus. Ce que nous devons examiner maintenant, c’est la valeur du principe de raison et de l’usage que nous pouvons en faire dans la théologie. Le mot « théologie » veut dire « logique de Dieu ». Il existe une théologie révélée, celle qui tire ses principes d’un texte sacré : la Bible, le Coran, Le Nouveau Testament etc. Dans le contexte des religions sémitiques, seule la foi est sensée y donner accès et la foi relève d’une décision individuelle qui relève plus du cœur que de la raison.  Il existe aussi une forme de théologie rationnelle, qui elle est sensée ne s’appuyer que sur la lumière naturelle de l’intelligence et non sur l’adhésion à un credo.

    S’agissant de la « logique de Dieu », il semble a priori correct de s’appuyer sur la raison et même de recourir au principe de raison. Nous y gagnons une indépendance à l’égard des credo et la possibilité de communiquer sur la question de la nature de Dieu avec tout homme doué de raison.

    Cependant, comment mettre en œuvre le principe de raison ? La première difficulté que nous rencontrons tient à la manière dont nous pouvons penser la relation entre l’existence et Dieu.

-                            Ou bien, nous raisonnons comme les grecs en voyant l’existence comme une Manifestation infinie dans le Devenir, qui découle d’un principe éternel qui est une sorte d’Architecte cosmique.

-                            Ou bien nous pratiquons une distinction entre le Principe et l’existence et nous parlons de Création en marquant une séparation entre le Créateur et le créé.

    Partons de la seconde hypothèse qui dit que Dieu a créé le monde. Si Dieu n’est pas fou, ce qui rendrait le concept de Dieu absurde, il devait avoir des raisons de le faire. L’univers créé est Un ne peut pas être fragmenté. Il forme un système où chaque chose est liée avec toutes les autres. Cela implique que la raison dernière de l’existence se tire, non d’une existence en particulier, mais de la perfection du système constitué par elles. Maintenant, dire que l’univers est séparé de son créateur, à plus forte raison, dire qu’il a été créé ex nihilo, à partir de rien, suppose un choix. A ce niveau, qui n’est pas celui de l’homme, le choix répond à une intelligence de la totalité, une intelligence parfaite. L’intelligence divine ne peut être velléitaire ou capricieuse, elle ne peut diriger ses choix (texte) que par une Providence. Ainsi, toute raison justificative de l’existence renvoie au choix divin, c'est-à-dire à la Providence. S’il y a choix, il faut faire une différence entre ce qui est simplement possible et ce qui est effectivement réel. Le possible est une simple potentialité d’existence. Le réel est un possible qui a été élu par Dieu. (texte) Dieu doit dans son entendement infini contempler la totalité des choses possibles, mais il ne fait passer à l’existence que celles qui sont compossibles, compatibles entre elles et avec les lois de sa Providence. Ce choix repose nécessairement sur des raisons. En effet : « si tous les possibles par là même existant, il n’y aurait pas besoin d’une raison de l’existence ; il suffirait de la simple possibilité. Aussi bien, Dieu lui-même ne serait que dans la mesure où il est possible ». Or cela voudrait dire que Dieu ne choisirait pas. Mais dans ce cas, ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Il faut avouer que l’argument de la morale est un peu faible. Il est impossible d’écarter de la doctrine de Leibniz l’idée d’un Dieu moral. Cependant, la question ici n’est pas de savoir comment nous bricoler une idée de Dieu compatible avec la religion et la morale. Ce serait passer commande d’un Dieu qui ne serait qu’une invention de l’homme, pour justifier l’autorité de la religion établie. Non, la vraie question, c’est de comprendre la relation entre l’Être de Dieu et l’existence et tout particulièrement de l’existence humaine. Poser cette question à partir du principe de raison, c’est avant tout se prononcer sur la nécessité de l’existence.

    Or il y a au moins une existence qui est nécessaire et d’une nécessité absolue et métaphysique : celle de Dieu lui-même. Si Deus est, Deus est » si Dieu est Dieu, Dieu ne peut qu’être, disait Saint Augustin. L’essence de Dieu enveloppe son existence. S’il est un attribut que l’on ne saurait retirer de l’essence de Dieu, c’est bien la toute-puissance. Dieu existe nécessairement, car il n’est rien ne dehors de lui, ni en lui, qui puisse l’empêcher d’exister. Si nous admettons que l’existence est une qualité nous dirons alors ceci : 

-          L’Être souverainement parfait qu’est Dieu contient toutes les perfections.

-          Or l’existence est une perfection, il est en effet meilleur d’exister que de n’exister point.

-          Donc l’Être souverainement parfait existe, donc Dieu existe.

    C’est ce qu’on appelle la preuve ontologique. « Dieu seul (ou l’Être nécessaire) a ce privilège qu’il faut qu’il existe sil est possible. Et comme rien ne peut empêcher la possibilité de ce qui n’enferme aucune bornes, aucune négation, et par conséquent aucune contradiction, cela seul suffit pour connaître l’existence de Dieu a priori». A Dieu appartient l’existence nécessaire et absolue. En Dieu la possibilité ...

    2) Mais, ce n’est valide que pour Dieu, car si la Création est séparée du Créateur et qu’elle résulte d’un choix , celui-ci aurait pu aussi bien ne pas être fait, ou aurait pu être tout différent. L’existence n’a pas de statut nécessaire. La Création n’est pas la Manifestation, il y a une distance infinie et infranchissable entre le statut du Créateur et celui de la créature.  A la créature revient l’existence contingente et relative. Il n’y a donc pas contradiction à ce que  Pierre, Denise ou Jacques, n’existent pas. Il nous suffit pour le comprendre d’imaginer un monde différent, ce que chacun de nous fait aisément en se représentant un ailleurs et un autrement que ce qui existe. Nous nous plaignons des limitations de notre existence corporelle, nous admettons qu’elle est temporelle, passagère, limitée et relative. C’est une concession majeure à l’argument. En comparaison, Dieu semble vraiment « tout-Autre », il est l’Etre éternel, sempiternel, infini et absolu. Il suffit pour l’admettre de s’incliner devant la fuite du temps et d’user du langage de la dualité. Une fois la contingence admise, tout le reste suit : nous admettrons « qu’aux choses contingentes il faut trouver une raison pourquoi elles existent plutôt que de n’exister pas ». Par définition, le nécessaire, c’est ce qui ne pourrait être autrement n’est sans qu’il y ait contradiction. Sa raison, il la trouve en lui-même. Les trois angles du triangle forment nécessairement 180°. Le contingent est ce dont l’opposé est possible sans qu’il y ait contradiction. Il a donc besoin d’une raison extérieure à lui-même pour exister. (texte)

    Cependant, si tout dans la Nature était contingent, rien ne pourrait fonder cette contingence en raison. Il faut bien, pour rendre raison des existences contingentes qu’il y ait un être nécessaire, donc Dieu. En reportant l’argument sur le principe de la causalité, on dira que chaque état de l’univers est déterminé par l’état précédent, il faut donc remonter de cause en cause, et cette régression irait à l’infini si on ne trouvait pas une Cause première et absolue. La raison première des choses doit se trouver en dehors de la série des causes qui procèdent d’elle. La raison première du monde ne peut être que dans un Être qui soit d’une nécessité absolue et métaphysique. Transcendant à la création elle-même. C’est la preuve cosmologique. A contingentia mundi.

    Reste alors les deux questions : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Et : pourquoi l’existence de ce monde-ci et non pas celle d’un autre ? Si on suit l’hypothèse précédente, le monde a été créé par une Volonté infinie guidée par le seul principe du meilleur. Le monde créé est cependant contingent et il ne peut recevoir de raison d’exister que de la volonté qui l’a créé. Dès lors : « la vraie raison pourquoi ces choses-ci existent plutôt que celles-là, doit être tirée des libres décrets de la volonté divine, dont le premier est qu’il veut agir en tout le mieux possible comme il convient à un être souverainement sage». Le principe du meilleur est la seule loi qui peut convenir à un être parfait. Il admet la compatibilité des êtres particuliers au sein d’un monde comportant le maximum de diversité possible. En d’autres termes, Dieu choisit entre les possibles et ne fait passer à l’existence les compossibles, ceux qui composent ensemble le meilleur monde possible. Le maximum de diversité permet de parcourir tous les degrés de l’imparfait au parfait. Ce qui implique simultanément la présence dans le monde du mal, (texte) comme du bien. Ce qui doit être pris en compte, c’est la perfection harmonique de l’ensemble (texte) et non pas la seule considération d’une partie ou d’un état spécifique du monde. Mais ce que nous ne devons surtout pas perdre de vue, c’est que chaque existence se déduit d’une raison puisée dans l’entendement infini de Dieu. Elle est en fait prédéterminée (texte) à être ce qu’elle doit être. En tant que monade, toute existence douée de conscience est un point de vue sur l’univers, et toute existence est inséparable de toutes les autres, puisque ensemble elles ...

B. L’Être puissance infinie d'exister

    Le choix est un concept qui a toute sa valeur au niveau du libre-arbitre humain, mais qu’est-ce qui nous assure qu’il a une pertinence pour Dieu ? L’Être en qui la Puissance n’a aucune borne a-t-il  besoin de choisir quoi que ce soit ? L’idée même de besoin rapportée à la divinité n’est-elle pas une surimposition anthropomorphique ? Ce serait s’imaginer une puissance qui serait moins que la Toute-Puissance, ou bien que la Plénitude n’est pas pleine, que l’Absolu n’est pas absolu. Métaphysiquement, cela ne veut rien dire. Ainsi, pour Spinoza, la Création est un épanchement infini de l’Être dans une infinité de modes d’existence.

     1) Dieu ou la Nature, Deus sive natura, sont une seule et même Substance douée d’une infinité d’attributs, dont nous connaissons principalement deux d’entre eux : la Pensée et l’Étendue. En Dieu la Pensée est un entendement infini, une intelligence infinie qui enveloppe toutes les essences dans l’Être. En Dieu, l’Étendue constitue le domaine infini des choses qui enveloppe toutes les existences dans la procession du temps. L’Intelligence infinie connaît toutes choses dans la perspective de l’éternité. (texte) Sous l’attribut de l’étendue se déroulent tous les modes appartenant à la Durée. L’essence de Dieu transcende l’espace et le temps, c’est pourquoi il est dit éternel. Ainsi, « en Dieu, il n’y a ni inconstance, ni changement».

    Aussi a-t-il « dû décréter de toute éternité qu’il produirait les choses qu’il produit actuellement ; et, comme rien n’est plus nécessaire que l’existence de ce que Dieu a décrété qui existerait, il s’ensuit que la nécessité d’exister est de toute éternité dans les choses créées. Et nous ne pouvons pas dire que ces choses sont contingentes parce que Dieu aurait pu décréter autre chose ; car, n’y ayant dans l’éternité ni quand, ni avant, ni après, ni aucune affection temporelle, on ne peut dire que Dieu existât avant ces décrets de façon à pouvoir décréter autre chose».

    L’idée même de contingence n’est donc en ce sens rien d’autre qu’une erreur de intellect, une forme d’ignorance, dû au fait que l’entendement humain est surtout soumis à l’empire de l’imagination. C’est l’imagination qui nous fait voir les choses ailleurs et autrement et l’imagination est une forme de connaissance imparfaite. C’est elle qui invente les formes variées et séduisantes de la contingence ou encore, c’est elle qui nous porte à croire que la contingence est dans le réel, alors qu’elle n’est qu’un concept formé par la pensée. Si nous considérons la Nature en tant qu’elle dépend de Dieu, nous ne trouverons « dans les choses rien de contingent, c’est-à-dire qui, envisagé du côté de l’être réel, puisse exister ou ne pas exister, ou, pour parler selon l’usage ordinaire, soit contingent réellement». La Nature est une puissance infinie de Manifestation. Spinoza dit nature naturante, expression qui désigne Dieu même dans son essence. La Nature naturée est l’ensemble des attributs et modes qui découlent de sa substance. Ce que nous appelons Création est un Acte continu et non pas une initiative aléatoire située à un moment du passé et distincte de la création actuelle dans le présent. (texte) La Puissance à l’œuvre dans la Création est une Force qui ne cesse pas un seul instant de se manifester en acte dans une infinité de formes.

    « La même force est requise pour créer une chose que la conserver. Par suite, nulle chose créée ne fait quoi que ce soit par sa propre force, de même que nulle chose créée n’a commencé d’exister par sa propre force, d’où il suit que rien n’arrive sinon par la force de la cause qui crée toutes choses, c’est-à-dire de Dieu qui par son concours prolonge à chaque instant l’existence de toutes choses. Rien n’arrivant que par la seule puissance divine il est facile de voir que tout ce qui arrive, arrive par la force du décret de Dieu et de sa volonté ».

    L’Être est perpétuellement en Acte. Il n’est pas « possible » ou « contingent » dans son être même, car ces deux mots désignent des manières de penser et non des propriétés réelles. A tout bien considérer, qu’est-ce que le possible ? « On dit qu’une chose est possible quand nous en connaissons la cause efficiente mais que nous ignorons si cette cause est déterminée. D’où suit que nous pouvons la considérer elle-même comme possible, mais non comme nécessaire ni comme impossible ». (texte) Notons bien que Spinoza précise de manière explicite que « l’impossibilité ne peut pas être comptée au nombre des affections de l’être». Non seulement elle est un simple concept qui est une simple négation. Qu’est-ce que le contingent ? Nous avons vu qu’il appartient à la nature de Dieu d’envelopper à la fois l’essence et l’existence, sans qu’il soit possible de les séparer. Cependant, en ce qui concerne les choses, nous pouvons considérer l’une et l’autre séparément. En prenant à part l’essence, sans connaître la cause, nous considérons alors une chose comme contingente. Ce terme n’équivaut pas avec ce qui est contradictoire, tel un cercle carré, ou une Chimère. Une Chimère n’a pas sa place dans l’entendement. Ce n’est qu’un être verbal. Au fond, explique Spinoza, le contingent est une sorte d’intermédiaire entre Dieu et Chimère : « Si…nous avons égard à l’essence d’une chose simplement mais non à sa cause, nous la dirons contingente ; c’est-à-dire, nous la considérerons, pour ainsi parler, ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    ---------------2) Pour ses adversaires, la doctrine de Spinoza se présente donc comme un nécessitarisme. (texte) Ce qui effraie, c’est la négation en Dieu de l’existence du libre-arbitre et l’idée que la Création est une Manifestation intégrale qui découle de la nature de Dieu sans être aucunement séparée de lui. En effet, l’hypothèse selon laquelle le monde actuel ne serait qu’un possible élu par un choix de Dieu, au nom d’un principe du meilleur, du point de vue de Spinoza, relève de la plus haute fantaisie. L’Être souverainement parfait ne poursuit aucun projet comme un homme pourrait le faire en se lançant dans une entreprise pour obtenir un résultat qui serait meilleur que ce qu’il possède déjà maintenant. L’idée commune de « volonté » ou de « but » ne convient pas à Dieu. « Tout changement qui dépend de la volonté du sujet se fait afin de rendre son état meilleur, ce qui ne peut avoir lieu dans l’Être souverainement parfait ». Dieu n’agit pas comme l’être humain pour éviter un dommage, ou « en vue d’acquérir quelque bien qui manque ». La Perfection en Dieu est intemporelle et ainsi, Dieu est dit Immuable. L’idée de manque est en contradiction avec l’essence de l’Absolu. Comme nous l’avons vu, ce sont les récits culturels de l’humanité qui ont accrédité pareille idée. C’est la religion qui a inventé un fossé entre Dieu et la Nature et qui a imaginé que la Nature était marquée par le péché et se trouvait placée en dehors de Dieu. De fait, le Dieu de la religion est un Dieu moral. Parce que les hommes sont soumis à la condition du temps, parce qu’ils sont en proie à des désirs sans nombre, ils ont dû inventer une divinité à leur image. Ils ont donc produit l’illusion de la séparation, l’illusion du manque et pour parachever le tout l’illusion de l’obligation. Ils se sont imaginés un Dieu lointain, farouche et exigeant, ayant des besoins et imposant des obligations. Dieu ne saurait être soumis au temps, c’est plutôt le temps qui est au regard de Dieu une illusion. Dieu n’est séparé de rien et toutes choses sont en lui et vivent de sa puissance et dans son unité absolue. Dieu ne manque de rien, car il possède déjà toutes choses, il n’a donc pas de besoin et par conséquent il ne saurait imposer des obligations.

    Nous disons communément qu’être libre, c’est ne pas être soumis à une contrainte. Une chose parfaitement libre manifeste en totalité sa nature, sans être soumise à une quelconque restriction. En ce sens, pour Spinoza, Dieu est parfaitement libre, car rien ne saurait s’opposer à lui. Sa Manifestation en tant que Nature est donc infinie et elle enveloppe une infinie liberté. Cette manifestation ne peut être qu’une libre nécessité. La liberté absolue est la liberté d’être intégralement Soi sans que rien ne puisse s’opposer à cette Manifestation en acte. Cela ne ressemble en rien à un caprice, une valse hésitation entre ceci ou cela, un choix de velléitaire qui maladroitement se demanderait où se trouve le meilleur. L’Acte absolu est immédiat et spontané, comme il sied précisément à un être parfait. Cette liberté est aussi nécessairement une sagesse qui s’oppose à la folie d’un libre-arbitre absolu. De cette sagesse cependant, nous n’avons qu’une connaissance très ténue, car elle est intrinsèquement liée à la totalité des lois qui composent l’essence de la Nature et nous n’avons qu’une connaissance limitée de ces lois. (texte) Cependant, il ne fait aucun doute que leur arrangement doit être suprêmement ordonné. La raison qui nous révèle l’ordre de l’existence est à même de nous reconduire à l’unité de l’Etre et il est certain qu’une liberté rationnelle est certainement plus proche de l’essence de la Nature que toutes les fantaisies imaginatives suggérée par l’idée de libre-arbitre.

     3) On peut comprendre que l’homme, mécontent de son existence, se soit mis en tête de trouver en dehors de lui les raisons de son malheur. Il a du d’abord inventer la dualité brutale et irréductible bien/mal et en faire des principes transcendants. En réalité, pour Spinoza, le bien et le mal n’existent pas au sein de l’Être,  ce qui existe, c’est ce qui est bon ou mauvais relativement à chacun. Est bon ce qui favorise l’expansion de la nature d’une chose, est mauvais ce qui la contrarie. (texte) L’expansion du conatus se traduit pas un sentiment, celui de la Joie qui rejoint par le haut la béatitude de l’union avec Dieu. Le sentiment de diminution de la puissance d’exister en une chose est appelé tristesse. Il n’est pas dans la nature de Dieu de juger en bien et en mal. Ce type de jugement est humain, trop humain, et ne participe pas d’une connaissance de l’Être. Si l’on demande si Dieu connaît les péchés humains, il faudra répondre : « puis donc que les maux et les péchés ne sont rien dans les choses, mais seulement dans l’esprit humain comparant les choses entre elles, il s’ensuit que Dieu ne les connaît pas en dehors de l’esprit humain».

    L’imagination humaine étant sans limite, les hommes ont dû aussi broder sur cette dualité. Dieu devenait pour eux le principe du Bien. S’il y avait des choses qui ne s’accordaient pas avec le bien et que pourtant le Dieu dans lequel les hommes croyaient était bon, c’est… qu’il devait y avoir un autre principe symétrique à Dieu ! Un principe du mal ! Et ils ont inventé le Diable ! Ils auraient dû se rendre compte que leur image de Dieu devenait de plus en plus folklorique, car en faisant cela, ils niaient en Dieu la Toute puissance que par ailleurs ils affirmaient. Ils auraient dû comprendre qu’en réalité, il n’y a dans la Nature qu’un jeu de forces en constante interaction, un jeu de forces dans lequel la création est inséparable de la conservation et de la destruction. Il n’était pas possible d’opérer une dissociation dans la totalité. L’univers est réellement Un. C’est donc une mythologie très compliquée qu’il fallu inventer pour justifier l’illusion première de la séparation en y ajoutant avec le jugement, le Juge, puis le Tentateur et tuti quanti. Mais le résultat a bien été l’élaboration d’une image qui n’est rien d’autre que le Dieu de la religion qui sert le plus souvent de caution à la morale. Le Dieu qui punit ou récompense, qui exige obéissance, qui maudit les pêcheurs pour l’éternité ou glorifie les justes et les reçoit en grande pompe au paradis. Avec un tel appareil conceptuel, le sens de l’existence humaine devenait extrêmement confus et compliqué. Il était chargé du poids d’un mystérieux péché des origines dont plus personne ne pouvait justifier le sens, car la dernière parole de la th

 

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      © Philosophie et spiritualité, 2007, Serge Carfantan,
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