Leçon 147.    Sur les catastrophes naturelles     

    On entend par catastrophe naturelle séisme, inondation, glissement de terrain, incendie, raz de marée, ouragan, tempêtes, canicule, éruption volcanique etc. bref tout phénomène naturel de grande ampleur ayant une incidence destructrice en particulier sur la vie humaine. Un séisme de magnitude 7 dans un désert où ne séjournerait personne ne passerait pas pour une catastrophe. Par contre, on qualifie de « catastrophe » un crack boursier en raison des incidences négatives qu’il entraîne dans l’économie et de catastrophe « naturelle » un ouragan qui dévaste une région habitée.

    Nous avons tellement l’habitude de penser que la Nature est désormais domestiquée, par l’homme, que lorsqu’une catastrophe se produit, nous sommes comme interdits, tétanisés par l’événement. Notre maîtrise technique de la Nature a atteint une puissance remarquable et cependant, quand une catastrophe se produit, nous nous retrouvons face à une prise de conscience  élémentaire : l’homme est vraiment peu de chose dans la Nature. « Il ne faut pas que la Nature s’arme pour le tuer » disait Pascal, « une goutte d’eau suffit », et avec un déluge de gouttes sous la forme d’un raz de marée,  c’est une civilisation qui peut périr.

    Toute la question est ensuite de savoir comment l’interpréter. Et la question est très intéressante, car elle nous oblige à préciser notre représentation de la Nature. Or ce qui est très curieux, c’est de voir à quel point elle ne cadre pas avec la rationalité que revendique notre culture.  Même dans les magazines scientifiques les plus orthodoxes, on n’hésite pas à titrer que « la Terre est en colère », que « la Terre se révolte contre les méfaits de l’homme ». Mais comment appliquer un sentiment humain tel que la colère, à un être naturel, comme la Terre ? Quel rapport avec la géophysique ? Où allons-nous chercher ce type de représentation subjective de la Nature ? Jusqu’à quel point est-elle justifiée ? Est-ce une naïveté préscientifique que de penser que la Terre est vivante et qu’elle peut se révolter avec violence ? Une catastrophe naturelle est-elle susceptible d’interprétation ?  De quel point de vue ?  

    Peut-on faire d’avantage que d’expliquer la Terre de manière scientifique ? Pouvons-nous la comprendre ? Pourquoi les hommes éprouvent-ils le besoin de donner des catastrophes naturelles une interprétation religieuse? Inversement, une explication scientifique est-elle dénuée d’interprétation ? Enfin, qu’est-ce que la prise en compte de la responsabilité humaine modifie, dans notre ...

*   *
*

A. La religion, ses fléaux, malédictions et calamités

    Nous avons vu qu’une interprétation consiste à donner un sens à ce qui se présente d’abord comme une énigme à résoudre, un puzzle à rassembler ou une obscurité à éclairer. Une interprétation a toute sa place quand son objet porte sur une production intentionnelle de l’homme, elle suppose implicitement, une forme de conscience. Nous pouvons interpréter un rêve à la manière de Freud, ou à la manière de Jung ; comme nous pouvons interpréter les dessins des grottes de Lascaux, les mythes présents dans les textes de Platon ou les tragédies de Shakespeare. Pour interpréter la Nature, il faut nécessairement lire dans les phénomènes naturels une intention à l’œuvre. De quel point de vue pouvons-nous le faire ?

    Les religions monothéistes ont une réponse nette à cette question : c’est la volonté de Dieu qu’il faut voir dans les calamités de la Nature. En un sens, on pourrait presque dire : les phénomènes de la Nature ne sont pas naturels, ils sont la manifestation de la volonté de Dieu. (texte)

     1) Quelle idée de Dieu est présupposée dans ce type de représentation ? Dans quel système théologique peut-on voir une catastrophe naturelle comme une volonté de Dieu ? Dans la version la plus simpliste, on dira que la catastrophe est une punition infligée par Dieu, un « fléau » envoyé sur la Terre, une malédiction porteuse de « calamités » à venir.

    ---------------Prenons le contre-pied du traitement historique habituel de cette question en examinant d’abord des faits concernant l’actualité récente : L’ouragan Katrina de 2005 par exemple, selon Michael Marcavage, le directeur de Repent America, serait une « action de Dieu » pour détruire « une ville pécheresse », car il devait s’y tenir un festival homosexuel, « Décadence du Sud 2005 », une « infâme exposition de chairs nues ». Selon lui, « la Nouvelle-Orléans était une ville qui ouvrait ses portes toutes grandes aux célébrations publiques du péché ». Il ajoutait encore : « nous espérons que cette action divine nous fera tous réfléchir à ce que nous tolérons aux limites de nos villes et nous ramènera en tremblant devant le trône du Dieu tout-Puissant ». Sur le même événement, citons encore Le rabbin Ovadia Yossef, chef spirituel du Shass, parti religieux israélien, qui estime que l’ouragan Katrina, est un châtiment de Dieu consécutif à l’appui du président George W. Bush au démantèlement des colonies juives de la Bande de Gaza. L’ouragan, c’est « le châtiment du président Bush “pour ce qu’il a fait à Gouch Katif. “C’était un châtiment de Dieu”, a lancé le rabbin au sujet de la catastrophe naturelle, le mardi, lors de son sermon hebdomadaire. Il a même ajouté que les récentes catastrophes naturelles étaient le fruit d’un manque d’étude de la Torah et que les victimes de l’ouragan Katrina souffraient “parce qu’elles n’avaient pas de Dieu”.

    Le lecteur pourra, à titre d’exercice, se référer à la presse, en ce qui concerne les catastrophes naturelles plus récentes et n’aura aucun mal à retrouver ce type d’interprétation, dès qu’un événement de grande ampleur surgit dans l’actualité.  Pour voir à l’œuvre ce genre de logique, nous n’avons pas besoin nous  situer dans un passé lointain. Il s’agit de la forme persistante d’un contenu théologique maintenu par les religions. Ce qui est supposé ici, c’est que  Dieu est une entité personnelle qui a des exigences et même des besoins que l’homme doit satisfaire, sous peine de voir retomber sur lui la colère divine. Dieu serait assimilable à un monarque absolu  (R) ayant imposé des règles inflexibles à son peuple et qui, lorsque l’observance en a été manqué, se retourne contre son peuple, dans une punition collective, sous la forme d’une expression terrible de la Nature capable de semer la mort et la désolation. Dans une société féodale érigée en théocratie, l’usage du châtiment corporel en représailles de la violation de la loi est somme toute assez banal. Dans la théologie, Dieu est assimilé à un « père » tout puissant et ses « enfants » sont ce qui est appelé son « peuple », il y a aussi souvent une distinction entre un peuple « élu » et l’humanité tout entière. La légitimation morale de la sanction s’impose d’elle-même : de même que le père aurait le droit d’infliger une « correction » à l’enfant qui a commis une faute, de même Dieu serait légitimement fondé à envoyer une calamité à son peuple fautif.

    Le point le plus important, c’est que ce type de théologie est très visiblement une théologie de la peur. Elle enseigne l’obéissance, (texte) la crainte de Dieu, la soumission à l’autorité et brandit en permanence la menace d’une sanction. cf. Spinoza Traité théologico-politique. Bref, ce dieu là ne diffère en rien de l’homme et encore, pas d’un homme de la meilleure espèce. Plutôt choisir ici comme modèle d’un dieu courroucé et cruel, un tyran vindicatif et acariâtre. La conséquence s’ensuit d’elle-même : un esprit qui vit dans cette théologie de la peur, aura été conditionné dans cette vision pour en reproduire mécaniquement les jugements. Il verra donc très facilement des « signes » partout et ses montées d’angoisses lui feront chercher les prémices de l’apocalypse derrière tout phénomène destructeur ayant lieu dans la Nature.

     2)  Devant les égarements émotionnels, il est de sage raison de suspendre toute adhésion, pour ne pas entrer dans un délire irrationnel et garder la tête froide pour tenter de comprendre. L’abus constant dans l’Histoire de ce type de discours, nous porterait peut être à envoyer promener toutes les religions pour faire un saut vers une explication matérialiste des phénomènes naturels. Mais ce serait se priver justement de la compréhension de la théologie de la peur, or c’est bien elle que nous voyons si fréquemment resurgir.

    La théologie de la peur est aussi vieille que les religions elles-mêmes. Si, comme le pense Spinoza, la religion fait partie d’une représentation du premier genre de connaissance fondé sur l’opinion, si son rôle est avant tout de tenir par la crainte les hommes en respect, nous pouvons fort bien comprendre que la religion doive donner une interprétation anthropocentrique des catastrophes naturelles. (texte) Il y a une sorte d’utilité sociale de la religion en ce sens. Elle est là pour enseigner l’obéissance à une règle collective. Que l’homme se plie aux commandements religieux par crainte de la sanction est déjà une manière de le porter dans la direction du bien. Même s’il ne cherche pas le bien directement, même s’il n’a pas une connaissance juste de la Nature. Pour l’homme du commun la représentation anthropomorphique sera donc adaptée à la limitation de ses vues. Mais la connaissance véritable de la Nature, la science intuitive, ou troisième genre de connaissance, exclut l’anthropomorphisme. Mais attention, cela ne veut pas dire nécessairement que seul le matérialisme ait une valeur. ... L’Ethique, c’est que Spinoza identifie la Nature à Dieu et propose une autre théologie, très éloignée de celle de la religion et qui est bien tout le contraire d’une théologie de la peur. On pourrait même dire une théologie de la joie. Dans une théologie de la joie, Dieu n’est pas une personne, il est la Puissance de la Vie perpétuellement en acte dans la Nature; car l'expérience même de la joie est celle de l'Acte créateur, tel qu'il se déroule dans la Nature. Nous ne pouvons mesurer ses effets à l’aune de notre confort matériel et des avantages humains que nous sommes en droit de rechercher. L’Infini ne se mesure pas à partir du fini. L’Impersonnel n’a pas de compte à rendre à l’ordre du personnel. Par ailleurs, nous l’avons vu, la dualité bon/mauvais est très relative (texte). Bien/mal sont des êtres de raison et n’existent pas en soi dans la Nature en tant que totalité de l’Etre (texte). Or c’est la connaissance de l’Etre en tant que totalité que l’homme recherche et c’est dans la conscience de l’unité de l’Etre qu’il trouve sa béatitude. La joie de connaître participe de la béatitude de l’unité. Dans l’unité de l’Etre, l’accidentel n’existe pas. Chaque phénomène est à sa juste place dans un ordre parfait dont nous n’appréhendons que des aspects très limités. Or, exactement à l’inverse, la notion de catastrophe naturelle est par excellence une forme outrée de l’accidentel.

    L’homme religieux fait

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    - Il y a le miracle, qui est la violation positive. L’homme ne peut flotter en l’air, mais pour quelques uns Dieu fait un miracle qui s’appelle lévitation. (texte)

    - La catastrophe naturelle serait le pendant négatif du miracle, une irruption brutale du chaos sous la guidance menaçante pris d'un accès de colère. Il est vrai que l’homme religieux pense dans le cadre d’une doctrine qui lui impose une forte culpabilité et l’image d’un Dieu personnel terriblement exigeant. Il doit donc personnaliser la menace diffuse dont il se sent l’objet. La religion, loin de chercher à libérer l’homme de la peur, s’en sert comme moyen de coercition et de manipulation. La peur donne un ascendant immense à celui qui s’en sert et elle est un outil de pouvoir. En jouant avec la peur, le discours religieux joue sur le registre de l’irrationnel. La peur provoque un fonctionnement incontrôlé de l’imagination. Maintenus dans la peur, les hommes ne pensent pas, ils réagissent. Bref, la peur maintient l’homme dans l’ignorance.

    Ce que Spinoza montre, c’est que les lois de la Nature sont constantes et invariables. Il n’existe pas en soi de miracle ni de catastrophe, car tout ce qui a lieu dans la Nature est réglé par des lois qui ne sont soumises à aucun caprice. S’imaginer que Dieu, qui est la puissance immanente qui œuvre dans la Nature, puisse violer ses propres lois est complètement dépourvu de sens :

    ---------------« Les lois universelles de la nature sont de simples décrets divins découlant de la nécessité de la perfection de la nature divine. Si donc quelque chose arrivait dans la Nature qui contredise à ses lois universelles, cela contredirait aussi au décret, à l'entendement et à la nature de Dieu; ou, si l'on admettait que Dieu agit contrairement aux lois de la Nature, on serait obligé d'admettre aussi qu'il agit contrairement à sa propre nature, et rien ne peut être plus absurde...

    Il n'arrive donc rien dans la nature qui contredise à ses lois universelles; ou même qui ne s'accorde pas avec ses lois ou n'en soit une conséquence.  Tout ce qui arrive en effet, arrive par la volonté et le décret éternel de Dieu ; c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà montré, rien n'arrive que suivant les lois et des règles enveloppant une nécessité éternelle. La Nature observe donc toujours des lois et des règles qui enveloppent, bien qu'elle ne nous soient pas toutes connues, une nécessité et une vérité éternelle, et par suite un ordre fixe et immuable". (texte)

    L’affirmation réitérée de Spinoza selon laquelle nous ne connaissons pas toutes les lois de la Nature est à peser avec une grande attention. Elle permet d’admettre en toute humilité que notre savoir scientifique est loin de circonscrire la totalité des processus en œuvre dans la Nature. - Y compris la science dominée par le paradigme mécaniste qui est la seule que connaisse Spinoza -. D’un autre côté, l’Unité de l’Etre, la cohérence avec Soi de la Nature comme Substance, exclut les velléités et les caprices. Bref, l’humaine façon de voir et d’agir. Et rien n’est plus absurde que de chercher par-dessus tout à projeter notre manière humaine de penser sur la Nature en imaginant qu’elle se comporte comme nous pouvons le faire. De la suit, qu’entre le mouvement de la chute d’une feuille au gré du vent, l’apparition d’un orage de grêle, d’un séisme majeur, l’explosion d’un volcan ou le soulèvement d’un raz de marée, il n’y a aucune différence. Les phénomènes qui ont lieu dans la Nature sont naturels. Point à la ligne ! Il faut partir de là et s’y ternir.

B. Mécanique et systémique des catastrophes

     Est-ce à dire qu’à l’égard des catastrophes naturelles, la seule manière de penser qui puisse valoir, c’est l’explication mécaniste ? J’appelle explication mécaniste, celle qui recours à une mode de représentation linaire en cause/effet, tel que le fait de pousser une boule de billard afin qu’elle en cogne une seconde, qui elle-même en cognera une troisième etc. Dans l’explication mécaniste, au sens classique, la cause doit être physique. La causalité ne prend  que la forme d’une succession linéaire, réglée, des événements. Le concept de loi est épuré de toute dimension métaphysique, pour ne plus porter que sur une relation quantifiable constante entre deux phénomènes. L’idée de déterminisme est prédominante et le concept d’objectivité accepté sans restriction dans sa version forte.

    1) Par exemple, en ce qui concerne un séisme qui survient dans une région du Pacifique, nous cherchons une cause de ce phénomène que nous regardons comme un effet. La recherche des causes est le passe-temps favori de l’intellect ! C’est un besoin élémentaire que de savoir « pourquoi ? » un événement s’est produit. En réalité, ce « pourquoi ? » comme question adressée au scientifique, pour des raisons de méthode, se transforme immédiatement en un « comment ? ». Comment se fait-il que la Terre ait tremblé à cet endroit ? La problématique revient à retrouver l’antécédent,  un état antérieur du phénomène et les mécanismes qui ont conduit à l’état postérieur, le conséquent, suivant une logique linéaire qui reste satisfaisante d’un point de vue objectif. Pour cela, il est indispensable de disposer d’un cadre à la représentation sous la forme d’une théorie générale. C’est seulement sur le fond d’une théorie admise que l’on peut situer les mesures et interpréter les faits. Par exemple, concernant les séismes, nous disposons en géophysique d’une théorie de la tectonique des plaques. Celle-ci précise que nos continents sont des écorces qui flottent sur le magma de la Terre. Des pressions colossales s’exercent en profondeur, dans le manteau, jusqu’au noyau de la Terre et celles-ci viennent se répercuter dans des phénomènes de surface. On observe que les mouvements les plus violents de l’écorce terrestre se font sur des lignes qui sont toujours les mêmes, par exemple celle de la ceinture de feu. Les études de géophysique montrent que la formation de la Terre a donné lieu à une dérive des continents. Nous savons que la Terre bouge en permanence. Plus d’un million de fois par an dans des séismes de magnitudes variables. Il n’y a rien d’exceptionnel dans ces phénomènes donc. Un mouvement massif des plaques terrestres se traduit par des chocs internes, une compression des masses rocheuses, des frottements, les plissements qui vont jusqu’à la formation des montagnes, le soulèvement d’énormes masses d’eau sous la forme de raz de marée, ou le jaillissement de la pâte de roche en fusion sous la forme de volcans. Certaines régions sont particulièrement exposées aux catastrophes. Nous savons lesquelles de la Californie au Japon en passant par la Côte d’Azur. Il n’y a rien de miraculeux/catastrophique dans le fait que se produisent des séismes à la conjonction de quatre plaques tectoniques. Ce n’est pas un hasard, ni un châtiment que les pays d’Asie soient parmi les plus exposés. Entre 1990 et 2000, l’Asie du Sud-Est a connu plus de 100 tremblements de terre d’une magnitude supérieure à 6,5 sur l’échelle de Richter. Pour la seule région de l’Indonésie, il existe 130 volcans en activité. Le 26 décembre 2004, le déplacement de plus de 20 mètres des plaques tectoniques au large de Sumatra, libérant la puissance de 30 000 bombes atomiques, était inscrit dans l’ordre des réalités géologiques de la planète. En 1883, l’explosion du Perbuatan, sur l’île de Krakatau, entre Sumatra et Java, a fait 37 000 morts, et ses effets ont été ressentis dans tout l’océan Indien. Du point de vue de la géophysique, on ne peut en aucun cas parler de pur « accident ». (texte)

    ... vient surtout que nous ne tenons pas vraiment compte de notre propre savoir, notamment d’un point de vue de l’aménagement des agglomérations humaines. Il serait de bon sens de ne pas construire par exemple des mégapoles dans des endroits instables et très exposés. Ce que nous faisons allègrement. Notre conception de l’urbanisme ne se pense que dans le cadre d’une causalité locale et à court terme, dans une représentation du temps qui est historique. Mais la Nature n’a que faire du temps historique. A son échelle, un millénaire est vraiment très peu de choses et les transformations embrassent des durées qui vont au-delà de nos prévisions humaines. Un géologue qui envisage les transformations de la Terre raisonne sur des millions d’années. Raisonner, comme nous le faisons depuis la modernité, en terme de causalité locale est simple, voire simpliste, mais commode. Nous attendons que les scientifiques affûtent leurs prédictions pour éventuellement faire des plans d’aménagement ou encore donner un ordre d’évacuation. Nous voyons aussi que la prédictivité en géophysique reste dans un ordre de probabilité vague. Nous savons que, vu sa position, le volcan de Las Palma, s’effondrera un jour dans l’océan. La question n’est pas de savoir si cela va se produire, mais seulement quand cela va se produire. Ce peut être demain ou dans mille ans. Personne ne peut le dire. A San Francisco on attend le big one le tremblement de Terre qui va raser la ville, en ayant en tête le précédent tremblement de Terre, mais personne ne peut dire quand il va se manifester. Nous ne sommes pas plus avancés en matière de météo pour la formation, un mois avant, d’un cyclone. Dans l’incertitude, nous convertissons la probabilité en hasard, en souhaitant qu’avec un peu de chance, nous pourrons compter sur la stabilité des Eléments sur 20, 30, 50 ans et implanter massivement des hôtels, des résidences de luxe, des centres de vacances dans des lieux que l’on sait pourtant à haut risque. Y compris sur le flanc de volcans en activité ! La course au profit ... Les uns y gagnent dans la spéculation immobilière. Les autres, les plus pauvres s’installent sur des poudrières naturelles. Et on compte sur quelques abris de fortune et un ordre d’évacuation rapide pour sécuriser les esprits. Voyez les évacuations du volcan Mérapi en 2006. Il est vrai que le spectacle de la Terre vu du ciel est éloquent et parle en faveur de la toute-puissance de la technique humaine. La Terre est de toute part scellée dans des constructions géométriques, ficelée dans des ouvrages massifs de béton armé (on dit même des ouvrages d’art !), traversée de partout de routes et d’autoroutes. En apparence l’homme a partout la situation bien en main et la Terre lui appartient plus que jamais. Fierté à contempler l’immensité d’une ville dans une baie et de penser que la puissance dont nous disposons est vraiment sans limite ! Fierté nous fait vite oublier que les fondations peuvent partir en morceaux à tout moment.

    Il ne faut pas oublier la toile de fond de nos représentations, le style des raisonnements dans lesquels nous pensons les sciences de la Nature depuis le XIX ème siècle, dans le cadre du paradigme mécaniste. Auguste Compte disait que le savoir de la science, permettant de prévoir, menait désormais l’homme au pouvoir de la technique. La conscience d’un savoir certain de lui-même conduisait à l’assurance d’un pouvoir illimité sur la Nature. L’hypothèse du déterminisme intégral non seulement rassurait, mais donnait des ailes à la technologie la plus conquérante. Elle impliquait nécessairement une maîtrise croissante de la Nature. Et nous pouvions effectivement célébrer l’aptitude de l’homme à améliorer sa condition en mettant fin à un état de nature hostile, difficile et précaire. Les conquêtes de la science devaient fatalement supprimer les imperfections naturelles, telles que les maladies, la rigueur des climats ou la dureté des conditions de vie dans la nature. L’homme devrait inéluctablement parvenir à maîtriser le climat, à calmer les volcans, à fixer la terre sur ses bases, à juguler les océans. Bref, être maître et possesseur de Nature n’était pas un vain mot prononcé par Descartes. C’était un programme sur laquelle la représentation de la science pouvait se porter caution et dont la justification morale était indiscutable.

    ---------------Seulement, entre maîtrise des conditions de vie et asservissement de la vie, la frontière est imperceptible et n’est pas dessinée par une science purement mécaniste. La représentation de la science classique présentait une image de la Terre très simplifiée. Suffisamment pour que l’homme puisse partir à la conquête de ses ressources en ignorant ses limites. Sans prendre en compte la portée des conséquences à long terme de son action. L’économie classique s’est édifiée dans une représentation exclusivement sociale, sans la moindre prise en compte de l’environnement écologique de l’homme. Dans cette représentation, on raisonne comme si la Terre était un grenier à grains exploitable sans mesure, une carrière à minerai inépuisable, et un réservoir d’énergie fossile illimité. Le lieu vivant de l’humanité est confondu avec l’espace abstrait dessiné par la science et la concrétisation suprême de cette abstraction n’est rien moins que nos villes tentaculaires, nos gratte-ciels, l’empire technique de l’homme sur tous les paysages. En bref, la modernité s’est bâtie sur une relation avec la Terre dans un face à face qui relève d’un affrontement constant, où l’homme est partout assuré de son triomphe, où la logique n’est pas de vivre en accord avec la Terre, mais de l’asservir en faveur de nos besoins illimités.

     2) Nous savons aujourd’hui que cette représentation ne tient pas la route, nous savons qu’elle a dérapé en chemin, parce qu’elle reposait sur une connaissance trop limitée, sur des vues trop simplistes et fragmentaires pour être vraies. Ce que la science d’aujourd’hui découvre sous nos yeux, c’est ce que la pensée classique avait occulté : la complexité extraordinaire que représente le fonctionnement de la Terre, l’inter-relation prodigieuse des phénomènes qui se produisent à sa surface, le défi adressé à notre compréhension que constitue le fonctionnement global de la Terre. Nous sommes à l’aube d’une prise de conscience de toute la démence avec laquelle nous avons construit nos civilisations en ignorant la nature même du vaisseau Terre sur lequel nous avons les pieds : La Terre est un être vivant.

     Résumons maintenant ce que nous avons montré précédemment : la causalité simple et linéaire est un artifice de laboratoire, une abstraction commode. Il n’existe dans les processus engagés sur la Terre qu’une causalité complexe et circulaire. Il n’y a pas de système séparé, pas d’action confinée dans un espace restreint. Tous les processus naturels sont intrinsèquement liés et interagissent entre eux. Il n’y a pas de différence entre un processus naturel et un processus engagé par l’homme à travers son action technique. L’homme fait partie de la Nature et ses initiatives bouclent en permanence dans un système global, celui de la Terre. L’analogie (R) que nous prenions plus haut, et qui rend au mieux cette situation de fait, est celle du caillou jeté dans la mare : les ronds dans l’eau se propagent, atteignent les bords et reviennent vers le point initial. Il n’existe pas de séparation réelle des événements. Un tremblement de Terre en Asie du Sud-est est lié à la géophysique de l’Europe ou de l’Amérique. Ainsi une proposition qui semblerait naïve et anthropomorphique, comme :  « la Terre a tremblé en Afghanistan » prend un sens tout à fait nouveau. Dans le contexte de l’ancienne physique, il était encore possible de raisonner en termes de phénomène local. On aurait dit « un séisme de magnitude 7.2 s’est produit en Afghanistan ». On pouvait se moquer de l’animisme spontané. Nous savons maintenant que c’est l’animisme qui est dans le vrai. « La Terre a tremblé en Afghanistan » n’est pas une métaphore, mais une réalité très concrète.

    De plus, comme nous l’avons vu, l’hypothèse Gaïa de James Lovelock nous interdit de pratiquer une séparation brutale entre lithosphère, biosphère et atmosphère. Elle montre sans équivoque l’importance déterminante d’une véritable colonisation de la vie sur la Terre qui a conduit à son autorégulation. Rappelons les trois caractéristiques essentielles sur lesquels insiste Lovelock : a) La Terre d’elle-même fonctionne globalement dans la direction de la promotion de la vie. La richesse de la biodiversité est dans sa logique. b) La Terre possède  indéniablement des centres nerveux qui consistent dans des systèmes très sophistiqués de régulation vers l’équilibre. c) « Les réponses que Gaïa peut apporter aux problèmes posés par une évolution catastrophique doivent obéir aux règles de la cybernétique ». Ce qui veut dire que nous devons apprendre à penser tous les processus de manière systémique

    La cybernétique raisonne en termes de feedback, de boucles à l’intérieur d’un système (rétroactions). Nous savons qu’un système homéostatique accepte beaucoup d’écart par rapport à son état d’équilibre, mais seulement si les écarts demeurent à l’intérieur de ses capacités de régulation. Dès que l’on passe sa limite de tolérance, face à une perturbation de grande ampleur, il saute à un état stable complètement différent du précédent, ou bien il se désagrège. René Thom, en 1972, dans sa théorie des catastrophes, montre qu’à partir d’une valeur critique de rupture de l’état d’équilibre, un système change d’état de manière imprévisible et se met en quelque sorte à la recherche d’un nouvel équilibre. Le changement d’état est décrit comme étant à la fois quantitatif et qualitatif. L’hypothèse Gaïa doit sa réussite remarquable à la reconnaissance d’un fonctionnement homéostatique de la Terre. Elle montre que le maintien des conditions homéostatique de la vie sur Terre est le résultat d’un équilibre dynamique et non d’un état d’immobilité.

    Les concepts présentés ci-dessus et les données accumulées par les mesures géophysiques nous conduisent à une vision des catastrophes naturelles tout à fait neuve dont nous ne faisons aujourd’hui que commencer à comprendre les implications. Revenons sur le cas du tsunami de 2005. Nous ne pouvons pas suivre le fatalisme religieux. Le nombre très élevé des victimes n’est pas dû à la fatalité. Dans la région de l’Asie du Sud-est, 70 % de la population vit dans des zones côtières. L’urbanisme s’est développé massivement sur  les côtes. Les populations dépendent étroitement des ressources de la mer pour leur nourriture, leurs emplois et leurs revenus. Dans ce contexte culturel, le poisson est relativement bon marché comparé aux autres sources de protéines. De plus, le problème, c’est que dans les populations les plus pauvres, l’habitat est informel et particulièrement vulnérable. En pareil contexte, la surexploitation des ressources naturelles provoque une dégradation de l’environnement. L’agriculture industrielle a, en Occident, détruit les haies des petites exploitations ouvrant la voie à une érosion des sols, sans précédent. L’urbanisme a beaucoup détruit les mangroves qui faisaient tampon entre l’océan et les hommes. Rappelons qu’une mangrove est un ensemble d'arbres, d'arbustes, d'herbes à caractère halophile que l'on rencontre à l'embouchure des rivières, dans toutes les zones côtières à l'abri des courants marins. James Lovelock insiste dans La Terre est un Être vivant pour dire que ce sont des lieux stratégiques, des thermostats de la planète. Ils ont une importance énorme. S’ils sont correctement développés, ils protègent de l’érosion, des inondations, des effets des cyclones, des raz de marée, et ils contribuent aussi à la fixation du carbone, réduisant le réchauffement du climat. Or, depuis les années 1950, les deux tiers de ces forêts ont été détruits. Pourquoi ? En raison de la pression qu’exerce la fascination du « développement » et des activités commerciales et touristiques. De même, les formations de corail asiatiques sont menacées à 80 % par la pêche à l’explosif, l’aménagement anarchique du littoral et l’utilisation de cyanure pour la capture de poissons tropicaux. A cela s’ajoute les effets du réchauffement climatique, car le corail est fragilisé par l’élévation de la température de la mer. Le réchauffement des climats induit l’apparitio

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- L'accès à totalité de la leçon est protégé. Cliquer sur ce lien pour obtenir le dossier

 

 

Vos commentaires

   © Philosophie et spiritualité, 2006, Serge Carfantan,
Accueil. Télécharger, Index thématique. Notion. Leçon suivante.


Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom de l'auteur et celui du livre en dessous du titre. Rappel : la version HTML n'est qu'un brouillon. Demandez par mail la version définitive, vous obtiendrez le dossier complet qui a servi à la préparation de la leçon.