Leçon 227.   Sur la colère      

    « D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas, et qu'un esprit boiteux nous irrite? A cause qu'un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons; sans cela nous en aurions pitié et non colère ». Cet agacement qui fait donc naître la colère nous parait donc justifié, car si nous sommes prêts à compatir à la condition du boiteux, nous acceptons mal l’esprit tordu, surtout quand il est plein d’arrogance, alors qu’il nous semble visiblement dans l’erreur et qu’il refuse de le reconnaître. Nous nous irritons aisément de la mauvaise foi, du mensonge, des coups bas, des trahisons, et nous avons alors à la bouche toutes sortes de mots d’oiseaux pour en désigner l’auteur. Trop de faux-jetons, d’imbéciles et de crétins pour exciter la colère !

    Il est difficile d’accepter le lot de l’inconscience humaine et surtout encore plus difficile de tolérer qu’un autre se mettre en travers de notre route, mais il est vraiment très facile de s’emporter dans la colère. Toujours avec de bonnes raisons. Nous ne pouvons pas dire pas que la colère est seulement une sorte de pulsion biologique. Le pouls qui s’envole et l’adrénaline qui monte, c’est juste le mécanisme, pas la cause qui tout entière est mentale comme il se doit.

    La question de fond est de savoir s’il est possible de légitimer la colère. Une colère rentrée ne vaut guère mieux qu’une colère exprimée, si elle doit à un moment exploser de manière catastrophique. On ne peut pas barrer la route indéfiniment à la frustration et il vaut mieux qu’elle s’exprime dans le langage plutôt qu’elle explose avec violence. Mais est-il possible de distinguer l’indignation de la colère ? Est-il possible de donner la parole à un sentiment profond d’injustice, sans qu’elle ne dégénère dans des actes de violence ?

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A. Phénoménologie de la colère

    Nous disions plus haut qu’en amont de la violence, il y avait l’impatience d’un désir qui supporte mal les obstacles. Que s’interpose entre moi et l’accomplissement de mes désirs une barrière et l’envie me vient de la détruire, pour forcer un passage et obtenir de gré ou de force ce que je veux.  La colère n’apparaît pas comme si elle était toujours là, nous nous mettons en colère,  nous mettons en mouvement le processus de la colère. La colère naît d’une frustration qui explose. C’est la tension intérieure, la frustration qui était déjà là. Chacun reconnaîtra aisément cette expérience très commune. Mais dont nous ne prenons conscience qu’après coup. Sur le vif, il semble en effet quasiment impossible d’observer ce qui se produit dans le mental, ce qui le met en ébullition et fait naître la colère. La pensée fulgure dans l’esprit, cela va trop vite, et nous sommes en quelques secondes, submergés par l’émotionnel. Il est très facile de se perdre dans l’émotionnel et dans l’explosion qui s’ensuit, toute la clarté de l’intelligence semble disparaître. On dit que les émotions nous aveuglent, nous avons vu pourquoi, et cette formule s’applique tout particulièrement à la colère.

1) Considérons d’abord l’expérience la plus ordinaire qui soit de nos éclats de colère et non pas seulement les fureurs les plus exceptionnelles. La colère est une émotion, similaire et presque aussi puissante que la peur. C’est en tant qu’émotion qu’elle est expérimentée tandis que se trouve masquée et immédiatement recouverte son origine mentale. Une bouffée d’énergie énorme se développe. La voix s’échauffe, les yeux s’écarquillent, les traits du visage se tendent et se crispent et le corps tout entier en vient à s’identifier à une posture menaçante. Une chaleur cuisante, comme une vague se répand et le corps est innervé dans son entier. L’émotion de la peur arrête et pétrifie, mais celle de la colère propulse et engage dans une réaction. Combative. En apparence du moins, elle ne laisse rien intact, car l’esprit y est engagé tout entier. ...

Incontestablement, il y a au début un certain plaisir dans cette montée d’énergie, plaisir d’autant plus vif, quand nous passons l’ordinaire de notre vie dans l’apathie. Il y a des personnes qui se sentent soudainement exister lorsque la colère monte ! Et c’est vrai en un certain sens, soyons juste, il y a dans la manifestation de la colère quelque chose de profond quand elle surgit au sein d’une vie de désespoir tranquille. Une remontée du subconscient. ..., l’énergie de la frustration explose en surface sous la forme de colère. Elle mérite d’être écoutée et respectée dans ce qu’elle manifeste. Mais en l’absence d’une vraie connaissance, d’un témoignage intérieur, l’écoute et le respect ne peuvent être que l’ouverture de quelqu’un d’autre et non pas de soi-même. Nous sommes d’ordinaire trop impliqués dans l’identification qui maintient la colère pour être capables de témoigner de quoi que ce soit. Incapable  de la moindre lucidité. « Si j’avais pu je l’aurais étranglé ! J’étais hors de moi ! » Être hors de soi, c’est en plus être pleinement Soi, donc ne plus être conscient. Qu’est-ce que cela veut dire ? La déclaration « j’étais hors de moi » vient après-coup, ce n’est pas l’expérience immédiate d’être comme jeté en pâture aux chiens de la colère.

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...l’inconscience ordinaire.

Elle comporte deux aspects : d’abord une sorte de fixation obsessionnelle. Je ne vois que ce que ce que je veux voir : la faute de quelqu’un ou bien celle d’un état de chose et rien d’autre. Dans la colère, l’objet intentionnel est quasiment hypnotique, d’une fascination telle que plus rien d’autre n’existe, que plus rien d’autre n’a d’importance. Seul l’objet de la colère en a. Le monde est comme biffé d’un seul coup, un seul objet demeure, ce sur quoi porte la colère et qui nous met en furie. Or ce n’est évidemment pas du tout un objet perçu, mais un objet pensé et surinterprété jusqu'au délire, un objet mental auquel nous sommes littéralement scotché.  Nous ne nous mettons jamais en colère en pleine conscience de ce qui est, mais dans une conscience très limitée et à l‘égard non de ce qui est, mais de ce qui devrait être. Obsédante. Lancinante. Douloureuse. Déchirante. Parce qu’alimenté par tout un discours, toute une histoire d’auto-justification. Auquel nous apportons une adhésion totale et quasiment fanatique. Ce que nous ne voyons pas bien sûr. Souvenons-nous des stoïciens, ce qui trouble les hommes ce ne sont les choses, mais seulement les pensées à propos des choses.

Le second aspect, c’est la forme virulente de l’ego qui vient à s’amplifier dans la colère. Être identifié à la colère c’est être identifié à l’ego en colère, ce qui veut dire à une identité limitée qui précisément va dans cette situation caractéristique prendre une forme en prenant une pose. Qui permet à l’ego de se confirmer. Très souvent la pose outrée. « Vous vous rendez compte… me dire cela à moi. A quelqu’un comme moi. C’est une honte. Je me suis senti insulté, humilié. C’était insupportable. Cela m’a mis très en colère ». De manière très étrange, ce qui se produit, c’est que dans l’identification, nous nous mettons sur le pied de guerre pour soutenir, défendre et protéger une image du moi. C’est le meilleur des carburants pour alimenter l’agressivité. Sous le coup de l’identification, la question de savoir qui a raison et qui a tort devient une question de vie ou de mort pour l’ego, et c’est pour cela qu’il est très difficile de lâcher un affrontement. Parce que l’ego est en jeu, accepter de reconnaître ses torts, ... Alors qu’en s’affirmant face à un autre dans la colère, l’ego est à la fête ! Il ne s’est jamais si bien senti exister ! Nous l’avons déjà montré, l’ego adore ses ennemis, parce que son sens du moi est renforcé face à un autre moi.  Ainsi s’explique la permanence du ressentiment qui alimente la colère, entretient année après année le feu qui couve sous les cendres. Les faits se sont peut être déroulés, il y a dix ou vingt ans, mais l’image du moi a été blessée et l’histoire de cette blessure devient une composante majeure de l’identité, par conséquent, la blessure ne doit pas se cicatriser, car elle nourrit cette histoire que l’ego se raconte et qui lui permet de maintenir son identité. De victime.

2) S’il n’y avait pas de composante égotique, aucune situation conflictuelle ne pourrait perdurer et la plupart de nos accès de colère disparaîtraient assez vite. Et puis, nous en viendrions à comprendre qu’en mettant l’ego au portemanteau, il est toujours possible de régler nos différends par un dialogue raisonnable. Mais lorsque dans la colère l’ego est aux commandes et qu’identifié à lui nous ne voulons rien lâcher, la permanence du ressentiment est assurée, et avec elle toutes les mesquineries, les querelles, les conflits, les haines qui s’ensuivent. Encore une fois, il faut insister, rien que de très banal, de très ordinaire, de la guerre relationnelle entre les collégiens, aux ados en conflit avec leurs parents, aux tensions des relations amoureuses, au conflits hiérarchiques dans les entreprises, dans les organisation, ... que le pareil, c’est le fonctionnement égotique de l’inconscience ordinaire.

 Allons un plus loin, jusqu’aux frontières de la semi-lucidité. Le plaisir provoqué par la montée d’énergie de la colère n’est que très momentané. Si nous écoutions la voix du corps à ce moment là, nous nous rendrions compte de suite qu’il est très mal et qu’il n’apprécie pas du tout la colère. C‘est l’ego qui jouit de la colère. Pas le sujet réel. Et nous arrivons à le comprendre en disant « qu’à ce moment là je n’étais pas moi-même ». Le fonctionnement égotique jette hors de soi et génère de l’inconscience. De fait, personne ne peut consciemment se maintenir dans la colère, parce que justement être conscient c’est voir que la colère nous fait tomber dans l’inconscience, nous détruit intérieurement et fait du mal. Dès que nous redevenons conscients, nous sortons de l’identification qui perpétue la colère. Persister dans la colère, c’est persister dans l’inconscience, cela relève d’un dysfonctionnement qui mène droit à la démence. Nous citions plus haut la sagesse d’Hippocrate : la colère est une courte folie. C’est à prendre de manière littérale et non comme une figure de style. C’est une déclaration extrêmement puissante.  Un éclat de colère, c’est une bouffée délirante. Comme la colère des uns attise la colère des autres et qu’il est plus facile de voir la folie d’un autre que la sienne, cela doit tout de même de temps à autre nous réveiller. Nous inviter à sortir de cette illusion qu’il y aurait quoi que ce soit de sensé dans ce délire grandiloquent auquel nous nous livrons nous même de manière si complaisante. Il n’est pas nécessaire de posséder beaucoup de connaissances psychologiques pour se rendre compte de ce qui se passe quand nous avons en face de nous une personne sous l’empire de la colère, qui perd tout contrôle et finit par tenir des propos incohérents. Cette débâcle est aussi notre propre débâcle intérieure.  Voir en pleine lucidité la déraison de la colère, c’est éveiller en soi-même plus de raison. Au moins un peu plus de bon sens. Il est très sain de voir en soi-même sa propre folie, c’est la meilleure manière de s’en déprendre. De rompre l’identification avec des schémas conditionnels.

Est-il possible de plonger un regard en profondeur dans cette structure de la colère ? Qu’est-ce qui fait obstacle ? Pourquoi sommes-nous tout simplement incapables __________

La réponse à cette question est a... tel que la colère. Nous avons parfois quelques prises de conscience éparses de ce que l’ego n’est pas vraiment de bon conseil et que le suivre nous conduit à des sottises. Mais qu’à cela ne tienne, nous n’allons pas jusqu’au bout de la compréhension. Notre vision de l’esprit est incurablement superficielle et nous vivons dans une société qui ne nous aide pas dans ce sens, car elle est spirituellement inculte. Le comble c’est que nous nous donnons même le droit (il va de soi que l’ego adore ce genre de festin) d’avoir de « saintes colères » et forcément ce sont les colères des autres qui sont démentielles. Le cinéma nous présente toutes sortes de héros qui piquent des colères idiotes et se comportent de manière infantile.

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Ce que nous ne voyons  pas, c’est que du point de vue de l’ego, toutes les colères sont de « saintes colères» !  Parce que toutes sont totalement justifiées et c’est exactement pour cela que surgit l’irréparable, parce que l’ego nous persuade que nous sommes dans notre bon droit, que nous avons toutes les raisons de nous mettre en colère, de jeter le blâme sur un autre et même de nous venger. Pensez donc!. Question d’honneur et d’amour propre ! L’illusion radicale ici, c’est de croire naïvement que l’ego n’est dysfonctionnel que de manière accidentelle, alors qu’en vérité, l’ego est par nature dysfonctionnel. Et la colère nous le montre avec un fort grossissement. Dans les relations conflictuelles, c’est même une compétition dans la surenchère. A l’intérieur du conflit, tant que se trouve en jeu un affrontement d’ego, il y a une partie de ping pong des torts et des raisons et c’est à qui parviendra à triompher de l’autre ! Dans un dialogue (sic) sous l’emprise de l’ego il n’est jamais question de vérité, mais il est toujours question de reconnaissance, de pouvoir et d’image du moi. C’est aussi bête que ça et toujours dans le même schéma, invariable et très mécanique. En fait très drôle vu de l’extérieur. Mais très sérieux pour celui qui est dans la colère ! En réalité, il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais de dialogue dans la colère, car un dialogue n’est possible que lorsque les esprits en sont sortis, sont apaisés, et non pas complètement échauffés.

B. Colère et indignation

    En cherchant à ruser, de ce qui précède on pourrait déduire qu’il n’y a pas de justification possible de la colère, que la révolte ne peut être défendue, qu’aucune indignation n’est légitime, sous prétexte que c’est encore et toujours de l’ego. Si tant est que toutes les revendications contre l’injustice trouvent une voie d’expression immédiate dans la colère, seul un comité de technocrates froids et calculateurs, ou de savants aussi intérieurement desséchés que leurs équations pourraient « dialoguer ». Ce n’est évidemment pas le cas, car même en mettant les histoires personnelles de côté, il n’en reste pas moins que les situations d’injustice sont là. Et nous ne pouvons pas ne pas les ressentir. Nous ne sommes pas fait de tôle, de plastique et de circuits imprimés, mais de chair et de sang et c’est notre humanité sensible qui parle dans l’indignation.

    1) Dans le Traité des Passions et dans ses lettres, Descartes entend par passion ce que l’âme éprouve dans son union avec le corps. L’émotionnel se situe à la couture l’esprit et du corps. Prises dans ce sens, comme expérience, les « passions » ne sont pas vraiment « mauvaises », mais, il faut cependant avoir assez de discernement pour faire la part entre elles. (texte) Or, dit Descartes, « la colère est une de celles dont j’estime qu’il faut se garder, en tant qu’elle a pour objet une offense reçue ; et pour cela nous devons tâcher d’élever si haut notre esprit, que les offenses que les autres peuvent nous faire, ne parviennent jamais jusques à nous ». En effet, si la colère n’est qu’une réaction du moi vis-à-vis d’une offense qui atteint son image, il est sage d’apprendre à faire en sorte que les remarques désobligeantes glissent sans que nous n’y accrochions une pensée qui pourrait nourrir la contrariété et exploser sous forme de colère. Ce qui ne veut pas dire que nous devons être insensible. Le texte continue : « Mais je crois qu’au lieu de la colère, il est juste d’avoir de l’indignation, et j’avoue que j’en ai souvent contre l’ignorance de ceux qui veulent être pris pour doctes, lorsque je la vois jointe à la malice". (texte) Phrase qui nous renvoie au début de cette leçon au fragment de Pascal qui laissait une place à l’indignation dans le même sens.

   Quelle est donc en termes de conscience la différence fondamentale entre colère et indignation ? Il y a dans la colère un motif très personnel de mise en cause du moi, tandis que l’indignation, même si elle semble se traduire par de fortes émotions, est plus impersonnelle, son objet va bien au-delà de « moi » et de son image. Et c’est précisément en cela qu’elle trouve sa justification L’indignation surgit de la compréhension qu’un état de fait est odieux, faux, tordu, mensonger, de sorte que l’insurrection du sentiment contre ce qui est injuste en est la traduction immédiate. Et encore heureux qu’il en soit ainsi ! Car si nous étions à ce point anesthésiés que rien ne nous choque plus, que rien ne nous affecte, nous serions dans une apathie passablement inquiétante. Presque névrotique pourrait-on dire ou au moins quelque peu déshumanisé au fond de soi. Et les conséquences sont graves, car le moutonnement conformiste dans l’indifférence est à la merci de toutes les manipulations possibles. Laisser faire l’intolérable, c’est l’approuver. Ainsi, « Il est juste d’avoir de l’indignation » quand il le faut, là où il le faut et de la manifester, tout en conservant suffisamment de maîtrise de soi pour garder son calme ou très rapidement le retrouver. Sinon l’indignation perdrait de sa pertinence et dégénèrerait en colère. L’indignation n‘a de sens que si elle maîtrisée, tandis que la colère ne l’est pas. (texte) Sénèque cite la conduite de Socrate devant la faute grave d’un de ses serviteurs. Il laisse tomber sa colère avant que de prendre des mesures : « Socrate disait à son esclave : "Comme je te battrais, si je n'étais en colère !" Pour punir, il attendit que son sang-froid fût revenu, et se fit la leçon à lui-même. Qui pourra se flatter de modérer ses passions, quand Socrate n'osa pas se fier à sa colère ?»

    Socrate n’était pas de bois ! Il savait surtout que  nous ne faisons jamais rien de bon sous le coup de colère, car elle nous engage dans un cycle de réactions qui précipite violence et folie. Il savait que l’action intelligente est consciente et non pas emportée et impulsive, ce qui veut dire à chaque fois inconsciente. Mais si la sagesse est de raison garder en toutes circonstances, elle ne consiste pas pour autant à anéantir toute capacité d’indignation. Pour parler comme Platon, un être humain est par son attirance pour le plaisir (epitumia) un être de chair,  par son ardeur généreuse (tumos) un être de passion, par son intelligence (nous), un être de raison. C’est la pâte de l’humain. Ce qui importe c’est le bon équilibre, et pour cela, l’intelligence doit demeurer souveraine.

    Témoin ce passage de La République : « Pour l’avoir jadis entendue, j’ajoute foi à l’histoire que voici : que donc Léontios, fils d’Aglaïôn, remontait du Pirée, le long du mur du Nord, à l’extérieur ; il s’aperçut que des cadavres gisaient près de chez l’exécuteur public : à la fois il désirait regarder, et, à la fois, au contraire, il était indigné, et se détournait. Pendant un certain temps il aurait lutté et se serait couvert le visage ; mais décidément dominé par le désir, il aurait ouvert grand les yeux et, courant vers les cadavres : « Voici pour vous, dit-il, génies du mal, rassasiez-vous de ce beau spectacle ! » (texte) ce qui importe c’est comme le dit ensuite Platon, c’est que le cœur de l’homme demeure l’allié de la raison. Il est vrai que l’ardeur peut être si brûlante que la raison semble s’y perdre : « Que se passe-t-il lorsque quelqu’un pense subir une injustice ? Est-ce qu’en lui son coeur ne bout pas, ne s’irrite pas, et ne s’allie pas à ce qui lui semble juste ? Et n’est-ce pas que, traversant la faim, le froid, et toutes les souffrances de ce genre, il les endure, les vainc, et ne cesse ses nobles efforts tant qu’il n’a pas réussi, ou qu’il n’a pas terminé ses jours, ou que, comme un chien rappelé par son berger, il n’a pas été rappelé et radouci par la raison qui est en lui ? »

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    Mais cette comparaison avec l’idéal est très insuffisante, elle est même fautive. L’indignation n’a pas son origine véritable dans une comparaison entre un état de fait réel et une mesure idéale. Elle jaillit d’une prise de conscience, quand nous ouvrons les yeux sur ce qui est pour voir en pleine lucidité ce qui est tel qu’il est. Sans détourner le regard, sans tomber dans le cynisme ou la dérision, voir ce qui est jusqu’à contempler l’horreur de la situation. Se détourner est très facile, il y a tellement de divertissements possibles. Le détournement de la conscience de la réalité est devenu une industrie de masse. Le cynisme est à la mode, mais il corrompt la lucidité en faisant de la laideur du monde une règle au service de la volonté de puissance. La dérision – encore une posture à la mode - étourdit la vision pour jouer avec l’absurde dans la légèreté. Si nous pouvons regarder ce monde tel qu’il, sans comparer avec quoi que ce soi, nous verrons qu’il ne va pas bien, qu’il va de travers, qu’il est très dysfonctionnel,  et nous aurons des motifs d’indignation.

    Nous allons bien sûr ici rendre hommage appuyé à Stéphane Hessel dans son opuscule Indignez-vous ! Mais pour commencer, nous voudrions écarter la comparaison entre la situation de la dernière guerre, le Manifeste de la résistance et le monde actuel. Il écrit : « «C’est vrai que les raisons de s’indigner peuvent paraître aujourd’hui moins nettes ou le monde trop complexe. […] Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. Pour le voir, il faut bien regarder, bien chercher. Je dis aux jeunes: cherchez un peu, vous allez trouver ». La comparaison prête le flanc à une critique facile qui consiste à dater la démarche et à prétendre que notre époque réclamerait autre chose que de l’indignation. Nous dirons avec Stéphane Hessel, oui, « pour voir il faut bien regarder », cela s’appelle la lucidité. Il n’est pas nécessaire même de « chercher » beaucoup, mais surtout d’ouvrir les yeux, car des injustices, il y en a partout, ce n’est pas tant le fait de chercher qui importe que le seul fait de voir ce monde droit dans les yeux. De se réveiller. De voir l’énormité de la souffrance que nous laissons perdurer. Voir le pathétique. Le voir rend impossible l’indifférence.

    Bien sûr, nous ne pouvons que souscrire à la suite du texte : « La pire des attitudes est l’indifférence, dire "je n’y peux rien, je me débrouille". En vous comportant ainsi, vous perdez l’un des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables: la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence ». Il y a un accent de Rousseau (texte) dans cet appel et ce serait une erreur de passer outre avec des arguments fallacieux. Ce qu’on fait les commentateurs en parlant du texte en y voyant seulement un étalage « dégoulinant de bon sentiments ». Mince alors ! Si nous n’avons pas de bons sentiments, mieux, si nous n’avons pas de sentiments, alors que sommes-nous devenus ? Prétendre que Hessel n’avance pas de solutions ne vaut rien, car il faut aller  la racine, plus profondément que la recherche d’un programme politique. Et puis, même, qu’on se le dise, les solutions, il faut les inventer, Nous ne pourrons rien créer de neuf si d’abord nous ne voyons pas le monde tel qu’il est. Et il est effarant. C’est cette prise conscience qui est tonique et dynamique dans l’appel de Hessel à l’indignation et les mouvements d’indignés l’ont compris. Car une fois que nous nous éveillons ce qui est, la suite coule de source : « Il est grand temps que le souci d’éthique, de justice, d’équilibre durable deviennent prévalent. Car les risques les plus graves nous menacent. Ils peuvent mettre un terme à l’aventure humaine sur une planète qu’elle peut rendre inhabitable pour l’homme ».

   

 

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Questions:

1. Quelles ambiguïtés recouvrent l'expression "sainte colère"?

2. Sur quel fondements l'indignation est-elle justifiée?

3. Qu'est-ce qui serait le contraire exact de l'indignation?

4. Peut-on concevoir un exercice de la philosophie sans la capacité de s'insurger contre les folies du monde?

5. Comprendre en profondeur sa propre colère, est-ce pour autant saper toute aptitude critique ?

6. En quoi consiste l'aveuglement de la colère?

7. La colère n'est-elle pas l'ennemi du sage? Peut-il s'en faire un ami?

 

Vos commentaires

  © Philosophie et spiritualité, 2013, Serge Carfantan,
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